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Full text of "Le continent austral: hypothèses et découvertes"

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LE 



CONTINENT AUSTRAL 



LE 



CONTINENT AUSTRAL 



HYPOTHÈSES ET DÉCOUVERTES 



PAR 



ARMAND RAINAUD 

PROFESSEUR AQRBGB D'HISTOIRE BT DE GÉOORAPUIK 
DOCTEUR kS LETTRES 




PARIS 

ARMAND COLIN et C'% ÉDITEURS 

5, RUE DE MÉZIÈRES, 5 



1893 



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^.^TLAAA^ -/CL^ 



» • 




i 



A MON MAITRE 

M. MARCEL DUBOIS 

Professeur de géographie coloniale à la Faculté des Lettres de i'aris. 



Au début de ce travail je tiens à remercier M, le D' HAMYy 
membre de r Institut, qui a bien voulu m' indiquer le sujet de 
rette étude et me fournir d'utiles iiidications, Tadresse aussi le 
témoignage de ma gratitude à M, Gabriel MARCEL, de la 
Bibliothèque nationale, dont Vérndition et Vobligeance ont facilité 
beaucoup mes recherches dans le riche dépôt de la rue Richelieu 
quil cmmait mieux que personne. 

A. R, 



INTRODUCTION 



CONSIDERATIONS OKNEHALKS 
IIISTOIHK RKSUMKE DE L'HYPOTHÈSE DE LA TERRE AUSTRALE 

PRINCIPAUX ARGUMENTS 
ALLÉGUÉS EN FAVEUR DE CEITE THÉORIE 



Un (les plus grands problèmes de riiistoire de la géogi-a[)hie 
est celui des antipodes. De bonne heure la curiosité humaine, 
point de départ de tout progrès scientifique, a cherché à franchir 
les bornes du domaine des connaissances positives. En dehors du 
vieux monde, Vorbh tvtw.s, Volxo'j;xr/r, des anciens, n'existe-il pas 
quelques terres éloignées, destinées à faire équilibre à Touest 
et au sud à la masse continentale de V " Kurasie'' et de l'Afrique? 
De là le doubla problème des antipodes : antipodes de Touest, 
antipodes du sud *. 

]jc problème de la terre occidentale, résolu aux xi*? et xrr siè- 
cles par les découvertes inconscientes des Noi-mands (Scandi- 
naves ) et au xv« siècle par les voyages de Colomb, de C^bot et 



i. C«»Uc distinclion est dêjii iiuliqtiêe par Picrrr Martyr. Dnns une lettre 
du \V mai WXi au comte Giovanni Roromeo il s'exprime en ces termes : 
t ... Post paucos inde dies rediit ah antipodihus orrUfuia Cliristophorus" 
quidam Colonus, vir Ligur... » (lettre lîJO, Amsterdam, ir»70, ]>. 7*2). — 
Ailleurs, dans une lettre du 31 janvier liOi à rarchevc'^que de (irenade, il 
annonce de la manière suivante le second voyage de Colomb : <* Magna 
pollicctur (Colonus) se detecturum ad orciffuos antarclicosqur, Anlipodas n 
(lettre iiO, p. 77). — Même distinction dans une autre lettre de lil/J 
(lettre 181, p. 103). 



- 2 - 

(lo VcspiKT, ti (Irjîï trouvé beaucoup (riiistoriiMis. Dans Ions les 
congrès d'Aniéricanislrs * la question tics iTipporls de FAniérique 
et (le l'Ancien Continent avant (î. Colomb resle inscrite à Ton! re 
(lu jour et provoipu» de nombreux nuMUoin^s. Un ('•rudit franc.'ais, 
M. (îalVai'el, ivsumant les tnivaux de s(»s devanciei's, a recueilli la 
plupart des t(\\les et des traditions qui se l'apportent à C(^t intéres- 
sant suj(»t *. 1) autre i)iU't les savants améri(?ains, si jaloux d(î tout 
ce (pii touclie à l(»ur patrie, ne pouvaient manquer de s associt^r à 
c(»s ivcberclies. r/(»st ainsi que dans le premier volume de la 
Ntin^ativr. and Cni'wul Hiatory of Amvt^ica^ publié en 188î>, M. 
Justin Winsor a ('paiement résumé tout(^s l(»s études antérieures '. 

Par contre, sur le stTond point, !<* problème des antipodes du 
sud, 11» problème» de la terre australe, un tiTivail d enseml)le fait 
juscprici c()nq>lètement défaut. Dans cet ordre d(» recberclies on 
no trouve jjfuère à citer que des (Hudesded(Mail,tell(»s que c^elh^sde 
IL II. Major sur l(»s ancienn(?s découvertes en Australie avant les 
vovam»s de (^ook et celle de M. Wieser sur Tbistoire du détroit 
de Magellan. Il n'est donc [>as inutile de démontrer la (continuité 
de c(»tte bypotb(»se jjéojifi-apbique qui se retrouve plus ou moins 
netteuKMit alïirnu'e à toute s l(»s épo(|ues. 

De tn\s bonne beurt» les cosmograplies et les pbysiciens émi- 
rent des conjectures sur IVxislence (runc* terre australe, d'une 
A}ttirh(hon(\ situir au midi de lV(pialeur, au-delà de TOcvan et 
séparcM» par lui de VŒcuiinhu\ c'est-à-dire de la terre babitable 
situ(''(» dans Ibémb^plière boréal. Deaucoup d'tVri vains de l'anti- 
quité font allusion à cette tern» ; plusieurs en aduK^ttent r(»xis- 
tence. Celt(^ conception est encore indécise et tlolt^mle, car elle ne 

1. L<» prcmitT coiijïrùs il'Ainèric^nistos s'est toim à Nancy on 1875, le 
iicuviônie à lïnrlva au mois (l'octobrtî 18ihî. 

2. I*. (îaiïarol. Hludr sur 1rs rapports de VAt)ii'.i'itiu(* nt do. V Ancien Continent 
avant C. Cnlonih, Paris, in-8, IS(il»; Histoire de la découverte de t'Antêritfue. 
depuis les twiffines just/u'à ta atort de (!. (lolondt, Paris, in-S, IHÎhî, 2 vol. 
Le toiniî I «le et.'t ouvraj-'t; eorresponil au volume ))ublié ])ar le mèuïe auteur 
en \md. 

\\. Voyez aussi Paul Harron Watsoii, liibtiotjraph\i of the Pre-Colutnbian 
l)iscoveries of the America. {Libranj Jotli*n(il,yo\. VI, 1H8I.) 



— 3 — 

sort pas du domaine toujours un peu vague de la spéculation. — Au 
Moyen Age, les Arabes et les scolasliques recueillent cette hypo- 
thèse avec rhéritage de la science antique. Les encyclopédistes : 
Isidore de Séville, Bède le Vénéi-able, Raban Maur, Guillaume de 
Couches, Albert le Grand, Roger liacon, Vincent de B(»auvais, la 
nientionnenl avec quelquedétailet ladiscutent.Plusieurslapprou- 
vent, bien qu'elle paraisse tout d abord se concilier difficilement 
avec la lettre des Ecritures. D autres la combattent ; les uns la 
regardent comme suspecte crhérésie ; les autres la jugent 
contraire à la raison. Quoi qu'il en soit, cette préoccupation 
de la terre australe semble bien s'imposer à tous les esprits 
curieux des ctvoses de la nature. Partout, dans les livres et sur les 
cartes, on retrouve cette tiypothèse. Elle fait réellement partie de 
la science qu'on enseigne ; elle est classique, car elle a sa place 
marquée dans les encyclopédies et dans les manuels élémen- 
taires. 

Jusque-là Thypothèse du continent austral n'est qu'une con- 
ception a priori d'un caractère exclusivement théorique. Les 
grandes découvertes des xv*^ et xvr siècles, — lïige d'or de la 
géographie, — vont la soumettre bientôt à l'épreuve de l'expé- 
rience. L'épreuve, qui au début lui paraissait favorable, lui fut en 
définitive absolument contraire. Tout d'abord les découvertes de 
Magellan semblèrent justifier dans une certaine mesure les repré- 
sentations fantaisistes du continent austral que se perniettaient 
Schœner et ses disciples. Ixi Terre de Feu pouvait en elïet élre 
considérée avec quelque apparence de raison connue un rivage 
de la mvstérieuse terre australe. Dès lors la Terra A}(i>trulis * 
s'étale largement sur les mappemondes, et la Terre de Feu se 
développe dans la direction du nord jusqu'au voisinage de Téqua- 
teur. I^ plupart des cartographes avouaient cependant que cette 
vaste terre australe était inconnue : incoguitn, vondum cognita, 



i, Im, plus ancienne carte où l'on trouve lappeUation ilo Terra 
Awslralig est la mappemonde du géographe dauphinois Oronce Fine en date 
de i53i. 



- 4 - 

nondum plane coguita. Mais pleins de confiance dans rhypothèso 
traditionnelle, ils reliaient entre eux |)ar une ligne de côtes les 
îles et les archipels découverts par les navigateurs contemporains 
de manière à tracer un rivage continu de la Terre de Feu h la 
Nouvelle-Guinée. Oronce, Fine, Mercator, .Ortelius, J. Hondius, 
G. Wylfliet, J. Gastaldi, Tli.Porcacchi,IUiscelli et les autres « cos- 
mographes » ne procédaient pas autrement. Ils conservaient dans 
leurs œuvres le type devenu classique du continent austral et des- 
sinaient hardiment les contours de cette terre mystérieuse, bien 
qu'il leur fut impossible de cacher tout à fait qu'on ne savait à 
peu prés rien de la Terra Australia Magellanica\ Gependant 
Texpérience venait presque chaque jour condamner la témérité 
des cartographes. G'est en vain que les navigateurs, hantés de la 
vision du continent austral, pensaient en trouver les amorces par- 
tout où ils abordaient à une terre nouvelle ; les explorations sui- 
vantes réduisaient à néant ces belles espérances. lA où Magellan, 
Queiros, d'autres encore, moins célébi'es, mais non moins auda- 
cieux, avaient cru découvrir les rivages de la terre australe incon- 
nue, leurs successeurs ne rencontraient que des archipels, des 
îles, des îlots, des récifs de médiocre étendue. Ainsi, les hardis 
marins du xvr et du xvu'' siècle qui démontrèrent le caractère 
insulaire de la Terre de Feu en naviguant à Touest et au sud de 
cet archipel, — les corsaires. Anglais et Hollandais, qui sillon- 
nèrent en tout sens les vastes espaces de la Mer du Sud, — por- 
tèrent des coups terribles à l'hypothèse du continent austral. T(»lle 
était pourtant la force de la tradition que ni les caitographes ni 
les gens de mer ne pouvaient renoncera leur rêve. Sur les cartes 
le continent austral perdait bien un peu de son étendue, mais il 



1. Qu'il nous suffise do relever ici l'aveu l)ien siguificalif échappé à rmi 
dos plus fécouds producteurs de cartes de cette époque, Jod. Jlouditis : 
« Mapellanica is tôt noch.toe biy naer pansch onbekent jîehleven, soo dat 
« meii vveynich daer vau spreeckeu can. » {Trariaet of tr. Ilandclnufa vnn 
het ffebniijk der Ifemelscher cndc Aevtscher Globe, 1012, p. 28, cité par 
M. Wiescr, Mnijalhaes-Slvasse und Austral-Continent auf den Globen des 
/. Scfiœner, 1881, p. 72, note 2.) 



- 5 - 

n'en continuait pas moins à tenir encore beaucoup de place ; il 
remplissait les vides de l'hémisphère méridional et aidait quelque 
peu à les dissimuler. — 11 était temps d'en finir avec ce préjugé. 
Il fallait faire disparaître des cartes le continent austral au même 
titre que c^s îles fantastiques de l'Océan Atlantique,si chères aux 
marins d'un autre Age. Le plus illustre des navigateurs du wiip 
siècle, le capitaine Gook, eut la gloire de rétablir sur ce point si 
important les droits de la vérité. Son second voyage autour du 
monde (1772-1775), pendant lequel il fit le tour de l'hémisphère 
méridional par une latitude moyenne comprise entre 40» et GO» 
sud *, prouva de la manière la plus évidente qu'il fallait rayer des 
atlas maritimes le Continent Austral, a Je me fiatte, écrivait l'il- 
lustre marin, que maintenant l'hémisphère sud est suffisamment 
exploré et qu'on a bien définitivementfini de chercher ce continent 
austral qui a préoccupé l'attention publique pendant deux siècles 
et a été une des théories privilégiées des géographes de tous les 
temps. i> Cook reconnaissait pourtant que des terres étendues 
recouvertes de glace pouvaient et devaient exister au-delà du 60" 
de latitude sud. 

Dès lors le problème n'est plus posé dans les mômes termes. A 
l'hypothèse du continent austral irrévocablement condamnée par 
Texpérience succède l'hypothèse du continent antarctique. S'il 
n'est plus possible après le mémorable voyage de Gook d'admettre 
l'existc^nce d'un vaste continent méridional faisant contrepoids à 
la masse des terres de l'hémisphère boréal et comme ces tertres 
peuplé d'hommes, d'animaux et de plantes, — rien ne prouve 
encore d'une manière évidente qu'il n'y ait pas au sud du GO" de 
latitude une masse continentale de quelque étendue. Cook lui- 
même est un |>ailisan déclaré de l'existence du continent antarc- 
tique. Celle hypothèse était d'ailleurs parfaitement d'accord avec 
les doctrines scientifiques de l'époque. Comme les physiciens du 



1. En pous.saiil plusieurs pointes au-dolû du corclo polaire jusqu'au 71" 10' 
de latil. sud, point extrême qu'il atteignit le 30 janvier 177V par l(K'»" 5V de 
louait, ouest (»n?enwich. (Voyez le dernier cliapiln? de cett<» étudie.) 



- 6 - 

xviir siècle ii'admellaicnt jxis pour la pluparl que la glace put se 
fornier en pleine mer, les géographes et les inai'ins étaient bien 
.obligés (le supposer Texistence autour des cercles polaires d'une 
calotte de terre qui servît de point d'appui en quelque soi'te au 
phénomène de la congélation. Aujourd'hui inénie encore l'hypo- 
thèse du continent antarctique, du sixième continent, de VAntarC" 
lide, n'est pas sans compter d'assez nombreux partisans. D'ailleui's 
rien dans les données actuelles de la science ne la condamne for- 
mellement. Les problèmes des pôles, celui du pôle sud surtout, 
attendent encore une solution définitive. 

Portugais, Espagnols, Anglais, Hollandais, Français, les peuples 
navigateurs des temps modernes, tous presque sans exception, 
ont pris part à ce grand débat de la terre australe. Gomme Fran- 
çais il nous a été i)articulièrement agréable de remettre en lumière 
quelques titres de gloire de nos compatriotes. C'est en effet par 
un nom français, celui du sieur de Gonneville, que s'ouvrent 
toutes les histoires des navigations aux terres australes. — Ce 
sont des marins de notre nation qui semblent avoir fréquenté les 
premiers (de l'Occident) au xvp siècle les côtes de l'Australie et 
qui les premiei^s en ont tracé avec quelque exactitude les princi- 
ixiux contours. — Les noms de Lapérouse et de Dumont d'Urville 
sont désormais inséparables de ceux de Cook et de J. G. Ross. — 
Encore plus oubliés de nos jours les navigateurs de la Gompagnie 
française des Indes et d'autres marins du siècle dernier : Lozier- 
Bouvet, Kerguelen, etc., attendent encore qu'on leur rende 
pleinement justice '. 

Que si l'on est surpris de voir régner aussi longtemps une con- 
jecture aussi incertaine que celle du continent austral, on doit 
considérer que cette hypothèse n'était pas dénuée de tout fon- 
dement. L'imagination, — dont la science antique, plus spéculative 
qu'expérimentale, ne contrariait pas le développement, — cher- 



1. M. Gabriol Marcel se propose de publier une série de documents relatifs 
à ces intéressantes navigations tirés des Archives du Dépôt Hydrographique 
de la Marine. 



— 7 — 

chait toujours au-delà des limites du monde connu d antres tenues, 
l>arfois môme d'autres mondes*. A Touestelle supposait l'existence 
de contrées mystérieuses: TAtlantide, la Méropide, le Continent 
Cronien '. Au sud elle supposait également la présence de terres 
lointaines; mais cette conception était encore trop vague pour 
qu'on put donner t\ ces terres une dénomination \ — De plus 
une considération tirée des lois de Tanalogie justifiait encore cette 
hypothèse. Si le globe terrestre est construit avec ai't, s'il forme 
un tout harmonieux et bien ordonné, m7uo; \ pourquoi l'hémis- 
phère austml ne ivproduirait-il pas la même disposition que l'hé- 
misphère boréal avec ses terres et les peuples qui l'habitent *? — 
Il yavait même plus qu'une question de symétrie et de convenance ; 
il y avait aussi une question d'équilibre. La densité de la terre à 
la surface est de deux fois et demie plus grande que celle de l'eau. 
L'existence d'un groupe de terres australes faisant équilibre aux 
terres boréales pouvait donc paraître néc(»ssair(î pour maintenir 
la stabilité du globe terrestre *. 

A ces ai-guments invoqués par les anciens à l'appui de l'hypo- 
thèse du continent austral les mod(»rnes ajoutèrent d'autres consi- 
dérations d'apparence plus scientifique. C'est ainsi qu'au xvr siècle 
où l'on regardait les tremblements de terre comme des indices 
d'une terre dévaste étendue, Mendana etQueiros fnrent confirmés 
dans l'idée qu'ils avaient découvert le continent austi'al ' par 
l'observation qu'ils tirent de phénomènes séismiques dans l'ar- 
chipel de Santa Cruz (iNouvelles-Ilébrides) où ils avaient abordé 

1. Do \lun\hoU\U Kj'aDiPu rrlliqurth* la (jviujvaiihio du Nouveau Continpntf 
vol. I, p. 113-111-.— A. Forhigor, ïïandbmh tier nllra Gfofjraphu', vol l, 
p. iiW-iîK), II" 'M. 

2. Cf. Cia(Tar4'l, Élude sur lea rapports p. 3-7*2. 

3. Cicôron, HôpubL, VI, 15. 

i. L'idée du zoauo; est une idée pytlmproricioiine. Elle date de Pytlia;rore. 
(Cf. A. Forbijrer, IhuullnwU dcr alh*n Gfofirajdth; vol. I, p. iî)| ii(Ue i.) 

5. Aristote, Mi'tooroL^ H, 5, Ki. — Maerobe, //* So)uu. Snp., Il, *.). 

(>. Voyez entre aiitre.s te.\t(\s lo.s réflexions de M<M*cator à ee snjel (ch. vu 
de la 3" partie de cetUî étude). 

7. Torquemada, Monarqnia Indiana, 1. V, eli. LXix (édition de Madrid, 
ir»ir», vol. I, p. 825) : « Ay teiublores de tierra; senal de tierra finne. » 



- 8 — 

on 1595 *. — Au xviir siècle les physiciens et les marins arri- 
vaient îï déduire de la théorie de Toriginc terrestre des glaces 
ilottanles rexislence d'un continent, ou du moins de terres antarc- 
tiques. En plusieurs endroits (k)ok exposa cette théorie et en 
accepta les conséquences *. Telle était aussi Topinion de Buffon. 
C'était en un mot la doctrine généralement admise. Cependant les 
progrès de rexi)é!ience allaient bientôt démontrer que cette 
théorie n'était nullement fondée. Un excellent obser\'ateur, 
G. Forster, comi^agnon de voyage de Cook dans Thémisphère 
austi*al, remarquait déjà que leau de mer est susceptible de 
congélation, et que de la présence des glaces flottantes et de la 
ljanqui.se on ne saui-ait conclure à Texistence nécessaire d'une 
calotte teirestre pr-ès des pôles. En 1776 la question controvei*sée 
fut résolue délinitivement par les expériences d'un physicien 
anglais, Nairne, membre de la Société Royale de Londres*. Nairne 
prouva que l'eau de mer se gèle, et que la glace ainsi formée ne 
contient aucune particule de sel. En effet Teau de mer abandonne 
en se congelant les sels quVIle tenait en dissolution. La glace de 
mer domie par fusion une eau douce *. — Néanmoins même à 
notre époque des marins sont restés fidèles à la théorie de Buffon 
et de Cook. Weddell *, Dumont d'Urvillc * affirmaient encore 
dans la pivmière moitié du xrv' siècle que la glace ne pou- 



i. CiTtaiiis thôoricions, pniiisans du continent nustral, usaient aussi do 
raisonnernents pins sinjrniiers. .\insi, suivant la remanine de J. L. Arias 
dans son Mémorial adressé au roi d'Kspapne Pliilij)pe ill, pniscpie six sifrnes 
du zodiaipie et la moitié des (piarante-hnit f^rainles constellations appar- 
tiennent au ciel austral, il doit y avoir nécessiii renient dans riiéniisphère 
sud autant de terre f(»rnie cpie de l'hénnsphére nord. (M.ijor, Earhj Vo}jages 
ttt Tt't'rn Ausirnlis, lliikhujl Society n" 25, p. 'li-15.) 

2. Cook, 2" voyajre (trad. franc;., 1778, G vol. in-8), t. lU p. 40, — V, 310, 
'Ml, et V, .'{.T)-3il. Voyez pour les détails le dernier chapitre de ce livre. 

U. Cf. les VltUosuithival Transactions de la Société Royale de Londres, 
vol. (Mi, part. I (1770), p. 2iî)-2r)(î. 

i. Les (expériences célèbres de Nairne ont été conrn'me''es par les obser- 
vations de Scoresby et par les expériences de Marcet. (Kr. .\rago. Œuvres, 

vol. IX, p. :m-:m, (iia et suiv.) 

5. A Voyar/e toicants the South Polo, in-8, Londres, 1825, p. 40- i2. 
0. IhtIIctin (te la Société fie Géographie lie Paris, niai 1837, p. 28i.. 



— 9 - 

vait se former en pleine mer à une grande distance des terres. 
De nos jours les partisans du continent antarctique signalent à 
Tappui de leur hypothèse des faits nouveaux dont nous ne pou- 
vons ici apprécier la valeur scientifique : découverte de débris de 
roches terrestres (roches éruptives principalenient) amenés des 
régions du sud par les icebergs ; — distribution des icebei^gs qui 
rayonnent autour des régions antarctiques comme s'ils provenaient 
d'un centre commun ; faible profondeur de la mer polaire qui 
diminue sensiblement à mesure qu'on s'approche du pôle, comme 
si la mer était progressivement comblée par des débris arrachés 
à un continent sud-polaire, à VAntarctidc. 



Tels sont en résumé les principaux arguments invoquées aux 
diverses époques |3ar les partisans du continent du sud, austral et 
antarctique. D'autres considérations plus spéciales ont été présim- 
tées également par les géographes et les marins attachés à cette 
théorie. Mais en définitive l'hypothèse du continent austral ne 
reposait que sur des données assez vagues et assez incertaines. 
C'est par là sans doute qu'elle a séduit tant d'esprits. L'homme de 
science toujours avide de spéculation, le marin toujours avide de 
merveilleux pouvaient grâce à elle entretenir sans cesse l'espé- 
i-ance de nouvelles découvertes tant qu'il resta sur la surface des 
océans de vastes espaces inexplorés. Illusions bien légitimes, 
utiles à la science qu'elles enrichissent toujours alors même 
qu'elles n'aboutissent qu'à des résultats négatifs. Partis à la 
recherche du continent du sud, les marins des temps modernes 
n'ont pu parvenir sans doute à réaliser leur rêve, mais ils ont du 
moins bien mérité de la science en explorant avec soin les uun's 
de l'hémisphère austral. 



PREHIËRE PARTIE 



L'ANTIQUITÉ GRECQUE ET ROMAINE 



PREMIÈRE SECTION 



I. FonaiE DE LA TERRE. - }ji doctrioe de la sphéricité de la terre propagée par les Pylha- 
goriciens. — Démonstration d'Aristote. — Réponse aux objections. 

H. Rapport D'ÉTEXorE des terre» et des mers. — Doctrine de la continuité des mers. — 
Théorie des bassins maritimes distincts, des mers fermées. — > La mer considérée comme 
occupant la plus grande partie de la surface terrestre. 

III. .\ntipodes et ANTiCHTiioNE. — Autipodes de Touest. — L'antichthone astronomique 
des Fyiliagoriciens. — L'antichthone terrestre et les grandes écoles philosophiques de 
la Grèce. — Système de Cratès de Mallos. ~ Réserve prudente de Strabon. — L'antich- 
thone de Mêla. — La terre inconnue de Plolémée. — L'antichthone chez les poètes. 
— Imaginations de Cicéron et de Macrobe. - L'hypothèse de l'antichthone dans ses 
rapports avec les connaissances positives des anciens (câtes d'Asie, eûtes d'Afrique, 
Taprobane, problème des crues du Nil). 

IV. La terre australe est-elle habitable ? — Théorie des zo.nes. — Origine pythago- 
ricienne de la théorie des zones. — Parménide. — > Aristote. — Eratosthène. — Préjugé 
de la zone iorride. — Idées nouvelles sur les régions équatoriales. — Polybe et Posi- 
donius. — Rapports de ces diflérentes théories avec les connaissances scientifiques df's 
anciens. 

V. La terre australe est-elle accessible ? — L'Océan équatorial. — Dangers de 
l'Océan : chaleur excessive de la zone torride, brunies épaisses, sargasses, bas-fonds, 
calmes é(|uatoriaux. 



I. — LA FOB.ME DK LA TERRE 

I^ première question que nous ayons à examiner est celle de 
Ja forme de la terre. En effet la crovance à Texistence des anti- 
podes du sud était une conjecture étroitement liée à la doctrine 
de la sphéricité de la terre. Cette corrélation intime des deux 
idées a été bien marquée par un Père de TEglise, I^^ctance, un 



— 12 — 

des plus farouches adversaires de la science antique. Ennenni 
déclaré de la théorie des antipodes qu'il combat par les arguments 
les plus puérils, Lactance cherche l'origine de cette conception et 
la trouve dans la croyance à la sphéricité de la terre*. C'est 
pour la même raison que Cosmas enveloppe dans le même mépris 
cette doctrine et Thypothèse des antipodes *. 

Il n'y a pas lieu de s arrêter longuement aux imaginations des 
premières écoles philosophiques de la Grèce sur la forme de la 
terre. A l'époque des poèmes homériques on considère la terre 
comme un disque plat, situé au milieu de l'univers. Ijc disque 
terrestre est supporté par des piliers invisibles aux mortels, et le 
fleuve Océan l'environne de toute part. Telle est la conception 
qu'on retrouve d'ordinaire chez les peuples primitifs*. Dans la 
suite la science grecque s'abandonnant aux hypothèses les plus 
téméi-aires attribua au globe terrestre les formes les plus variées, 
celles d'un cylindre, d'un cône, d'une colonne, d'une table, d'un 
cube, etc., etc *. 

Le premier Thaïes semble avoir eu quelque soupçon de la 



1. Ijictance, Insfit, Divin. ^ IH, 21 : « Sic pendules istos Antipodas cœli 
rotiinditas adinvenit. » De la sphéricité du ciel, qu'on a supposée d'après 
le mouvement apparent des astres, on a conclu naturellement à la sphé- 
ricité de la terre, puisque la terre est entourée par le ciel. Or, si la terre 
est ronde, elle doit être habitée dans toutes ses parties : « Quod si osset 
« (rotunda), etiam sequelyatur illud extremum ut nuUa sit pars terrae, quai 
« non ab hominibus ceterisque animalibus incolatur. » Le raisonnement 
de Lactance est étrange et l'amène à de singulières conclusions. A défaut 
d'autre mérite, il indique du moins fort nettement la corrélation intime 
qui existe entre la doctrine de la sphéricité de la terre et l'hypothèse des 
antipodes. 

2. Cosmas, Topographie chrétienne (Montfaucon, Collevlio nora patrum 
et svriploruni fjrœconim, i70(), 2 vol. in-fol.), vol II, p. 119 D, 121 A n, 
157 A n, 191 C. L'hostilité de Cosmas à l'égard des doctrines scientifiques 
des anciens l'entraîne même à nier la sphéricité du ciel ! 

3. Ainsi dans les livres sacrés des Hébreux, dans les hymnes védi- 
ques, etc. 

i. Cf. Hugo Herger, Geschiehle der wissenschaflUchen Edkundo der 
Griechen, fa.sc. I et II, 1887-9. — H. Diels, Dojrpgraphi yrœri, in-8, 1879. 
Vovez surtout les Ptacita phdosophorum . 



- 13 - 

sphéricité de la terre*. QHto nouvelle doctrine fut ensuite pro- 
pagée par les Pythagoriciens* qui Tavaient peut-être re(;ue de 
rOrient*. D'autres textes en font honneur à Parménide d'Elée *. 
Pour enseigner cette théorie les Pythagorici(Mis ne s appuyaient 
pas sur des raisonnements astronomiques ni sur des observations 
directes, mais sur des considérations pur'ement spéculatives sur 
la perfection intrinsèque de la forme sphérique. Connue ils cher- 
chaient toujoui-s dans la Création la forme la plus parfaite, ils attri- 
buèrent à la terre la forme ronde, celle de qui toules les formes 
se l'approche le plus, à leur avis, de la perfection idéale '*. 

Les philosophes de Técole d'Elée, Platon, Aristote professèrent 
aussi la doctrine la sphéricité de la terre. C'est à Arislote que 
revient Thonneur d'avoir présenté la première démonstration 
scientifique de cette impoi'tante vérité. Les preuves du Stagirite 
sont les preuves classiques : tendance centripète de tous les corps 
en raison de leur pesanteur * ; — forme ronde de Tombre pro- 
jetée par la terre pendant les éclipses de lune ' ; — changement 
d'asjwct de Thorizon stellaire suivant les latitudes *. Les lois 
de l'analogie permettent aussi de supposer que la terre est ronde, 
car les astres sont ronds'. Aristote ajoute enfin que la terre doit 
être ronde parce que le ciel qui l'enveloppe est sphérique *®. 
• La démonstration d'Aristote fit autoi-ité et fut acceptée comme 
la démonstration classique de la sphéricité de la terre. Archimède 
y ajouta une autre preuve d'ordre mathématique et physique tirée 



i. Placila philosophoritm, III, 10 (I)iels, p. 370). 

2. Alexandre Polyhistor dans Diogcne de Laërte (VIII, I, 25). 

3. H. Uerger, II, p. vi et II, p. 7, note 3. A défaut de textes précis on ne 
peut présenter cette opinion que comme une conjecture. 

4. Diogène de I^rto, IX, 3, 21, d'après V Epi tome de Théopliaste. 

5. Les stoïciens ne pensaient pas autrement. (Placit, philos., I, 6, dans 
Diels, p. 2d2 et suiv.) 

6. Aristote, De Coelo, H, 1i, 8. 

7. f</. ibid., II, 1i, 13. 
H. id. ibid., II, 1i, 11. 
U. id. ibUl., II, 8, 0. 
10. te/. ibid., II, 4, 5. 



— 14 - 

de la sphéricité de la surface des mers*. D'auti'e part Pline et 
Ptolémée * attirèrent l'attention sur le fait le plus sensible qu'on 
puisse invoquer à Tappui de cette théorie : la perception gra- 
duelle et progressive des objets vus de la haute mer. 

Contre cette doctrine de la sphéincité de la terre on n'élevait 
d'ailleurs que de faibles objections. Suivant les uns, si la terre 
était réellement sphérique, les eaux de la mer s'écouleraient en 
tout sens, car pour maintenir la cohésion de la masse il faut 
nécessairement un récipient concave. A cela Cicéron répond avec 
mison que la terre et la mer restent en équilibre parce que toutes 
les parties tendent également vers le centre en raison de la 
pesanteur. Il y a fxirtout adhérence, sans aucune solution de 
continuité '. — Suivant les autres, l'élévation considérable des 
montagnes s'oppose à ce que la terre puisse être considérée 
comme une sphère. Sur ce point encore les anciens avaient trouvé 
réponse à l'objection. Sénèque * en elTet remarque que les plus 
hïautes montagnes de la terre ne sont hautes que fxir com[3araison 
avec l'exiguïté de notre taille. « Elles sont élevées, dit-il, relati- 
« vement à nous ; mais si on les compare à l'ensemble du globe, 
« leur petitesse à toutes est frappante. Elles peuvent se surpasser 
« les unes les autres ; mais l'ien n'est assez haut dans le monde 
« pour que la grandeur même la plus colossale marque dans la 
« comparaison du tout. S'il en était autrement, nous ne défmi- 
« rions pas le globe une immense boule. » Sénèque compare ces 
légères saillies aux inégalités de surface, aux aspérités d'une 
balle à jouer *. D ailleurs Eratosthène avait déjà déclai-é que la 
surface terrestre n'est |3as régulièi'c comme une sphère faite 
au tour, mais qu'elle présente quelques inégalités de surface*. 



i. Archimèdc, De Uh qum in humido vefittntur, liv. ï, prop. 2 (édition 
Torelli, Oxfonl, 1792, fol. :«i). 

2. Pline, H, 05. — Ptolémée, Almarjestc, T,- i. 

3. Dp nafura Doorum, II, i5. 

i. Questions naturelles, IV, 11. — Avant Sénèque Dicénr(|ue avait déjà 
réfuté l'objection. (Pline, H, 05.) 
5. Sénèque, Questions naturelles, IV, 11. 
0. Eratosthène dans Stral>on, î, 3, 3. — Dans son exposé personnel de 



— t5 - 

En résumé, les anciens avaient établi sur des preuves solides 
la doctrine de la sphéricité de la teri-e. Les objections puériles de 
Philarque dans le traité De facic in orbe Juuu\ — les plaisanteries 
de quelqut*s-uns des partisans de la physique épicurienne ne 
prouvent rien contre elle. C'est à Tépoque des Pères de TÉglise 
que cette doctrine va subir les plus violentes attaques. Néan- 
moins, après de longs débats, elle Unira par trionqjher au Moyen 
Age de tous les scrupules et de toutes les objections. 



n. — HAITOUT D ETKNDUE DKS TKRUKS KT DKS MERS 

Quelle était sur le globe terrestre la distribution relative des 
terres et des mers? Quel était leur rapport d'étendue? Sur ce 
point comme sur bien d'autres les anciens ne nous ont pas laissé 
de textes d'une rigoureuse précision. Leui*s préoccupations ne 
déliassaient guère les limites de VŒcumène ', c. à d. de la partie 
de l'ancien monde qu'ils habitaient. En général, fidèles à la doc- 
trine d'Homère sur FOcéan *, ils attribuaient à la mer une éten- 
due immense. Les uns, — et c'était le plus grand nombre, — 
professaient la théorie de la continuité des mers. Telle était l'opi- 
nion d'Homère ', d'Hérodote *, d'Eratosthène '', de Gratès de 



gôofçr.npliie générale Strnbon professe la mémo doctrine (II, 5,5): « S^xtpoirîjî; 
ov/ fri; ex To'ovov «îî, iÀX i/ji nvz; «v&)ua/i%;. ]» Pline dit également : 
« Netjne absohiti orhis est forma... » (II, OV). Hérodote (lY, 3()) avait déjà 
exprimé la mémo opinion. 

I. Strabon déclare à pinsienrs reprises (II, 5, 13, — II, 5, 3i) qne le 
géograpbe n'a pas à s'occuper d'autre cbose qne des faits concernant 
VŒvumi'ne. 

± niwU, XIV, 2M). 

3. Dans le système cosmograpbiquc d'Homère le fleuve Océan enveloppe 
toute YŒcumènp. Voyez les textes des iioémes bomériques commentés jMir 
Strabon, I, 1, 1 à 7. 

4. I, 202. 

5. Dans StralK)n, I, i, G; — I, 3, i3. 



-^ IC- 

Mallos ', de Posidonius -, de Strabon ' et des stoïciens. Les par- 
tisans de cette hypothèse faisaient remarquer que les navigateurs 
n'avaient jamais rencontré les limites de la mer. Partout, dans 
toutes les directions, ils avaient toujours trouvé la mer lai'gement 
ouverte, et aucune terre n'avait jamais arrêté leur passage. Par- 
tout ils avaient observé des mai'ées et des phénomènes océaniques 
uniformes; preuve évidente qu'aucune terre ne s'interpose entre 
les diverses parties de l'Océan. — Par réaction contre Eratos- 
thène Hipparque et son école * s'élevèrent avec force contre la 
doctrine de la continuité des mers. A l'appui de sa théorie des 
bassins maritimes, des mer-s fermées, Hipparque invoquait le 
témoignage de Seleucus de Babylone d'après lequel l'Océan ne 
présente fjas partout les mêmes phénomènes ^. Il est possible que 
ridée d'Hipparque soit fondée sur des notions positives rap- 
portées par quelque navigateur. Ainsi on avait pu remarquer que 
les côtes de l'Asie, au lieu de s'étendre au nord comme le crovait 
Eïxitosthène, se dirigent au contraire du côté du midi (péninsule 
de l'Indo-Chine-Malacca) et peuvent ainsi se l'attacher au littoral 
de l'Afrique. D'autre |>art la côte nord-est de l'Afrique se dirige 
nettement à l'est jusqu'au cap des Aromates (cap Guardafui). 
De même qu'Eratosthène et qu'Hipparque, Strabon ne savait jxis 
encore qu'au-delà de ce promontoire la côte de l'Afrique orientale 
s'infléchit au sud-ouest. En prolongeant ainsi à Test la côte 
d'Afrique et au sud la côte d'Asie, on pouvait supposer avec quel- 
que apparence de raison que l'océan Indien, la mer Erythrée, 
formait une vaste mer fermée, bordée au sud et à l'est par une 



1. Dans Stmbon, F, 2, 31. 

2. Dans Strabon, H» 3, i. 

3. U 1, 8; - I, 2, 2(); - If, 5, 5. 

4. Cf. Txîtronne, Discussion de Vopinion (VHipjmrrjur sur h pt'ohnffemenl 
de VAfnqxw an sud de Vèquatetiv, et sur la jonction de ce continent avec le 
sud-est de VAsie. — Origine de cette opinion, et son infliumce sur la (féoffrn" 
phie de Marin de Tyr, de PtoUiniée et de leurs successeurs. (Journal des 
Savants, 1831, p. i7()-i8() et 545-555. — Œuvres choisies, édit. Fagnan, 2* série, 
1883, vol. I, p. 317-330.) 

5. Dans Strabon, I, 1, 8 et 9. 



- 17 - 

terre austi-ale inconnue. — De même en prolongeant Jes rivages 
occidentaux de rAfriquc dans la direction de l'ouest, ce que 
semblait autoriser la direction de la cote de l'Atlas au cap Boja- 
dor, il était facile de fermer au sud l'Océan Atlantique, auquel 
d'ailleurs certains philosophes n'attribuaient qu'une faible lar- 
geur. On sait qu'Aristole avait répandu l'idée qu'une navigation 
de quelques jouï's suffirait pour atteindre des ports de l'Ibérie les 
extrémités orientales de l'Asie *; idée propagée dans la suite 
l)ar ses nombreux commentateurs qui la firent pénétrer dans les 
encyclopédies du Moyen Age et.stinudérent ainsi le zèle de C-hris- 
tophe Colomb *. 

I^ théorie d'IIipi)arque ^ fut admise par l'école d'Alexandrie. 
Marin de Tyr l'adopta et Ptolémée la fornuda dans sa Gcot/ra- 
phie *. Dès lors les Alexandrins renoncèrent à la conception 
homéiique de l'Océan environnant la terre. Leurs devanciers 
considéraient l'ancien monde comme une île continue entourée 
|)ar l'Océan, lequel s'étale largement entre l'extrémité orientale 
de l'Asie et l'extrémité occidentale de l'Europe à tel point qu'il 
peut se trouver dans cette vaste étendue une ou plusieui's teires 
habitables '. Pour les disciples d'Hipparque au contraire la mer 
continue, la mer environnante n'existe pas; il n'y a que des Ijas- 
sins océaniques distincts, tels que l'Atlantique et la mer Erythiée 
(Océan Indien), fermés au sud par des terres inconnues. r4omme 



t. AristotP, Dt* cœlo, H, li, 15; — Melevrol., H, 5, li; — SéiièqiH% Ouest . 
natiu'., pn>fnrc du livro I, § il. 

2. Cf. Ch. Joiirtlaiii, Dr Vinflurnn» rrAi'istolt* H ifc «/«s ÎHttn'pn'tfs sur la 
dêfouvertc fiu Xouvnau Mowie, Paris, 1801, p. W et suiv. 

3. Théorie qui lui est peut-iHrc antérieure, surtout en ce qui concerne 
les obser>ations relatives à la mer Erythrôtî. (Letronne, Journal (h's Savants, 
IH3I, p. i78-i8().) Avant liippanjuc Aristote semble avoir déjà fait allusion 
à la théorie des bassins océanicpies distincts (Meteorol., H, ."), 15; l)i* roHo, 
H, li. 15). Voyez le mémoire déjà cité do Letronne et la discus.^ion de 
M. Sorof, Dp Aristolplis (fnographia rapita duo. Halle, l«8(î, p. 7 et suiv. 

i. Ptol., VU, 3, 1 et 6; - Vil, 5, 2; - Vil, 7, i. - Jean Philoponus déclarait 
nlisunle l'hypothèse d(» la continuité des mers (i> crcationc luundi, V, 5, cité 
par letronne, Journal des Savants, 1831, j). 5i(j-5i7). 

5. Stmbon, I, 4, 0. 

2 



- 18 - 

(1 autre part U»s ^éogniphos dv celle école existeraient siïijîuliêrc- 
iiient l(»s (liiiieiisions de l'Asie dans la direction de Tesl, ils con- 
tribuaient ainsi en rapi)rochant les points extréim»s en longitude 
de la terre habilée à rendre jilus vrais(Mnblable leur hypothèse. 

Quoi (pTil (*n soit, une ou divisée» en bassins séi^irés, la mer 
n'en était pas moins considérée conuui» occultant une él(»n(luc» 
immense, la plus gi-anele partie de la siu'tace terrestre '. I^i doc- 
trine de rinnnensité de POcéan était acceplt>e sans conteste *. 
Or, si t(*lle élait la place occupée par les eaux, ne pouvait-on jkis 
supposer avec ijuelcpu» vraisemblance, en dehors des limites con- 
inies de VŒcninènCytivx sud de Téipiatein* par exemple, TexisltMice 
de fpiehpie terre lointaine, d'une Aïitirhdumc? Ainsi le voulaient 
les lois de Tanalogie '. D'ailleurs connnent admettre que de si 
vasles étendues puissent rester étnuigères à la vie *? « La nature 
« aime la vie, dit Cléomêde, et la raison prouve que |)artout où 
a les conditions pliysiques le permettent, la terre doit être liahitêe 
« par des êtres vivants, raisonnables ou privés de raison ". » 
Si poiu'lant cpieUpies-uns persistaient à penser que rhémisphêre 
méridional devait être entièrement occupé i)ar les eaux, on ne 
peut douter que Timagination du plus grand nombre n'allât cher- 
cher au mili(»u de celle mer inmiense (pielque terre lointaine, une 
mystérieuse A)i(iclt(ho}ic, inaccessible aux habitants de rhémis- 
phêre boréal. 



I. Plinr (IlJiSj iiisisU' loiijfueineiit sur rininifiiMiu"! do l'Océan : e Imprulia 
i»l iiiriiiit.i (lohct rsso t.iin va.stie inolis posH'ssio. » 
H. M. II. ncrjrcr (III, p. HW) a réuni (U* nombreux (oxk's roladfsà ce sujet. 
iJ. Aristote, Mflcoml., Il, ."», Ki. 

i. Les anciens ne paraissent pas avoir connu la merveilleuse richesse des 
faunes océaniques. 

.'ï. Cléomêde, CyrL tfit'or., I, cli. n, p. 12, édit. Sclnnidt : « yùo^.>o; y^p 
r, 3>v7t;, '/.xi otzoj ^warov, Tvf; yïf; «uffîn^T^xi ;rzvra Xovczwv zat âWyoiv 
Ç'»*'.jv ).oyo; 'atcst. » 



-lo- 



in. — LKS ANTII'ODKS. — L'ANTÏCIITIIuNK 



I^ croyance aux antipodes, à VAntlcItthonc^ est nn de ces 
mythes géograpliiques dans lesquels rimagination des anciens se 
donnait libi'e carrière \ I/Océan occidental, TAtlantique, éUiit 
alors, comme au Moyen Age, le domaine préféré de ces légendes. 
On y plaçait volontiers de grandes terres transocéaniques aussi 
vastes que VŒcumè)}Cy riches en curiosités natui'elles, et aux 
populations étranges. Telles étaient TAtlantide de Platon *, la 
Méropide de Théopompe 'j le Continent Cronien de Plularque * : 
triple manifestation d'une même tradition légendaire relative à 
Fexistencc d'un grand continent occidental. Homên» y plaçait les 
Champs-Elysées et le pays des Cimmériens, Eschyle les Goi'gones, 
Hésiode et Pindare le séjour des " Héros ". I^ science ell(»-méme 
n'était pas sur ce point en désaccord avec les imaginations des 
poètes. L'auteur du traité du MondCy faussement attribué à Aiis- 
tote, déclare qu'il peut exister des terres dans l'Océan occidental, 
mais qu'on ne sait rien de certain à leur sujet. Personne ne les a 
visitées ; on ignore donc quel est leur nombre et leur position 
géographique*. Eratosthène* se montrait bien plus aflirmatif que 
le pseudo-Aristote, puisqu'au témoignage de Strabon il mention- 
nait par leur nom plusieurs terres restées jusque-là inconnues. 
Strabon ' lui-même, tout en critiquant les imaginations hardies 



i. \J^ question des antiiwdcs fut robjet de nombreuses discussions dans 
rantiquité. (Pline, H, 65; — Achille Tatius, Jsagogc..., cb. xxxi, Uranohgion 
de Petau, p. 157.) 

2. Platon, Timée, édit. de la BihUoihvqnc yrcajue do Didot, vol. Il, p. 202; 
- Critias, ibitf., vol. H, p. 251-252. 

3. Elien, Hht. Var., III, 18. 

4. Plutarque, J)f* favia iti orbe Itinfv, § 2<3. 

5. Pseudo-Aristote, dtf Munûo, ch. ui. 
(». Dans Strabon, I, X 2. 

7. [, i, G. 



- 20 - 

d'Ei*atosthènc, n'hésitait pas à reconnaître qu'entre les extrémités 
occidentales de l'Europe et les extrémités orientales de l'Asie il 
pouvait se trouver une ou plusieurs terres habitables. Sénèque 
enfin exprimait dans des vers souvent cités le même pressen- 
timent* : 

« Veniimt annU sœcula sci'iit 
Quihus Oceanus vinvuia n*rum 
Laxef, et ingcns paient tellus, 
Typhist/ue noms iletegat orbe», 
Nec sit terris ultirnn Thule. » 

{Mt'dêe, II, V. 375 et suiv.) 

L'imagination antique, qui allait encore plus loin et n'hésitait 
pas à adm(^ttre la phu-alité des mondes *, ne pouvait négliger 
l'hypothèse de la tei*re australe. r4ette question des Antipodes et 
des A)itichtho}}Ciihil chez les anciens l'occasion de gi^andsdéljats'. 
La conception de VAntichthonc fut pour eux le résultat de consi- 
dérations théoriques de physique générale, et non une donnée de 
l'expérience *. C'est chez les pylluigoriciens qu'elle semble apjxi- 
raitre en premier lieu''. Dans leiu*s spéculations sur l'hannonie 
des nombres les philosophes de cette école, — pour élever jusqu'à 
dix, nombre le plus parfait à leurs yeux, le nombre des corps 
célestes, — supposèrent l'existence entre la terre et la lune d'une 
sorte de planète, yA}tticlUhotie ou a terre opposée » *. Ce corps 



1. Pour toutes ces tmflitions rolativosù IVxistoncc dos antipodes do Touost 
consultez les travaux d(î M. fiarfarel, Ktmte sur les rapjHtrls...^ 18(39, et His- 
toire (le la découverte de VAmériipu*, 1SÎI2, 2 vol. 

2. i-Icart (rin)agination (|ue les Pères de l'Église reprochèrent bien souvent 
n la i)hilosopliie anticjue et (pi'ils condamnèrent parfois comme une hérésie. 
(Saint Augustin, De haeresibiis, 77.) 

3. Achille Tatius, Jsatjoge ad Arati Phoenomena, ch. XWi (Uranologion de 
Petau, p. 157 C). 

i. Clèomêde le dit expre.sséniont (Q/WiV. r//fo/'.,èdit.Schmidt, 1832, p. 11-12). 

5. Si l'on en croit Diodore (l, i<)), certains philosophes de Mempliis divi- 
saient la terre en trois parties : ÏŒcio)ièiie, VAntichthone (à la(piolle Diodore 
fait évidenunent allusion sans la désigner de ce nom), et la zone intermé- 
diaire (|ui sépare les deux précédentes. Kst-ce là une théorie d'origine 
égyptienne? ou bien n'est-ce qu'un écho des doctrines de la (îrècc? 

(3. Aristote, Metaphys., f, 5, 3; PUicita p/tilosoph., il, 29 (fJiels, p. 3a)), III, 9 
et IIL 11 (Diels, p. 370 et 377); Stobée, Ecloye, 1, 22 (Diels p. 337). 



- -21 - 

céleste en s*iiiterposant entre le soleil et la lune produisait, 
disaient-ils, les éclipses de lune. Mais comme l'interposition d'une 
seule Antichthonc ne paraissait pas pouvoir suffire à expliquer la 
fréquente répétition d'un phénomène aussi commun que les 
éclipses de lune, certains pythagoriciens n'hésitèrent pas dans la 
suite à multiplier le nombre des Antichthoncs invisibles. C'étaient 
là de pures fantaisies d'imagination, et Aristote ' avait mison de 
i*eprocher aux pythagoriciens de n'avoir inventé leur Antichthonc 
que dans une préoccupation théorique, pour obtenir le nombre 
dix, le nombre harmonique par excellence. 

Ij Antichthonc des pythagoriciens * était un corps céleste, abso- 
lument distinct de notre planète. Elle n'a donc rien de commun 
avec VAntichthonc terrestre qui fait l'objet de cette étude. Cepen- 
dant la notion de VAntichtJtonc terrestre, ou en d'autres termes 
delà terre austmle, ne paraît pas être restée étrangère à la doctrine 
du chef de l'école. Pythagore admettait l'existence des antipodes ' 
qu'il appelait Antichthoncs : àvTi/Oov«ç. 11 regardait sans doute 
cette hypothèse comme une conséquence de la théorie de la sphé- 
ricité de la terre. Le texte de Diogène de Laërte semble bien 
indiquer des peuples habitant l'hémisphère austral : xxi ri ijuîv 
xiiTw (zcivoc; ivw, c'est-à-dire a ce qui pour nous est placé en bas 
est pour eux placé en haut ». Cette observation s'applique plus 
naturellement aux antipodes du sud qu'aux antipodes de l'ouest. 

L'hypothèse des antipodes ne fut pas exclue des grands sys- 
tèmes philosophiques de Platon et d'Aristote. En effet, au témoi- 
gnage de Diogène de Inerte *, Platon mentionnait les antipodes. 



1. Arist., De coelo. II, 13, i. 

2. La plupart des textes ont été réunis par Th. H. Martin dans le Diction- 
naire des antiquités de Daremberg et Saglio au mot Astt'onomia (vol. f, 
p. i79-i8l). 

3. Diogène de Uii^rio, VUl, 26. 

4. Diogène de IjÛTte (I[[ 2i) : a x«t tt^omto; h ^t).OTo:pt« «vrtTro'îx; bvjôy.oLTi, )> 
l.es anciens ont très fréquemment employé le mot d'antipodes dans un sens 
pénéral pour désigner tout à la fois les antipodes proprement dits (antipodes 
de l'oue.st) et les antichthones (antipodes du sud). A l'époque alexandrine 



— OO — 

D'autre i>art Aristolo fait allusion «^ plusieurs repi'ises aux habi- 
tants de rht)misphère austral. Il admet lexistence de deux habi- 
tablea, et attribue à celle du sud la forme d'un tambour '. Il dit 
expi'essément que les lois de l'analogie rendent nécessaire la pré- 
sence d'une Antichthonc *. — Eratosthéne pensait également que 
les deux zones tempérées sont habitées \ Hipparque, son adver- 
saire, admettait aussi l'existence d'une terre australe habitée 
symétrique de V ŒcnmènCy Ta tocxoj-juvï; *. 

Acceptée par la plupart des écoles philosophiques, l'hypothèse 
des antipodes était rejetée par l'école épicui-ienne *. Grand poète 
mais médiocre physicien, Lucrèce, l'interprèb' le plus éloquent de 
la doctrine, passe sous silence cette théorie ; mais en niant la ten- 
dance centripète des corps ' il rend inex[)Iicable h» maintien en 
équilibre des antipodes. D'autre part les objections présentées par 
les épicuriens étaient trop faibles pour arrêter le développement 
de l'hypothèse des antipodes. Les lois de la pesanteur, formulées 
avec une grande précision par Aristote \ confirmaient d'une 



sculemoiit la nomenclature .scientifique se précise ot se (iévelopi)e |)ar suite 
du proijrrès îles classiflcations. Les cosniographes et les astrunumes de cette 
époque et des âges suivants : Cléoniède, deminus, Achille Tatius, etc. dis- 
tinguent avec soin les Antipodes, les Antlchthones, les Antoe(jtu*s, les Perioe- 
ques, etc. Les écrivains latins ont adopté cette nomenclature. 

1. kvïiiX.yMeteor.f il, 5, 10. — CL aussi le traité apocryiihe Da Monde, ch, IlL 

2. MeteoroL, J[, 5, i(î. 

3. Fragments d'un poème épique intitulé Hermès. (Eratosth. Carnihia, édit. 
Ililler, p. 2, v. 20 et suiv.) 

4. Cette terre australe isolait entièrement la mer des Indes du grand 
courant océanique. 

5. CL IL Berger, lU, p. 3, note 2. 

(). De nalura verunif I, v. 1051 et suiv. 

7. En raison de l'impoilance de ces lois pour ThypoUièse des antipodes, 
il est utile d'indiquer ici les principaux textes de l'antiquité qui les 
formulent : 

Aristote, yfeleoroL, II, 7, 3; — de Coelo, IL U, 8; — Zenon, dans les Frag- 
ments sur la Physique de Arii»s Didymus, fr. 23 (Diels, p. 459); — Strahon, 
L L 1i; — L I, 20; -- II, 5, 2; — (leminu.s, Isogoqe, ch. xni (Uranolnçfion 
de Petau, p. 50) ; — Pline, II, 65; — Manilius, Astronom., I, v. 2.'» et suiv. ; — 
Mnrrobe, In Sanm. Srip.j 11,5. 



- 23 - 

rnaniiTO diivrto la conjoclure ti'aditioiinollo ol fouriussai(Mil une 
ivponsc décisive à ces puériles o]>jections *. 

Opendant la croyance aux antipodes faisait de nouveaux pro 
près. Au ir s. av. J. C, h» pranunairien (li-atès de Mallos avait 
recours à la théorie de VAutichtIionr pour exi)liquer un passage de 
VOihjasrr- oii le poète mentionne les Kthiopiens divisés en deux 
jrroupes, les uns au couchant, les autres au levant. Dans ces vers 
(Iratês voyait une allusion aux habitants de rhéniisphêre austi-al. 
(le gnunniairien, qui, au dire de Sti*abon % alTectait toujours de 
raisonner en niathématicien, po.sait en principe que la zone tor- 
ride est occupée par l'Océau et Ijordée de part et d'auti'e par les 
deux zones teuïpéi'ées du nord et du sud : ViKcunubtcvl VAntich- 
thone. Puis, alléguant que le nom d'Kthiopiens était employé pour 
(l<'*sigïier (runc» manière collective tout(»s les populations méridio- 
nales ïv|)andues le long des rivages de l'Océan, il supposait i)ar 
analogie (juil existiiit au-delà de TOcéan d'autres Kthiopiens oc- 
cu|)ant sur les rivages de VAnilchihone une position exactement 
send)lable à celle qu'ils occupent sui* les rivages de VGCcHmônc, 
T(»lle seniit d après Ci*atès la situation des deux groupes d'Kthio- 
pieïis mentionnés dans VOibj»M*e \ L'explication était ingénieuse; 
cependant elle ne pa l'ait ])as avoir été acceptée siuis opposition, 
('/est ainsi qu'entre autres critiques Posidonius reprochait à Gi*atès 
d'avoir fait appel à une hypothèse étmngèn» sans nul doute h 
l'esprit d'IIoinère*^. 

Sti-ahon qui nous fait connaître la théorie de r4i*atès de Mallos 
sur VAhtirhthoiie se montre plus réservé quand il s'agit de donner 
son avis sur ce point controversé. A trois r(»pris(»s'' il essaie 



1. Elles pprsistrronl toiijtuirs dans l\'sprit ilii vul;/airo roliollo aux ilrmons- 
fmtions do la scieiiro. (IMiiir. II, (».*».) 

2. Of/.. I, 2.^ 2i. 

.T StndM)n, 1,2, 2i. 

V Straboii, I, 2, 2i; — II, .'J, 7; — CHMiiinns, Tsafjoffr, di. xni {i'rannl. do 
Potau, p. T<i vi siiiv.). 
."». Posidonius dans SfraI)on, II, M, 7. 
r.. Strahon. II. .'». VA: - II, .\ m. 



- 24 - 

dVchapper à lîi dit'licultéen déclarant que do [xin^ils problèmes ne 
sont pas du doinaino de la géographie et qu'ils relèvent d'une 
autre science, a Liî géogi-aphe, dit-il, n'a pas à s'inquiéter de ce 
(jui se trouve en dehors de notre terre habitée. » Il senibh» pour- 
tant n'être i^s hostile à l'hypothèse des antipodes, car en plusieurs 
passages il paraît faiie allusion à l'existence d'une autre terre 
habitée. Ici il semble avoir en vue une seconde Œcumonc s'éten- 
dant dans la région étpiatoriale et divisimt par le milieu la zone 
torrid(^ * ; ailleurs il admet l'existence possible d'une ou plusieurs 
terres occidenUiles, situées dans l'Atlantique*. Mais on ne trouve 
dans sa Gêotjrapli'io aucun texte qui nous révèle nettement la 
pensé(î de l'autcMU' sur l'hypothèse de la terre australe. 

Cette préoccupation (»st mieux marquée dans l'abrégé de Pom- 
ponius Mêla. Mêla en elTet mentioime expressément les Antich- 
ihono» qui peuplent la zone tempérée du sud ' et invoque l'hypo- 
thèse d'une tern» méridionale pour expliquer les crues du Nil '. 
D'autre part après Ilipparque il considère Taprobane (Ceylon) ou 
bien comme une très grande île ou bien conmie le connnence- 
ment d'un autre inonde: Prima par» altrrius orbia^. 

C'est également à une Antichthotic^ à une terre australe que 
fait allusion Ptolémée*. Ci»tte terre inconnue, a/vwçro; y;? enferme 
au sud la mer Krythrée (Océan Indien) et relie la côte orientale 
d'Africpieà l'extrémité méi'idionale du pays des Sines. Elle limite 
au sud rinde Transgangétique et le pays des Sines, et au sud et à 
l'est notre terre habitée, VŒctoiirno. A l'ouest l'Océan Atlantique 
est également borné par une terre inconnue qui (Mitoure le golfe 
Elhiopi(|U(* '. — Vn compilateur du v siècle,copiste dt» Ptolémek», 



1. SlralxMi, II, ."), '.Vk. 

± Strahoii, ï, i, (i; — II, ."), 13. 

.*{. Mola, I, I. C('ns(»riiiiis oinpioir \o niômo lormo «laiis \o ruômo .««ons 
(frajrni. 2, ôdit. Iliiltsrh, p. ."»<), ,"»7j. 

i. Mt'Ia, I, î>. 

r». Mola, III, 7. - Cf. V\hn\ VI, 22, 2i. 

(i. Plol., Gt'oifr., VII, ;}, I : - VII, 5, 2; - VII :>, :>; - VU, 3, (i; - IV. 1), i. 
Il (Mii|»l<)i<' aussi la (h''in>niinali(m de « âvrot/o-jur-ï; » (Î,H, I; — I, î). 5). 

7. Ptol., r,Vm/r., VU. 5, 2; - IV, î), I. 



— 25.- 



Marcion d'HéracJée, indique aussi en plusieurs passages de son 
Pciûple ces terres inconnues qui ferment au sud les Océans *. 
Les astronomes et les cosmographes professaient ouvertement 




FiG. 1. — L'AnUchlhone do Mêla restituée. 



la doctrine de VAntichthoue comme une conséquence toute natu- 
relle de la doctrine de la sphéricité de la terre et de la théorie de 
la |:)esanteur. Geminus, Gléomède, Achille Tatius- Texposentavec 



1. Marcien d'Hérnclée, Périple de la mer E.ctêrUmrej liv. I, § \% iiv. H, 
S I (C. Miinor, Geogr. (jraevi minores, vol. [, p. 52:}, ôil, 512). — L'autoiu' 
anonyme d'un traité de géographie attrihiiê à tort à riiistorien arménien 
Moyse de Chorène reproduit également la doctrine alexandrine sur la terre 
inconnue (|ui ferme au midi la mer Erythrée. (Voyez la traduction de ce 
traité par Saint-Martin, Mémoires sur rArtnénie, vol. [I, p. ,'Î27, ,'531, 345, 377.) 
ïjb même auteur emploie aussi l'expression dont se .sert IMolémée pour 
désigner la terre habitée de l'hémisphénî austral : « avTotx'^uucvîj n (ihid., 
p. 325). Ces ressemblances entre le texte du traité anonyme et le texte de 
Holémée n'ont pas lieu de nous siu'prendre, c«r l'auteur du traité anonyme 
a fait l)eaueoup d'emprunts au manuel de géographie com])osé au iv** si(>cle 
par Pappus d'Alexandrie, lequel s'inspirait directement de Ptolémée. 

2. Cléomède, Cijclir. Theor., I, ch. n (édit. Schmidt, p. i) et suiv.) ; Gemi- 
nus, Isagoye, ch. xni (Uranol. de I*etau, p. 50 et suiv.); Achille Tatius, Isa- 
goge, ch. xxx, ibid., p. 155 et sm'v. 



- 27 - 

drlail et font dans leurs écrits une large place i\ la nomenclature 
cosniographique qui s'y mpporte. I^s classifications indiquées 
déjà par Posidonius * se développent de plus en plus. D'après la 
dirt»ction des ombres méridiennes on distingue les aniphiacii, 
hrtProaciif poriscii, — les antincli, hrachyacii, inacroscii, D après 
la position relative des peuples on distingue encore les aynœci, 
pcnœci.antœcL Gomme Tindique Tétymologie de ces mois, plu- 
sieurs de ces appellations désignent les habitants présumés de 
rhémisphèi'e austral *. 

U^s poètes s'emparèrent ('également d'une théorie, ou pour 
mieux dire d'une hypothèse, aussi favorable aux audacieuses fan- 
taisies de l'imagination. C'est ainsi que Virgile traduisant un pas- 
sage de VHcnnès d'Eratosthène que nous avons indiqué plus haut 
expose en de beaux vers la théorie des zones et de VAniichthono : 

DufP fzonwj niortnlibus Wffrh 
Munere concrssm divutUt ot via serta j)er atubas, 
(Hdiquus (jua se signoruni rerteret onto. 

(Georg., 1, 2:n-230.) 

Lucain prend à partie ces antipodes du sud et les interpelle en 
ces termes : 

Al tihif qu/pntnnfUP m, 1Ufij<'o (jonn igtu* ff'm*inta, 
lu Xoton unibra vadit^ gua^ nobis exil in Afcton. 

(P/iarsa!., IX, v. âlîH-Xii).) 

Déjà un contemporain dcî Virgile, Manilius, après avoir exposé 
la doctrine de la sphéricité de la terre, avait afllrmé à nouveau 
l'existence des antipodes du sud : 

Pars rjîts ad at'ctos 
E minet; aiislrinis jmrs (*8t habitabilis oris, 

Sidt peffibusgtie jaret noslris 

{Astrononitr., }, v. 228-2:».) 

1. Strabon, If, 5, 43. 

2. Sur ces clnf^sificatioiis qui se sont perpétuées dans les traités de cos- 
mographie jusqu'au xvir si«;cle il faut consulter : — Strahon, II, 2, 3;— H, 
5, :i7: -- 2, 5, iîJ; (leminus, Jsagnge, ch. xiii {VmnoL de Petau, p. ôO et suiv.) ; 
— Achille Tatius, hagnge, xxx-xxxi, ibid., p. ir>.VI57; Marliauus Oipella, 
VI, CAVrirt». 



— 28 - 

AUei'a jHirs orbis sub aquis jaeet invia nobis, 
Ignotœque hominuni gentes, nec transita régna. 
Commune ex uno lumen ducentia sole *. 

flbld., l, V. 373 et suiv.) 

Les philosophes-poètes partageaient naturellement les mêmes 
idées. Esprit ondoyant et divers, intelligence souple, ouverte à 
toutes les doctrines, Gicéron n'eut pas de peine à se laisser séduire 
par cette poétique imagination. Le grand écrivain a contribué plus 
que personne à propager parmi les Latins cette hypothèse tradi- 
tionnelle. Ici * il se contente de déclarer qu'il ne répudie pas 
rhypothèse des antipodes; — là' il l'accepte pleinement et parle en 
termes très précis de cette zone australe tempérée qui nous est 
inconnue et que les Grecs appellent i4nf/c/ii/ionc : Altéra australis, 
ignota nohis, qumn vocant Grœcl œr:lyfioiKt, G'est dans le sixième 
livre de la République * qu'il affirme avec le plus d'énergie c^tte 
croyance. Le vieux Scipion, qui démontre avec tant d'éloquence 
la petitesse de cette terre en regard de l'immensité du monde, fait 
allusion à la théorie des zones. « Deux seulement, dit-il, sont 
a habitables : la zone australe, où se trouvent les peuples vos 
« antipodes, et qui est tout entière un monde étranger au vôtre; 
a et celle où souffle laquilon et dont vous ne couvrez encore 
« qu'une si faible i3artie. » 

Ce fragment célèbre de la République est le point de départ des 
conceptions du Moyen Age sur la terre australe. L'hypothèse de 
VAutichthone s'incorpore en quelque sorte avec une théorie, avec 
un système : celui de la division de la terre en quatre continents 
opposés les uns aux autres. Macrobe, un des écrivains les plus 
populaires au Moyen Age ^, a donné la formule classique de cette 



i. Voyez aussi : Tihiille, IV, 1 vers 1G7. 177; — Hypin, Poeticon Astrono^ 
micon, 1, eh. vin. 

2. Aeadem.^ II, 30. 

3. Tuscul., h 28. 

4. Rppubl.y VI, 15. 

5. II est cité par Abélard, Guillaume de Couches, Jean rte Salisbury, <»tc. 
Nous aurons à signaler plus loin tout un «cycle» de petites mappemondes 



- 29 - 










Fiu. 3. — Système do Macrobc d*aprèR le Codex Parisinus (xi* s.) 
(Macrobef édit. Eyssenhardt, Teubner, in-12 flg. n* G.) 




riG. i. — Système de Macrobe d'après l'édit. du Commentaire du Songe de Scipion 
publiée à firixen en 1483. (Nordenskjôld, Fac-similé Atlas, pi. XXXI.) 



- :» - 

lht';oiie. Dt's deux zones teiiiijérâ's il n'en est qn'une, dit-il, 
qui soit habitée par des liomincs de noire osjxhx* : c'est la zone 
teinpùK-e bortïile. Quant à la zone tempéi-èc australe, la raiwii 
seule nous |X'nnet de sup|Xiser qu'elle doit être aussi |X)un'ue 
d'habitants, car cette zone est placée sous dos latitudes semblables 
à ceUes de la zone tempérée boréale. « Mais nous ne savons et 
« nous ne pourrons jamais savoiiquelle est cette race d'Iionimes, 
fl paitie que la zone torride i<st un obstacle qui nous empêche de 




f communiquer avec eux. » Or d'autre part les habitants de 
cliaqnr zone tenipéri-e ont leui-s périayqiics (Kt^ioau) qui occultent 
nnt! position symêtriqire dans l'hémisphère opiwsO ', llxés au sol 
comme nous |Kir ia tendance cenlripête de tons les corps. I.es 



qui (li-rii-orit évirlemiiieut de In lln-orie niiMT<il.ic-i)Tif. J.cs niss. île MnciiilK' 
itu IX' et <lii X" Hiéi-le sont nombreux â 1a HihliotliC-que iintiimnle. (Cf. llniirënLi, 
Iliilttiiv de la phitmnphie lu-olruliquc (\fni). I, p. 11».) Mni-roljc. compila- 
teur êdeclrqiie, a fourni niix ("■crivnina ilu Moyen Age \inp granile somme ilc 
notions Rcientillques cmpRinlôes niix nncîeiis. 

1. Telle serait pnr exemple In siliialion relative Je rAmêi'iqnc <in NonI 
et (le l'Asie centrale, celle ilê rAmtM^qiie <ln Snd cl île i'Anstmlie. 



- 31 - 

régions liabitées par nous, par nos antichltiones et |>ai- les pênœ- 
ques des deux zones tempérées constituent ainsi quatre masses 
terrestres, quatre îles séparées par l'Océan. I; Océan en elTet enve- 
loppe Je gIol)e en deux directions différentes : du nord au sud, en 
séparant riiémisphêre occidental de rhémisphère oriental, et de 
Test à Touest, en séparant par la zone torride rhémisphère boréal 
de rhémisphère austral V Telle est l'origine * de la théorie de la 
division de la terre en quati'e continents ou iles : « tervu (juadn- 
fida » ', théorie que les savants du Moyen Age recueillirent dans 
l'héritage de la science antique. 

Dans quelle mesure Thypothèse de VA)UirtUho)u\ dont nous 
venons de retracer brièvement l'histoire, était-i»lle justifiée par les 
connaissances positives des anciens? C/est là une rechei'che déli- 
cate, un problènie encore nouveau, dont la solution est rendue 
difficile par la rareté des textes. Quelques navigateurs avaient 
obtenu sans doute sur le prolongement méridional des côtes de 
TAsio des notions plus complètes que celles d'Ei-atosthène. En 
effet Ei-atosthène (iir- s. av. J. Gh.) n'avait sur l'Asie orientale que 
des coimaissances bien imparfaites. Il plaçait le promontoire des 
Colinci, pointe extrême de l'Asie orientale dans la direction du 
sud, sous le parallèle de Méroë, c. à. d. par ir>" environ de latitude 
au nord de Téquateur. Plus tard, par suite du progrès des décou- 
vertes, la limite méridionale» de l'Asie fut portée plus au sud. On 
entendit parler de l'Inde Transgangétique, on eut quelque notion 
de l'existence de la péninsule Indo-Chinoise, on eut même quelque 



1. Mftcrol)0, JnSomn. Scip., 11, 5, et H, 9. Pour rendre plus clair l'exposé 
de cette théorie l'auteur latin a inséré dans son texte quelques ligures 
explicatives. 

2. Cette théorie que Macrohe a formulée avec une grande précision, se 
trouve déjà dans Cléoméde, nslronomc grec d'une épo(|ue incertaine, 
(ii-iv« s. ap. J. Ch.V), antérieur en tout cas à Macrobe, écrivain du 
V» siècle. Cléoméde s'exprime ainsi : « Il«Xtv oJ"v tov'twv twv fûxpaVcov 
{les deu.x zones tempérées du nord et du sud) sxaTipav et; ^Jo 5c«tooyvTs; 
xora Tf To ùizip yr,q tl'/I ûn-ô yTçç ^oxovv i;at79aipcov, TrraaûOtç oîxowuivaç 
ti'vati fxTiv. » Cycl. Theov. Metcor., livre I, ch. n, édit. Schmidt, p. 9-10. 

3. C*oRt le terme même dont se sert Macmbe. 



- 32 - 

connaissance de l'hisiilinde. Les géogmphes recueillirent avec 
soin ces renseignements et prolongèrent un sud la côte de TAsie, 
en reliant centre elles par un tracé continu toutes ces terres loin- 
taines sur lesquelles ils n'avaient encore que de bien vagues infor- 
mations. C'est ainsi que Ptolémée prolonge la côte de l'Asie jus- 
qu'aux environs du 8" de latitude sud, conune si le groupe des 
îles malaises était encore directement rattaché à la presqu'île de 
Malacca *. L'imagination pouvait aller encore au delà; on ix)uvait 
supposer que l'Asie s'étendait encore plus loin dans l'hémisphère 
austral pour former cette icryc inconnue ^ limite de la mer Erythrée, 
dont parlent Ptolémée et son copiste Marcien d'Héraclée. 

D'autre fjart, en naviguant dans la mer Erythrée les marins 
grecs avaient aperçu au loin une terre de vaste étendue, Tapro- 
bane, l'île de Geylon. Longtemps ils n'eurent sur cette île que des 
notions vagues et incertaines. C'est ainsi que iiarfois les anciens 
géographes se plurent à la considérer connue le commencement 
d'un autre monde, celui des Antichthoncs', Vcxpcdition d'Alexan- 
dre ' en révéla le véritable caractère. Néanmoins l'erreur ancienne 
persistait encore. Ainsi Eratosthènc * n'admettait l'insularité de 
Taproljane que comme un fait vraisemblable et ne considérait pas 
la question comme définitivement résolue. xVu témoignage de 
Pomponius Mela^,Hipparque serait également resté dans le doute 
à ce sujet : Taprohane aut grandi:^ adnwdnm namla, ant prima 
payaorbisaHei'nis Hipparcho J^i^Kr. Témoignage qu'il est diffi- 
cile de concilier avec celui de Pline '^ affirmant que dès l'époque 
d'Alexandre, c. à. d. dès le iv' s. av. J. C, on s'était assuré que 



1. Utitudo (le CaUi?ara : 8" 30' sud. (Ptol., VU, .'W.) 

2. Pliiio, VI, 2*2, 2i:« TaprolmiicMi altcruni tormnim orhcm cs.so diu pxiHtl- 
matuni est, Aiitichtlioiiuiii appeUatioiie. Ut lic|iiorct insiilam c.s8o, Âlexaiidri 
aîtas rcsque pra^stiterc. » 

3. Sur l'ordrcrdu coiupiêraiit Onôsicrite alla reconnaître Taprobane. 

4. Eratosthènc dans Strahon, XV, 1, ii et suiv. ; — Fragments d'Eratos- 
thêne, édit. II. IJcrger, p. 190. 

5. III, 7. 

G. VI, 22, 2i. 



- 33 - 

Taprobane était une île. Ilipparque dailleurs le savait fort bien 
puisqu'il taisait i^asser son premier parallèle par l'extrémité méri- 
dionale de cette terre ou même un peu plus au midi *. Les écri- 
vains postérieurs : Strabon, Pline, Solin, etc., ne partagent plus 
ces hésitations et connaissent le véritable caractère de Tile de 
Taprobane ', 

En ce qui concerne Textension réelle de l'Afrique dans la direc- 
tion du sud les connaissances des anciens manquaient également 
de précision. Polybe avoue franchement son ignorance à ce sujet \ 
I/incertitude où Ton était sur la véritable nature de rAfricpie 
méridionale ne disixirut nullement à la suite des prétendus péri- 
pies de cette partie du monde». Les voyages de Hannon, des Phé- 
niciens envoyés par Néchao, d'Eudoxc de Cyzique, — voyages dont 
nous no voulons pas ici * discuter l'authenticité, — furent trop 
peu connus ou ne parurent pas assez dignes de crédit pour exer- 
cer quelque influence sur Topinion des savants de ranti(]uité. 
D'ailleurs les données en sont tellement vagues et incertaines qu'il 
était bien diftlcile d'en tirer quelque conclusion précise sur la posi- 
tion réelle des points extrêmes de l'Afrique australe. Aussi la plu- 
part des auteurs anciens^ terminaient-ils l'Afriqueau norddel'équa- 
teur, un peu au sud du pai-allèle de Méroë, par le parallèle de la 
région Ginnamômophore : limite que Marin de Tyr et Ptolémée 
repousssèrent bien loin au sud de l'équaleur. S'appuyant sur* d(\s 
observations astronomiques, sur des relations de voyage par terre 
et par mer, sur des calculs de journé(»s de marche et de naviga- 
tion, ces deux cosmographes pi'olongèrent le tracé de l'Afrique 



I. Strabon, II, 5, X). 

2. Consultez sur cette questiun de ^^'ogrnphie »iiioienne le travail de 
M. .I.-U. Pasquier. (Juid de Taprohanc insiila vctercs gcayraphi .scnsrriiit, 
IK77. iii-H, xv-(»2 paires. 

3. Pulvbe. IIL 3H. L 

i. Il «*ii sera (luestiuu dans la suite de eeUe étude. 

r». Cléanthe dans (ieminns, Isagofje, eh. xiu (Ui'annl. de Petau, p. 7\.\]\ — 
Craies «lans Ceniinus, Tsatfofjf, eh. xui iVnuu>l. do Petau, p. Tvi), (»t dans 
Strabon, I, 2, 2i; - Strabon, I, 2, 27; - H, 5, :H; - H, I, i;3; - II, 5, 7; - 
\\ r),.*?!; — XVII, 3, 1 ; — Mêla, I, i; — Maerobe, In Smim. Scip., Il, î); etc., ete. 



- 34 — 

jiisqua iiiH'latiliHUMiioyi'inuuroinpriseLMitre 15" et 20» do latitude 
australe. A IVst ou sii|)posa gratuitement* que la cote d'Afrique con- 
tiuuait à s'infléchir dans la direction de l'Asie, alors qu'en réalité 
d(»puis le cap des Aromates (cap Guaiilafui) elle se dirige au sud- 
ouest. Même supposition erronée sur la direction de la côte 
oceideittale. On la prolongeait arbiti-airement * à Touest, tan- 
dis (lu'en réalité elle s'infléchit au sud-est. Les hypothèses de 
Marin de Tyr et de Ptolémée sur la configuration de l'Afrique 
méi'idionale, hypothèses absolument contmires à la réalité,éUient 
favoi-îibles, on le voit, à la conception de la terre australe. En 
s'élargissiint ainsi près de Téquateur, l'Afrique pouvait former 
celte tern» inconnue : ayvwîTTo; 7>f, dont il est si souvent question 
dans la Gcofjt'aphie de Ptolémée '. 

Il est un autre problème de géogmphie africaine dont la solution 
intéressait aussi directement Thypothèsc» de VAnlicldhonCy c'était 
le problèuH» des ci'ues du Nil. Pour (expliquer cet étrange phéno- 
mène des crues énorni(*s d'un fleuve coulant dans les régions 
desséchées d(» la zone torride les anciens avaient eu recours à 
diverses conjectures *. Les uns alléguaient l'action des vents 
étésiens qui soufflant du nord au sud font, disaient-ils, refluer en 
Egypte les eaux du fleuve. D'autres avaient imaginé que le Nil 
sortait de l'Océan. Cei'tains philosophes mieux renseignés attri- 
buai(»nt, comme Anaxagore et Démocrite, l'abondance des eaux à 
la fonte des neiges sur les hautes montagnes situées sous l'équa- 
teur. D'autres enfin, invo(|uant à leur aide l'hypothèse de l'An^'t/t- 



1. Lo traor dv Marin dn Tyr vi {]o Plolrinéc n'était pas pnriMnonl hypothê- 
tiqnc. ï.(»s ckMix ^rroj^raplirs savaient par les navij^atcni's qne du cap Uliaptuii 
nu in'oniontuirc Prasnni la côto s'innOrliit à l'cst-sud-rst (l*tol., I, 17); — re 
(pii est vrai pour la eût»? du Zanj^uchar d(? Zanzibar (G" lat. sud) au cap Del- 
trailo (11)"' environ de lat. sud). 

îi. I^i eût»» africaine est vu elTet diri'jiV au sud-ouest du Maroc au cap iJoja- 
dor. Marin et IMoIrnire s'appuyaient sans iloutc? sur cette observation pour 
prolonjzi'r à l'ouest la côte occidentale de l'Africpu». 

3. Nous aurons l'occasion de discuter plus loin les notions de Marin et 
de Ptolémée sur l'ATricpie méridionale. 

4. Voyrz l(»s textes réunis par M. II. IkMV'or, I. p. IOi-l2*2. 



- 35 - 

thoncy expliquaient lo pluMiomène par les pluies do la terre 
ausliTilc où k^s saisons sont inverses des niMres. Le Nil vient de 
VAutichthoiw et arrive en Egypte grossi pendant 1 été des pluies 
d'hiver de la terre australe \ \jAni\chlhonc est, il est vrai, sépa- 
iw de VŒcHmè^ie par un bras de TOcéan. Mais Tiniagination des 
anciens avait tout prévu. Le Nil, dit Mêla ', franchit ce ])ras de 
rOcéan par un canal souterrain et reparaît ensuite en Ethiopie. 
Li croyance au cours souterrain de certains fleuves était, on le sait, 
fort répandue chez les anciens, chez les Grecs surtout qui habitent 
un pays calcaire où les phénomènes de ce genre sont assez com- 
muns '. Ainsi c'est à cette croyance que faisaient appel les Pères 
de l'Eglise pour placer dans Tlnde les sources des fleuves du 
Paradis Terrestre. L'explication de Mêla n'avait donc rien d'invrai- 
semblable pour les anciens. 



IV, — LA TKHHK AITSTHALK KST-KLLK HAUITAliLir? — TnKUUU-: 

DES ZONES. 

Ia théorie des zones, étroitement liée à celle de VAutlchtlume^ 
est connue celle-ci en relation intime avec la doctrine de la sphé- 
ricité de la teri'c *. Formulée d'abord ixir les pythagoriciens et 



\. Eiulnxp dans les Plnviin ph'ilosoph.f ÏV, I (I)iols, p. 380); — Nicajjroras 
dans le Scoliasle à Apollonius i\v lUiodes, IV, 201); — Diodore de Sicile, I, iO; 
Mêla. I, \l — L'auteur de l' Tn-oTUTr^Tc; yîwyooiycaç «v gTrtrou*:, 
^ 31, fait êiî«ilc»W-"t venir le Nil des rét,'ions du midi situées au-delà de 
Irquatcur (C. Miiller, (icofjr. fjnvr. niin.f II, p. ôlhJ) ; — Cf. aussi Pappus 
ilans Jean Philoponus, Dr. n'cnt. nnimt., IV, T), p. irx>l5i, êdil. Corderius, 
Vienne, 1031). 

'i. I, l). 

.*j. Tels sont par exenjple l<\s calavothros de la (irèee doîit M. Martel a 
entrepris l'exploration, et sur lesquels M. Tr. Kraus a puhlié une importante 
étude dans les MUthoilunuon de la Société de (iéograpliic de Vienne, 
vol. XXXV, année 18^2, p. 373-il7, avec 2 certes. 

t. Posiïlonius, au dirv. de Strabon (II, 2, 1), admettait la division de la 
terre eu cinq zonea comme une des conséquences de la sphéricité de la 
tern». 



les philosophi's de l'Kcole trKlé(», elle tut ensuite développée avec 
ampleur par Aristote. 

Si l'application du mot de zones aux diverst^s bandes de \a 
sphêi*e terrestre date peut-être (FAristote \ Tidéc est certaine-- 
ment plus ancienne que le mot. Elle a son point de départ dan^^ 
les observations astronomiques relatives à la marcbe oblique d*-^ 

soleil. Lt^s pythagoriciens n'ont fait qu'appliquer à la sphère tei * 

restre les cercles ou zones de la sphère céleste. C'est à Pythagor '^ 
lui-même suivant l'auteur des Plmila jMhiiophorum *, c'est i* 
quelques philosophes de son école suivant Galien ', qu'il faïuJ^^ 
attribuer la division classique de la terre en cinq zones. Dans 1 ^' 
suite Parménide développa * en la précisant cette théorie à pein ^^ 
esquiss(?e ixir ses devanciers de la secte pythagoricienne. Le pre ^-^^ 
mier il limita par les deux cercles des tropiques l'étendue de 
zones habitées dans la direction de l'équateur *. Quant au: 
limites polaires de ces deux zones, il ne parait pas les avoir détei 
minées avec précision. Les lixait-il aux cercles arctique et antar 
tique? ou bien admettait-il que les zones polaires débordaient aïK- — 
delà de ces deux cercles do même que dans son système la zon^^" 
torride * débordait sur certains points au-delà des tropiques */ 
Quoi qu'il en soit, Parménide semble bien avoir élargi la concep- 



1. Tu pnssajçe des Planta jthUoftoph. (II, 12, Diols, p. 3W et II, !2i, ihifi., 
p. 3.V)) semble, il est vrai, atlribuc^r à I^ythajjorc et à Xênopimne non seule- 
ment l'idée des zones, mais eneore le mot qui l'exprime. Mais d'autre iwirt 
ve mot ne se trouve pas ilans les fragments de Parménide parvenus justprà 
nous. Aristote ne l'emploie |)as dans un piussiige de sii Mêlênrologir (II,.'), 10 
et suiv.)où il parle des conditions d'habitation des zones. Par contre b» mot se 
trouve, au dire des scoIia8tes,dans un |>assage d'Autolycus cité par M. H. lier- 
ger, II, p. 2(», not<» i. 

2. I*t(ir. phiL, llï, ti (l)icls, p. \^M'T^\^) : ll'j9e/.-fôp^; ziy yvf uy/AÎyo»; zv 
TO-J ravTo; n-o'xip'x. èir,or,Tban ec; tzvjti ÇojVcx;... Strabon insiste également sur 
cette analogie des doux sphères céleste et terrestn» (II, ,"», \\). 

W. Galien, H\st. jt/iilnsnph., K") (I)iels, p. (k^^i) : twv WjOx'^^ooilwj nv:;... 

4. A tel point que Pannénide fut reganlé })arfois eoîume l'auteur de la 
Ihéorie des zones. Voyez les te.vtes de Posidonius (Strabon, II, 2, 2) et d'Achille 
Tatius. Jsaffogc ch. xxxr {Uè'onoL de Petau, p. 157 C). 

5. Plar. phil., m, il (Oiels, p. 377); - C.alien, Ifint. phi!.. Kl (Diels, p. «îll. 
r>. Aristote pen.sait de mémcî {Mfilettr., H, .'», 10 et suiv.) Voyi'z les textes 

l'éunis par M. II. llergcr, II, p. 12."î (»t suiv. 



— 37 - 

ion des zones. Aloi's que les pythagoriciens ne considéraient celle 
théorie qu'au point de vue exchisif de r.istrononiie, il la consi- 
lérait aussi au point de vue de la géographie physique. Gepen- 
laut le terme même de zones n'ap[)araît pas encore dans ses 
écrits. Dans un fragment qui nous a été conservé *, Parménide 
Miiploie le mot de fnm'm qui signifie bande, couronne, et même 
cercle. On retrouve cette même appellation dans les passages où 
•^tobée - et Eusèbe ' mentionnent son système. Gicéron * emploie 
le mot eorona et ajoute qu'il est synonyme de Trsyx-jr,, Enfin Kpi- 
|)hane ' use dans une comi>ar'aison comme de termes synonymes 

lies mots iTîsavî; et ^/*ivr,, 

OlMMidant les progrès des découvertes géographiques firent 
subir quelques modifications importantes à la théorie des zones. 
D'un côlé Pylhéas affirmait que Thulé était habitable. C'était 
prolonger jusqu'au cercle polaire la limite boréale de VŒcHminio. 
De l'autre on avait reconmi que la ville de Syène se trouvait sous 
le li-opique. Le peuple des Ethiopiens et l'île de Méroë, dont la 
latitude est plus méridionale que celle de Syène *, étaient donc 
situés sous la zone torride. Cette double indication ne fut i>as 
négligée par Eratosthène dans sa théorie des zones telle que nous 
la fait connaître la critique de Strabon ^ Eratosthène en efTet 
suppose que Thulé est habitable", et comme Dicéarque étend 
l'Œ'rïnMf^/îf? jusqu'à 8,000 stades au moins au sud du tropique*. 



i. Cf. Karsten» Phil. graec. vot. opnr. valiquiae, ISîT), vol. I, 2« partie. Le 
texte est cité par M. II. Berger. (Voyez fasc. II, p. '^) et suiv.) 

2. Kdog., I, 22 (Diels, p. 3:i'>). 

3. Pt'pp. Evang.f XV, 38 (Diel.s, p. 335). 

i. De natnr. Deor., I, 11, 28 (Diels, p. Txli). 
5. Adr. haeres.f H, 8 (Diels, p. 5vHl)). 
G. lléroclote. H, 29. 

7. Dans un fragment de son poème épique intitulé Hermès Eratosthène 
parait au contraire se conformer entièrement à la théorici classique des 
zones délimitées par les cercles polaires et les tropiques {Camùnn^ édit. 
Hitler, p. 2 v. 20, p. 5() et suiv.). Il est vrai que autre peut être le langage du 
poêle, autre celui du géogra[)he. 

8. StralH>n I, 4, 4. 

9. II. IJerger, Fragm. Eratosth., p. 8i. 



— 38 - 

IWen plus, à son avis, la région équatoriale est habitable et jouit 
(l'un climat tempéré *. Ici Sti*abon ne confondrait-il pas les théo- 
ries de Posidonius avec celles d'Eratosthéne ? Car dans un autre 
passage -, pour fixer les limites de VŒcunKmr,, Eratosthène s'en 
tient à Topinion d'Aristote '. 

Jusque-là il ne s'était élevé aucune controverse sur le nombre 
des zones. Comme la sphère céleste n'a que cinq zones, la sphùiv 
terrestre qui lui est analogue est également divisée en cinq 
bandes *. Tel était et tel resta toujours le nombre des zones dans 
la théorie classique. Cependant quelques cosmographes étaient 
d'un avis dilTérent. Ainsi Polybe comptait six zones : deux zones 
froides comprises entre les pôles et les cercles polaires, deux zones 
tempérées situées entre les cercles polaires et les tropiques, deux 
zones chaudes bornées au noixl et au sud i^ar les tropiques *. Au 
témoignage de Stmbon, Polybe n'aurait imaginé ce dédoublement 
de la zone torride que dans Tintérét de la symétrie. Mais si, connue 
l'admet cet auteur après Eratosthène, il existe sous Téquateur 
même une région tempérée, il eCit été préférable, au sens de 
Strabon, de ne pas diviser en deux parties la zone intertropicale 
et de faire de la région équatoriale une troisième zone tenjpérée, 
si étroite que fût cette bande habitable *. 

En s'(»xprimant ainsi au sujet de la théorie de Polybe, Slrabon 
faisait une allusion directe à la théorie de Posidonius. Ce physi- 
cien en eflet, considérant la division des zones au point de vue 
de l'habitation humaine, tt&o; rà âv$oo>';rîcx, élevait ù sept le nombre 
des bandes terrestres. Deux de ces zones sont des a bandes éti'oites, 
« placées sous les tropiques mêmes qui les partagent chacune 

1. « Evzogtroç » (Strabon, II, 3, 2). 

2. n. Berger, Fragvi. Kratost/t., p. 82. 

3. Arislotc, 3fW<v>r., II, 5, 13 ot suiv. 

i. « nsvraÇwvov a v yÀp rôv ovoavov, TrivTX^wvov es za'. rri-j yfrj. » Slrahon, II, 
5, 3.) 

5. Slrabon, II, 3, 1 et 2. Strabon critiqno cette théorie et préfère la divi- 
sion en cin(i zones parce qu'elle a ravanta^re, à son avis, d'être à la fois 
physique et fréographicjne. 

r». Stralwn, II, 3, 2. 



— 39 - 

« par la moitié, et exposées tous l(\s ans, pondant nno quinzaine 
a (le joui's environ, aux rayons verticaux du soleil... Au-delà 
t de ces régions sèches et arides, dans le voisinage de Téquateur, 
« le climat redevient plus tempéré et le sol plus fertile et mieux 
« arrosé*. » Ainsi Posidonius divisait en trois zones la région 
interlropicale : deux zones bridantes dans le voisinage même des 
tropiques et une zone tempérée dans la ivgion équatoriale. dette 
division reposait, on le voit, sur des notions géographiques exactes 
dans leur ensemble. 

Des cinq zones terrestres celle dont l'étude importe le plus à 
notre sujet est la zone torride qui provoqua longtemps de si vives 
controverses. Parmi les cosmogitiphes les uns, et c'était le plus 
giund noinbi'e, admettaient siuis hésitation le préjugé classique 
de r '^ inhabiUihUilr " de la zone tori'ide*; les autres, en bien 
petit nombre, se montraient plus réservés et ne professaient pas 
dans toute sa rigueur le dogme traditionnel. Les grandes décou- 
vertes des temps modernes, les explorations des Portugais hi long 
du littoral de TAfrique intertropicale, les voyages des Kspagnols 
dans TAmérique écpiinoxiale mirent lin aux débats et condam- 
nèrent sans appel le préjugé classiqu(\ Comme cette zone toi'ride, 
longtemps réputée inhabitable et même inaccessible, était le 
princii)al obstacle aux communications entre les deux hémisphères 
boréal et austral, il ne sera pas inutile de consacrer ici quelques 
développements à Thisloire des théories dont elle fut Tobjet. 

Parménide, qui le premier fonmda la théorie des zones inhabi- 
tables, doit être regardé comme le véritable auteur du i)réjugé de 
la zone torride. Peut-être en trouva-t-il Tidée première dans le 

i. Strabon, U, 2, .'j. — Si l'on au croit Achillt* Tatiiis (hwjofjo..., oh. xxxi 
«laiis rrm/in/. (ïe IVtaii, p. 157), Posidonius oonuno P(»IylH» coniptait six zones. 

"1. C*» préjugé était si répanilu clans ranticpiité cpi'il parvint à fausser los 
cartfs. Kratosthéne, Strahon, Ptolémée en subissaient évidemment 
l'inlluence cpiand ils traçaient les contours de rJiide. S'ils relevaient au 
iionl le plateau ilu Dt^kkan d(i manière à en j)lacer l'extrémité méri<lio- 
riale sous la latitude du cap Guardafui, c'était sans doute pour éloigner 
1** plus possible les régions peuplées de l'Imle de la zone (fue l'<»n croyait 
inhabitable. 



- 40 — 

nVit du voyap:o tlo ITanDon. Aiiuo époque qu'il est impossible de 
préciser, au \r ou v*' s. av. J.-C, le chef carthaginois longea lacùle 
occidentale de rAfricpie jusqu'à un point appelé le Char ih:^ 
DloHx^ eêoTv u'/r.uL%, Ilaïuîon ayant négligé de lixer la latitude de ce 
lieu, les commentateurs modernes ont présenté nombre d'hypo- 
thèses que nous n'avons pas à examiner ici. lii latitude qu'ils assi- 
gnent au Cluu* (1rs 7>icM.r varie entre le 18« et le 4" de latitude nord,de 
l'embouchure du Sénégal au massif des Kamaroun. Quoi qu'il en 
soit de cette identification, Ilannon prétend que la terre à ces 
latitudes était inaccessible à cause de la chaleur*; un peuplas 
loin- il mentionne une île remplie d'honnnes sauvages, des 
gorilles, connue on le croit généralement. 11 est facile de l'ccon- 
naître qu'on pouvait trouv(»r dans ces informations l'idée première 
en (pielipie sorte du préjugé de la zone lorride inhabitable. Or 
C(îlte expédition devait être connue des Grecs, au moins i3ar la 
li'adilion verbale. En efTet, en plusieurs passages de son///s^oi»r % 
Hérodote send)le bien montrer qu'il a quelque connaissance du 
voyage di» Ilannon. Rien ne s'oppose donc à ce que Parménide 
ait pu (entendre parler de cette célèbi'c» navigation ^ — D'autre 
part, il résulte d'un curieux passage delà Bibliothèque Historique 
de Diodore de Sicile* que cei'tains philosophes de Memphis divi- 
saient la terre en trois parties : VŒcuniène, VAntidttliovc, et une 
troisième zone intermédiaire inhabitée à cause de la chaleur. 
Malheureusement ce texte ne porte pas de date pi'écise. S'agit-il 
ici d'une théoi'ie d'origine égyptienne? ou bien n'est-ce qu'un 
écho des doctrines de la Grèce? G'esl ce qu'il est impossible de 
déterminer. 

Nous n'essaierons pas de suivre après Parménide l'histoire du 

1. « 'Il vij rV^JTZJ Osour,; «Xaro; n'-f . ( Prriph' (VHannon, § 15, daii.s C. Millier, 
Gf'nfjr. (jrwc. nihior., vol. 1, p. ].'{.) 

2. /VW/>/., ii IS {ihid., \, p. i;}). 

3. Il, ai, ;>2; - IV, i'J, iK\ lill, 1%. 

4. M. II. n<M'frci* tient riiypotlirso pour vraisomblahlo (II, p. iO). 

5. Diodoro, I, U) : ôc« xœjux ùoUt.to'j. I^ texte de Diodore a déjà été 
indiqué plus haut (p. 20, note 3). 



- 4i — 

préjuj^ô de la zone torrido. Ce sei^ait passer en revue la plni)aii; 
des écrivains de Tantiquilé. Mieux vaut rechercher quels prin- 
eipt^s, quelles observations ont pu iêgithiier C(;tti^ ci'oyance et en 
faciliter la rapide diffusion. On avait remarqué que l'élévation de 
la température croît des pôles à Féquateur, que les vents qui 
soufllent du midi sont secs et brûlants *, que les abords .du tro- 
pique septentrional sont occupés pur une vaste zone désertique 
des rivages de l'Atlantique aux plateaux de TEran et de l'Asie 
centrale. C-ette large bande de terrains stériles fut comme de 
bonne heure des anciens, car elle se développe à une faible dis- 
tance de la Méditerranée et pénètre même sur plusieurs points 
jusqu'aux rivages de cette mei\ Rien ne pai'aissîiit donc plus 
conforme aux lois de la physique terrestre que de supposer l'exis- 
tence d'une zone aride et désolée, la zone interti'opicale, condamnée 
par l'excès de la chaleur à resttn* toujoui's privée d'habitants. 

De plus le préjugé de la zone lorride semblait s'appuyer sur 
une observation astronomique. Les savants avaient remarqué 
l'excentricité de l'orbite décrite parle soleil, lequel dîins son mou- 
vement apparent autour de la terre se i-approche beaucoup plus 
de l'hémisphère austral que de l'hémisphère borml *. Us semblent 
même avoir exagéré beaucoup le degré d'excentricité de rorbit(\ 
Sur ce point les savants étaient d'accord avec le vulgaire pour 
attribuer à la proximité du soleil les chaleurs excessives de la 
zone torride \ Au Moyen Age les physiciens pensaient de même. 
Au xiF siècle un Juifdevenu chrétien, Pierre Alphonse *, formula 



1. Arislolo, Metporol.^ If, 5, 19. 

2. Lobsen'Atioii est juste en elle-même, mais elle doit être conjplètêe. 
C'est dans riiémisphère austral, il est vrai, que le soleil parait se rappro- 
cher le plus de la terre ; mais, comme la rapidité de la marche du soleil est 
eii raison directe de la proximité de la terre, il en résulte que l'astre, 
traversant plus rapidement l'hémisphère austral, y cause une insolation 
moins prolongée que dans l'hémisphère boréal. 

3. Aristote, MHeoroL, II, 5, 2<); — Horace, Carmina, I, 22, v. 21-22; — 
Lucain, Phars., IX, ;rd-3.j2; - Pline, II, 78, 80; - Claudien, (fp P/iiwnin\3: 
~~ Sextus Rufus, Bi'evianum, ch. x. 

4. Pétri Alphonsi ex Judaeo Christiani Dialogi (Mipne, Patrol. lat., 
vol. CLVII, col. 518); - Roger Bacon, Opus Majus (édit. 1733), fol. 82-8:}; - 



- 42 - 

trunn manière très précise cotte explication astronomique. L'hé- 
misphère austi-al, dit-il, est inhabitable i3arce que le centre diL 
cercle du soleil ne coïncide jms avec le centre de la circonférence 
de la terre. Le soleil se rappi-oche de la teri-e quand il se trouve 
au sud de Téquateui* et condamne ainsi à la stérilité ces vastes 
régions. 

Si la plupart des anciens étaient d'accord pour admettre l'exis- 
tence d'une zone torride inhabitable, ils différaient d'avis sur 
l'étendue qu'il convient de lui assigner. Au témoignage de Posi- 
donius \ Parménide aurait attribué à la zone tori-ide une largeur 
double de celle qu'elle a en réalité en la faisant déborder au-delà 
des deux tropiques. Ici il est bien évident que Parménide ne par- 
lait plus le langage de lastronome, mais celui du géographe 
préoccupé d(*s conditions de l'habitation humaine sur la surface 
de la terre. De même Posidonius *. Gomme les appellations de 
zone torride et de zone inhabitable par Texcès de la chaleur sont 
pour lui synonymes, il restreint naturellement beaucoup l'étendue 
de cette zone. En effet à l'époque de Posidonius, c'est-ti-dire au 
ir s. av. J.-Ch., il était impossible de soutenir que toutes les 
régions intertropicales sont entièrement inhabitables. I^ moitié 
seulement, ou un peu plus, de la bande limitée par les tropiques 
mérite réellement la qualification de zone torride *. 

C-ependant dès l'antiquité le progrès des explorations et des 
découvertes géographiques allait obliger les pai'tisans du préjugé 
de la zone torride à faire quelques réserves sur l'étendue de cette 
zone. De bonne heure on soupçonna que les Ethiopiens se trou- 
vaient répandus au sud du tropique. Cette conjecture devint une 
certitude quand on eut observé que Syène, la limite méridionale 
de l'Egypte, était située elle-même sous le tropique du Cancer. 
Or les Ethiopiens étiiient déjà connus des Grecs à l'époque des 

AII)ort le flranil, Mfh*or., I, tract, l, cli. xii (riUt. <ïe Lyon, vol. H, p. 10). — 
1)<» nv'^mo clioz le.<î Arabes. (.Xboiil-Feda, trail. Rtnnanci, I, \}. (».) 

1. Pcsiiloniu-s clans Strahon, II, 2, 2. 

2. J(f., ihUl. 
:\. ht., ihhl. 



- 43 — 

poèmes lioniêriqnos. — Plus tard, quand les conquêtes d'Alexandre 
curent ouvert l'Orient h la curiosité scientifique des Hellènes, 
le vieux préjugé fut encoi'e plus ébmnlé.Telle est pourtant la force 
d'une tradition invétérée qu'il résistait encore aux démonstrations 
de l'expérience. Les géographes eux-mêmes, — ou du moins ceux 
qu'on considérait comme tels, — tombaient sur ce point dans de 
gmssières contradictions. Ici Pline nous dit que la zone intertro- 
picale est brûlée par les flammes du soleil : exusta Ihwnuis et cre- 
mnta, com'inu» vapore torrctur : expressions des plus énergiques 
qui excluent formellement la possibilité de l'habitation humaine 
dans ces déserts \ Ailleui's il nous décrit l'ile de Taprobane 
située sous Téquateur comme une île très peuplée,contenant cinq 
cents villes avec une population de deux cent mille habitants, 
riche en pjituiTiges, en champs cultivés, etc. *. — Un autre com- 
pilateur, Mêla, déclare la zone torridc hihabitable ', bien qu'il 
décrive avec quelque détail l'Ethiopie, l'Inde, Taprobane. — Pour 
expliquer ces contradictions, il faut admettre que l'évolution des 
mots n'avait pas suivi celle des idées. A l'origine le terme zone 
torridc n'avait sans doute qu'une signification cosmographique et 
désignait la bande intertropicale dans toute son étendue. Comme 
àré|>oquc où cette appellation apparaît dans la science, c. à. d. 
au vr ou au v« siècle av. J. C, les connaissances positives des 
anciens ne s'étendaient pas encore jusqu'au tropique, on pouvait 
admettre d'après certains indices que la zone intertropicale était 
tout entière inhabitable. Plus tard, quand les connaissances posi- 
tives des Grecs eurent dépassé les bornes du tropique, il y eut 
conflit entre les deux acceptions cosmographique et physique des 
mots zone torride. On continua à enseigner la doctrine tradition- 
nelle des zones sans mai*quer assez nettement que cette division 
purement cosmographique et mathématique ne correspondait ]3as 
à une division physique et météorologique. 

i. If, <Î8. 
2. Vf, 22, 2i. 

;j. r, I. 



- 44 - 

On ôlova aussi d autres objections contiv la théorie de la zone 
torride inhabitable. Eratosthêne, IIipi>arque, Polybe, Posido- 
nins * déclarent on cflet que la région équatoriale jouit d'un cli- 
mat plus tempéré que les autres i^arties de la zone torride et 
affirment que cette zone n'est pas inhabitable dans toute son 
ét(»ndue *. Les arguments qu'ils présentent à l'appui de cette 
affirmation sont de deux sortes, empruntés, les uns au témoignage 
de l'expérience, les autres à des raisonnements d'ordre cosmogra- 
phique et physique. Que Polybe dans son curieux traité De rhahi- 
taiion soiia rêquatrnr ^ ait fait appel au témoignage de l'expé- 
rience, c'est ce que Geminus affirme expressément *. D'autre part 
les ai^uments théoriques ont été formulés avec la plus grande 
précision par Polybe et par Posidonius. Polybe faisait remarquer 
avec raison qu'à l'équateur les deux passages du soleil au-dessus 
de rhoi'izon sont séparés |:)ar un assez long intervalle de temps, 



1. Eralosthèno dans Stralx)n, II, 3, 2; — Hipparquo dans Slrahoii, If, 5, li 
et .suiv. ; Polybe dans Stralmn, H, 3, 2, et dans Geminus, Isagogp, ch. xiir 
(Uranol. de Petau, p. oi); — Posidonius dans Clêomède, djcL theor.y I, 6, et 
dans Strahon, H, 2, 2. 

2. Déjà I^laton semblait reléguer TAtlantique dans la zone torride. Ptolémée 
indique un grand nombre de points habités dans la région équatoriale et an 
«lelà. Il déclare j)ourtant dans VAlrnafjeste, II, 0, qu'on ne peut rien affirmer 
«le certain à ce .sujet parce que personne ju.squ'à ce jour n'a pénétré .sons 
l'équateur. Macrobe (Tn Sontn. Srip., II, 8) affirme que la zone torride ren- 
ferme ljeau(!Oup de terres habitées. Certains physiciens et géographes arabes, 
Allmtegni, Avicenne, profes.sent également la théorie «le l'existence d'une 
région tempérée sous l'équateur. 

3. llipi 7r,ç TTtpl Tov Ivrtfxeprjô'if ot xîjo-f.);. Cf. Berlioux, La terre 
habitable vers l'ét/uateur par Polybe, 188i, in-8, 1()8 pages et 2 cartes. Le traité 
de Polybe est malheureusement perdu. Posidonius l'a eu entre les mains et 
a pu l'étudier ])uisqu*il en comlwit sur certains points les théories. Gemi- 
nus nous en a conservé le titre et une .sorte de .sommaire. 11 est vraisem- 
))lable que le livre a disparu d<i bonne heure, supprimé peut-être par les 
marchands de Gadés dont il menaçait le monopole en révélant à tous les 
richesses «le l'Afrique équatoriale. (Cf. sur le mérite géographique «le Polybe: 
II. Berger, IV, p. H-37. Le texte de Geminus est au ch. xni de son 
Introduction aux éléments de Vastronomie (Vranol. «le Petau, p. 5i-55). 

4. <K Kat a tih iTTOfiiOi; r^'itm twv zaTw:rr?uxoT&iv t«; otxîçVsc;, y.vt gTrtuaoTv 
povvT'wv Tot; ^aevouEvocj. » C(\s voyageurs étaient-ils «les Grecs? des Phéniciens? 
des Carthaginois? 



- 45 - 

tandis qu*au contraire sous les tropiques ils soJit coustk^utifs. Ce 
qui nous explique * dans une certaine mesure, aurait pu ajouter 
le savant historien, pourquoi les plus vastes déserts * de notre 
globe sont situés non sous Téquateur, mais sous les tropiques. 

Posidonius complétait l'explication de Polybc en faisant obser- 
ver quïi réquateur la marche du soleil s'accélère, puisque le 
mouvement de rotation le plus rapide est, à durée égale, celui du 
cercle le plus grand '. — Les anciens paraissent avoir négligé un 
autre argument de même genre que développèrent souvent les 
cosmographes du Moyen Age. Aux tropiques l'insolation est non 
seulement plus prolongée qu'à l'équateur, elle y est aussi plus 
intense, car les rayons du soleil, obliques à l'équateur, sont per- 
pendiculaires aux tropiques à l'époque des solstices. 

Polybe présentait également à lappui de sa théorie une preuve 
d'ordre physique. Il supposait, ce que n'admettait pas Posido- 
nius, que la région équatoriale était très élevée et arrosée par des 
pluies provenant de la condensation sur les hautes montagnes de 
l'équateur des nuages amenés du nord i^ar les vents étésiens *• 
Polybe aurait-il entrevu la loi du renflement équatorial ^ ? Bien 
que sa théorie des pluies soit un peu étroite, — car il pleut dans 
les plaines liasses de l'équateur comme sur les hautes terres, — 
Polybe n'en a i>as moins le mérite d'avoir affirmé des faits de la 
plus haute importiince pour la géographie physique. 



1. I) mitres canses i)liysicmo.s, le cliniat, le réjrime des vents siiiiout, 
i*A)iiconn»nt ê^aleinontù lafornuitiuii des déserts ; mais la cause astroiiomi([iie, 
indiquée par Polybe, n'est pas sans iinportaïKV. 

2. Ainsi le Sahara, le Kalahari, les déserts de l'Arabie et du Mexitpie, le 
désert d'Ataeama. li» déserl li'Aiistralie. 

:J. Strabon, II, .{, ± 

i. StraiKtn, II, ,'{, 2 et 'A. (leniinus ne dit rien do cette théorie en ce qui 
concerne Polvbe. 

.">. On tnïuve dans les poètes {iva expressit»ns sinjruliéres ((in laiss(Taient 
à jwnser que les anciens avaient (pu'hpie soupçon de ce fait physique. Ainsi 
Lucain, Silins Ualicus disent expressément (pie la Libye est plu» voisine de 
la voûte céleste que \v.s autres parti(»s du inonde. Le mot roclunt dont ils se 
sencnt indique bien qu'il ne s'agit pas ici de la proximité du soleil. (Lucain, 
PhnrH., IX, .T)UT)2: - Silins, Punir., 111, (ViV^'wV).) 



— 4G — 

» 

Ce n'est i^as que l'idée de l'élévalioii des rêvions é(|ualonales 
fût aloi*s à tout prendr'e une nouveauté. Depuis lonj^temps la 
notion de l'existence sous Téquateur de montagnes très élevées 
était fort répandue chez les anciens *. Le scoliaste d'Apollonius 
de Rhodes la signale déjà dans la doctrine de Thaïes *. Anaxagore 
et Euripide croyaient qu'il y avait des neiges dans les régions de 
l'Ethiopie \ Anaxagoie \ Déniocrite d'Abdére " regardaient les 
montagnes de ce |3ays comme les plus hautes de l'univers, ou du 
moins de VŒrunfèur, Eschyle était sans doute du même avis, car 
dans une pièce aujourd'hui perdue, VElhiopiilCy il attribuait la" 
crue du Nil aux i)luies de la Haute-Ethiopie *. Or, comme les 
anciens ne s'expli(piaient guère les pluies de la zone intertropi- 
cale que \)av l'inlluence de hautes montagnes, il en résulte 
qu'Eschyle devait lui aussi admettre l'existence des hauts som- 
mets de l'Ethiopie. Arislote plaçait les sources du Nil en Ethiopie 
à la MonLigne d'Argent, «'Aoyvoo-J ooov;» '. Ptolémée, reprodui- 
sant la doctrine de Marin de Tyr, plaçait également sur sa carte à 
peu de distance de Téquateur les Monts de la Lune dont les neiges 
alinientent les gi-ands lacs du Nil \ — Cette notion, que les Grecs 

1. Voyez les textes réunis par M. îl. Rerfrer, I, p. 110-1*20. 
± Ad. Apolt. ArgonauL, IV, WX 

3. l)i(Mlon% I, :*<, 31). 

4. Diodore, I, 3i); - Placil. phU., IV, 1 (I)iels, p. 385). 
Ti. Diodore, I, 31). 

(». Voyez le fragment l.'ft) {inVit. .\hrens-I)i(Iot, p. 210). — Il est curieux do 
constater ((ue c'est à un j)oèle cpie nous devons la véritable explication du 
jihénoniéne des eru<'s du Xil. 

7. .\ri.stote, Mfffor., I, 13, 21. — l'n voyageur a?*al)e cité par .VljouI-Fe«la 
(Irad. lleinaud, I, p. S2; parle aussi dune montagne nianch(> où sont les 
scmrces du Nil. — Or le point culminant <lu massiT du Kilima Xdjaro poilc 
le nom île Kiho, c. à. d. <• blanc ». Les Ma.s.saï l'app(*I lent 01 Doinijo oihor^ 
c. à. d. « Mont lilanc ». Cette ilénomination provient évideiunient «les 
neiges persistantes de la montagne ; mais d'après la légende le Kib(> 
renferme des mines abondantes d<» métaux jirécicMix. .\insi un <*lief de la 
côte flemandait à im mi.'^sionnainî s'il est vrai que» le Kilima-Ndjaro soit 
couvert d'argent. (Mgr L<» Koy, Missions Cal/iolit/iu^s du 11) août 181)2, p. il7.) 
Quand en i8W Kcdjmaim découvrit cet imposant massif, .son guide lui affirma 
cjue le .sommet en était d'argent, et qu'il était défendu contre la curiosité des 
licmimes par de mauvais esprits. 

8. Ptol. IV, 8; - IV, 0,3. 



- 47 - 

avaient rerue sans aucun douto des peuples riverains de la mer 
des Indes, se perpétua au Moyen Age chez les Ai-abes et jusqu'à 
nos jours. Jjx dénomination de Monts de ht Lune iximît même avoir 
été empruntée aux indigènes qui habitent autour des grands lacs, 
car un des groupes les plus importants de cette légion s'appelle 
encore OHn'famouêaiy ce qui signilie poi^seanion de la Lune. Quant 
aux montagnes de la Lune, rien n'empêche de les identifier avec 
un des grands massifs du Kénia, du Kilinia-Ndjaro (ou mieux 
Kilima-ngaro, liDnoutagne de Veau), du Houwenzori, découverts 
de nouveau par Krapf, Rebmann et Stanley. — D auti*e paît l'ins- 
cription d'Adulis, qui date du n*' s. ap. J. Ch., mentionne les 
neiges persistantes des montagnes de TAbyssinie. Le roi Axou- 
mite racontant ses campagnes et sesconquéU^s nous apprend qu'il 
a pénétré chez des peuples qui habitent au-delà du Nil, dans des 
montagnes d'accès difficile, couverte»s de neige, où l'armée eut à 
souffrir continuellement des intempéries, du froid et des neiges 
profondes dans lesquelles les soldats enfonçaient jusqu'aux 
genoux '. Ce dernier trait surtout est caractéristique et ne laisse 
aucun doute sur l'authenticité du témoignage. — D'ailleurs, depuis 
les campagnes d'Alexandre,il était difficile de nier qu'il pût y avoir 
des montagnes neigeuses au sud du tropique, comme le faisait 
Hérodote *. Les Macédoniens avaient en elTet contemplé de leurs 
yeux des cimes blanches aux abords de Flnde ; ils avaient vu 
tomI>er de la neige sur les routes de l'Indus '. Néanmoins, comme 
personne n'avait directement observé de neige de sommet dans la 
zone intertropicale, le doute était encore possible. C'est ainsi que 
Diodore de Sicile n'admet pas, à cause de la chaleur excessive de 



(C. I. Gr., Trl-Il II, lifjiuîs 7, 8, {).) Pour le commentaire de ce précieux clocu- 
meiit ou ]K»ul consulter l(\s remarques de M. Vivien de Saint Martin dans le 
Journal Asinti(jui\ octobre 18(>J, p. 328-1370, et dans son mémoire intitulé : 
U nord dr VAfrhjun tians rAnthmilê, 1803, p. 22^230. 

2. Hérodote, H, 22. 

3. Aristobidc» dans Strahon, XV, 1, 17. 



^ i8- 

ces iv^^ions, qu'on puisse trouver de la neige en Ethiopie *. Pour- 
tant les Grecs, qui habitaient un pays de montagnes, avaieiil 
reconnu la loi de la décroissance de la températuro avec les pro- 
grès de Taltitude *. 

I^ pr(\jugé toujours puissant de la zone torride n'était ijas le 
seul obstacle à la diffusion de la théorie qui attribuait aux régions 
équatoriales une altitude considérable. Cette doctrine se trouvait 
encore en opposition directe avec une croyance populaire fort 
répandue, la croyance à la grande élévation des pays du nord. La 
plupart des géographes anciens traçaient en effet sur leurs cartes 
au nord de VŒcinnèuc un rebord montagneux continu, les monts 
Rhyphées '. Cette hypothèse reposait sur une erreur de la phy- 
sique ancienne. Empédocle, Leucippe, Démocrite, Anaximène 
professaient cette doctrine que la terre est inclinée dans la direc- 
tion du nord. Par conséquent les parties boréales sont surélevées*^ 
tandis que les parties méridionales sont affaissées * à cause d» 
leur faible densité *. A Tappui de cette théorie Aristote invoquait 
surtout des considérations d'ordre physique. Il faisait observer 
que tous les grands fleuves (sauf le Nil) viennent des régions 
du nord et se portent au midi \ Ov les grands courants d'eau 

1. Diocioro, I, .'W. 

2. Strnbon la fonnule nettomoiit. Il, I, 1.*»; ~ XII, 2, 10. Dans iiotro siècli' 
incMiie, ninl^ri» les projîivs de la pliysiqiio, certains géographes ne voulurent 
pas admettre tout d'abord l'existence de montagnes neigeuses sous l'êqua- 
teur. Les découvertes de Krapf et de Hebmann furent vivement comlwittues 
au nom de certains préjugés scientifiques. Enfin les explorations du Iwiroii 
lie Decken vinrent confirmer pleinement le témoignage des deux mission- 
naires. 

li. Ce mot de Rhyphées a été rapproché par Schafarik du finnois rcp, qui 
signifie montagne. (Pcschel, GcachU-htr dvr Enlkumlt* * p. tii, note 2). Ce 
rel3oi;d .septentrional n'e.st autre que la chaint.' de l'Oural mal orientée et pro- 
longée sy.stématiquement. L'imagination religieu.se ilu Moyen Age substitua 
souvent au rempart des monts llhyphécs le remiiart de Cog et Magog. 

i. Puiscju'elles sont plus lourdes. 

5. Vlnc. Philos., IL S, dans Diels, p. 337-3:«, et III, 12, ilncL, [}. 377-378. - 
Voyez aussi Diels j). TitiO, 02.*L 

(». <' Ati rrrj h roi; usrrntxppi'JoU oLaxiorrja.. » (PL phU.^ III, -12, Diels, p. 377.) 

7. Aristote. Pi-ohlrmfs, XXVL 15; — Melcor., L 13, 11 ; 1, 13, 11 et suiv. ; — 
IL L K et i:». 



-40- 

supposent à leurs sources de gi-ancles nioiUagnes*. I/observatioii 
dWristote était juste pour' Tépoque, car on ne connaissait guère 
alors que les fleuves de TEurope centrale et de la Scythie. — De 
plus, cette croyance devait se présenter naturellement à Tespiût 
des [Xîuples du midi qui reçoivent leurs eaux des régions septen- 
trionales. Ainsi on la retrouve chez les Juifs*, sans doute en i-ai- 
son du cours du Jourdain ; — chez les Hindous, en raison de 
rindus et de ses principaux affluents issus de THimalaya, etc. 
Cette théorie était naturellement contraire à Thypothêse de la 
terre australe. Car, — si les eaux affluent des parties hautes, c. à. d. 
des régions du nord, aux parties basses, c. à. d. aux régions du 
sud, — les contrées méridionales doivent être entièrement sub- 
mergées. 

Après Aristote la croyance à la grande élévation des régions du 
nofxl continua à rester populaire ' . Virgile s'en lit Tinterprèle 
dans les Gcovglquos * . Les Pères de TÉglise, Cosmas entre 
autres, les écrivains du Moyen Age consei'vèrent également ce 
préjugé traditionnel. 

Des observations qui précèdent il résulte que l'hypothèse de 
la terre australe fut tout à la fois favorisée et contrariée dans son 
développement î>ar la théorie classique des zones. En effet, si 
d'une pai't des considérations tirées des lois de l'équilibre, de 
l'analogie, de la construction symétrique du globe, faisaient 
admettre Texistencc d'une Aniichthone correspondant à VŒch- 
mèncy — de Tautre le préjugé si puissant de la zone ton-ide limi- 
tait beaucoup l'étendue habitable de cette terre méridionale. De 



i-o/., I, i'3. H). 

2. Allor du sud au nord c'était monter {(hre, jVllf, i)); aller du nord au 
sud c'était ilescendre {Genhc^ XII, 10, et XLVI, 3). Les fiays hauts ou jiays 
U't'ii haut étaient les pays situés au nord. (Macchabées^ I, 3, 37; II, U, '23; 
— Arte9 tU*s AjHtlreJt^ XIX, 1.) 

3. Voyez Justin, II, i. 
i. I, 240-2i;3. 



— »0 - 

plus supposer que les régions du nord sont surélevées et celles 
du sud déprimées, c'était encore émettre une conjecture défavc^ 
rable à Thypothêse de VAnllchthonc. 



V. — LA TICnUK AUSTRALE EST-ELLE ACCESSIBLE? 

Nous avons étudié pivcédemment les notions des géographe^ 
anciens sur Texistence de la terre australe, son étendue et leÊ== 
conditions physicpies de la vie à sa surface. Il ne nous reste plu^ 

qu'à rechercher quelles pouvaient être les relations de VAntUh 

tlwne avec KKcuinànc, En d auti'es termes, la terre australe est— 
elle accessible aux liabilanls de rhémisphère boréal? A celt^ 
question la théorie des zones a déjà Iburni une réponse. Il est 
bien évident que, séparée de VŒcuniènc par la zone torride, zont5 
réputée infranchissable à cause de Texcès de la chaleur, VAntich'^ 
thonc élait privée de toute communication avec les terres septen- 
trionales. Pline le dit expressément '. 

De plus quehpies philosophes avaient conjecturé que TOcéan, 
ou plutôt un bms détaché de la masse océanique, était ré^xindu 
dans toute l'étendue de la zone toi*ride. Ce nouvel obstacle ren- 
dait encore plus malaisées les conununications entre les deux 
zones tempérées. Telle élait l'opinion de plusieurs stoïciens. 
Cléanthe et un certiiin l*osidonius *, disciple de Zenon, — qu'il 
ne faut pas confondre avec Posidonius le Rhodien dont il est si 
souvent question dans Strabon, — pensaient que TOcéan remplit de 
ses eaux la zone intertropicale pour alimenter le soleil '. Les stoï- 



l.Plino, II, (i«. 

*J. (icrninns, Isagtttff. vU. Xiu {Vi*anol. do Pctau, p. 53); — MacrolK?, 
Suturn., r, l2.*J. 

'i^. « Cui (Soli) unda Ocpaiii volut (lapes ministrat. » (Macroho, Satnru., f, 
2,'J.) V Oinniuni autem physicoruni assertiune constat calorein liuiiiore 
iiiitriri. » (Ihid., I. 23.) — IMino avait dit «'{jralomonl (|U(; TOcran nourrit les 
astres : « sidéra ipsa tôt et tanta.» niagnitudinis paseens » (II, OH). 



ciens avaient en elTet imaginé que» le fen des astres se nourrit 
pour ainsi dire d(»s vapeurs et des exlialaisons de la mer. — 
Au ir- siècle avant Tère chrétienne le grannnairien Cratès de 
Mallos déclarait que la zone torride est occupée par l'Océan et 
Iwrdée de iwrt et dautre par les deux zones tenii)érées qu'habi- 
tent les deux groupes d'Klhioi)iens dont jxirle l'auteur de VOdys- 
.srf V — Strabon, qui combat la théorie de Cititês, admc^t ])our- 
tant qu'une [jartie de la zone torride est occupée i)ar l'Océan ". 
— douane lui Macrobe ne ci'oit ixis que le bi'as é(juatorial de 
l'Océan ' remplisse toute l'étendue de la zone interti'opicale, puis- 
qu'il mentionne à une distance d(» IÎ,(KX) stades au sud de Syéne 
le i)ays de Méroë et plus loin encore le [Kiys d'où vient la can- 
nelle *. Mais, quoi qu'il en soit de son étendue, l'interposition de 
ce l)ras équîitorial de l'Océan rendait bien difficile aux habitants 
de VlKciOèiènc l'accès de VAutichthime. 

Il fallait en effet une rare audace pour s'aventurer au-delà dc^s 
limites connues. L'imagination des anciens avait nudtiplié dans 
les ï>arages lointains de l'Océan les dangers l(»s i)lus redoutables. 
Au nord c'était la mer aux eaux dormantes, engourdies pai* les 
glaces ; la mei* « morte », froide (*t brumeuse '• qu'avaient révé- 
lée les vovages de Himilcon et de Pvthéas. Au midi la chaleur 
excessive de la zone torride d(»vait r(»ndn» inq^ossible toute navi- 
gation dans les mers brûlées par le soleil. Plint», nous l'avons vu, 
déclare (expressément (pie les d(Mix zones tempénVs iw sont pas 
accessibles l'ime à l'autre à cause d(\s feux c{[u^ lancent l(»s astres: 
pwpter hicendiioif ahlorunt '. 11 nous apprend aussi qu'au témoi- 
gnage d'P^phore les navigateui's ne peuvent s avaîicer dans la mer 

1. strabon. I. 2, 2t ol 25; — niMniniis, /.vnr/of//»., eh. xm [VvntutUujUm de 
Pptan, p. r»3 «»t suiv.). Voyoz aussi co quo nous avons dit pins haut du sys- 
tème di» Cratôs, p. 23 de cotto étudo. 

2. Strabon, It, .">. .'J; — Mnla pcMis*» di? m»"\mo ((, I: — I, î); — Ht, 0). 
W. Macroho, In Smnn. Srip., lï, 1); — SalurnaL, ï, 2^3. 

i. MacrolH», ht Souin. Sri p., II, S. 

5. Marc concrotum, pijîrunï, niortinnn, Croniuni. — Au Moyen Age c'est 
la mer fn'*tt''r des romans ilo cliovalcric. 
tj. Plino, II, (W. (Voyez p. :rl) de eette étude.) 



- 52 - 

Ki'ylliivi» au-il(»l;i do ceilaiiK^s îles à caiiso dos chaliMirs : [ii^optri' 
Hèulorcs K — Si ron (»n croit CUôoiniMh», les anlipodos sont sépa- 
rés de nous par un océan iiniavijîabli», dir/^ro;^ peni)lé de cétacés 
et de monstres énormes *. — Comme ses i)rédécesseui*s Macrohe 
l)ensait éj^alementque toute conununicalion enlrci les deux liémis- 
pliéivs était impossibles à cause» de rint(*rposilion de la /ont» tor- 
ride\ — A lappui d(» ces tiflirmalions peu rassumutes les anciens 
signalaient les nonibrenx danjjfei-s d'une navigation lointaine sur 
rAtlanti<iue. Ils connaissaient les brumes si épaisses de la cote 
occidentale de TAlï-iepu», car KivUoslIiêne nous apprend que dans 
le pays des Éthiopiens il s élève tous l(»s jours d'épais brouillards, 
le matin et le soir *. Les brumes du cap Bojador, bien connues des 
marins, et les images de poussières saharie^imes qui obscurcissent 
latmosphère sur la C(Me occidentale» de TAlVique donnent entiè- 
rement i-aisonà Knitoslbène» contre son conlnidicteur Artémielore. 
On ne peut douter (pu* ces brouillartls n ai(Mit domié naissîuice à 
la lég(»nde de» la nu»r Te»nébreuse», lége»neleî si re''pandue au Moyen 
Age en Occident (»t cbe»z le^s Arab(»s. — Les anciens comiaissaient 
aussi k's bancs de sargasses (|ui retiU'dent la marche des vais- 
seaux ^. Comme» ce curùeux ))hén()mène semblait indicpier une 
faible profondeui" ele la me»!*, ils admetUdenl généralement epie ères 
[)arages pre»sque ine»xplorés eMaient semés de bas-fonds, obstrués 
par la vase, la boue et le limon. I)'aille»ur-s l'intensité de l'évapo- 



I. Pline, VI, :n, .T.. - Kpliore, fra;zmont IKV (C. Miillor, Froifw. hist. 
(frire, I. ]). t2(U). 
*■!, Clt'onKMlc, Ci/rl.itn'tn:^ I, eh. ir, p. Il-I'i, édit, Scliniidl. 
t'I. Macrohc, Tu Sount. .S'r//>., II, ."». 

i. ICratosUu'Mic dans Strabon, XVII, 3, H.— Avionns les décrit en ces termes : 
(f Deliine quod a'tlirain (iiiodani ainietii v(*stiat, 
<« Cali^'o, scniper nehnia eondat j^urj^'itein, 
« Kt cras.siore nnliiluin perstet die. » 

(Ora ninrU'nna, I, ,'W7-.*JSl).) 
r>. S( ylax. Pt'riph', § Ihi;- Théophraste, ///«^ plant., IV, (>, i;— IV, 7, !; 
— Pseiido-Aristote, De tnirnh. nusmlt., n" l.Ti (IJihl. ^reeipie de Oidot, 
vol. IV, 1». 101); - Strah(»n, III, 2, 7; - Liielrn, llisl, vcrit., II. V2; - Avie- 
nn.*^. Ont têiarUinia, I, 1*22 et suiv. ; I, '»4ïK. 



— 53 - 

ration dans les oaiix tropicales siilïisait à jusliliei- ces craintes *. 
On croyait aussi que dans ces mers méridionales les vents faisaient 
défaut -, al)andonnant les équipages à tous les hasards de TOcéan. 
Qu'on ajoute à tant d'obstacles la violence des maré(»s, la mpidilé 
des coumnts, la ci^ainte inspirée par les monstres marins, l'incer- 
titude encore bien grande de l'art de la navigation, et l'on compren- 
dra sans peine que les anciens pouvaient se croire fondés à 
déclarei' l'Océan innavigable au-delà des colonnes d'Hercule ^ 
I/*s marchands phéniciens et carthaginois,'^qui seuls auraient pu 
dissiper ces préjugés, les entr'etenaient au contraire avec soin 
pour se réserver le monopole exclusif du commerccî avec la cote 
d'Afrique. Plus tard les trafiquants de Gadès ((iidix), héritiers 
lies Phéniciens et des Carthaginois, pratiquèrent la îuéme poli- 
tique commerciale du seci'et et réussirent par ce moyen à sauve- 
garder leurs intérêts. Au xv«* siècle seulement, après de longues 
et périlleuses tentatives, l(*s Portugais parvinrent enfin à s alTran- 
chir de ces préjugés et de ces terreurs. 



1. Soylnx, A'//>//%§M2; - Hérodolc, U, 102, IV, i'J: - Platon, Timn\ 
2:> I) (UihliotlièqiHi «(rorquc de Oulo», vol It, p. 2(h>); — Criiias, KW l'thiif., 
vol. Il, p. S.'il); — Aristoto, Meleocoi., il, l, li; — IMiitanpic, Thvaôi', I; — 
Avionus, Oiii ntarUiiiia, ï, 121 et suiv., r>2, 210, MÂ\. 

2. Aristote, Mi'tcm-., Il, 1, li : j> «jt/ox » ; — Aviomis, Ora marliitua, I,. 
V. 120 : Nulla flabra...; - hL, ihid., I, y. :jxr)-38(). 

Ik'sint (juod alto tlabra propollonlia. 
XulIns(|uo ))iippim spiritus coîli jiivct... 
I^s anciens avaient donc quelqne notion des calmes crpiatoriaux. 

3. En dehors des textes cités plus liant, voyez aussi : Eschyle, Pi'omrlhri\ 
V. 780 et suiv.; — Pindarc, Olinnpitfm's, III, ii-iT»; — Euripide, Hippohjtt', 
V. 7ii et suiv.; — Suidiis, snh v" uTTK^ar'/, — Sénê([nc a fait une peinture sai- 
sissante de ces nombreux périls réservés aux navi;îateurs trop audacieux : 
« Stat innnotum mare, et «piasi deficientis in suo fine natiu'ie pigra 
* moles,... confusa lux alla cali^nne, et interceptus tenehris dies... inillaaut 
« ijriHïta sidéra » Siuiaoria, I, édit. Lemaire, p. 020. 



DEUXIÈME SECTION 



L.RS vo^-'A.cvKS RT i.i^^s T:)b:couvii:na"ivS 



I. La question d'Ophir. ~ Lee textes bibliques. — L'Ophir arabe. — L'Ophir indienne. 

— L'Ophir africaine: les mines d'or et les ruines de l'Afrique australe (Zimbabye, etc.). 

II. Le PERIPLE DE l'Afrique. — Ménélas. — L'iysse. — Les Phéniciens de Néchao. 
Discussion du texte d'Hérodote, difficultés qu'il présente. — Eudoxe de Cyzique. Récit 
de l'osidonius. — llannon le Carthaginois. — Sataspès. — Le mage perse. — 1^ mar- 
chand de Gadès. — Les' épaves de navires gaditains. 

III. Le pays d'.Vgisymda. ~ Les expéditions de Septimius Flaccus et de JuHub Maternas. 

— Calculs de Marin de Tyr et de Ptolémée. — Le pays d'Agisymba et l'Air ou Asben. 

IV. Voyages a la côte orientale d'Afrique. — Diogène, Théophile et Dioscore. — £>'a- 
luationsde Marin et de Ptolémée. — Le cap Prasum (15* sud). 

V. Prétendus voyages des anciens dans l'Amérique du sud. — I^s Phéniciens : inscrip- 
tions, ruines, verroteries, etc.— Les Grecs et les Uomains : monnaies, inscriptions. 

Conclusion. — Les navigations de Diogène. Théophile et Dioscore sont les seuls 
vojages authentiques (que nous connaissions formellement) accomplis par les anciens 
au sud de l'équateur. 



I. — OPIHR 



Los voyagos dos flollos saloinoiiionnos à la côto d'Ophir sont \o 
plus ancion sonvoiiir qno Ton puisse rattaclior à Tliisloiro dos 
dôcouvorlos aux lorros australes. Tue question si importante pour 
riiistoire des peuples de rOrient, pour riiisloire du coininerce, 
de la navigation et des découvertes géographiques, a naturolle- 
inent préoccupé beaucoup lattention des énidits à toutes les 
époques, (domine les textes de la Bible, les seuls qui mentionnent 
les navigations d'Ophir, manquent de précision géographique, les 
explications propo.sées sont des plus variées. Ainsi, })armi les 
commentatcnirs, les uns ont placé dans Tlnde la mystérieuse 
Ophir. Telle est Topinion traditionnelle, soutenue de nos jours 
par Champollion le jeune, I.a.ssen et M. Max Millier. — D autres 
érudits ont pensé retrouver Ophir dans le sud de TArabie. 



- 55 — 

Bochart, J.-l). Michaolis, le D"" Vincent, Bredow, C.-H. Seelzen, 
Gossellin, Niebuhr, Gesenius, MM. Vivien de Saint- Martin, 
J. Halévy, Sprenger ont successivement défendu cette liypotlièse. 
— D'autres critiques, séduits surtout par la ressemblance exté- 
rieure des noms, ont supposé que la ivgion de Sofala dans 
l'Afrique orientale devait correspondre à TOpliir du temps de 
Salomon. Cette théorie compte comme les autres d'illustres 
partisans : Huet, I^ Martinière, Danville, Bruce, Qualr*enière, 
K. Mauch, A. Peteniiann, Al. de lïumboldt, etc. 

Telles sont les trois identifications « classiques » de TOphir 
salomonienne, celles qui ont été adoptées par la plupart des 
commentateurs et qui sont en état do suppoiter la discussion *. 
Il n'en est \yas de même d'un gmnd nombre d'opinions isolées 
où l'imagination a plus de part que le raisomiement. C'est ainsi 
que certains érudits ont crq retrouver Ophii* un peu sur tous 
les points du globe : en Asie, à Ceylon, au Pégou, à Malacca, à 
Sumatra, eu Arménie, en Colchide, en Phrygie; — en Amériqne, 
à Haïti, au Brésil (fleuve des Aujazones), au Pérou, à la côte de 
Vei-agua; — en Océanie enfin, aux îles Salomon, aux Moluques, 
à nie de PAques. Qu'ils vinssent à trouver un peu d'or dans les 
teri'es où ils abordaient, les ilrcoiivreurH se croyaient en présence 
de la terre mystérieuse d'où les flottes de Salomon raj^poi'taient 
tant de trésors. En lisant les relations du grand siècle des décou- 
vertes on voit combien l'imagination de ces aventureux marins 
était préoccupée du problême d'Ophir. Tous ou presque tous 
avaient devant les yeux la vision d'Ophir, la vision de l'or et des 
pierirs précieuses, vision enchanteresse qui stimulait leur zèle 
par le mirage de ces richesses si ardennnent convoitées. 

Le point de départ des expéditions au pays d'Ophir était le port 



1. Comme il nous est impossible d'outrer ici dans lo détail d'une (piestion 
aussi vaste, nous renverrons le lect(»ur au résumé de K. nitter, Erdkumit* 
von Asien, vol. XIY (i8W , Sinai-Halhinset, p. 3i8-i3l, et au savant mémoiie 
du l)"" K. K. von Haer, \Vo ist das Salonioniscftr Optih' :u suvhi'n'^ (llisto- 
risr/ié* FragPHf .'i« j)artie, f). 1l2-.*ttC), St-Pétersbourj^, 187.'J.) Tous les manuels 
bibliques consacrent également quelques pa«?es à la question d'Opbir. 




— 56 — 

idunu'en d'Azion^jabcM* ou le port d'Elatli * qui en est voisin. CVsl 
i\ Aziongaber que Salouion lit armer la flotte à destinatio 
d'Ophir. Le puissant roi de Jérusalem avait précédemment 
contacté une alliance avec le roi de Tyr, Iliram ; il avait besoii 
du concours des Phéniciens pour construire le Temple et pour 
développer le commerce maritime du peuple d'Israël. II avai 
des ports, mais il n'avait pas de marins. Les Phéniciens avaien 
des marins, mais ils n avaient i)as de ports sur la mer Rouge, 
la suite de cette alliance utile aux deux peuples et aux deux rois 
Salomon se rendit à Aziongaber et à Elath, au fond du golfe 
d'Akabah, dans la terre d'Edon). Hiram lui envoya des vaisseau)dL 
et des marins expérimentés. Les gens d'Hiram partirent avec^ 
ceux de Salomon, allèrent à Ophir et en rapportèrent des boi^ 
précieux et quatre cent cinquante talents d'or * qu'ils ofl*rirent^ 
au roi d'Israël. Le voyage avait lieu une fois tous les trois ans % 
et les navigateui's rapportaient de cette terre lointaine de l'or, de 
l'argent, des dents d éléphants, des singes et des paons. — Plus 
tard le roi Josaphat tenta de faire reprendre à ses vaisseaux le 
chemin d'Ophir pour aller à la recherche de l'or ; mais 



1. Aiijounrinii Aïlatli, qui n conservé son nom ancien, n'est plus qu'une 
misérable bourgade avec un fort ruiné phicé sur un îlot à l'est d'Akalmb. 
Quant au nom (i'Azionpaber (Ezeon-(ieber, Ezionjreber, Asiongrabor), il s'est 
periR'tué sur reinplaciMuent même de cette ancienne ville, puisqu'on voit 
encore prés d'Akabah un ^'roupc^ de buttes et de palmiers cpii s'appelle 
Aszioun. Cf. Hobinson, VaUwst'uia..., vol. I (i8il), p. 209 et suiv. ; — Hitter, 
KrilUundi', vol. XIV (IHW), p. .'iOl et suiv. 

2. Environ IS,(MX) kilotrramnu^s d'or. Le texte du Livre des Bois (111, 9, 28j 
indique seidement V20 talent*;. 

.*J. nien (pie le texte du Livn' ilrs Hais (III, 10, 2*2) et celui du Livrp de» 
Pamlipoinriu'iy (II, 9, 21; ne mentionnent à ce propos que la réjrion de 
Tliarsis, il n'est pas douteux (ju'il ne s'aprissc ici ré<*llement d'Ophir. Tharsis 
étiiit t^ituée à l'Occident et ne jiouvait fournir aux vaisseaux de Salomon et 
d'iliram les produits précieux (ju'ils rapportaient. Il y a dans le texte une 
confusion de mots facile à expliquer, car h^s noms d'Opliir et de Tharsis 
sont fréquemment a.s.sociés dan.s les Ecritures. De plus l'expression de 
« flotte de Tharsis » devait être employée conmiunément pour désigner une 
flotte con)i)Osée de vais.seaux de fort tonnage. C'est ainsi qu'aujourd'hui chez 
les Anglais le nom d' « Indiamen » est a))pliqué à de grands navii*es alors 
même qu'il ne font pas le servit^* de l'Inde. 



— 57 - 

rex|HHlilion ne put avoir lieu, car les vaisseaux furent l)ris'Âs 
par la tempête dans le port d'Azionj^aber '. 

Il est difficile de trouver des textes dont Tinterprétation géo- 
graphique soit plus obscure que ceux dont nous venons de don- 
ner l'analyse. Où se trouve Ophir? Quel était Titinéraire des 
Hottes de Salonion et de Iliram? Quelle était la durée réelle de 
chaque voyage? A toutes ces questions les textes bibliques ne 
nous donnent aucune réponse. La seule chose rpii paraisse 
certaine, c'est que la région d'Ophir devait se trouver dans une 
des contrées voisines de la mvv des Indes. S'il en était autrement, 
les Phéniciens et les Juifs n auraient i^as choisi comme point de 
déi^art des ports situés au fond du golfe d'Akabah. Les Phéniciens 
d'ailleurs aumient sans doute i)référé dans ce cas faire route pav 
la mer Méditerranée et l'Océan ; ce qui les aurait dispensés de 
partager avec Salomon les profits du voyage. D'autre part la 
nature des marchandises rapportées d'Ophir fournit aussi 
quelques indications dans le même sens. Aussi est-ce sur les 
rivages de la mer des Indes, en Arabie, dans rindi», sur la cote 
de l'Afrique orientale, que les commentateurs soucieux de la 
vérité ont cherché quelque terre cpii pût coi'i*espondre à la mysté- 
rieuse Ophir. 

Op}i\r arabe, 

Ix*s ixirtisans de l'Ophir arabe invoquent à l'appui de leur 
thèse des considérations qui ne sont i)as sans valeur. Au chapitre 
dixième de la Genèse* Ophir est mentionné comme fils de.lectan. 
Il fait donc [partie des tribus sémites qui s'établirent en Arabie. 
De plus il est cité en compagnie de Hevila, autre fils de Jeclan, 
lequel semble bien avoir donné son nom à la terre do Hevilath, 



1. Bois, III, 9, V. 2(î, 27, 28; - 

- m, 10, V. 11-12; 

- HMO, V. 22; 

- III, 22, V. 49; 

2. Genèse, X, v. 29. 



— Pfwaiipomcnes, II, 8, v. 17-18. 

- II, 9, V. 10-11. 

- H, 9, V. 21. 

- II, 20, V. 3()-37. 



— 58 - 

ou Ton trouve de Vov et des pieri*es précieuses '. — D'autre i^arl 
il existe dans TArabie méridionale piusieui's localités dont le nom 

parait se rapprocher beaucoup de celui d'Ophir*. L'une est située 
dans rOinan, à peu de distance de la ville de Sohar ; une autre 
dans THadramaout ; une troisième dans rVémen, à dix jounuVs» 
de marche du littoral. Enfin Gossellin ' signale aussi sur la cote 
du Teharna une localité nommée Doffir, située aujourd'Iuii * ùl 
quinze lieues environ de la mer. I^ savant commentateur fait 
remarquer non seulement l'analogie des noms Doflir et Ophir^ 
mais aussi la relation étroite qui ixiraît avoir existé entre les 
navigations d'Ophir et le voyage de la reine de Salja h Jérusalem. 
Ainsi linjité à l'étendue de la mer Rouge le voyage d'Ophir était 
court, relativement facile, et pouvait s'exécuter à des époques 
régulières. — Enfui l'Arabie possède ou possédait les produits 
que les flottes de Salomon rapportaient d'Ophir; les singes, les 
pierres précieuses. L'or, il est vrai, paraît aujourd'hui y faire 
défaut. 11 n\m était pas de même dans l'antiquité ^. D ailleurs on 
pouvait y trouvei* 1(» précieux métal i>ar entrepôt. De bonne heure, 
grâce au phénomène si régulier des moussons, il dut exister un 
commerce actif entre l'Inde et l'.Vrabie. On sait d'ailleurs qu'entre 



i. (it'.tt'sc, n, V. 11-12. Il osi vrai qiu» rien no prouve que l'Ophir «le la 
Gi'ni'Si' s(Mt identitiue à l'Ophir des LivrrH tics liais et des Pantlijmmi'rn^'i. 

2. Los écrivains jrroes ol romains mentionnent au moins deux villes 
du nom de Sappliar ou S«ipliar dans l'Arabie méridionale, situées, l'inie 
dans rVémen, l'autn» dans rHadran)aout.(Cf. Pline,VI, 20;— Plolémée, VI, 7. 

— Pvi'ipU* (le In mer Krijlfinû*, § 23 (C. Miiller, Gcof/r., (jra'c. inin., I, 
p. 27i). — Or les Septante ont traduit par Sophira et Souphir, nom analo- 
^'ue à Saphar ou Sjippliar, le nom biblique d'Opliir. 

,'J. Gossellin, IXpclwrrlics sur la tj(hnjraphif sijsUhnatifjue rt )Msitir(* des 
anciens (an VI), vol. 1, p. 1115-11)7, vol. il, Ul-^iCi. 

i. Doffir a pu se» trouver jadis sur U^ littoral, car la côte du Tehama 
.s'est soulevée. 

5. Gf'n('S(\ n, V. 11-12;- Nombres, XXXI, v. 22, 5();- Ji#.r//'x, III, v. 2i. 2ti; 

— Artémidore dans Strabon, XVI, i, 22; — Diodore, H, ,")<), et III, 15; — 
Pline, VI, 28, .'^2. — Le pays de lïevUath dont il est question dans la (^lonési^ 
comme d'un pays aurifère a été identitié parfois avec le Kliaoulan ou 
Kbaidan tle l'Yémen. Il y a deux territoir(»s (pii portent ce nom tlans les 
environs de Sana. 



— 59 — 

autres présents la reine de Saba olTrit à Salonion nne gianilc 
quantité d'or '. 

Contre cette hypothèse de l'Ophir arabe on a éhné plusieurs 
objections. Que si Optiir était située dans l'Arabie méridionale, 
|X)urquoi les flottes de Salomon n'en aui-aient-elles pas rapporté 
des parfunjs? L'Arabie Heureuse est en elTet le pays par excel- 
lence des aromates. Or les Juifs, connue tous les Oi'ientaux, 
avaient un goîit pi'ononcé pour les parfums. Il serait donc bien 
singulier que les écrivains sacrés eussent oublié de mentionner 
ces précieux produits. — Yai outre, pour gagner un port de 
l'Arabie méridionale, il eût été peut-être préféi'able de suivre la 
voie de terre, la voie des caravanes. I^ navigation de la mer 
Rouge, mer semée de bas-fonds et de récifs coralligênes, a tou- 
jours i)assé à juste titre pour longue, pénible et même dange- 
reuse pour les voiliers. — Nous ne mentionnerons que pour 
mémoire d'autres objections. Quatremère, un des adversaires de 
l'Ophir arabe, trouve l'Ophir de rVémen beaucoup trop rappro- 
cliée du port iduméen d'Aziongaber -. I^ distance qui sépare ces 
deux villes est ti'op faible, dit-il, pour rendre nécessaire une navi- 
gation de trois années. L'objection est sans portée, car les textes 
bibliques ' nous apprennent que la navigation d'Ophir avait lieu 
tous les trois ans et ne nous disent pas qu'elle durait trois ans. — 
Si d'autre part, comme le fait obs(»rver Quatremère, l'Arabie 
méridionale ne possède ni l'ivoire, ni les gemmes, ni le bois 
t nUjoHinm'nn », et si l'or ne s'y trouve qu'en très petite quantité, 
l'Arabie Heureuse qui fut dès les temps les plus anciens un 
entrepôt connnercial de premier ordre pouvait tirer d'autres 
pays ces marchandises si précieuses. 



1. Roi», in, \{\ V. 2 et 10, - Paralip., Il, 9, 1. 

2. Quatremère dans les }fihnoirps chf rAradêmio tirs Itisctùpiionfi, vol. XY 
(lHi''>),2'* partie, i>. X)2 et suiv. 

'A. Hois, III, lu, 22, « semel per très annos.o — Pamiip., Il, 1), 21, « semel 
iti aniiis tribus. •> 



co - 



Opilir indienne. 

Ces rares produits : ivoire, gemmes, or, bois a nlgoinnmim )», 
sont en réalité originaires de l'Inde, de même que les noms qui 
servent à les désigner. C. I^ssen, Karl Ritter, M. Max Muller ont 
donné de ce fait une démonstration absolument convaincante '. 
On peut en juger i>ar la simple comparaison des mots hébreux et 
sanscrits : 

Le nom des singes est en hébreu : qôfy en sMscril : kctpi ; 

celui des paons » tukkiym sing. tuhki, » rikhi ; 

» du bois de santal » nUfoum, » valgu; 

» des dents d'éléphants » sen - hubbim, » ibha, 

(denl - éléphant) 

D'autre part le bois de santal ne se trouve que dans l'Inde. I-e 
paon à l'état libre ne se rencontre également que dans cette région. 
L'Inde était aussi ]jour les anciens un des grands marchés de 
l'ivoire. De plus l'or y est assez abondant, surtout dans les rivières 
qui descendent de l'Himalaya. Enfin tout le monde connaît les 
diamants et les pierres précieuses du Dekkan. Le luxe des gemmes 
a toujours été le grand luxe des rajahs de l'Inde. — Or, si ces 
marchandises étaient de provenance indienne, il est très vraisem- 
blable qu'en leur qualité d'habiles commerçants les Phéniciens 
allaient les chercher sur place, au lieu d'origine ou au princii)al 
marché, pour n'avoir pas à payer à des intermédiaires des commis- 
sions coûteuses. Ainsi faisaient-ils pour l'argent de rEsjxigne et 
])our l'étain des Iles Rritaniques. 

En somme l'hypothèse de l'Ophir indienne est encore la plus 
vraisemblable de toutes. Ni les données de la linguistique, ni celles 
de la géographie ne lui sont contraires. On sait avec quelle facilité, 

1. C. Lasscn, Indischn AU(*vth\imskumU\ vol. 1*, p. C>51; — K. Uiltor, 
Erdkunde..., vol. XIV (18W), p. ÎÎ88 et .suiv. ; —Max Mùller, L^fo/i« »«/• /<i 
science du langage ^ trail. fraiiç., IRtVi, p. 21 i et suiv. 



^nici' à la ivgiilaritù du phéiioniêne des moussons, on se rend de 
l'Anibie dans l'Inde occidentale et réclprociucnient. — 11 est plus 
malaise de déterminer sur quel point de la côte occidentale de 
llnde abordaient les flottes de Sîdomon. Ixissen et M. Max Millier 
supix)sent que ce devait être à Tendjouchure de l'Indus *. Les 
documents de Tlnde et les écrits des Grecs nous font connaître 
dans le delta du Sindh la présence de la peuplade des Abhira -. 
Ce mot n a, il est vi'ai, qu'un sens ethnographique. Aucun texte 
ne mentionne une ville, un port, un eniporiuni de ce nom. Mais 
il est intéressant néanmoins de i-approcher cette appellation du 
nom d'Ophir. — Ajoutons que Thypothèse de i'Ophir indienne est 
rhypothêse traditionnelle admise pai* le plus grand nombre des 
commentiiteurs. Au témoignage de Josèphe, les Juifs s'accordaient 
à placer Ophir dans Tlnde \ Les Pères de Ttlglise Eusêbe, saint 
Jérôme, saint Basile, [jartagent généi-alement cette oi)inion *. Pro- 
cope, Hésychius pensent de même. Enfin, les objections formulées 
parQuatremêre ^ n'ont ixis grande valeui*. Cet érudit se ci'oit auto- 
risé à nier que le bois algounnnhH soit le bois de santal et que les 
Utkkiym soient des paons. Il prétend que Tlnde ne fournit au 
commerce qu'une faible quantité d'ivoire, car on y domestique les 
éléphants plutôt qu'on ne les tue pour prendre leurs défenses. Ce 
u'est |>as tout; Quatremêre n'hésite pas à nier formellement la 
présence de l'or dans les terrains de l'Hindoustan '^î 



i. Lassen, ImUsche AUerthnmakunde, I«, p. 052;— Max Millier, Ltvo/ts sur 
la science du latKjage^ trad. franc., p. 2IG. 

2. Cf. les textes dans I^ssen. Ptoléniéo, VU, 1, 55, nomme la région 
Abhh'ia. 

3. Josèphe, AnliquUés Judaujucs, VUI, (î, i. Les Septante traduisent 
Ophir par Sophira ou Souphir. Or Sopliir est le nom copte de l'Inde. 

i. St Jérôme, Liber de situ et noiiiinilms.., (traduit du grec d'Eusèbe), sub 
r» Ophir-Sopliera (Migne, Palrol. latine, vol. xxm). 
5. (Jiiatremére, Mém. Acad. Insvvipt., XV, 2*' part., p. 358 et suiv. 
<i. Sur la riehes.se aurifère de l'Inde voyez Ijis8<»n, vol. I*, p. 280-282. 



- 62 — 




Oph'n^nfè'ira'nw. 

Si ri I lustre orientaliste se laisse entraîner à des négations au: 
léniéraires, cVst pour assurer le succès de son hypothèse. Qu 
tremère est en elTet un des partisans les plus zélés de TOph 
africaine. r40uune cette conjecture intéresse directement l'histoir 
des navigations australes, nous Tétudierons avec quelque détail 
D ailleui's des découvertes récentes paraissent devoir t»claii-er 
question d'un nouveau jour sans en dissiper cependant touti-^-»' 
les obscurités. 

L*or de Sofala est depuis longtemps connu par le témoignage:' 
des trafiquants arabes de la côte orientale d'Afrique. Durant tout 
le Moyen Age les Arabes sont venus à Sofala chercher le pré- 
cieux métal, et leurs écrivains, leurs géograi)hes, leurs natura- 
listes mentionnent Tor comme une des principales richesses de 
cette» contrée *. C'est par les Arabes cfue les Portugais eurent con- 
naissance de ces trésors. Au xvi«* siècle, un moine de Matines, 
François, dans tui traité Da orbh si(n ac drarriptionr daté de 
1524, rai)porte qu'il y a beaucoup d'or dans le sud de l'Afrique, 
près du royaume de Mélinde, et il s appuie sur ce fait pour iden- 
tifier celle région aurifère avec l'Ophir siUomonienne '. Un peu 
plus tard, le grand histoi'ien des découvertes poiiugaises, .îean de 
Jkirros, décrit avec queUpu» détail les mines d'or de la région de 
Manica dans \o rovaume de» (iofala. (les mines, dit-il, sont situées 
à cinquante lieues à Touest de Cofala, dans un pays entouré de 
montiign(»s froides et arides. On trouve égahMuent dans les con- 
trées de lîoro, Quiticury, etc., (Tautres mines d'or distantes de 



i. I/hypotliùso de ropliir africiïino a «Vô surlout (Irvcloppôe i)ar Daiiville 
ilans l(\s yffhuoirrs di* VAcndihn'w (h\s InsrrijUionx, ancicnno st^rio, vol XXX 
(I7()i), p. H3-lKi, rt par Quati-oniôre dans \o mômoirc vWv plus haut, p. 3V.)-i(^2. 

2. Kdrisi, tr. .laubort, I, p. Cà); — Ahoul-Ffda, tr. Hcinaud, I, p. 222. 

*J. I/opusculo rarissime du moine Krançois a été reproduit par M. Ciallois 
dans sa tlièsc latine Dp Orontio Firuvo, IHIM), p, «7-1(r). Voyez pajre \H, 



(Ajfala (le cent à deux cents lieues *. Dans la suite les vovfigeurs 
et les missionnaires - portugais furent naturellement portés à 
évoquer le souvenir d'Ophir à la rencontre de mines d*or aussi 
importantes. 

Ces anciens témoignages, souvent trop négligés, ont été pleine- 
ment confirmés par les découvei'tes contemporaines. En 18GÎ) 
Karl Mauch retrouva les anciens gisements indiqués i>ai* les écri- 
vains poi'tugais et signala dans ces régions des mines abandon- 
néi»s '. Déjà en 1847-1818 un négociant de Natal, Clato, avait 
découvert des mines d'or dans cette partie de TAfricpie austi-ale. 
Depuis, il y a un peu plus de vingt ans, vers l'année 1871, on 
découvrit dans le Tmnsvaal de riches mines de diamants et d'or. 
Enlin un des derniers explorateurs de ces régions situées au sud 
du Zambèze, M. Robert M. W. Swan, déclai'e que les mines d'or 
sont abondantes dans le» Maslionaland, plateau constitué [)ar une 
roche granitique dont les éléments quai'tzeux coutiennent du ter, 
du manganèse et de l'or *. — On comprend qu'à la suite de ces 
importantes découveiles les érudits c^t l(»s géogi"aphes aient pris 
de nouveau en considération rhypolhêse de TOphir africaine. 
Movers *, Livingstone *, Karl Mauch " admettent sans rései*vc 
l'identification déjà proposée [xir Danville et Quatremêre.DepIus, 
il n'est pas jusqu'au nom d'un i3ays aurifère, le Fura ou Afura, 



1. Daath's, I, Ul [ (iMlit. de 1778, vol. II, p. 37r)-377). 

2. LoDoniinicniu Dos Santos visita rAfriqiio oricMitalc dans la s(?conilo moitié 
du XVI* siéclp et résida pondant onze aiis, do 1587 à I.7.W, dans los possessions 

purtnjrnisos. Son oiivrojîc, Kihiopia orirntal fut publié à Evora en IWKK 

in-folio, vi réimprimé à Lisbonne en 18ilt. U a été traduit en franrais par 
(•néttn Charpy, Paris, l()8i, in-8. 11 y est rpiestion cbî Zind)oë au eimpitn' i 
du livnî II. Iaî problème de l'Opliir afrieaino est étudié aux ebapitres xi, 
XII, XIII du mémo livre (trad. de (1. Cbarpy). Dos Santos })laeo le pays de 
l'or (trarlo do ouroJ à trois cents kilomètres de la eote. — Ortelius son con- 
temporain est aussi uu partisan de TOpbir africaine. 

li. R**isen im ïmirrcn von Sûd-Afriknf 18()r»- 1872, (iotba, 187 i./7irî/rT/*:i</iî/- 
shefi n" 31 zn Petrrmann's Mitlhcllungon.) Voyez p. 48. 
i. PrtM'p^ihiffs Soc. (iéoj^r. Londres, 181^2, p. 2iR)-.'Ji)i'. 
5. Die P/ioenizit'r, 3« partie, iKÂ\ p. 2,'^ et p. r)8-.7,). 
*î. Journal Soc. d<; Géoj^r. Londres, XXVll (1857), p. ÎJ8(). 
7. lieiscn... j». 51. 



— Gi — 

ineiitionné par Dos Siinlos, qui ne rappelle le nom de la mystcrf-- 
rieuse Ophir. 

Mais si Toi* existe réellement et en assez grande quantité sur !• 
marché de Sofala, il n'en est pas de même de quelques-unes de: 
marchandises précieuses que r-apportaient d'Ophir les flottes d^^^ 
Salomon et dlliram. CVst ainsi qu'on ne trouve dans la régioi :m 
de Sofala ni argent, ni paons, ni bois de santal. Pour suppriniear^ 
cette gmvcî difficulté, Quati*emêre n a pas craint d'assigner au?i:: 
mots hébreux une signification toute différente de celle qu'on leur 
attribue d'ordinaire. Ainsi les lnkhiy)ii ne sont |3as des paons, 
mais des perroquets ou des perr*uches ; Valfjouunnln ne corres- 
pond pas au bois de santal, c'est un de ces bois de menuiserie 
qui abondent dans les forets de l'Afrique. 

D'autre part la présence de l'or dans la région de Sofala n'est 
|xis le seul argument qu'on puisse» invoquer en faveur de Thypo- 
thèse de l'Ophir africaine. Les singes se rencontrent en grand 
nombi'e dans les forêts de l'Africpu?. L'ivoire abonde dans la région 
équatoiiale et jusqu'aux extrémités australes de l'Afrique. Quant 
aux pierres piécieuses, on les retrouverait sans trop de peine 
dans les diamants du Transvaal. 

Les partisiuis de l'Ophir africaine ont encore allégué d'autrt^s 
prcHives à l'appui de leui* conjectun». Les régions où se rencon- 
trent les mines d'or renferment souvent des ruines étranges, vw 
pierres massives, assemblées sans moiiier, semblables d'aspect 
aux consti'uctions dites cyclopcrunes. Les écrivains portugais du 
XVF siècle : î^u'ros, Dos Santos, etc., ont mentionné ces curieux 
monumeMits. Un navigatem* portugais, cotisin de Magellan, décrit 
déjà les ruines de Ziuhaoch dans le récit de son voyage à la côte 
de Malabar et à la côte orientale d'Afrique. Ziuhaoch est située, 
dit-il, à (piin/x» jours de route de Sofala dans la direction de l'inté- 
rieur •. Plus tard Bai-ros déciit le même groupe .sous le nom de 



1. J/oiivra^M» i\o Hnrbosa a ôU» traduit on anglais et publié par VJIaklwjl 
Soripttf ou IWH) (vol. XXXV ilo la rolhM'tion). Voyoz p. 7. 



- 05 - 

SiimbaoCy groupe sitiu» a 170 lieuos onvimii iri'ouost do Sofala *. 
Depuis il eu est fréquemment question dans les descriptions du 
lionomotapa ou Monomotapa. On voyait alors grnéi-alement dans 
CCS ruines les i*estes des magasins construits par la reine de 
Saba pour renfermer Tor qui devait être envoyé en tribut à 
Salomon *. — De notre temps ces grandioses débi'is du passé 
fnivnt découveils de nouveau par Mauch. C'est en 18G7 que le hardi 
voyageur en entendit parier pour la première fois ^ (ît ffu'il forma 
le projet de les explorer. Le 5 septembre 1871 il se trouvait au 
milieu des restes de Zimbabye. A son avis, ces monuments ruinés 
imitent les monuments salomoniens de Jérusalem tels que le 
Temple. La reine de Saba, que son séjour prolongé à Jérusalem 
aurait convertie en quelque sorte à la civilisation judaïque, aurait 
élevé dans ses Etats (région du fleuve Snbia) avec laide d archi- 
tiTtes phéniciens des constructions analogues à celles de David 
et de Salomon *. — Depuis, en 1801, un voyageur expérimenté, 
M. Th. Bent, a consacré deux mois entiers (du Gjuin au 3 août) * 
à l'exploration de la région de Zimkibye. 

En labsence de toute inscription *, de tout document daté, il 
est bien difficile de déterminer lïige de ces étranges monuments. 
Un lait est acquis à la science. Os constructions ruinées. — 



1. Detndt's, I, 10, I, (êdit. 1778, v. It, p. 377-:iH(l). 

2. Zinilmoe figure encore .sur los cartes de G. Ihîlislo au xvni« siècle. 

3 Par des missionnaires du Transvaal qxiï avaient recueini à ce sujet 
quelques informations auprès des indij^ènes. (Alhcmwum^ (i février 18(îl), 
p. 2U.) 

i.. Mauch, Hcisen,., p. TA. 

T). Voyez les articles de MM. Bent et Swan dans les Prorcrdings de la 
.Société de (îéographie de Londres, 181H-I81h2. M. lîent vient de publier le 
nVil de son voyajre et le résultat de ses recherches : The ruinrd ci tics of 
Mathonaland, Ix>ndon, Longmans, ISiXi, in-8. Cf. également Fr. C. S(?lous 
TtvtnUtj ycat's in Zambczia (Geofjr. Journal de Londn»s, I81W, p. !2Hn-^>2i). 

6. Je ne sais ce qu'il faut penseur de la nouvelle suivante. Kn IHIM) les 
revues sud-africaines annonçaient qu'on avait trouvé dans les c^liamps 
aurifères des environs de Lcydenhourj? wiw inscription fort ancicime 
(VHcrm. Mittheil.f IHiK), p. 2.'^;. En tout cas M. Uent, malgré t\v, niinutiedses 
ro<.-lierches, n'a lias pu découvrir une seule inscription dans les ruines de 
Zimtmhve. 



— 66 - 

qiroii rencontre ailleurs qu'à Zimbabye, qu'on trouve sur les bords 
du fleuve I.undi, dans le pays des Matabélé, dans le Transvaal, 
sur les bords du Linipopo, etc., — s'élèvent toutes aux abords de 
gisements aurifères. C'étaient, à nVn i)as douter, des édilices 
destinés à la défense des mines et des villages qui se fonnaleut 
autour des exploitations minières. On ne peut y voir Tœuvre de:> 
indigènes, car les indigènes ne savent construire que de miséra- 
bles cabanes. Ceux-ci d'ailleurs attribuent ces grands travaux, — 
dont ils se reconnaissent incapables, — à mie rac^ d'hommes 
blancs qui les auraient précédés sur le sol de l'Afrique australe. 
Mais pei*sonne ne sait où s'est réfugiée cette population blanche ; 
personne ne sait si elle a été chassée ou si elle a disparu |>ar 
extinction. Quels sont ces anciens constructeui*s ? Des Aiabes, 
comme le pensent MM. Vivien de Saint Martin * et lient ? Des 
Malais de Madagascar ou bien de^ Peulhs, comme le soupçonnait 
Duveyrier - ? Des Phéniciens, comme le pensaient Mauch et Peter- 
mann ' ? Quelques critiques avaient cru pouvoir attribuer à l'art 
phénicien certains ornements sculptés fcur des pierres de Zim- 
l)abye. Mais E. Renan, à qui Duveyrier avait présenté les dessins 
de ces ornements envoyés [)ar Mauch, n'y vit rien de commun 
avec Fart de Tvr et de Sidon *. 

Il est bien difficile de prendre» parti dans cette question si con- 
troversée. Les textes bibliques ne sont ni assez précis ui assez 
développés pour nous fournir des indications certaines sur la 
véritable position d'Ophir. Il nous semble cependant préférable 
d'adopter l'opinion de I^ssen, de K. Ritter et de M. Max Millier. 
L'hy|)othèse de TOphir indienne nous parait la plus conforme aux 
indications de la linguistique et de la géographie. Quant aux 



i. L'Aïuu'L* ffroffrapfi'ufup, 1800, p. .VwiT); — iHT'i, p. 4i-M5. 

2. liuUrlin (tr In Sorit'lr de Gêotjraphie lir Paris^ nov. 1872, p. «Vil-oâi. 

.*{. Prionunnn's Milthrilttuffcn^ 1872, p. 12.'». ~ î^ même hypothèse a été 
pmsciitêe récemment pnr M. E. A. Mrtud dans les n"» de janvier-février 18111 
des I^rurrctliuffs de la Société de (îéojrr. <le Londres : On Matahele and 
Masfttnia Lands^ tïvvc carte. 

V. lUilh't'ni de la Sur. dr Crogr. dr lUmn, nov. 1872. p. 522. 



ruines do rAfrifiue austmlo, dont Texistence nVsl pas nécessaire- 
ment liée à la question d'Ophir, nous inclinerions à croire qu1l 
faut y reconnaître l'œuvre des Arabes, non des Arabes du Moven 
Xge, mais des Arabes des premiers temps, antéiieurs à Tisla- 
misme. 



II. — LE PKIUPLK DK L AFUIQLK. 

Si le problême des navigations d'Ophir présente beaucoup 
d obscurités, les traditions relatives au périple de l'Afrique dans 
{antiquité ne sont guère moins incerUiines. On sait que les 
anciens n'avaient |>as une idée juste de Textension de l'Afrique 
au sud de Téquateur. Préoccupés avant tout du préjugé de la 
zone lorride, ils inclinaient naturellement à restreindre lK\iucoup 
les dimensions de rAfricpie dîins le sens de la lai-geur*. Ainsi 
pour la plupart d'entre eux l'Afrique ne s'étendait guère au-delà 
du tropique. Hésiode, Pindare, Apollonius de llbodes supi)o- 
saieut que les Ai'gonautes avaient traversé en douze jours i)ar 
terre la Libye dans toute sa largeur du sud au nord '. — On con- 
çoit dès loi^s que les témoignages des anciens sur les prétendus 
périples de l'Afrique aient pu trouver quelque crédit. En raison 
de la faible largeur de ce continent, une telle expédition devenait 
n»Iativement facile. Aussi les commentateurs d'Homère ne crai- 
gnaient-ils pas d'attribuer à Ménélas et à Ulysse des navigations 
de cv. genre. Racontant au jeune Télémaque ses longs voyages 



I. L'ii énidit très versé clans l'histoire de la j^éographie, le vicomte de 
Saiitarem, a insisté longuement sur celte démonstration dans les ouvrajçcs 
suivants : ^Recherches sur in priorité de la découverte des pa\fs situés sur 
la côte oi^'identale de V Afrique au-delà du. cap Bojndor, in-8, i8t2 et 
Kssai sur l* histoire de la cosniotjraphie et de la cartographie pendant le 
Motjen Affe, li vol. in-8, 18tî)-IK")2. 

2. Pindarf», Pylh., IV, v. 25 et .siiiv., — Apollonius de Rhodes, Argonaut., 
IV, 13HG-1387. Voyez aussi le scoliaste d'Apollonius de Rhodes, IV, 25'J, qui 
cite les témoignajres d'Hésiode, de Pindare et d'Antimachos. 



Ménélas lui appl'iMul (luil a oiré anv nier pendant huit ans. qu'il 
a abordé dans Tile de Cypre, en Phénicie, en Egypte, dans les 
pays des Ethiopiens, des Sidoniens, des Erenibes et enfin en 
Libye '. Coninio tous les épisodes des poèmes honiériciues ce 
thème des erreurs de Ménélas avait excité l'imagination des com- 
mentateurs. Ainsi un contemporain de Strabon, le grainniairien 
Aristonicos, avait composé tout un ouvrage sur ce sujet ', Pour 
expliquer le voyage de Ménélas chez les Ethiopiens certains cri- 
tiques prétendaient que le frère d'Agamemnon était sorti de la 
Mer Intérieure (la Méditerrannée) |)ar le détroit des Colonnes 
(détroit de Gibraltar), et qu'il avait fait le tour de la Libye [xir la 
mer Extérieure (l'Océan) pour arriver dans le i^ays des Ethio- 
piens, situé, ainsi que celui des Erembes, sur les bords de la mer 
Erythrée (Océan Indien ou mer Rouge). Il ne fallait rien moins 
qu'une aussi longue navigation pour justifier une absence de huit 
ans. D'ailleurs, comme rien ne prouve que le canal |^r l'isthme 
pélusiaquc (l'isthme de Suez) ait été achevé par Sésostris, il était 
impossible au vaisseau de Ménélas de gagner la terre des Ethio- 
piens par une autre route que par celle du périple. — Ce ne sont 
ià que des conjectures assez peu vraisemblables. Strabon lui- 
même, bien qu'il incline toujours à exalter la science géogra- 
phique contenue dans les poèmes homériques, n'ose se prononcer 
en faveur de l'hypothèse aventureuse d'Arislonicos. — On sait 
d autre part qu'au témoignîige même de l'auteur de VOdijsmcc les 
Ethiopiens sont divisés e.i deux groupes, l'un au couchant, l'autre 
au levant '. Que si Ménélas a abordé chez les premiers, il n'est 
nullement nécessaire de lui faire accomplir le périple de la Libye. 
— Enfin, si l'on tient compte de l'imperfection de l'art de la navi- 
gation chez les Hellènes à cette é])oque, si l'on se rappelle aussi 
que la tradition attribue â Colaeus de Sainos l'honneur d'avoir 
le premier parmi les Grecs franchi le détroit des colonnes 



i, (hl., IV, M-2-«r>. 
± Stral»uii, 1, 2, 3L 

:i Off., I, 2;j-2t. 



— ca - 

d'Hercule '— on admettra de préférence cette hypothèse que Méné- 
las. sans sortir des limites de la Méditerranée, a erré à Taven- 
ture le long des rivages de cette mer, jouet des vents et des 
courants -. ^ 

Nous croyons qu'il en est de même des navigations d'Ulyssç. 
Si Ton en croit Gratès de Mallos, Ulysse, comme Ménélas, aurajt 
pénétré dans la mer Extérieure, TOcéan, et entraîné par le puis- 
sant courant océanique répandu dans la zone torride, aurait fait 
voile au sud de la Libye '. Plus hardi que Cratès, lequel limitait 
la Libye au tropique du nord, un érudit moderne, M. A, Kriche^i- 
liauer, a supposé quTHysse avait accompli réellement le périple 
de l'Afrique. Dans son systèuK» la côte du sud de l'Arabie corres- 
pondrait au pays des Lotophages, File Rodrigue à Tilc de Circé, 
et Polyphème serait un Galla. De Tile Rodrigue, théâtre des 
enchantements de Circé, Ulysse aurait fait route au sud vers Je 
pays polaire antarctique ofi il aurait trouvé le pays des Gimmérien?. 
Enfui au retour de cet aventureux voyage il aurait touché aux îlçs 
Canaries (épisode des Sirènes), à Ténériiîe (Trinacrie), et serait 
rentré par le détroit de Gibraltar (Gharybde et Scylla) dans le bas- 
sin de la Méditerranée *. Certains commentateurs de nos jours ne 
le cèdent en rien, on le voit, à leurs devanciers des temps anti- 
ques. 

Il est temps d'arriver à des faits plus historiques, ou, si Ton 
veut, moins éloignés de la vi*aisemblance. Dîuis un passage célèbre 
(le son Histoire "* Hérodote nous a consei'vé le souvenir d'une 



1. UiTodoto, IV, 152. 

2. T<»IIo est l'opinion de M. nafTaroI, Eudoxi* th> Cijzîquf* et le pônplo de 
VAfi'iifite dans rantiffuilii (lK7.'i), p. .'U, et de M. L(»pitre, De iis <jui aide Tt'is- 
nnn a (iania Afrleani légère tentavet'unl^ 1880, p. 11. 

3. Strnbon, 1, 5, 7. Aulu-Cielle, Nuits Atl'ufues, XIV, 0, 3 dit qu'on discutait 
t uti^nm i'j Tij fVoj OoîkjtfTTTn Viures erraverit xar' ' XpÎTrypyo'j an iv *np t|« /.(JtTÙ 
c Kpûzr'Ti. » Consultez sur Cratès II. Herser, III, p. 113- I2Î). 

i. A. Krichenimuer, Die Irrfahrt des Odtfsseus als eine Uniscfii/fiinff Afi'i- 
ka's frklwrt^ Berlin, 1877. Nous ne connaissons ce singulier mémoire rpie 
par l'analyse donnée dans les Minheilungen de Petermann, 1877, p. 81. 

r>. Hérodote, IV, 42. 



- 70 - 

longue navigation autour de l'Afrique entreprise par des Phéni- 
ciens sur Tordre du roi d'Egypte Néchao '. « Néchao, dit-il, est le 
« premier qui ait prouve que la Libye est environnée par la mer. 
« Quand il eut cessé de faire creuser le canal qui devait conduire 
« des bords du Nil au golfe Arabique, il fit imrtir des Phéniciens 
« sur des vaisseaux avec ordre de ixîvenir par les colonnes 
«c d'Hercule. Les Phéniciens s'étant donc embarqués sur la mer 
« Erythrée naviguèrent dans la mer du midi. Quand Tautomne 
«c était venu, ils abordaient là où ils se trouvaient et semaient du 
m blé. Ils attendaient ensuite le temps de la moisson, et après la 
«c récolte ils reprenaient la mer. Après avoir voyagé ainsi pendant 
<L deux ans, la troisième année ils doublèrent les colonnes 
« dllercule et revinrent en Egypte. A leur retour ils racontèrent 
« qu'en faisant voile autour de la Libye ils avaient eu le soleil à 
«t leur droite. Le fait ne me parait nullement croyable, mais peul- 
«c être le paraîtra-t-il à quelque autre. C'est ainsi que la Libye fut 
tk connue pour la première fois, i» 

Le témoignage d'Hérodote est le seul qui mentionne cette navi- 
gation *, mais le récit du ^* Père de l'Histoire " est empreint 
d'une grande simplicité et porte toutes lès marques d'un récit de 
bonne foi. Néanmoins les critiques ont élevé contre son autorité 
des objections que nous ne pouvons passer sous silence. Héi^odote, 
disent-ils, est le seul auteur qui ait conservé le souvenir de ce 
prétendu périple. Si tous les autres écrivains de l'antiquité se 
taisent à ce sujet, c'est qu'ils n'admettent pas la réalité de cette 
navigation. — Mais à cela on peut répondi'e que certains faits 
historiques admis comme vrais ne sont connus que jmr un seul 

témoignage. Hérodote, disent-ils encore, n'a fait que reproduire 

un conte inventé par quelque prêtre de Memphis. Les mensonges 
phéniciens n'étaient-ils pas devenus célèbres chez les anciens ? 
— \jCL chose est possible sans doute, mais l'affirmer sans preuves 

1. Néko II, de la XXVI' dynastie, réjjna de Gi l à 505 av. J.-C. 

2. Strabon (U, 3, i) nous apprend qu'Kratostljène citait ce passafje 
d'Hérodote. 



-vi- 
ce serait nier formellement Tesprit critique ou la bonne foi de 
l'auteur. Or après s'être montrée tout d'abord très sévère à l'égard 
d'Hérodote, la critique a dû reconnaître le mérite scientifique de 
son œuvi*e. Les découvertes des orientalistes contempoi-ains 
confirment fréquemment le témoignage du ** Père de l'Histoire ", 
De plus, si Hérodote mentionne ce périple, c'est qu'il en tient le 
récit de témoins sérieux. Sur ce point il ne semble pas pécher par 
excès de crédulité, car il déclare expressément qu'il n'admet pas 
sans n'îserve la narration du voyage des Phéniciens. Ainsi il ne 
peut croire que les marins de Néchao aient eu jamais le soleil à 
leur droite. S'il en est ainsi, si, malgré l'examen critique auquel 
il a sans doute soumis ce témoignage, Hérodote a cru devoir lui 
donner place dans son Hhtoivc, c'est qu'il le jugeait digne de 
quelque crédit. 

D auti'es objections tirées de considémtions d'ordre plus spécia- 
lement géographique ont été formulées |)ar les conmientateurs. 
Ils ont lait observer que la navigation le long des côtes orientales 
de l'Afrique est rendue très diflîcile par la hauteur des vagues et 
la violence des courants, surtout au sud du cap Gorrientes. — 
Mais ces courants portent précisément au sud *. Par un temps 
calme et favorable la navigation est relativement aisée dans ces 
parages. — On sait enfin que les premiers navigateurs enti*aînés 
par les vents et les courants ont accompli des voyages bien plus 
extraordinaires. De nos jours encore les indigènes de la mer du 
Sud (Océan Pacili(|ue), montés sur de simples pirogues, font des 
traversées tout aussi longues et tout aussi difficiles. Or les Phéni- 
ciens, adonnés de bonne heure à la vie maritime, paraissent avoir 
été de tous les peuples anciens le plus habile dans l'art de la 

navigation Si les Phéniciens avaient accompli réellement le 

périple de l'Afrique, ils n'auraient pas manqué, dit-on, de men- 
tionner le fait delà disparition etde la réapparition des Ourses, fait 
capital pour des marins. — Mais de ce que la relation d'Hérodote 

1. Le courant do Mozambique. 



- 7'2 -^ 

est très succincte et ne satisfait pas pleinement notre curio- 
sité est-il légitinje de conclure qu'elle doit être condamnée sans 

réserve? 1^ longue durée attribuée à cette navigation (trois 

ans) ne prouve jms, dit-on, la réalité du périple. — Sans doute, mais 
elle permet d'établir au moins une présomption en faveur d'Héro- 
dote. Que si les Phéniciens virent le soleil se lever à leur droite, 

ce fait ne prouve pas nécessairenuMit la réalité du périple autour 
de l'Afrique * ; cela prouve simplement qu'au moment où ils 
observèrent cette particularité les marins de Néchao faisaient 
route du sud au nord et non [)lus du nord au sud. Aloi's même 
que les Phéniciens ne seraient pas sortis de la mer des Indes, le 
phénomène se serait produit dans les mêmes conditions. — 
L'observation est juste, et c'est à tort que les critiques ont long- 
temps attaché une grande importance à une remarque qui ne 
prouve l'ien. En tout cas il faut recomiaître que si cette observa- 
tion ne pi'ouve rien en faveur de la réalité du voyage des Phéni- 
ciens, elle ne peut être invoquée d'autre i)art contre le témoi- 
gnage d'Héi'odote. 

Il est temps d'arriver aux seules objections qui méritent d'être 
prises sérieusement en considération. Les adversaires d'Hérodote 
ne peuvent s'expliquer conjrnent une navigation aussi importante 
que celle des Phéniciens de Néchao est rest<*e inconnue aux 
géographes de l'antiquité, lesquels ont toujours ignoré Textension 
réelle de l'Afrique; au sud de l'équateur. De plus, l'école d'Hii)- 
parque considérait, nous l'avons vu plus haut, la mer Erythrée 
(Océan Indien) connue une mer fermée. Ni Eratosthène, un grand 
savant et un grand érudit qui consulta les documents scienti- 
liques et les relations de voyages renfermés dans la bibliothèque 
d'Alexandrie -, ni Marin de Tyr n'ont trouvé trace de cette mémo- 
rable navigation ni dans l'innuense collection d'Alexandrie ni 
dans les livres des Phéniciens. Eratosthène déclare qu'il ne 



1. M. II. Horj^iT, I, j). 31)-ir), a rliuiié avoc soin les rapports de cette 
observation av(»c les eoiinaissanees astronomiques des anciens. 

2. Dioîlorc les a éjïalenient consnltês (NI, .'{H). 



— 73 - 

connaît rien au-delà du cap des Aromates. — Jl est vrai, nous 
sommes obligé de le reconnaître, que le témoignage d'Hérodote 
est entièrement isolé et que les écrivains de l'antiquité ne 
paraissent pas 1 avoir tenu en grande considération. Le souvenir 
du péri[)le de Néchao s'est perdu de bonne heure. Hérodote nous 
apprend que déjù de son temps les prêtres égyptiens regardaient 
la mer Erythrée comme inaccessible aux marins V Sans doute, 
suivant leur usiige, les Phéniciens ont tenu leur navigation 
S4*crêtc - afin d'écarter leurs concurrents. Mais il est des faits, 
historiques ou très vraisemblables, qui ne sont connus que par un 
texte unique. Ainsi en est-il dans le domaine de l'histoire de la 
géographie des découvertes des Normands dans l'Atlantique et 
dans l'Amérique du nord aux \^ et XF siècles, des voyages des 
Dieppois sur la côte de Guinée au xiv^, des explorations des 
marins français sur les côtes de l'Australie au xvr. Ces décou- 
vertes, dont plusieui*s |3araissent éti'e authenli(|ues, [tassèrent 
inaperçues. Soit ignorance, soit dédain, la science du temps n'en 
tira aucun profit et ne modifia en rien ses théories et ses pré- 
jugés. Toute trace de ces anciennes explorations semblait bien 
avoir dis|>aru depuis longtemps lorsque Christophe Colomb et les 
Portugais conquirent de nouveau à la science géographique ces 
vastes terres signalét^s déjà par leui's précurseui's du Moyen Age 
et des temps modernes. 

D'autres considérations peuvent également nous rendre sus- 
pecte la réalité du |>ériple rapporté par Hérodote. Les navires des 
Phéniciens adaptés aux lames courtes de la Méditerranée auraient 
sansdoute mal résisté aux longues lames de l'Océan. Les a bou très» 
de la mer des Indes sont en effet construits sur un tout autre type 
que les bâtiments en usage dans la Méditerranée. — De plus, les 



1. II, lus K oOz«T« 7r)/»in;'v On-o pooL'/J'u'J ». 

2. \jsi politique «les Phéniciens et des Cnrtlmprinois était une politique 
toute commerciale, la politique du secret : « xpvVrovTê; «tTZTt.ii tov r^Lo-Jv. » 
(StralxHi, 111,5, il.) Pour iissurer ce secret ils coulaient à fond les vaisseaux 
do leurs concurrent^ (icf., XVII, 1, lî>), et n'hésitaient même pas à l'occasion 
à sacrifier aussi leurs propices navires (iW,, III, ;>, 11) 



— 74 - 

indications tniiMtHloto sur les semailles et les ri*coltes des Phéni- 
ciens le long de la côte d'Afrique nous paraissent se concilier dif- 
ficilement avec les conditions climatériques de ces pays. Le blé 
prospère dans les régions tempérées de rhémisphèœ boréal ; il 
réussit mal dans les pays tropicaux où on ne le cultive guère que 
sur les montagnes et les plateaux dont le climat se rappi*oche de 
celui des régions tempérées '. Les pluies intenses et persistantes 
lui nuisent beaucoup ; elles le font pousser en herbe et causent 
certaines maladies cryptogamiques telle que la rouille. Le blé des 
|3ays à sécheresse estivale, comme les pays des bords de la Médi- 
terranée, n'arriverait donc i>as à maturité dans les riions inter- 
tropicales de la côte orientale de l'Afrique au climat si chaud et si 
humide. Or, d'après le témoignage d'Hérodote, les Phéniciens 
semaient en automne, à Tépoque du printemps de riîémisphèitî 
austral. Ce blé avait ainsi à supporter les pluies abondantes et conti- 
nues de la saison chaude (été austral) qui devaient nécessai l'émeut 
Tempécher de fructifier. Ne voyons-nous pas de nos jours le blé 
de l'Inde s'acclimater très difficilement dans la Guvane ? Or il v 
a certainement plus d'analogie entre le climat de l'Inde et celui 
de la Guyane qu'entre le climat des pays méditerranéens et celui 
du Zanguebar ou du Mozambique. 

Que si l'on croyait cependant malgré toutes ces difficultés pou- 
voir admettre la réalité du périple de Néchao, notre connaissance 
du régime des vents et des courants permettrait de restituer ainsi 
Titinéraire de la flotte phénicienne. Dans la mer Rouge les marins 
de Néchao ont pu profiter des vents de nord-ouest qui poussent 
au sud. Ces vents soufflent pendant leté du mois de juin au mois 
d octobre. Les courants généraux ont dans cette mer la même 
direction que les vents dominants. — Puis dans Focéan Indien 
le phénomène si régulier des moussons a pu favoriser également 
la marche de la flottille. En hiver et dans Thémisphère boréal la 

1. Le blé prospère surtout dans les pays où la tomp«»raturc moyenne de 
l'année oscille entre 15" et 18" centigr. 



- 75 - 

mousson souffle du nord-est et pousse les navires du nord au sud 
le long de la côte orientale d'Afrique. Aunlelà de la ligne équi- 
noxiale les moussons se renversent. Donc les Phéniciens ont dû 
attendre une autre saison pour continuer leur route au sud de 
réquateur dans rhémisphère austral. G*est à cette partie de leur 
voyage que se rapporte une observation mentionnée par Hérodote 
et trop négligée par les commentateurs. Les Phéniciens arrivés 
dans la mer australe semaient du blé en automne, (^ette indica- 
tion est absolument conforme aux usages des indigènes de ces 
régions. Un voyageur * qui a exploré avec soin la cùte orientale 
d'Afrique nous apprend que dans cette partie de l'Afrique aus- 
trale on sème les céréales en novembre et en décembre *. — 
Ensuite le fort courant de Mozambique a conduit les Phéniciens 
jusqu'au cap de Bonne-Espérance d'où le courant froid de Ren- 
guela les a ramenés le long de la côte occidentale d'Afrique jus- 
qu'au golfe de Guinée. Le contre-courant de Guinée une fois 
franchi, les Phéniciens purent éviter le courant contraire des 
Canaries en serrant de pi'ès la côte d'Afrique où ils retrouvaient 
d'ailleurs leurs onporia ou comptoirs de la Maurétanie. — Si les 
marins de Néchao employèrent trois ans à accomplir cette naviga- 
tion, c'est qu'il durent plusieurs fois interrompre leur course à 
cause des changements de saison. De plus, le manque de vivres 
les obligeait à faire sur différents points de la côte des séjours 
prolongés pour y semer' et récolter du blé ou d'autres céréales ou 
plutôt pour se procurer auprès des indigènes ce qui leur était 
nécessaire. 
Le récit d'Hérodote, bien qu'il soulève de graves difficultés 

1. Guillain, Documents sur Vhisloirc, la géographie et le commerce de 
rAfrigtte orientale, vol. I, p. 49. 

2. Ces mois sont des mois de printemps dans rhémisphère mistral. 

li. Dans les pays chauds et humides de la côte de l'Africiue australe révo- 
lution des céréales est très rapide. L'orge, le dourah se moissonnent de ÎK) 
à 100 jours après les semailles. Pour les légumes l'intervalle entre les 
semailles et la moisson est encore plus court, car il ne dépasse guénî TjO à 
CO jours. (G. Wilkinsou dans Vlfistonj of Iferodotus ^ de Rawlinsoii, vol. Ill, 
p. 34, note 8.) 



— .70 - 

<rinl(n'pivtation, n'est donc i^as absolument invmisemblable. Rien 
sans doute n'oblige le critique à admettre la réalité de ce périplo; 
mais rien aussi ne Tautorise à le rejeter \ Néchao II pai-aît avoir 
été tm souverain à esprit large et à grands projets. Comme so\\ 
père Psammétik* l^'*" (vrr s. av. J.-Ch.) il rechercha Tappui des 
Grecs et se fit construire une flotte sous leur direction. Il fit tra- 
vailler à un canal de jonction entre le Nil et la mer Rouge. 11 se 
peut même qu'en ordonnant d'entreprendre le périple de TAfrique 
Néchao ait songé à contrôler par Texpérience la théorie des Ioniens 
sur l'Océan qui environne la tei*re entiêix\ Comme les Egyptiens 
ne s'adonnèrent jamais à la pratique de la navigation, le mi 
d'Egypte dut s'adresser à des éti-angers. 11 eut naturellement 
recours aux Phéniciens connue aux plus habiles marins de l'anti- 
quité '. 

Les Phéniciens de Néchao eurent des imitateurs dont le plus 
connu est Eudoxe de Cyzique. Ce voyageur du n« s. av. J.-Ch., 
intelligent, curieux, avide d'aventures et de découvertes, rappelle 
par plus d'un titiit les " conquistadores " du grand siècle. Un 
fragment de Posidonius conservé parStrabon^ nous fait connaître 
l'histoire de ses nombreux voyages. Eudoxe de Cyzique se trou- 
vait en Egypte auprès du roi Ptolémée Evergète II quand le hasai*d 

i. Ritlor {(icsrhirhtf (1er Krdku/uh', p. ,'^2) ot Pcscliol {Grsc/iichtr dfr 
Knlkiindt' *, p. 20-21) tlisont ((u'il est aussi diflicilo d'adniottro le i>ériplo 
(pio (lo le rejeter. Parmi les eritiqnes les uns ni<»nl fonnellement la réalité 
du périple des Phénieieiis : tels (jossellin. le W Vincent, Mannert, Malte- 
Urun; d'antres rejrardent le fait e.oinine très douteux : tels Lelewell, 
MM.n. Uerjrer, lîunhnry...; d'autresenfin l'admettent connue un fait réel: tels 
MM. ClafTarel, W. Midler, et avant eux. Uennell, Ueeren, M. Duneker...; les 
autres comme un fait vraisendilahle : tels Cîuillain, M. I^^pitre, etc. — Cf. 
W. Millier, Du* Vnini'ifflnntj Afrikwi dmwli phoi'ulzisrhe Schi/fer utns lahr 
cm) vot' Chrisii nrfniri, in-8, xi-110 p., l«iK). 

2. D'après une note conlenut» dans le numéro d'avril 1820 de VAsialir on 
aurait trouvé aux environs du cap de lionne-Kspérance en faisant une 
fouille la coque d'un vaisseau construit (mi hois de cèdm. Certaines pcr- 
.sonnes criu'ent pouvoir y reconnaître une épave d'orij^ine pliénicienne. C'est 
là sans doute une de ci's niystiticalions arcliéolo;ri(lues dont les Pliènicieiis 
ont été si souvent h» prétexte. (Voyez Cuillain, ouvr. cité, vol, I, p. (il, 
note 1.) 

a. Slrahon. II, 'X i. 



• 77 - 

amena sur les bords de la nier Ilonge un naufr^i^^é de TJnde. Kn 

reconnaissance des services que lui avai(»nt rendus les E[^yplii»us 

cet lioninie voulut guider une expédition égyptienne dans 

rinde. Eudoxe fit ainsi le voyage de Tlnde. — Plus tard 

la veuve d'Evei-gète, Cléo[)àti'e, l'envoya de nouveau dans ce 

l^ays lointain. Au retour de ce second voyage Eudoxe fut jeté 

l^r les vents sur la côte orientale d'Afrique. 11 y trouva un 

ê|)ero!i de navire en bois qu'on lui donna pour une épave d'un 

vaisseau venu de l'Occident. De retour en Egypte il inontixi ce 

singulier débris qui fut recoiniu pour être d'origine gaditaine '. 

C'en fut assez, dit Posidonius, pour que Eudoxe en vînt à 

conclure que le périple de la Libye éliiit possible. Fort de cette 

conviction il consacra toute sa fortune à équiper un navire et mit 

à la voile pour un troisième voyage. Chemin faisant il réussit à 

compléter son équii>agt\ Sorti du détroit de Gadès il pi'it le large, 

favorisé tout d'abord par des vents d'ouest constants. Mais la 

nier fatiguait ses compagnons, et Eudoxe dut à contre-cœur se 

rapprocher du rivage. Cette manœuvre fut fatale au navire qui lit 

naufiTige en touchant à la côte. Sans se laisser abattre pai' ce 

malheur l'intrépide aventurier construisit un transport avec les 

débris de son navire et remit à la voile. 11 poursuivit ainsi sa 

navigation jusqu'à ce (pi'il eût rencontré des populations dont le 

langage contenait des mots identiques à ceux qu'il avait déjà 

recueillis sur la côte orientale d'Afrique dans son précédent 

voyage. Cette coïncidence l'amena naturellement à conclure que 

ces populations étaient de même race que les Ethiopiens de 

l'Afrique orientale. Alors, sans plus chercher à atteindre l'IndQ, 

* 

Eudoxe revint en arrière. De retour en Maurétanie il engagea 
vivement le roi Rogus à entreprendre (îette même navigation. O 
fut en vain ; de misérables intrigues firent échouer ce projet. 
Eudoxe songea dès lors à tenter de nouveau l'entreprise [)our 
son i>ropre compte. 11 équii)a deux bâtiments et y embarqua des 

J. ]>c OndèB CM) UK'i'icN niijuiinriuii Cadix. 



— 78 — 

instruments d'agncultuiv et dos graines en grande quantité en 
prévision d'un hivernage possible dans une île qu'il avait décou- 
verte au retour de son troisième voyage. — Qu'arriva-t-il de cette 
cxpcklition? Posidonius ne le dit |)as. Il ne sait rien de plus de 
riiistoire d'Eudoxe, mais il a soin d'ajouter que les marchands 
d'ibérie en savent sans doute davantage sur les aventures du 
célèbre voyageur '. O qu'il a raconté sufïit, dit-il, à démontrer 
la continuité du cercle de l'Océan autour de la terre habitée. 

Tel est le texte principal relatif aux voyages d'Eudoxe. ïjes 
témoignages de Mêla et de Pline sont d'importance secondaire et 
n'ajoutent rien d'essentiel au récit de Posidonius '. 

Strabon, toujours défiant à l'égard des voyages de découveii(»s 
qu'il soupçonne d'être entachés de merveilleux ' se montre natu- 
rellement très sévère pour Eudoxe et attaque avec vivacité le récit 
de Posidonius. 11 serait trop long d'entrer dans le détail de cette 
argumentation où l'adversaire d'Eudoxe ne semble guère préoc- 
cu[>é de dissimuler ses sentiments d'hostilité. Les objections qu'il 
présente sont absolument sans valeur. Aucune d'elles d'ailleurs ne 
concerne le voyage tenté par P^udoxe autour de l'Afrique. En réa- 
lité le récit de Posidonius ne présente rien qui soit contraire à la 
vraisemblance V Le seul point difQcile à expliquer, c'est le retour 
précipité d'Eudoxe lors de son troisième voyage. Parti pour l'Inde 
[>ar la route de la cùte occidentale d'Afrique, Eudoxe revint en 
Maurétanie après avoir rencontré des populations qui ixiraissent 
correspondre à celles du Sénégal ou de la Guinée. Quel était le 
motif (le cette nouvelle détermination ? Posidonius a négligé mal- 
heureusement de nous le faire connaîti-e. Etait-ce le manque de 



1. Stra])on, H, 3, 5. 

2. Mola, in, 9; — Pline, H, 07. — Voyez pour la critique de ces textes le 
mémoire de M. (înfTarel, Eudoxe de Cyzifjur et h* périple de VAfriqiu* dans 
Vaniitfuiiv, p. 72-7(). 

3. Cf. M. Dubois, E.romen de la géographie de Sh-ahon..., p.3\G. 

i. Gaffarel, Eudoxe de Cyziqiw..., p. H- 18; — Lepiln*, De Us qui anie 
Vascum a Gnma Africam légère tenlaverunl.,., p. 3()-3I ; — IJunbury, .1 //i«- 
torg of Anrient (ieographg among thc (ireeka and Romans*, H, p. 77-78;— 
H. Herger, IV, p. 8V. 



— 79 - 

vivres ? Etait-ce le refus de réqui^xigc d'aller plus avant 7 Etait-ce 
de la part d'Eudoxe le désir d'augmenter ses ressources en inté- 
ressant à ses projets le roi de Maurétanie ? On en est réduit sur 
ce point à des conjectures. Quoi qu'il en soit du motif de ce 
retour précipité, rien n'oblige à croire que l'aventureux Eudoxe 
ait réellement accompli le périple de l'Afrique '. Posidonius ne le 
dit i>as. Mais du moins le hardi navigateur semble s'être avancé 
plus loin dans la direction du sud que ses contemporains. Plus 
qitc personne il a contribué à ré[)andre la notion du caractère 
péninsulaire de l'Afrique. Encore incertaine au temps de Polybe *, 
cette vérité est affirmée expressément par la plupart des géogra- 
phes postérieui*s à Eudoxe, tels que Strabon et Mêla '. Ce n'est 
pas que l'idée ne fût déjà ancienne. Depuis longtemps elle avait 
été formulée par les partisans, — et ils étaient nombreux, — de 
la doctrine de la continuité de l'Océan '. Mais l'hypothèse fut con- 
firmée en quelque sorte par l'autorité du voyage, — réel ou imagi- 
naire, — d'Eudoxe de Cyzique. 

Est-il nécessaire de mentionner ici un autre rival d'Eudoxe, 
Hannon, l'amiral carthaginois ? Certains auteurs de l'antiquité 
exagéraient beaucoup les proportions du voyage de Hannon à la 
côte occidentale de la Libye. Au témoignage de Pline et d'Arrien '*, 
lamiral carthaginois aurait accompli le périple de l'Afrique et 
aurait pénétré \yav cette voie jusqu'en Arabie. Ce sont là des aflir- 
mations fantaisistes, en contradiction formelle avec tous les autres 
textes qui nous ont conservé le souvenir de cette navigation. 

I.Sur celte question tes commentateurs moilerncs sont partagé*. O'H^lq'ies- 
nns admettent la réalité du périple. Tel est notamment l'avis de M. tiafTami, 
lerudil hi.storien d'Eudoxe de Cyzique. D'autres critiques se sont montrés 
plus sévères. Guillain (ouvr. cité, I, p. Ci)) traite le récit de Posidonius de 
• roman d'un aventurier ». Le savant professeur de géojîrapliie de» la Sor- 
bonne, M. Ilimiy, regarde également comme i)eu vraisemhlahles ces piv- 
tendiis périples autour de l'.Vfrique (Bulletin rie la Société de Géographie de 
Paris, oct. 'lH7i, p. i2H et suiv.). 

2. Polylie, IH, 38. 

3. Slralion, I, 2, 31; - Mêla, III, il. 

i. Hérodote, IV, 43; — Scylax, Périplr, § 112; — etc.. etc. 
5. Pline, II, ft7;- Arrien, Tndira, XLIII, 11-12. 



• 80- 

Hérodotc, qui est seul à nous fairo connaîtro le voyage des 
Phéniciens de Nécimo, est seul également à mentionner la tenta- 
tive du Perse Sataspès. Ici Hérodote a la précaution (Pindiquer 
ses soiuTes. Son récit du voyage de Sataspès est puisé aux sources 
carthaginoises. En expiation d'un crime Sataspès avait été con- 
damné à accomplir le périple de la Lihye. Le Perse mit à la voile, 
franchit les Colonnes d'Hercule et fit route dans la direction du 
sud. Après une navigation de plusieui*smois le manque de vivres 
l'obligea à revenir en arrière. De retour auprès de Xerxès, Sataspès 
lui mconta qu'il n'avait pu entièrement contourner la Lihye, car 
des obstacles infranchissables ^ avaient ai'rété la marche de son 
navire. Xerxès ne voulut i^as admettre l'explication du malheu- 
reux Pei'se et ordonna de procéder à l'exécution de la sentence de 
mort portée contre lui ' — Que le voyage de Sataspès soit authen- 
tique ou non, il n'intéresse guère l'histoire des découvertes dans 
l'hémisphère austral. Le navigateur perse ne i^araît jms en effet 
avoir dépassé le cap Noun ou tout au plus le cap liojador. 

C'est au souvenir, ou si l'on veut à la légende de Satiispès. qu'il 
faut l'apporter, à ce qu'il semble, un curieux témoignage 
d'Héraclide de Pont. Cet écrivain du iv' s. av. J. CA\. nous apprend 
qu'il vint à la cour de Gélon, tyran de Symcuse, un Mage qui 
se vantait d'avoir accompli le périple de la Libye '. 

Kst-ce aux Perses ou aux Phéniciens qu'Alexandre aurait 
emprunté l'idée du périple de l'Afrique ? Au dire de quelques- 
uns de ses historiens *, le grand conquérant aurait à plusieuitj 
reprises formé le projet de naviguer autour de l'Afrique et de 
revenir dans la Méditerranée par le détroit des Colonnes 
d'Hercule. 

Plus tard un marchand de Gadès serait allé par mer d'Eurojx» 

I. CV'taionl peut-ètro les calmes des tmpi(|iics. On sait (railleurs que la 
côte saliariomie est ajuste titre rciluutêe des marins. 
± Hérodote. IV, \il 
3. Slrahou, II, 3, i et 5. 
i. Arriei), Vir if'Alr.ramtrc, V, "lit cl Vil, l; — Plutaniue, Vie iVAh.vaii' 



-si- 
en Ethiopie *. Il est vrai que le téinoijçnage de Goelius Anlipater 
est sujet à caution, car cet annaliste a rapporté beaucoup de fables 
dans ses écrits. D'autre pail le nom d'Ethiopie avait chez les 
anciens une acception très large. 11 désignait tantôt les régions de 
l'Afrique occidentale (Sénégal et Guinée, etc.), Uintôt les régions 
cori"espondantes de TAfrique orientale (Abyssinie, pays des 
Somalis, etc.). Or il est probable que le récit de Goelius Antipater 
se rapporte à TEthiopie occidentale. Les marchands de Gadês 
avaient hérité, comme on sait, de la suzeraineté connnerciale des 
Phéniciens sur les ports de la Libye atlantique. 

Enfin d'autres indices tels que des épaves abandonnées par la 
mer, ne laissaient, disait-on, aucun doute sur la réalité de péi-iples 
inconnus autour de l'Afrique. Nous avons rappelé plus haut ' 
qu'Eudoxe de Gyzique jeté par les vents s::r la côte orientale 
d'Afrique y trouva un éperon qui fut reconnu pour appartenir à 
un vaisseau gaditain. Si le fait est réel, l'éperon avait bien doublé 
le cap de Bomie-Espérance, car le canal des I^gides entre les 
deux mers était fermé i)ar des écluses '. — Au témoignage de 
Posidonius il faut ajouter celui de Pline *. Get auteur rapporte 
qu'on trouva dans la mer Ilouge des éperons, é[)aves de navires 
esi)agnols qui avaient évidemment suivi la même route que ré[>ave 
recueillie iMir Eudoxe de Gyzique. 



1. QjcHiis Aiitipalnr dans Pline, II, 07. M. (iaiïarel liii-niéine noso oroirn 
à la réalité du périple du marchand gaditaiu. (Hudiur do. Cijzupw.., p. 52.) 

2. Voyez p. 77 (d'après Posidonius dans Slrahon II, 3, i). 

3. Diodore I, 33. 

i. Pline, H, (î7. Les auteurs arabes mentionnent é^'alement de parcîils 
tran.sports defwves, mais en sens inverse; ainsi d'Ahyssinie en Crête. 
(Maçoudi, les Prairies d'Or, trad. franc, de M. Barbier de Meynard, vol. I, 
p. 3fi5.) AboU-Zeid raconte Thistoire d'un navire arabe qui avait pénétn'î 
dans la mer de Roum par U; sud-ouest. (Cf. Ueinaud, Inirnduvtion à la 
ffêtHfraphie dWboitl-Feda, p. (n:xcn-ni; — lifkttion dm voijafjrs faits par 

les Arafws H les Persans dans VJnde et à la Chine vol. I, j). ÎM)-Î.M, vol. II, 

p. Uî, note iOi.) Ix'.rêginie il<^s vents et des courants dans la mer des Indes 
et flans l'Océan Atlanti(pie rend de pareils voyajres moins invrais(Mid>lables 
»ïiie ceux «les vaisseaux de Caflès. 



- 82 - 



m — PAYS D AGISYMUALE 

Ce n'est pas seulement par la route de mer que les navigateurs 
anciens auraient i)énétré dans rhémisphère austral, c'est aussi 
par la roule de terre à travei's les déseiis et les plateaux de 
TAfrique intérieure. Marin de Tyr et d'après lui Ptoléniée nous 
ont conservé le souvenir d'exi>éditions romaines au pays &Agi^ 
sijmba qu'ils placent l'un et l'autre bien au sud de l'équateur '. 
Sous le principal de Domitien, à une date incertaine, entre les 
années 86 et 90 ap. J.-Ch., deux généraux romains partis, l'un de 
Garama *, l'autre d'un autre point indéterminé de la même rî^ion, 
firent une expédition de plusieurs mois dans la direction du sud. 
Le second, Septimius Flaccus, arriva chez les Ethiopiens après 
une marche de trois mois au sud du pays des Garamantes ; le 
premier, Julius Maternus, marcha constamment au sud pendant 
quatre mois à partir de Garama pour atteindre le pays éthiopien 
d'Agisymba où se trouvent des rhinocéros. — Aux indications de 
Marin de Tyr que nous venons d'exposer Plolémée ajoute d'im- 
portants délails. Ijel K»gion d'Agisymba renferme, dit-il, des mon- 
tagnes nombreuses et élevées, la plupart inconnues. Cependant il 
en cite plusieui's dont les noms sont parvenus jusqu'à lui, et dont 
la latitude est comprise entre 6» et 13» sud '. — Les Ethiopiens 
de l'intérieur ne sont i^as très éloignés des Garamantes puisqu'ils 
ont le même roi *. 
C'est sur ces données si incomplètes que doit s'exercer la cri- 



1. Marin de Tyr dans PlolêincV, I, 8, — lHoIônR-t\ I, cli. 8, î) vi 10. 

'2. i/ancionne Garama est idt^ntiïlétî «l'urdinairc avec la l<x-alitr dv Djorma 
flans le Fczzan, Djernja <»l (J<Mlinia, l\ h d. * lljernia raiicicMino. » CoUe. 
ville était située au sud de la moderne Djernia. Il n'en reste plus aiijour- 
d'Iuii (lu'un monument carré. (iJuveyrier, Les Touai'eg liu JVu;i/.... p. 27G, 
et pi. XIV.) 

U. Ptolémée, IV, 8. 

4. Ptoléniée, T, 8. 



- 83 — 

lique du géographe. Maiin de Tyr, qui raisonnait avec toute la 
rigueur d'un mathématicien, supposait arbitrairement que les 
deux corps d armée avaient suivi une (Ui'ection constamment 
i-éguHêre, du nord au sud, siuis déloui's, sans repos, sans retard. 
Cette marche uniforme de chaque jour était évahiéc? par hii à trois 
cents stades, soil 3/5 d(» degré. Pour Marin en etTet le d<*gré est de 
cinq ccntii stades '. Or trois cents stades d après cette estimation 
corres[>ondent à une distance de soixant(^-six kilomètres, huit 
hectomètres. Quatre mois ou cent vingt journées de marche à 
trois cents stades jiar jour font un itinéraire total de trente-.six 
mille stades, soit de l)t* degivs dt» latitude. Gaiiuna,* le point de 
départ, étant située par 2^1" ÎK)' de latitudiî nord *, Agisymba, le 

point d'arrivét», doit se trouver par 50» ;W de latitude sud. Rien 
de plus logique comme calcul, l^ourtant Marin lui-même hésitait 
à accepter c^»tte conséquence de son raisonnement et n'osait placer 
le pays d'Agisyndxi au-delà du 24" de latitude australe '. — Plus 
sévère encore à Tégard de ces hypothèses Ptolémée diminuait de 
8'» la latitude fixée ixir Marin. Au-delà du 16" de latitude sud il ne 
pouvait, disait-il, se rencontrer d'Ethiopiens, car dans Thémisphère 
nord les pui's Ethiopiens ne dépassent pas la linnte du 16" de 
latitude marquée par le ixirallèle de Méroë *. D'ailleurs les Ethio- 
piens d'Agisymba étaient sujets du roi des Gaïamantes; ce qui 
ne permet guère de les repoussersi loin dans la direction du sud. 
Enfin Ptolémée était amené tout naturellement à faire c(?tte correc- 
tion. Marin de Tyr, s'appuyant sur des observations d'étoiles, sur 
des calculs de distances fournies par des itinéraires de terre et de 
mer, plaçait sous le même parallèle, le [)arallèle du tropique 



1. CeUe évaluation du ilo^vè. ost la cause principale des errcMirs lU^ Marin. 
Elle a naturellement faussé toutes ses fiositions et exajréré ses latitudes. 

2. inolémêe, IV, C». 

.3. L'historien porlujïais Jean «le Harros (Ofciul. I, I. X, eh. i, édit. 1778, vol. 
IL p. 371>-38()) suivait l'opinion de Marin de Tyr quand il identifiait avec Agi- 
syndm la région des ruines de l'.Xfrique australe situées à l'ouest de Sofala. 
Par contre Danville admettait la correction de Ptoléméd (JUand il plaçait 
cette contrée par 10» environ de lat. sud. 

i. Ptolémée, I, îl; - l, 10; - IV, «. 



^ ■ 



•.-: . 



- 84 - 

austral, le |Days d'Ap^isyinbact le promontoire Pi-asuin '. Le dépla- 
cement du promontoire Prasum ramené au IS*» de latitude sud |>ar 
des observations plus exactes entraînait aussi sur la carte le dépla- 
cement du pays d'Agisymba. 

Où se trouvait ce mystérieux |3ays d'Agisymba qu'on a pu 
regarder longtemps comme le point extrême des découvertes des 
anciens dans TAfrique intérieure * ? Dans notre siècle seulement 
l'exploration scientifique du Sahara et du Soudan a fourni des 
indications précises pour la solution de ce problème. Quand on 
eut observé la nature réelle du Sahara et son étendue, il fallut 
bien avouer qu'il était impossible à une armée, même à une 
armée romaine, de le traverser en quelques semaines, de franchir 
le plateau du Soudan et de s'avancer si loin dans le sud. I^es 
caravanes des indigènes seraient elles-mêmes incxqjables d acconi- 
4 plir en si peu de temps un aussi long trajet. Là où Marin de Tyr 
supposait arbitrairement une marche quotidienne et uniforme de 
soixante-six kilom. sans retard et sans i^epos, les explorateurs 
contemporains ne parcourent guère d'ordinaire que vingt à vingt- 
cinq kilom. par jour, s'arrêtent fréquemment et font des détours 
souvent considérables. Il fallut donc renoncer à placer Agisymba 
dans l'Afrique australe. On dut se borner h en chercher le site 
dans rintérieur du Sahara et tout au plus sur la lisière du Sou- 
dan. C'est ainsi que l'Anglais Leake proposa d'identilier Agisymba 
avec le Rornou '. Avec plus de vraisemblance, Walckenaer * sup- 
posa dans sa Cosinolotjir publiée en 1815 que le pays d'Agisymlxi 
pourrait bien correspondre au pays saharien de l'Asben ou Au*. 
Cette heureuse conjecture fut conlirmée i)ar le voyage de Barth à 
Toasis d'Aïr ou d'Asben, le « pays alpestre » du Sahara '. Le mot 



1. PtoIémé(\ I, 7. 

2. En ivnlilé li«s anciens semblent avoir pénétré jusqu'au (K* de lat. nord. 
Voyez sur l'importante découverte des marais de X6 sur le haut Nil les 
textes de SiMièque (Questions naturelles VI, 8) et de Pline (VI, 29, 35). 

W. Leakc! dans le Journal de la Société de Géogr. de Londres, vol. H 
(1832), p. 7. 
i. C.osnioloijie ou description tjénth'ale de la Terre. ..s p. 23',). 
5. lîartli, Heisen und Kntdeckanrjen Vol. I, p. 327 et suiv., et carte T». 



— 85 - 

même d*Asben semble n'être pas sans présenter quelque analogie 
avec le nom ancien d*Agisymba. De plus, il y a de curieux i'ai> 
prochements à faire au point de vue de la durée de Titinéraire 
entre la marche des généraux romains et le voyage du célèbre 
explorateur. Barth mit quatre-vingt-douze jours à franchir la dis- 
tance qui sépare Mourzouk d'Agadês \ c. à. d. la capitale du Fez- 
zan de la capitale de TAsben. Or, pour atteindre la limite méri- 
dionale de cette vaste oasis de montagnes et pour arriver jusqu'à 
la limite môme du Soudan, il faudrait compter deux semaines de 
voyage de plus •. Ces évaluations de distance en journées de 
marche concordent d'une manière remarquable avec la durée des 
expéditions de Septimius Flaccus et de Julius Maternus. — De 
plus, Ptolémée décrit le pays d'Agisymba comme un pays monta- 
gneux '. Or, au témoignage de Barth qui Ta traveinsé du nord au 
sud, le i>ays d'Asben est un pays alpestre : a alpenland », hérissé 
de montagnes qui s'élèvent jusqu'à Taltitude de six mille pieds, 
une petite Suisse t'^aréeau milieu du désert. 

Il nous parait difficile de repousser plus loin dans la direction 
du sud cette mystérieuse contrée d'^Vgisymba et de la placer par 
exemple dans l'intérieur même du Soudan \ Les anciens en effet 
ne semblent pas avoir eu une connaissance bien nette des grands 
fleuves et des lacs de cette immense région. I^ richesse et la fer- 
tilité du Soudan qui contrastent d'une manière si étrange avec la 
stérilité du Sahara auraient inévitablement produit sur leur 



1. Du 13 juin au 10 octobre 1850. Il y eut naturollomont plusieurs jours 
(le halte. 

2. Ajmdês est située jmr 17" de latit. nord (Barth, I, carte fi). Du 17" au 15" 
de lat. nord s'étend un plateau iidiabitê, presque sans eau, d'une altitude 
moyenne de 2,000 pieds, où errent des troupeaux de girafes et d'autruches; 
c'est encore le désert. Au sud du 15" s'étend le Danierghou, jmys ondulé et 
en partie fertile qui annonce le voisinage du Soudan. Il n'y a donc que 
deux degrés de latitude à parcourir, mais dans une région accidentée et 
désertique. 

3. Ptolémée, IV, 8. 

i. M. Kiepert identifie .\gisymba avec la dépression du Tsad [Lf/irhuch 
fier alU'n Geofjmp/iie, 1878, p. 223). 



- 80 - 

esprit une impression profonde dont nous ne trouvons i>as trace 
dans leui*s écrits. Il est donc très probable qu'ils n'ont i>as exploi*ù 
directement les riches contrées de l'Afrique intérieure*. S'il en est 
ainsi, il semble légitime d'admettre Tidentilication de l'Aïr ou 
Asben avec l'Agisymlui de Marin de Tyr et de Ptoléinée '. Que si 
l'on nous objecte la présence des rhinocéi^os dans l'Agisymba, 
nous répondrons que cet animal a pu disi)araître par suite de 
l'assèchement progressif du j^ays '. Des changements tout aussi 
considérables : retraite de l'éléphant, du crocodile dans la diivc- 
tion du sud, etc., paraissent s'être produits dans la faune de la 
Maurétanie et de la Numidic *. 



IV. — VOYAGKS A LA CÔTK ORIENTALE D'AFRIQUE 

Si la double expédition au pays d'Agisymba n'intéi*esse ])as 
directement l'histoire des découvertes des terres australes, il n'en 
est \yas de môme de divers voyages à la côte orientale de l'Afrique. 
C'est le long de cette côte que les navigateurs de l'antiquité pén('»- 
trêrent le plus loin dans rhémis[)hère méridional. Sur la cùle 
occidentale ils ne connaissaient rien au-delà du Chat* des Dieux 
** ei'ôv C/r.ii'j'' et de la Corne du Midi " Notov Kiox;" où llannon 
visita l'île des honunes sauvages. Or ix»rsonne jusqu'ici n a osé 
placer ces deux points au midi de l'équateur. Les critiques les 



i. Sauf roxpôdilioii des centiirions sur le Ifnut Nil. Voyez plus haut p. K». 
note 2. 

2. Telle est ropinion de M. Vivien de St-Marlin, Le Sot^ de VAfêùque 

p. 2I.V22.'J, et celle de Duveyrier, Loa Touaiu»tj dn Nord, p. irvViTïî). 

\\. M. n. nerjîer(IV, |). 112) invoque une autre considération pour condmttre 
ridcMitification de l'Asben avec rAjîisyinha. I/Aj^isyinha, dit-il, avait une 
popidation noire; c'est donc un*» réjrion sonilanaise. — Mais on sait qu'il va 
aussi dans le Sidiara et jusque dans l'Oued Hirh des populations nê^jroïdes. 

i. C. Tissot, (ii'otjraphio de la pi^orinrr niniaine d'Afiùt/ue, vol. I, p. ,*l2f- 
li9S, — !^»s théori<»s de Tis.sot ne doivent jwis être admi.ses sans restrictions. 
M. Marcel Duhois nous fait reniartpier qu'on a trouvé récemment sur plu- 
sieurs niniHunents du Majrhreb la repré.scntation de courses de chameaux 
fi réjxwpie romaine, ce qui exclut absolument la iirésence des pachydermes. 



- 87 - 

plus disposés îï (Hondro au sud les déconvortos do Hannon n'ont 
[)as cherché au-delà du massif des Gamaroun, situé par 4" de 
latitude nord, le Char des Dieux de Taniii-al carthaginois'. — Par 
contre dans la mer Erythrée (Océan Indien) les connaissances 
positives des anciens s'étendaient jusqu*à la côte du Zanguebar. 
Si Pline ne connaît encore rien des jxiys situés au-delà du cap 
(les Aromates (cap Guardafui), ses successeurs : Tauteur anonyme 
du Périple de la mer Er\fthrêe et Ptolémée, tracent la côte de 
l'Afrique orientale jusqu'à la latitude de 15" sud environ *. Il y 
eut donc dans un court intervalle de temps, entre les années 
70 et 00 ap. J.-Ch., d'importants voyages de découvertes dans cette 
partie de la mer Erythrée. Marin de Tyr eut connaissance de ces 
expéditions et fit usage des journaux des navigateurs de TAzanie 
(côte d'Ajan). A l'aide de ces précieux documents il put éUiblir 
que la côte d'Afrique s'étendait bien plus loin au sud que ne le 
croyaient ses devanciers '.Il devait cette notion à trois naviga- 
teurs grecs : Diogène, Théophile et Dioscore. Diogéne étiiit un de 
ces marins qui faisaient le voyage de Tlnde. A la hauteui* du cap 
des Aromates il fut pris par le vent du nord, la mousson du nord- 
est qui souffle pendant Thiver, et poussé vers le sud le long de la 
côte d'Azanie. Après une course de vingt-cinq jours il aborda à 
un point du littoral situé à une faible distance au nord du promon- 
toire Rhaptum \ à la hauteur des lacs d'où sort le Nil *. — 



1. H. HurlOii, PntcevtUntjs de la Sotiêlti de (iêofjr. de Londres, vol. VI (I8G2), 
p. 238-248; — A. Perrcy, Annales des Voyages..., juillet 18(J3, p. «1-107; — 
E.-F. IJorlioux, La terre habitabUi vers Véqualeur jxtr Polijhe... (1884), p. 70- 
72; — Aupr. Mer, Le périple d'Hannon (1885) ; — etc. 

2. Voyez C. Muller, Geogr. graeci minores (18r>5), carte 12; — Vivien de 
St-Mnrtin, Ij» Nord de V Afrique dans rantit/uitê, p. 2H-.'^), avec carte; — 
P. Sclilichler, PriH'eedings de la Société de (iéogr. de Londres, 18S)I, p. 513-553, 
avec carte. 

3. Ptolémée, I, 9. 

i. I^ cap Rhaptum ainsi nommé des barques cousues en usage chez les 
indi|?ènosde la côte ^Vivien, Nord de r Afrique, p. 311). latitude: 8» 25' (Ptoi., 
IV, 7;- IV, 8). 

5. Ptolémée, I, 0, et I, 1i: - M. Vivien de St-Marlin {Nord de VAfrique..., 
p. 214-215^ remarque avec raison que les 25 jours de navifration de I)ioj?ène 



— 88 - 

Tliéophile, favorisé [3ar le vont du sud, lu mousson du sud-ouest 
qui souflïe pondant rélé, était revenu en vingt jours du promon- 
toire Rhaptum au cap des Aromates. Or il évaluait à mille stades 
la distance parcourue pendant une navigation continue de vingt- 
quatre heures*.' — Un autre pilote, Dioscore, évaluait h cinq 
mille stades la distance qui sépare le promontoire Rhaptum du 
cap Prasum *. 

Telles étaient les indications fournies |3ar les itinéraires des 
trois navigateurs. Marin de Tyr les .soumit ù des calculs d'une 
rigueur toute mathématique. Usant d'un procinlé semblable h 
celui qu'il employait pour calculer la latitude d'Agisymba, il 
arriva de la même manière à d(\s conclusions étranges. Le Prnple 
de la mer Erythrée et d'autres textes indiquaient comme une 
moyenne ordinaire la vitesse de cinq cents stades par douze 
heures de navigation, i5u«paîo; -ÀrJ; '. On comptait donc un 
parcours de mille stades pour une navigation continue de 
vingt-quatre heui'cs, ^j^/W^iitoo; -ÀrJ; ou ogôuo;. En conséquence 
Marin, qui multipliait vingt-cinq par mille et ajoutait les cinq 
mille stades, chiffre donnée pav l)io.score pour marquer la dis- 
tance entre le promontoire Rhaptum et le cap Pi*asum, obtenait 
une distance totale de trente mille stades. Le cap Prasum se 



coiTOspondcnt oxactcmrnt au rompte ilos stations domiô dans lo Ih'rîyth' de 
la nu*)' Enjt/trpp. 

1. inolêméo, I, 0, et I, ii. 

2. M,, ihifl. I^o cap Prasum ou cap Vert tirait peut-êtro son nom rlc la 
présence des aljfues. Ia mer voisine s'appelait nier Verte (tzo'x'tMc;) 
[)0i^ (irecs cette dénomination passa cliez les Arabes. I^ititude du cap Pra- 
sum : l.> sud (Ptol., IV, 8). Au delà s'étend la terre inconnue : ayvriiTro; -y^. 
Les opinions des ccmimentateurs sur la ])osition du cap IVasum sont assez 
variées. Suivant les mis ce cap correspondrait au cap I)el};ado; .suivant 
d'autres au cap Mozambique. Certains esprits aventureux n'ont même pas 
craint d'identitier le cap Prasum avec le cap de Uonne Espérance! 

.3. Scylax, 7V>'/;;^', ^ (il) (C. Midler, (InHjr. (ji'aeri nihiorfs, I, p. r»S); — 
Pline, XIX, 1; — Marin dans Ptolémée, I, *J; — JWiph do la nipr Knjthrê(\ 
passim (les $c,6'j.oi ou trajets elTectués en un jour). Voyez F.-W Reechey, 
On Ihf ratP» of sailifig of anc'wnt VpsscIs, appendice à l'ouvrage intitulé : 
Procnedincfs of the E.rppdil'ion to (wploro tho iiort/ierii Coasf of A frira, 182S, 
in-i. 



- 8D - 

trouvait ainsi placé à trente mille stades au sud du cap des 
Aromates. Or d'autre part Marin, lidèle à sa méthode d'une 
rigueur toute géométrique, traçait ce long trajet en ligne droite 
sur un seul et même méridien ! De plus, comme il évaluait le 
degré à cinq cents stades seulement * et qu'il plaçait le cap des 
Aromates i>ar 4" 15' nord ', il arrivait à fixer au cap Rhaptum la 
latitude de 45» 45' et au cap Prasum celle de 55« 45' sud '. Mais 
reconnaissant lui-même l'absurdité de cette conclusion, il dimi- 
nuait de moitié ses latitudes et ramenait à 24" sud les positions 
ilu cap Prasum et du pays d'Agisymba. Ptolémée réduisit encore 
ce chiffre et fixa à 15" sud la position du cap Prasum \ Il faisait 
remarquer avec raison que l'inconstance des vents dans la région 
(le réquateur ne permet guère de ]3arcourir plus de quatre à cinq 
cents stades dans une navigation de vingt-quatre heures ^ 

Quoi qu'il en soit de la latitude véritable du cap Prasum, il 
n'en reste pas moins acquis que les navigateurs de l'antiquité 
avaient franchi la ligne et pénétré dans l'hémisphère austral le 
long de la côte orientale d'Afiique. Quant au terme de leur navi- 
gation le long de la côte occidentale, il est impossible de le fixer 
avec certitude. — Rien à la rigueur n'empêche de croire que les 
anciens aient pu en certaines circonstances extraordinaires 
accomplir le périple total de l'Afrique. Mais leurs connaissances 
positives ne paraissent pas dépasser à l'est le Zanguebar, à l'ouest 
l'entrée du golfe de Guinée. 



> . __.». 



V. — PRETENDUS VOYAC.ES DES ANCIENS DANS L AMERIQUE DU SUD 

1) autre part des commentateurs trop épris des hypothèses les 
plus aventureuses, non contents d'étendre sur la plus grande 



1. Marin de Tyr dans Ptolémée, I, M. 

2. M, ' ibid., I, 1i. 

3. 7c/., ihui., I, 8, î). 

4. Ptolémée donne tantôt H> 12' (L 1i), et tantôt I,> sud (IV, 8). 

5. Plol., I, 17. 



- 00 - 

parlio do rancion moiulo les découvortos des anciens, les ont 
conduits jusque sur les rivages méridionaux de TAmérique. 
Comme ces conjectures ont joui en leur temps d'un certain crédit, 
il n*est ims inutile de les mentionner ici très brièvement Nous 
n'aurons pas à discuter les prétendues émigrations anciennes des 
Juifs dans l'Amérique, car les analogies de type, de langue, de 
mœurs, qu'on a cru pouvoir signaler (mtre les Juifs et certaines 
peuplades du Nouveau Monde, sont contestables ou sans valeur ^— 
L'hypothèse des navigations phéniciennes en Amérique a trouvé 
phis de partisans et semble s'appuyer sur des preuves plus 
sérieuses. M. Gaflarel, qui a recherché avec soin les moindres 
indications relatives à ce problème, pense que si les voyages des 
Juifs en Amérique ne sont que vraisemblables, ceux des Phéni- 
ciens sont à peu près certains *. Cependant les arguments propo- 
sés à l'appui do celte conjecture ne méritent aucun cmlit. 
M. Gafl'arel lui-même est obligé de reconnaître qu'en l'absence de 
preuves positives on ne peut rien affirmer encore à ce sujet. 
Plusieurs de ces arguments intéressent l'histoire des découvertes 
aux terres australes. C'est ainsi qu'on aurait vu une galère antique 
sculptée i>ar un artiste phénicien sur un rocher do l'île de Pedra 
dans le rio Negro, affluent de gaucho de l'Amazone. On a reconnu 
depuis que ce singulier monument n avait rien de commun avec 
l'art phénicien el que des archéologues trop confiants avaient été 
victimes d'une mystification '. — Il en est de mémo do Tinscrip- 
tion phénicienne trouvée au Brésil en I87t2, près de la rivière 
Parahylja. Une copie do ce curieux document fut envoyée à 
M. L. Netto qui y reconnut des caractères phéniciens. Puis mis 
sur SOS gardes par le mystère dont était entourée cette trouvaille, 
M. Netto procéda à un nouvel examen et reconnut que l'inscrip- 



1. fiafTaroU Elmle stir Irs vopportx..,, p. î>8-10'i-. 

2. l(i., Ihid., |) lOi, (»t Cowplp Rendu thi i^r Cnnffrrs 
th*s Anu'i'H'anhlrx, Nancy, 1875, I, p. î>,*}- I.'iO. 

li. riafTarol, Étude sur les m/>/)or/.v... p. I.'H, ot C. R. du 1*'^ Congns dex 
Aïurrirauisfcs I, p. I2r». 



lion était apocryphe. Un orienUiliste bivsilion Tavait composée 
avec des mots tirés des Pè*ophclics d'Ezéchiel et du Pœuulm; de 
Plante '. — La décônverte d'nne ville phénicienne dans la pro- 
vince de Bahia (Brésil) était un fait encore bien plus étrange. En 
1839 le D' Lund annonçait à la Société des Antiquaires du 
Xoixl qu'on avait retrouvé dans la province de Bahia une grande 
ville abandonnée, de construction fort ancienne, et dont les édi- 
fices étaient bâtis en pierres de taille. Gomme le D"" Lund ne 
présentait pas de dessins des monuments de cette mystérieuse 
cité, les érudits en étaient réduits aux conjectures. Certains y 
voyaient déjà une ville d'origine phénicienne. L'année suivante 
des officiers danois abordèrent à Bahia et cherchèrent en vain à 
pénétrer jusqu'aux ruines. Plus tard quelques explorateurs i>ar- 
vinrent à les visiter et y recueillirent des inscriptions qui pea*- 
mirent de penser que la « ville » était d'origine Scandinave *. — 
Enfin un autre argument invoqué par les partisans des naviga- 
tions phéniciennes en Amérique ne supporte pas mieux l'examen. 
Les perles d'origine prétendue phénicienne qu'on a trouvées un 
peu partout dans le Nouveau-Monde, aux Etats-Unis, au Brésil, 
etc., ont été reconnues pour être des produits de fabrication véni- 
tienne répandus en Amérique par les « découvreurs d et les 
conquérants du \\i^ siècle '. 

On a attribué également aux Grecs et aux Romains l'honneur 
d'avoir accompli d'importantes découvertes dans le sud de l'Anna 
rique \ Ainsi un laboureur aurait trouvé près de Montevideo des 
monnaies gi'ecques qui étaient, dit-on, de l'époque d'Alexandre. 



1. îjulislaus NpUo, Lettre à M, E. Renan à propos de ^inscription phéni- 
cienne apocryphe soumise en iH7'2 à l'Institut historitjue, géographique et 
ethnographique du Brésil, Rio de Janeiro, 18^». 

2. Mémoires de la Société des Antiifuaires du Nord^ 18V0-iV, p. 2G-27< 1."il)- 
Ift), 180; — GafTarct, Etude sur les rapitorts... p. 131-132; — Congres des 
Américanistes, Nancy, I, p. 126-127; — G. Gravier, Découverte de V Amérique 
jHirleM Normands, 187i, p. 235-23(). 

3. GafTarel, Histoire de la découverte de r Amérique... I, p. 83-8V. 

4. GafTarel, Élude sur les rapports... p. l.'iS-l.")^; — Uevue de Géographie, 
IX, p. 2i1-250. 420-i3D; -^ X, p. 21-31. 



— 92 — 

Avec les monnaies on eut le rare bonheur de déterrer une pierre 
tuiTiulaire portant cette inscription en grec : a Sous le ri^ne 
d'Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine, dans la 65** olym- 
piade Ptoiémaios. » Une inscription rédigœ en ces termes est 
trop précise pour prouver quelque chose. On y sent trop directe- 
ment la préoccupation évidente de marquer une date, un fait 
mémorable. D'autre part, personne n'a vu le document original, 
ni même la reproduction de Tinscription. C'est là une pure 
supercherie, et non des plus habiles *.— Il en est de même sans 

doute des découvertes d'un M. M qui aurait i-apporté de st»s 

voyages dans la région du haut Orénoque et du rio Negro une 
riche collection ethnographique où figurent des armes avec ins- 
cripilona grccqurs ci des dessins àvidetument grecs tracés sur des 
ixmiers ' î 



En résumé, si les anciens sont arrivés au concept de la terre 
Australe, c'est bien plus par des considérations théoriques tirées 
de la sphéricité de la terre, du système des zones, etc., qu'à la 
suite de découvertes positives. Dans leurs voyages par tern^ ils 
étaient arrêtés par l'imperfection des moyens de transport et |3ar 
la nécessité de franchir l'immense désert du Sahara. Jjo, mer 
ouvrait sans doute un chemin plus facile. Mais là encore, à peine 
sortis du détroit des Colonnes d'Hercule, les navigateurs se trou- 
vaient exposés à de réels dangers le long de la cùte saharienne. \ja 
violence des vents et des courants, les brumes épaisses, les herbes 
flottantes faisaient courir à leurs voiliers de dimensions res- 
treintes les plus grands périls. Plus loin les calmes équatoriaux 
du golfe de Guinée, le « pot au noir » si redouté jadis des marins, 
rendaient la navigation pénible et incertaine. — L'entrée indienne 



1. GafTarel, Étudr sur hs i*npports... p. irv>-l5i>; — Histoh'cdp la dêrourrrtr 
lit» VArnênque... I, j). ir^i-iO?; — licvuc de Gêo(jraph'u% X, p. 25-28 

2. Journal Général de VJnstruction Publique, 2.5 juin 'iH53, p. 400, 



- 93 - 

des mers australes irétait guère moins redoutée. Il fallait en 
eflet parcourir dans toute son étendue le long couloir de la mer 
Rouge embarrassé de récifs, d'écueils et de coraux. A peine 
échappé à tous ces dangers le navigateur devait doubler le cap 
des Aromates, célèbre même de nos jours dans l'histoire des nau- 
frages. Cependant, en dépit de tous ces obstacles et de tous ces 
périls, l'audace des navigateurs semble avoir été parfois récom- 
pensée par le succès. Les moussons et les courants de l'Océan 
Indien favorisaient d'ailleurs les efforts de ceux qui avaient été 
assez heureux pour triompher des premières difficultés. Ainsi il 
est possible, bien que le fait nous ixiraisse peu vraisemblable, 
que les Phéniciens de Néchao aient accompli le périple de 
^'Afrique et même qu'ils aient eu des imitateurs. D'autre part il 
est incontestable qu'à la tin du F'' siècle ap. J. Ch., entre 
répo(|ue de Pline et celle du Périple de la mei" Enjthvêe (70-ÎKJ 
ap. J. Ch.), des marins grecs ont réussi à franchir la ligne le long 
de la côte orientale d'Afrique. Marin de Tyr nous a conservé les 
noms de plusieurs d'entre eux : Diogène, Théophile et Dioscore. 
Si ce géographe, qui néglige d'ordinaire d'indiquer les sources où 
il a puisé, fait une exception en faveur de ces trois navigateurs, 
c'est qu'il attache, non sans raison, une importance capitale à 
leurs explorations. Ces trois navigations sont les seuls voyages 
authentiques des anciens dans l'hémisphère austral. Ailleurs on 
tix)uve des indices dont l'interprétation n'est rien moins que cer- 
taine ; là seulement, on trouve des textes qui démontrent d'une 
manière indubitable la réalité d'explorations accomplies ^jar les 
anciens au-delà de l'équateur. 



DEUXIEME PARTIE 



LE MOYEN AGE 



PREMIERE SECTION 



La ;;éo^raphic des Arabes manque d'originalité ; elle procède des Grecs el presque exclu- 
sivement de Plolémée. — Les cosmograpbes arabes cl la théorie grecque de la sphéri- 
cilè de la terre. — La terre considérée comme une sphère entourée par les eaux. — 
Equilibre des terres et des mers. 

Les Arabes n'admettent pas la théorie plolémécnne de la t Méditerranée » indienne. — 
El Dimishqui et la terre australe. — L' « habitation * au sud de Téquateur. — Théo- 
rie des zones. ^ Dangers do la navigation à travers les mers èquatoriales. — I^ 
mert Tènèbretisf >. - ^lontagnes magnétiques, etc. — Dans l'Océan Indien les navi- 
Kateurs arabes no paraissent pas avoir dépassé Sofala. — Les c Àhnagrurin > et Ibn 
Falhima dans l'Océan Allanliquc. 

Les Arabes n'ont contribué en aucune manière aux progrès de nos connaissances sur 
rbémisphère austral. 



Les Arabes furent au Moyen Age les héritiers directs des Grecs 
et des Romains et conservèrent avec soin le déi)ôt de la science 
antique. En Occident la tradition païenne qui se trouvait sur 
plus d'un point on conflit apparent ou réel avec la tradition reli- 
gieuse dut subir |>ar ce fait de graves altérations. En Oi'ient il 
n'en fut pas de ineine à cause du génie éclectique de la race et des 
circonstances historiques. Parvenu rapidement à une grande 
puissance politique, adonné avant tout aux travaux de la gueri'e, 
le peuple arabe n avait ni le goût des recherches originales ni le 



l 



- 96 - 

loisir nécessaire pour s'y livrer. D'ailleiii's la supériorité scienli- 
lique el littéraire des Grecs était si manifeste qu'elle défiait tous 
les efforts du génie oriental, génie plus souple que puissant, plus 
brillant qu'original. En conséquence TArabe, fidèle à cette poli- 
tique d'éclectisme qui le dispensait de tout effort créateur, fit de 
larges emprunts aux peupl(\s de son entoui^age. Les Juifs,les Per- 
sans, les Hindous eux-mêmes, tous supérieurs comme civilisation 
aux tribus nomades de TArabie, firent l'éducation intellectuelle de 
cetle nouvelle race de conquérants. liCs Grecs lui fournirent un 
corps de doctrine scientifique rédigé avec art |)ar les savants de 
récole d'Alexandrie. Or, entre toutes les sciences, la géographie 
devait attirer tout d alx)rd l'attention de ces nomades et de ces 
aventuriers qui en moins d'un siècle se répandirent de l'Atlan- 
tique à l'Himalaya. Ptolémée, que les Arabes connurent d'abord 
par des versions syriaques et pei'sanes, leur fut surtout d'un grand 
secours. C'est de lui qu'ils reeun^nt les théories et la noniencla- 
ture des Grecs ; c'est de lui également (pi'ils reeurent cette con- 
ception étroite de la géographie (djagi^fifija) considérée connue 
la science des longitudes et des latitudes. Un calife très zélé pour 
les sciences, Almamoun (8l3-8.*î:î), favorisa les chréticMis nesto- 
riens et les Juifs qui avaient recueilli l'héritage de la science 
antique et fit traduire en arabe les écrits d'Euclitle, d'Archiniède, 
d'Aristoteet de Ptolémée. Dès lors l'impulsion était doimée ; les 
tables astronomiqut^s se succédèrent eu grand nombre, toujours 
composées sur le modèle d(»s tables du géographe alexandrin dont 
elles corrigeaient rà et là quelques i)ositions. (^est en effet do 
Ptolémée que procède presque toute entière la science géogra- 
phique des Arabes. Bien que l'observation directe leur ait montré 
de nombreuses erreurs dans les chiffres du célèbre cosmographe, 
les savants de l'Orient n'en restèrent pas moins invariablement 
fidèles à l'autorité souveraine de celui qui fut leur maître en géo- 
graphie *. 

i. Voyrz sur la ;xt''<)^'rapliio cIcm AralM'M rîmpoi'lmilo notice ilc UtMiiaud 
plaiMMî (Munnir introduction à sa traduction francainc d'Ahoul-Koda (lHtt<. 



- 97 - 

C'est ainsi qu'ils adoplèrent sans hésitation la doctrine grecque 
de la sphéricité de la terre. Si quelques écrivains arabes, en très 
petit nombre, sont d'un avis dilTérent *, c'est quils expriment le 
sentiment du vulgaire et non une doctrine scientifique. En géné- 
ral, les géographes arabes du Moyen Age se représentent la terre 
comme ronde et lui donnent la forme et le nom de boule. Ainsi 
dans l'encyclopédie du x*^ s. publiée par Dieterici la terre est 
considérée comme une sphère dont la moitié émerg(î de la mer 
coniine un œuf plongé dans l'eau '. — Dans ses ^lH>i^//t's HiMon- 
ques Maçoudi (x'* s.) prouvait la sphéricité du ciel et de la terre '. 
— Eth'isi (xir- s.) déclare que la terre est ronde comme une 
sphère, mais non pourtant d'une rondeur géométrique, puis- 
qu'elle présente des inégalités de surface, des élévations et des 
dépressions qui déterminent le cours des eaux \ — Le cosmo- 
{rraplie Schenis'-ed-Din-Mohamme(l,surnonnné El Dimishqui, « le 
Damasquin », parce qu'il était originaire de Damas (lt2r>(Ml^27), 
professe sur ce point la même doctrine qu'Edrisi \ — Ibn Khal- 
doun(xiv'^s.)afih'me également la sphéricité de la terre *"'. — Enfin 
Aboul-Feda (xiv^s.). qui résume le plus souvent les connaissances 



iii-i"), les inémoiros de L. I*. K. A. StMlillot sur l'histoire des inalliéinali(|ue:« 
Pli Orient et ses leUres à Al. de Uunilmldt sur les travaux île Têcole arabe. 
I^leweU et Pcschel ont résumé avee .soin les travaux antérieurs sur le 
même sujet. M. W. Spitta a étudié l'influence de la géoj^raphie de Plolémée 
chez les Arabes, Du* Géographie des Ptolnmwus bel tien Ai'abeni (Verhand- 
luwjen du 5* Conjyrés international îles Orientalistes, 188*2). 

1. Ainsi au témoignage de Ibn el Ouardi, .*îavant du xnr siéele, la U^vvv a, 
suivant les uns, la forme d'une» table, suivant d'autres la forme d'uiu» demi- 
sphère. D'autres enfin lui attribuent la forme d'une sphère. (De (iuignes 
dans les Notices et Extraits ites niss. de la Bdtl. nation., vol. H (1781)), p. ôl.) 
— Mahomet, eomme tous les primitifs, .scnd)le avoir regardé la terre comme 
un disque (Coran, sourate 71, verset 18;. 

2. Fr. Dieterici, Die aralmvhe Anschauunff der Well und der Krde im iO 
lalirhundert (Zeitschrift fur allgemeine Erdliunde, ^i" .série, vol. XI (I8<)1), 
p. i8). 

3. Les Prairies d'Or, ch. LXI, trad. franc., vol. III, p. WIO. 

4. Edrisi, trad. Jaubert, I, p. 1, 3. 
'k Trad. Mehren, I87i, p. 3. 

fi. Pmtégomènes, trad. de Slane, vol. I, p. {k\ 

7 



— 98 - 

(le SOS prédécesseurs, ailribiic a la terre la forme d'une 
boule et invoque à l'appui de cette assertion le phénomène des 
éclipses de lune et le mouvement apparent des étoiles \ 

I^ boule terrestre est entourée par les eaux de la mer *. Suivant 
l'expression pittoresque dlbn Klialdoun, la terre semble flotter sur 
l'Océan comme une graine de raisin sur l'onde '. L'eau remplit 
d'ailleurs une partie notable de la s[)hêre terrestre, «c I^ ])artie 
(Iccouvcrlc (c. à. d. émergée) occupe, dit-on, à peu près la moitié 
du globe \ » De même, au rapport d'Albyrouny, on lit dans les 
livres des Indiens « que la moitié du globe terrestre est de leau et 
l'autre moitié de Targile, c. à. d. que la terre est moitié continent 
et moitié mer ^. » Certains cosmograpbes faisaient encore plus 
large la part de Télément liquide alin de maintenir l'équilibre de 
la terre. Comme la densité de la terre est environ trois fois supé- 
rieure à celle de l'exiu, il leur paraissait nécessaire que le volume 
de Teau fut trois fois plus étendu que celui de la terre. Tel était 
le raisonnement des |3/n7o8o/>/i(».s, c. à. d. des physiciens *. 

Si restreint que fut le domaine de la terre dans l'opinion des 
géographes arabes, il y restait encore quelque place pour les 
terres inconnues, antipodes et antichthone. En ce qui concerne la 
terre australe, les Arabes étaient naturellement préparés par la 
doctrine ploléméenneà supposer l'existence d'une vaste terre au- 
delà de ré(|uateur. Comme Ptolémée ils croyaient que la côte de 
l'Afrique ori(»ntale s(^ prolongeait à l'est du détroit de Ikib el 
Mandeb et dans la même dii-ection. Aussi mpprochaient-ils beau- 
coup Ziuizibar des rivages de l'Inde, Sofala de Ceyion, Madagascar 
des Iles de la Sonde ^ 1/Océan Indien ainsi resserré devait appa- 



1. Tr.id. Uoiih'Xiul, I, p. .'3-.'^. 

ti. Diotorici, p. VJ ; — rarto d'Kdrisi (Uoiiiaud, oiivr. citr, pL III. — Lelewell, 
\)\. X); — vixvlo pcrsrtiH» do 1120 (L(>U*wol I. p. 80) ; — etc. 

k\. Prdln/tnnrnrs, tnid. do Slanu, I, j). î)l. 

4. Pm1('(jo))iriirs, I, |>. lU, î)2, 107. 

r>. CAW' par Ahonl-Ftîda, trad. Reinand, I, p. 13. 

r>. Ahoul-KiMla, (rad. Jîcinaud, I, p. 22. 

7. Voyez onlro autres «locuiiicnt.s la carliî ilEdri-si cl It'^ rcatitutluus de 
carlos arabes doniK'e.s dans V Atlas de Lelewell, \)\. l à V. 



— 99 - 

raili*c sur leurs caries comme une étroite vallée maritime prolon- 
geant le golfe d'Aden et formant une sorte de bassin symétrique 
delà MiHliterranée *. Cependant les Arabes qui sillonnaient en 
tout sens la mer des Indes ne pouvaient accepter dans toute sa 
rigueur le système de Ptolémée et faire de l'Océan Indien une mer 
absolument fermée. Il y avait là une contradictioji trop manifeste 
entre la théorie et Texpérience *. Aussi leurs géogi*aphes, tout en 
prolongeant l'Afrique dans la direction de Test conformément à la 
tradition de l'école d'Alexandrie, admettaient-ils une libre com- 
munication entre la mer des Indes et TOcéan environnant '. <c On 
a des preuves certaines de cette connnunication, écrit Aboul-Feda, 
bien que personne n'ait pu s'en assurer par ses yeux *. » 

Les géographes arabes qui limitaient ainsi sous l'influence de 
Ptolémée l'Océan Indien par de vastes terres étaient naturellement 
amenés à regarder comme très vraisemblable l'hypothèse de 
l'existence des terres australes. El Dimishqui s'explique assez 
nettement à ce sujet. Si quelques cosmographes considèrent les 
régions équatoriales et celles qui peuvent s'étendre au delà dans 
la direction du sud comme des contrées sablonneuses, désertes 
ou recouvertes par la mer, d'autres au contraire pensent que la 
partie traversée par l'équateur est seule déserte et que les régions 
situées au delà sont habitables. On remarquerait ainsi une ana- 
logie manifeste entre les deux hémisphères. Au-delà du 12" îî/4 de 
latitude il y aurait au sud comme au nord de l'équateur des terres 
habitables. Mais la zone brûlée, large de 25", rendrait impossible 
toute communication entre les deux zones habitées *. — 



1. Carie d'Islnkri cl d'il)!! Ilauknl dans Vlnlrothulkm <Io noinaml, 
p. Lxxxn. 

2. C'est à celle contradiction que semble faire aUnsion Ma«;on(ii. Il y avait 
conflit, (lit-il, entre les navigateurs de Siraf et d'Oman ciui parcourent la 
mer des Indes et les pftilnsophcs (c. à d. les théoriciens, jiartisans du sys- 
tème de Ptolémée). (Les prairies d'Or, cli. xiv, trad. franr;., 1, j). 281-282.) 

U. Ibn cl Ouardi {Notices et Extraits... vol. II. p. i(»); — Aboul-l'Vda, trad/ 
Reinand, I, p. 15. 2i; — carte d'Al Uateny (Reinaud. i»l. 1) ; — etc.. 
i. Aboul-Feda, trad. Reinaud, I, p. 15-10. 
5. Kl Dimishqui, trad. Mehren, p. 11-12. 



- iÛO- 

El Dinii^hqui ajoute que cette opinion n est i3as acceptée sans 
conteste. D'autres cosmographes prétendent en effet que rhéniis- 
phère méridional est désert en raison de la proximité du soleil 
qui le consume de ses feux '. — Ailleurs le géographe daniascpiin 
déclare que le Nil ou fleuve de Nubie sort des montagnes de la 
Lune qui séparent la terre habitée autour de Téquateur de la 
partie méridionale ou « brûlée » dont nous n'avons aucune 
connaissance *. — Dans un autre passage il exprime aussi claire- 
ment sa crovance a l'existence d'une terre australe. « Vers le sud 

m 

« de la mer Méridionale (mer des Indes) nous connaissons, dit-il, 
9. la côte de Tilc de Qomor la grande (Madagascar). I^ longueur 
« de cette île est de quatre niois, mais la jjartie méridionale est 
« inhabit<'*e, co)iu)ic ausi^i la partie dr la tctwe sitace au delà '. » 
Déjà ^juatre siècles plus tôt Mavoudi, le savant auteur des PrnôvVs 
(fOr, avait inscrit sur sa carte au sud de la mer Halwschy (mer 
de rinde) et de la mer Verte la légende traditionnelle : Terre 
inconnue '. 

Les avis étaient donc partagés sur l'existence d'une vaste terre 
au sud de l'équateiu'. Les géographes arabes n'étaient ^«s moins 
divisés sur la question de savoir si la terre austi^ale (à supposer 
que rhémisphêre sud ne fût pas entièrement recouvert [)ar les 
eaux) pouvait être habitée par l'homme. Les uns niaient sans 
détour que la terre fût habitée au-delà de i'équateur *. D'aulrt»s 
plus prudents se bornaient à déclarer que les régions du sud nous 
sont incomuies et qu'on y trouverait peut-être quelques popula- 
tions *. Il semble cependant que la première opinion devait être 
la plus répandue, car les encyclopédistes compilateurs du xiv^ s. 



1. El Dimisliffuî, trad. Mehrcii, p. 12-13. 

2. Ibhl., p. 1IX">. 

3. IbkL, p. 197. 

4. RcinaïKJ, Introd. à la fffhnfr. dWboHl'Fnia, pi. I. 

5. Voyez entre autres témoignages celui d'AIbyrouny dans son Tra'Uv des 
k'è'fs (m»s. Uibl. de l'Arsenal) cité par Reinaud, Jntrinl... p. cgxxiv et 
celui d'Edrisi (trad. Jaubert, I, p. 2-^3). 

(î. Al IJateny (Reinaud, hUrinhirtion. p. G(;t.xxxvUl-ix). 



~ 101 - 

ap.J.-Gh. : Aboul-Fe(la,Diniishqiii, Ibn Klialdoim,ra(loptontpoiir 
leur compte '. Celui-ci essaie nienie de réfuter la théorie conlmire 
que professait Averroës. Dans ce système la région équatoriale 
est une région tempérée, et les contrées situées au delà du côté 
du sud sont placées dans les mêmes conditions biologiques que 
les [xiys situés au nord de Téquateur. En conséquence on doit 
trouver des habiUmts dans les parties de la région australe qui 
coirespondent aux parties habitées de la région boréale. L'auteur 
des Pi*olcf/omèucs répond aux jxirlisans de la théorie d\Vv(»rroës 
que rOcéan couvre la terre du côté du sud ; ce qui, dit-il, rend 
impossible (on ne voit pas pour quel motif) Texistencc d'une 
attnosphêre tempérée dans les régions ausli*ales -, 

Le problème des conditions d'habitation de la terre austmle 
était intimement lié au problème des zones. F^'i encore les Arabes 
puisèrent lai'gement à la source» de la science antique. C'est aux 
Grecs qu'ils empruntèrent directement leur lh('»orie si étroite des 
zones inliabitables. Connue leurs prédécesseurs ils marquèrent 
souvent la limite de l'habitation humaine au nord deTéquateur '. 
Cependant quelques-uns d'entre eux fixèrent celte limite à la 
ligne équinoxiale \ D'autres, encore plus soucieux de concilier 
les témoignages de Texpérience avec les théories, la repoussèrent 
jus(|u'au i(V' et au 17" de latitude méridionale \ Ibn Khaldoun et 
Kl Dimishqui nous ont conservé le souvenir de ces incertitudes *. 
Il semble cependant que» la dernière opinion ait eu plus de 
succès. Comme ils plaçaient la Mecque, la ville sainte, au centre 



1. .\liouI-Fetln , tr. Hoinniul. i, p. G-7. — Dimishqui, trad. Moluvn, p. i; — 
llin Khnldouti, Pt'olt'ffoni., trad. (h? Slaiu», vol. I, p. 1)2, 100, lOi-id*). 

2. nui Khaldoun, Ptuilrfjonu'ncs.^ trad. dcî Slane, I, p. HT). 

li. Ainsi lautcur do rent'vclopt'dic .si^Mialôt» par Dietcriri (p. 52 do son mô- 
moiro). 

i. Ain.si Edri.(«i. 

5. Ain.si U)n Saïd citô par Santarom, Urrhercfn^s sur la priori /(* (h hi (Irrou- 
vMe f//*» ;>«»/* situpn sur la côU* ocvidnntale dWfriqui* au-delà du cap linja- 
tior (I8i2), p. XLVI. 

G. Ibn Khaldoun, Prolog., I, p. 91, 101, 110.; - El Dinnshqui, trad. M<'h- 
reu, p. iO, 12. 



— 102 — 

do la toiTO, les Aral»os étaient oblljj^és iiaturolloment de prolonger 
au sud de l'équateur les rivages de la terre habitée. Lii latitude 
de la Mecque est d'environ '21" ÎKV nord ; d'autre part la limite 
moyenne de la terre habitée dans la direction du nord peut être 
fixée au C)0 de latitude (latitudes extrêmes admises par les géo- 
graphes arabes : 04" et 56"). Il en résulte donc que la limite sud 
de la terre habitée doit se trouver vers le 17" de latitude australe. 
C'est, nous venons de le voir, le chiiTre indiqué par Ibn Saïd. 

Le plus grand obstacle qui s'opposât au développement de 
l'hypothèse d'une terre australe habitable, c'était naturellement le 
préjugé de la zone torride que la plupart des géographes arabes 
adoptèrent sans examen. Que si quelques esprits plus indépendants 
professèrent sur ce point une doctrine ditTérente de celle du vul- 
gaire ', leur système ne parait pas avoir eu grand crédit. Dissé- 
minés le long de la bande désertique de l'hémisphère nord 
(Sahara, Arabie, Mésopotamie, P^ran), les Arabes étaient néces- 
sairement portés à considérer les régions intertropicales comme 
inhabitables. L'influence de l'altitude sur la température parait 
leur avoir été complètement inconnue *. Aussi se montrent-ils 
sévères pour les adeptes d'une théorie à laquelle deux illustres 
philosophes, Avicenne et Averroës, ont attaché leur nom. « Les 
(L mots ligne équinoxiale et égalité des jours et des nuits, » dit 
Albyrouny ^, <c ont induit quelques écrivains en erreur et leur 
a ont fait croire qu'en ces lieux l'air étiit constamment tempéré, 
a Ils en ont fait une espèce de paradis et se sont imaginé que des 
a êtres d'une nature angélique les habitaient. » El Dimishqui 
déclare de son côté que les régions équaloriales ne conviennent 
qu'aux minéraux, et que l'excès dechaleur les rend inhabitables *, 



1. Avicenne pensait qu'à réquateur l'anleur tlos rayons solaires est tom- 
pùrô«* par la longueur relative? des nuits. Averroës repardail la région ôqua- 
torialc comme une rêjjion tempérée. Ces deux témoij^Miages ont été souvent 
cités par les écrivains occidentaux du Moyen .Vge. 

2. AI)oul-Feda n'admet pîis qu'il puisse tomber de la neige sur le sommet 
de la montagne de Qomr par 11" sud (trad. Heinaud, I, p. 82). 

3. Traité» des Ères^ niss. cité i)ar Reinaud, Intro((tu'tion., p. cr.xxiv. 
i. El Dimisliqui, trad. Mehren, p. 27-2H. 



r 



— 103 - 

Cl^pendaiît il avait écrit quelques pages plus liaut que les régious 
*>«~liiatoriales sout peuplées. Il est vrai que celte populatiou est 
v_ane populatiou nègre, c.à.cl. une race int'érieuiH», <t senihlable aux 
^^iiiinaux sauvages ou aux bestiaux, à la taille et à l'esprit 
v^ontrefails, » etc. ^ 

Ainsi Taccès de la terre australe est interdit aux habitants do 
l 'héinisphêre boréal i>ar les chaleurs extrêmes de la zone torride. 
<^ue si, renonçant à franchir les terres désertes et brûlées des 
i^égions intcrtropicales, de liardis aventuriers voulaient tenter la 
roule de l'Océan, ils ne le feraient pas avec plus de succès. « Sous 
« réquateur l'eau de la mer est épaisse, parce que la chaU^ur du 
« jour enlève les parties les plus subtiles du liquide, ce qui 
« empêche les poissons et les autres animaux d'y vivre. Ni moi, 
« ni aucun des honunes qui se sont occuj)és de ce genre de 
« recherches, nul n'a ouï dii'e que jamais persoime ait navigué 
c dans ces parages et en ait franchi les limites *. )> Jii n'était pas 
encore le plus grand danger que les marins eussent à redouter 
sur ces mers lointaines. Les profondes ténèbres^ qui recouvraient, 
disait-on, l'immensité de l'Océan inspiraient encore plus do 
crainte aux navigateurs. Aussi les géographes arabes, Maeoudi, 
Al Bateny, Al Istakhri, déclarent-ils d'un commun accord que 
les vaisseaux ne peuvent naviguei* dans la mer environnante 
api)elée aussi mer Verte et mer Ténébreuse *. Edrisi nous a laissé 
une peinture saisissante de tous ces dangers, a. Persoime, » dit-il, 
t personne ne sait ce qui existe au-delà de la mer Ténébreuse ; 
t personne n'a pu rien en apprendre de cei'tain à cause des 



1. El Dimishqui, trad. Melireii, p. il, 12, 13. 

!2. Albyrouny, TraUâ des Kres, inss. cité par Rcinaïul, Introfhtdion y 
p. ccxxiv. 

'X Cette conception «le la mer Ténéhrcusn était enraiement un hrritajre de 
l'antiquité classique. I/anleui* de ÏOtltjssêe (X, IIM) (;t seqci.) avait déjà fait 
mention dc?s Téni'hrrs Citnnu'i'iennes. Il faut rapprocher de ce texte un 
pa.s.sage du Livre de Job (XXVI, 10) : « Terniinuni circunidedit aquis, usque 
« «lum flniantur lux et tenebrae. » 

4 Maçoudi,PiYi/r«V.<» (VOr, cli. XH, trad. franc., I, p. 257-258; — AI Uateny cité 
par Hetnaud, Introdurlion...^ p. cci.xxxvi; — Al Istakri, ib'ul..,, p. cccxv. 



- 104 - 

a difficultés qu^opposentàla navigation la profondeurdes ténèbres, 
a la hauteur des vagues, la fréquence des tempêtes, la multipli- 

a cité des animaux monstrueux et la violence des vents ' 

a — Les eaux de cette mer sont épaisses et de couleur sombre, 
a Les vagues s'y élèvent d'une façon efTi*ayante; robscurilé y 
a rè.gne continuellement, et du côté de Toccident les bornes en 
a sont incomiues *. » — Ibn el Ouardi déclare également que 
pei'sonne ne sait ce qui existe au-dehï de la mer Ténébreuse '. — 
El Dimishqui consacre de môme quelques lignes à la description 
de la mer de Poix ou de Ténèbres, où la navigation est si péril- 
leuse *. — Aboul-Feda cite les paroles d'Edrisi et ajoute qu a une 
faible distance de Téquateur la mer environnante est couverte de 
ténèbres. Du côté de la Chine s'étend la mer Poisseuse ainsi 
appelée parce fjue ses eaux sont ti'oubles et qu'il y rèfrne une 
obscurité piesque continuelle *. — Enfin Ibn Khaldoun ne fait 
pas un tableau moins sombre des dangers que présente la navi- 
gation dans ces lointains pai'ages. Il décrit l'Atlantique comme 
un vaste océan sans bornes, où les mai'ins n'osent se hasarder 
hors de la vue des côtes parce qu'ils ignorent où les vents pour- 
raient les pousser et qu au-delà de C(»tte mer il n'y a point de 
terre qui soit habitée. Cet Océan est appelé aussi mer des Têtièbres 
parce que la lumière solaire y est très faible à cause de la grande 
distance qui sépare la terre du soleil * î 

Des périls d'un autre ordi-e interdisaient aux marins l'accès des 
parties éloignées do la mer des Jndes. Des montagnes d'aimant 
(Kdrisi) attiraient les vaisseaux et les brisaient contre les récifs. 
Un autre promontoire, la Montagne du Repentir (Ibn Saïd), était 
également funeste aux navigateurs. De plus, si Ton en croit 
Maeoudi, on voyait sur la mer des Zendj, c. à. d. dans la liarlic 



1. Edrisi, trad. Jauhert, H, p. 2-U. Voyez aussi I, p. 10 et lOi. 

2. /(/., ihiil., U, p. IJ55-.T)(). 

A. Xolircs rt r.rtrnits..., vol. H (17Ki)), p. i8. 

4. Trail. Meliron, p. 1(iiM7I. 

.'>. Trad. Hf^iuaud, I, p. 21-20. 

(). Ibn Khaldoiiii, Hintolvc ifes Ik'rhers. trad. de Slane, î, p. 186-188. 



— 105 — 

australe do la mer Erythrée, des vagues hautes comme des mon- 
tagnes. Enfin l'imaghiation orientale se donnait Hi)re carrière dans 
la description de ces mers lointaines inconnues des navigateurs. 
On y voyait, disait-on, des monstn^s de toute sorte, des a lieux 
qui jettent sans cesse du feu à la hauteur de cent coudées », des 
villes et des châteaux qui flottent sur l'eau décorés de statues 
singulières ' 



On comprend dès loi's que les Arahes remplis de terreur par 
ces récits légendaires que consacrait l'autorité des géogitiphes les 
plus savants n aient guère cherclié à approfondir le mystère de la 
terre australe. Telle était la force de ces traditions qu'elles étaient 
encore vivaces au début du xvr siècle alors que les Portugais 
ivaient déjà accompli avec succès le périple de l'Afrique. Ainsi 
Mohammed, fils d'Ahmed fils d'Ayyas, qui écrivit en l^^çypte en 
151G un tmité de géographie, parle encore de l'Océan en ces 
termes : « On l'appelle mer Ténébreuse ; l'eau en est trouble et 
personne n'ose s'y hasarder à cause de la difficulté d'y naviguer -.» 
p]fTrayés i3ar ces récits et ces légendes, les Arabes évitaient donc 
de naviguer dans les mers de l'hémisphère austral. Cependant la 
régularité si remarquable des moussons dans l'Océan Indien favo- 
risait les efToi-ts des marins les plusaudacieux. Aussi, tandis quesur 
la côte occidentale d'Afrique les îles Khalidat (Cimaries) étaient le 
terme habituel de leurs navigations ', les Arabes s'avancèrent 
sur la côte orientale jusqu'à Sofala dans le pays des Zendj, c. à. d. 
jusqu'au 20 de latitude sud. « Jjsl partie extrême que visitent 
les personnes qui naviguent sur la grande mer (du Midi), du côté 
(lu couchant, c'est Sofala dans le pays des Zendj. Les navigateurs 
ne dépassent pas cette limite *. » On ne peut aller plus loin, ajoute 
Aboul-Feda, parce que le choc des vagues est fatal aux navires. 

1. Voyez le niss. arabe Akhbar az-Zeman cité par Santarem, Rochoirhos 
iur la pt'U)ritê de la fU'vonvn'tr...^ p. CH. 

2. Heiiiaiul,//i^i'm/. à lafféofjr. iVAhoul Fcdny p. CLXIV-V; — Lanprlés, Xolices 
et Esh'aits des ntss, de la liibL Nation., vol. V'ÏII, p. 5. 

3. Ibii SaïiJ eité par SîinUirem, Uecherches sur la pnor'Uè..,, p. XLVi-XLvn. 
i. AHivrouiiy cité [>ar Aboul-Feda, tratl. Heiiiaud, I, p. 15. 



- lOG - 

Macoiidi avait ôgalcMuont i\\(' au inôiiio point le terme de la navi- 
gation dos bâtiments (rOnian et do Siraf dans la mer de Zendj *. 
— A Test de la même mer les Arabes fréquentaient les princi- 
paux ports de Tlnsulinde et pi-atiquaient avec succès la route de 
Chine par le détroit de Malacca. II est même permis de supposer que 
les Malais leur ont fourni quelques informations sur rexistence 
du continent australien. A Tappui de cette hypothèse, — dont rien 
jusqu'à ce jour ne démontre la certitude absoUie, — on peut invo- 
quer* le texte d'un écri\7iin arabe qui en décrivant la gestation de 
la femelle du rhinocéros seml)le parler d'une poche analogue à 
celle du kangurou. Sans doute, c'est un tait assez connu qu'il y a 
de grands marsupiaux hors du continent australien '. Ainsi on en 
trouve dans les parties chaudes des deux Amériques (sauf les 
Antilles). Mais les animaux de cette espèce ne se rencontrent i^as 
dans TAncien Monde. Les Ambes, — qui ne paraissent avoir eu 
au Moyen Age aucun rapport avec l'Amérique, — ont donc vrai- 
semblablement reeu cette notion des indigènes de la Malaisie. 
Dans l'Atlantique, mer sans moussons, les navigateurs arabes 

ne dé|)assaient guère la côte saharienne d'abord si difficile. Ck^i^en- 
dant l'histoire a conservé le souvenir de deux expéditions auda- 
cieusement tentées hors de ces limites si restreintes. Edrisi otibn 
el Ouardi nous rapportent qu'à une date indéterminée huit marins 
partirent de Lisbonne (alors soumise aux Arabes) pour explorer 
l'Océan et en chercher les bornes. Le hasard des vents et des cou- 
rants les entraîna en vue des archipels de Madère et des (iinaries. 
De là ils revinrent à Lisbonne ce assez confus de leur désappointe- 
ment», et leur insuccès leur valut le surnom (.VAlmagniriUy «les 
Déçus r> \ D'autre part Ibn Fathima, dont Ibn Saïd * nous a rai> 



1. Lns Prairu^a d'Ot% c\\. xxxnr, trad. franc-, Itli P- <»• 

2. Devic, Le ])ays ih's Zendj ^ iii-8 (188,'î), p. 18V. 

,*]. Cf. Atlas dnr Ticn'ci'breituiKj «lu D'' Marshall, pi. 2 dos Mammift»rf»s 
(carte 53 du Piiysiknlischer Atlas de l^erghaus). 

4. Edrisi, Irad. Jaubert, I, p. 2(X)-201 ; — II, p. 20-29; — 11m el Ouardi, 
Noticps et Extraits..., II (1789), p. 2i-27. 

T). Ilin Saïd cité par Ahonl-Feila, trad. neinand. î, p. 215 et suiv. 



— 107 — 

r>orté Todysséc, parvint à péniHrei' plus loin dans la diroction dn 
s;mid. II traversa la mer de Sargasses et toucha à la cotesahari(»nne 
ss^ciis la latitude de 20», c. à. d. au sud du cap Blanc, dans la 
**^gion d'Ai-guin. Les Arabes étaient encore bien loin de Téqua- 
ur et de l'Atlantique austml. 



Des développements quipi'écèdent il résulte que les géographes 
t les navigateurs arabes du Moyen Age ne contribuèrent en 
ucune manièitî au progrès de nos connaissances sur les terres 

^lustrales. Dans leurs théories scientifiques les savants orientaux 
reproduisirent servilement la doctrine des Alexandrins,la doctrine 

^ePtolémée. D'autre part, ni dans l'Atlantique, ni dans la mer des 
Indes, les Arabes ne firent d'importante découverte. Aucun docu- 
Tnent ne prouve d'une manière certaine qu'ils aient dépassé la 
côte du Sénégal à l'ouest et celle de Sofala à l'est : limites déjà 
atteintes, — et peut-être franchies, — par les navigateurs de l'anti- 
quité. Que les hasards de la mer aient entraîné quelques aventu- 
riers dans des parages plus lointains, le fait n'a par lui-même rien 
d'invraisemblable ; mais, en l'absence de document précis, rien 
ne nous permet de l'affirmer avec assurance. De telles découvertes 
non enregistrées par l'histoire ne sont aussi d'aucun profit pour 
la science. Ni dans leui's traités de géographie descriptive, ni 
dans leui's cartes, les géographes arabes ne présentent aucun 
témoignage formel à ce sujet. En outre la terreur que leur ins- 
piraient ces mers lointaines, leur profonde ignorance de leur 
extension réelle et de leur nature nous autorise à penser que les 
Arabes n'ont guère fréquenté les mers austitiles. Sur ce point ils 
ne paraissent pas avoir rien ajouté à l'héritage de la science et de 
la tradition antiques, précieux dépôt qu'à défaut de plus grand 
mérite ils nous ont du moins assez fidèlement transmis. 



DEUXIÈME SECTION 



L"B MOVK>s^ A.ai^ K?s OCCIDKrsTT 



INTRODUCTION 



Lrs sources de la GKonRAPiiic KN OCCIDENT AU MoYEN Age. — 1* L'influeiice des Ecritures. 

L'époque i patristique *. — 3* L'inllueace de l'anliquilé : Pline, Solin, Macrolie, 

Arislote, Ptoléméc, SlratMn. — 3* L'influence orientale. 
Ape:ru sommaire de l'évolution de la science géographique au Moyen Age en Occident. 



La tradition antique se perpétua également en Occident, mais 
elle y subit dans le cours des siècles de graves altérations. Tandis 
que chez les Arabes la tradition religieuse ne s'opposait nullement 
à Tadoption des doctrines scientifiques de rantiquité, il y eut |xir- 
fois à cerUiines époques du Moyen Age chrétien une opposition 
assez marquée entre la croyance scientifique et la croyance reli- 
gieuse. L'interprétation étroite, littérale des textes sacrés semblait 
condamner sur plus d'un point la tradition antique. C'est ainsi 
qu'il paraissait diflicile de concilier la doctrine de la sphéricité de 
la terre et l'hypothèse des antipodes avec les enseignements qu'on 
tirait des Ecritures. De là la déliance toute naturelle des théolo- 
giens à l'égard de doctrines qui paraissaient entachées d'hérésie. 
De là, même chez les plus grands esprits du Moyen Age, un 
embarras réel, une contrainte mal dissimulée, quand il s'agit d'affir- 
mer certaines théories <(cosinogéographiques». Trop éclairés pour 
rejeter des vérités scientifiques rigoureusement démontrées, ils 
hésitent parfois à en accepter toutes les conséquences pour ne|)as 
entrer en lutte avec des préjugés populaires qui semblent 
s'appuyer sur la tradition ecclésiastique. De là encore des incerti- 
tudes, des inconséquences, quelquefois même des contradictions 
manifestes. Autre paraît être le langage du théologien, autre celui 



— 109 — 

cl 11 philosophe ou du savant. Seule une interprétation lai'ge ellibé- 
çnle des textes sacrés pouvait supprimer les causes de ce conflit 
i:^ lus apparent que réel. C'est ainsi que pour mettre d accord les 
t:raditions de l'antiquité avec le témoignage de l'Ecriture certains 
^commentateurs avaient recours au système des explications allé- 
ççoriques ' ; d'autres n'hésitaient pas à chercher dans la Bible 
l'origine des théories antiques. 

C'est qu'en effet l'autorité de la Bible dominait alors par-dessus 
tout. Saint Augustin le dit expressément : a L'autorité de l'Ecri- 
ture est supérieure à toutes les conceptions du génie humain *. d 
Tel est aussi au ix** s. le langage de Raban Maur : « Le fondement 
et la perfection de la Scigesse (oi |)ar ce mot il faut entendre 
connue les Socratiques la science unie à la sagesse), c'est la 
science des Saintes Ecritiu'es*. » Ces deux témoignages ont toute 
la précision rigoureuse des textes qui formulent un dogme. Ils 
nous révêlent en eff(»t l'introduction d'un dogme nouveau : le 
dogme de l'autorité, que n'avait pas connu le génie hellénique. 
Tandis que la science antique était librement ouverte à toutes les 
hai-diesses de la spéculation et de la pensée, l'autorité de la Bible 
domine au Moyen Age tontes les recherches. Tous les autres 
témoignages s'effacent devant elle. L'époque « patrialiqnc » (du 
v^ s. au XF s. envii'on) est par excellence l'époque du règne de la 
Bible en Occident. Au milieu des ruines amoncelées jxir les inva- 
sions Ijarlxires jusqu'au v s. de notre ère une seule autorité sub- 



i. Tels Origèiio ci IMiilun. J. Philopoiuis écrivit un ouvni^^o surlaCréalion 
I>our prouver (sans grand succès) i\ne rien dans rKcritnrc ne s'oppose replie- 
ment au système de Ptolénièe. (Voyez le chapitre vir du De cfciUhmr tnumii, 
étiil. Corderius, Vienne, IIKJO.) 

2. ■ Major est (piippc Scripturacî hnjus auctoritas cpiani omnis Inmiani 
« ingcniî CAjmcitas » {De. (ivnesi ad Utteraui, \\\n\ II, cli. v, dans Migne, 
Pati-ol. iatinpy vol. XX XIV, coi. 207). ~ Voyez aussi un autre jjassage du 
même traité, livre II, cli. ix : « IIoc enim verum est quod divina dicit 
« auctoritas potius fpiam iilud quo<l humana inflrmitas conjicit » {ibid., 
col. 271). 

3. 9 Fundameiitum auleni status et perfectio prudenliac scienlia est Sacra- 
• nun Scriplurarum » {De histitutione rlerieorum, lit, 2, Aligne, vol. CVll, 
col. 371» . 



- 110 - 

siste eiicoie, celle des Ecritures. Plus tard, à Têpoque « acolas- 
tiqne », sans cesser d'être la règle suprême en toute niatiêiv, 
l'autorité des Livres Saints semble avoir perdu quelque peu de sa 
puissance V Sa domination est encore souveraine, mais elle n'est 
plus (ixclusive. Ijx science antique renaît et préoccuiic de nouveau 
les espritiî. On ne manifeste plus à son égard une hostilité aussi 
déclarée qu'au temps de Jactance et de Cosmas, on ne se con- 
tente plus de la rejeter sans examen comme suspecte d'hérésie, on 
l'étudié, on la discute même avec une certaine liberté. Les gi'ands 
encyclopédistes du xui" s., — l'âge d'or du Moyen Age, — Albert 
le Grand, Roger Bacon, sont à beaucoup d'égards des génies 
indépendants. Stimulé par ses propres découvertes l'esprit 
humain commence à s'émanciper ; la science n'est [xis encore 
sortie de l'Eglise, mais elle a déjà pénétré dans le monde laïque ; 
l'Ecriture conserve toujours une autorité souveraine, mais ce 
n'est plus un Coran. 

Aussi, — tandis que dans la première période du Moyen Age, 
l'époque patnstique, l'influence biblique règne presque exclusi- 
vement sur la science, — la tradition antique va de nouveau jouer 
un rôle considérable à l'époque scolastique. Son influence, jusque- 
là très restreinte, va s'exercer dans une plus large mesure. Jamais 
d'ailleurs l'Eglise ne semble avoir proscrit par système la science 
l)aïenne : les déclamations passionnées d'un Jactance et d'un 
Cosmas ne sont que des témoignages individuels et n'engagent 
en rien sa responsabilité. Tandis que les adeptes de l'école 
syrienne combattent avec violence la doctrine de la si)héricité de 
la terre et celle des antipodes, St Basile, St Grégoire de Nysse, 
St Augustin admettent en tout ou en partie les théories antiques 
relatives à c(^s grands problèmes. Elevés dans l'étude et souvent 
dans l'amour de» l'antitpiité profane, les plus éminents d'entre les 



I. Oui' l'on comparo à co siijot le langajïc ilo saint Thomas (rAcfuin avec 
celui «lo saint Au}<uslin et do Uahan MauretTiMi r(voiniaitr.a sans pointMiuo 
l'auteur jje la StinniK' TlirnliuiUjm» aceonh; une hien plus grande lilK'rtù 
d'interprétation à l'ê^'ard des textes sîierês. Voyir/. Sonntw TfiroL, i^ partie, 
(piest. (iH, art. l. 



f 



- m - 

Itères, k\s [)lus philosoijhcs, ceux (|iii savaient résister au fana- 
tisme du néophyte, loin de renier leuréducation première, reconi- 
Jiiaudaientâ leur tour la culture de la science antique V Tel est 
1 enseignement de St Ifcisile dans son Homélie aux jeunes gens 
ssur Futilité qu'ils peuvent retirer de la lecture des auteurs pro- 
i^nes. L'éminent écrivain ne sei)lace guère, il est vrai, qu'au i)oint 
^le vue de la formation littéraire et moiTile de la jeunesse par 
l'étude des poètes et des philosophes. Mais les philosophes anciens 
lie font-ils pas dans leurs écrits une large place aux conceptions 
scientifiques ? J.eurs spéculations sur la nature des choses, l'uni- 
Tcrs, la forme et l'étendue du monde, forment un enseignement 
assez complet de cosmographie mélai)hysique. — Que si nous ne 
considérons ici que les destinées do la géographie, nous voyons 
un écrivain du vr s. ap. J.-Ch. recommander aux moines l'étude 
des œuvres de Julius Honorius, de Denys le Périégète, de Cl. 
Ptoléméc *. Or l'auteur de ce conseil, Cassiodore, a donné à 
l'Occident un des premiers codes de la vie monastique. On retrouve 
des presci'iptions analogues dans les instructions d'Alcuin pour 
les écoles carolingiennes. 

Parmi les écrivains de Tantiquité c'étaient naturellement les 
compilateurs : Pline, Solin, Maci'obe, qui jouissaient de la plus 



1. Il faut rccoïinaîlre (jiio los écrivains (Mvlésiasruiuos ne professaient pas 
tous le mémo libéralisme. Cosinas manifeste une liainc violente contre le» 
• inventions » «les Grecs. I^ictance (lll, 3), condannu^ très sévèrement la 
curiosité scientifique (ju'il traite de vanité et de folie (Aligne, Patroi. latine, 
VI, col. 355). Saint Ua-silc Ini-méme, moraliste pintôt qne savant, écrivait dans 
sa neuvième homélie sur Vlïc.rniuêron (Migne, Patroi. fjrrvijw, XXIX, 
col. IK7 et suiv.) : « Qne m'importe de savoir si la terre <*st une sphère, nn 
« cylindre, un disipie ou une surface concave? Ce cpi'il m'importe de con- 
f naître c'est de .savoir comment je dois me conduire avec moi-même, avec 
« les honmies et avec Dieu. » — On voit que Celse pouvait être autorisé 
dans un*.' certaine mesiire à reprocln'r aux premiers chrétiens leur indifîé- 
rence, leur ho.stilité même à ré;,'ard des reclierches scientifiipies. ~ Cf. 
les text(?.s réunis par M. Marinelli, La (fcografia r i Pailri ttclla Chiesa, 
p. G7-(Î0. 

2. Ca.«isiodore, />' hislitutlone (firinarn))! lillrraraiti, ch, xxv, (Mi-^ne, 
vol. LXX, col. lIIiD-lliO). — Par contre Isidore de St'ville dans sa réj^du 
nioiia-stique (ch. viii) défend à ses moines de s'occuper des livres païens 
{Mijnie. vol. LXXXIII, col. K77-87H). 



^ ii2 - 

grande popiilariU» ^ Rien ne convenait mieux au Moyen Age que 

cette littérature didactique d'encyclopédies élémentaires, do 
manuels et d'abrégés, à laide desquels il fallait reconstituer toute 

une somme de connaissances scientifiques. — L'initiation achevée, 
mùr pour les hautes spéculations de la science*, l'esprit humain 
pouvait aborder avec succès les grands maîtres des temps anciens: 
Aristote, Platon dans le domaine général de la philosophie, Pto- 
lémée dans le domaine plus restreint de la f/cographtOy au sens 
que les Alexandrins attribuaient à ce mot. Aristote surtout exerça 
une influence considémble. Le génie univei^sel du Stagirite four- 
nissait aux scolastiques un ample répertoire d'idées générales, un 
corps de doctrine universelle fondé sur l'observation et sur le 
raisonnement. I>a géographie elle-même devait tirer quelque profit 
de la merveilleuse propagation de la doctrine aristotélique. Aa 

• 

ix'' s., alors qu'on ne possédait nulle part en Occident un texte 
complet d'Aristdle grec ou latin *, on connaissait déjà les traités 
du Ciel et du Monde (ce dei'uier apocryi)he). Mannon, prévôt de 
l'abbaye de Coudât (St-Glaude en Jura), les avait commentés ainsi 
que la3/()r(i/(' du même auteur '. — Au xr* et xiF s. il se produisit 
une vive reprise des études aristotéliques. A la connaissance des 
livres traduits etcommentés par Boèce vint s'ajouter celle des livres 
conmientés par les Grecs d'Alexandrie et leurs disciples Juifs et mu- 



l. Pliiioi'tait connu eu France au viir s., au Icnips de C]iarlemagnc,(//Kv/<»nv 
l'itlênùrc iti' la Franco, vol. IV, p. 2()), au X* s., au tcuii)s de (kn-beii, (UiUI. 
VI, p. 25). — Au XI" s. nous connaissons une traduction de Solin en langue 
romane par un clerc Simon de lîoulojïne (ih'ul., VII, p. lxxx). Solin fut très 
. répandu i\\\ Moyen A^n\ comme le |)rouv(» Tahondance des ni.ss. de cet auteur 
dans les bihliothèques de lYaiicc et d'AlIemaj,nie. C'est par Solin surtout que 
Pline fut connu des cosmoj.a'aplies de I époque médiévale. — Macroïjc fnt 
é^^dement populaire. O compilateur éclecti(pi(* lit connaître aux savants de 
rOccident les doctrines des anciens. Son Coinnu'ntairc. sur te Sntitje de 
Sriftion e.st cité au ix" s. dans la lettre de Dunpral à Charlemajrue au snjet 
de lÏM'Iipse d»» 810 (Sjiirih'fjiuin de d'Acliery, vol. Ill, p. ;^2,'»). — Adam de 
nrème, Abélard, (Guillaume de Couches, Jean de Salisbury le citent égale- 
inent. La Uibliothéque Nationale po.ssède J>eaucoup de m.ss. de cet auteur 
datant du ix*^ et du X" siècle. 

2. Ilamvau, Histoire de la philosophie scnlasHtpu',... I""* partie (1872), p. S)i. 

3. Histoire lUtthuiire de la France, vol. IV, \). 2W»; — V, p. r»58. 



- 113 - 

suiinans*. Ces imporUintes Iradiiclious furent envoyées en Occi- 
dent par rAcadémic de Tolède, sorte de collège de tmdnctenrs 
fondé pari archevêque de Tolède, Raymond, pour instruire l'Occi- 
dent par la science arabe *. I/inIluence d'Aristote devint bientôt 
si puissante qu'elle éveilla les susceptibililés des gens d'Eglise. Un 
concile de Paris proscrivit les livres du '* Maître " sur la philo- 
sophie naturelle. Dans les stiituts donnés en It2i5 à l'Université 
de Paris le légat Robert de Courson ne se montra pas moins 
sévère '. Mais ce fut en vain. Au siècle suivant Aristole élait 
n*devenu le maître incontesté des écoles. On sait que Charles V 
de France confia à son médecin, P^vrart de Conti, la traduction 
fiiinçaise des Problèmes, I^ version française des Traités Du Ciel 
et Du Moude^ entreprise également sous les anspices de ce sou- 
verain éclairé, fut terminée en 11)77 |)ar Nicolas Oresme'. Dès lors 
Aristote régna en France comme Platon en Italie \ Cette royauté 
d'ailleurs n'était pas incontestée *. Çii et là il s'élevait des protes- 
tations assez hardies, parfois même assez violentes, contre la 
doctrine du '' Maître'. " 
Ptolémée n'eut jms au Moyen Age des destinées aussi brillantes. 



1. Haurêau, Histoire de la philosophie scolanthjue.,., ^»*'' partie ,'I880\ vol. I, 

p. i3-n. 

2. Iii., ibUi.y I, ch, m, p. 5i ot sniv. 

3. /(/., ibid., I, ch. v, p. 83. 

4. Ces traducteurs français du xiv« siècle avaient eu nu devancier sons le 
rùjnie de saint Louis. M. L. Delislc a si}^nalê un ni.ss. du xur .s. (nruxelles, 
u" llâUO) qui renferme une version française des trois premiers livres tl(î« 
Mêtêomhgiques d'Aristote. L<» traducteur, Mathieu le Vilain de Neufchàtel au 
diocèse de Rouen, avait sous les yeux la plus ancienne traduction latine 
d'.Vristote. (Xotices et Extixiits..., vol. XXXI, 1" partit», p. 1-10.) 

5. Hauréau, Hist. de la phil. sroL, 2« partie, vol. I, p. 118-llî). 

6. Dés le Moyen .\ge Jean de Salisbury, Roger Racon inauguraient le mou- 
vement de réaction contre Aristote et préparaient les voies aux philosophes 
indépendants de la Renaissance qui se signalèrent par leur hostilité à 
l'égard du Stagirite : Fr. Racon, Laurent Valla, Ramus, G. Rruno, Campa- 
nella, etc. — (Fowler, Introd. à son édition du Novum Organum de Fr. 
Bacon, Oxford, 2« édit. 1889, p. 72-86.) 

7. .Sur rhi.stoire de la connaissance des écrits d'Aristote en Occident au 
Moyen Age on peut consulter : A Jourdain, Hecherrhes critiques sur Va f je et 
^orïtjinp. d/'s traductions latines d'Aristote... nouvelle édition, I8i**); — 
Schiieid, Aristotelcs in dcr Scholastik...^ Eichstœtt, 1875 (VI-HO p.). 

8 



— 114 — 

Il est vrai que l'eiitliousiasine des géogiTipIies de la Renaissance, 
des Allemands surtout, lui réservait un peu plus lard de [^i-ands 
triomphes. Au xic^ siècle on cite plusieurs traductions d'ouvi-a^res 
astronomiques du géojîi-aplie alexandrin. Gérard de Crémone, 
qui avait étudié Taixibe à Tolède, donna la première version de 
VAhnagcste \ En 114(5 Rodolphe de liruges traduisit de l'arabe 
en latin le PlaniiipJicn* de Ptoléméc» et dédia cette traduclion à 
son maître Thierri le Platonicien *. Un Anglais, Adélard de Rath, 
qui voyagea en Orient, ti*aduisit vers la même époque de larabe 
en latin les Élcnioits d'Euclide et un J'mHc de VA^trolabe inspiré 
sans doute par la doctrine de Plolémée. Quant à la Géotjraplùc du 
même auteur, elle restait inconnue à rOccident. On ne peut 
apercevoir en aucune manière rinfluencc dire^cte de cette œuvre 
avant la traduction latine de Jacques Angelo de Florence publiée 
vers 1405. Cependant les Ai-abes en avaient connaissance. Au 
xir* s. les Ryzantins avaient apporté en Italie la Géographie de 
Ptolémée. Edrisi nous atteste que vers 1 150 le roi de Sicile Iloger 
avait en sa i)Ossession un exemplaire de cet écrit. Au siècle suivant 
il en existe un exemplaire grec à St-Marc de Venise. Plus tard . 
les érudits du premier Age de la Renaissance : Chrysoloras, 
Rend)o, possèdent des manuscrits de cette œuvre ; Gemistius 
Pletho en api)orte. Mais seule une traduction latine pouvait vulga- 
riser la Gcogvaphlc de Ptolémée auprès des cosmographes plus 
versés dans Tart de construire des portulans que dans la connais- 
sance de la langue grecque. Aussi la traduction de Jacques 
Angelo de Florence eut-f^llc un grand succès '. 

(iuantà Strabon, son influence fut absolument nulle au Moveil 
Ag(\ 11 était dans les destinées du plus grand géographe de lanti- 
quité d'avoir à subir toutes les rigueurs de la fortune. Tandis que des 
polygraplies sans valeur scientifique comme Mêla, Solin, Macrobe, 

l. LpIowcII, (li'Ofjvaphle tin Mmjni Age, vol. H, p. 2; — Libri, HUtoire des 
si'irnrrs tuat/n'nwliques m llnUr (IK3S), vol. I, p. l(»H-lGiK 

'i. Ilialan'c liftrroh'e (if lu Fi'(ituu% XH, p. ,T)(>-*r)7. 

\\. InjjiriintV pom- la j)r('niieM'(' fois à Vicriico en Ii75 sans lcî> cartes, puis 
à Uomc <Mi H7S ave»-, les cailcs. 



- 115 — 

jouissaient alors d'iino réputation bien supérieure à leur faible 
mérite, Sti-abon restait ignoré des savants du Moyen Age comme 
il était resté presque inconnu aux Romains eux-mêmes '. Ce fut 
au w^ s. une grande nouveauté, une véritable révélation que la 
publication, faite à Rome en 1470, de la traduction de cet auteur 
commandée à Guarini par le \)a[^e Nicolas v *. 

La tradition sacrée, la tradition antique, telles sont les deux 
sources de la géograpbie ' au Moyen Age. Sans doute la science 
arabe ne fut pas sans exercer une certaine influence sur TOcci- 
(lent, car c'est par les traductions et les commentaires des Arabes 
que le Moyen Age occidental connut la plupart des écrits d'Aris- 
tote et de Ptolémée *. Mais cette littérature de traductions et de 



1. Jordancs, Getira, ch. ii, cite oxpressêmcnt Stral>on à propos de la Rre- 
faigne et le qualifle «le « riraccoruin iiobitis scriptor ». Le coiiiiaît-il dii*octe- 
mciit ou par l'iiiterniédiaire des compilateurs latins? C'est ce qu'on ne peut 
déterminer. Dans la suite il n'est plus question de Strabon juscpiau 
.W* siècle. 

2. M. Dubois, Examen de la géoffraphie de Strabon..., 18lh2, p. 7-8. 

3. Ou du moins de ce qu'on appelle alors de ce nom. Au sens propre du 
mot la .science géographique, VErdkunde, n'existe pas au Moyen Age. Le 
mol lui-même de géographie n'est employé que très rarement. D'ordinaire 
les livres où il est question de la science de la terre n'en traitent qu'inci- 
demment et font partie d'une composition plus vaste, d'une encyclopédie 
par exemple. Aussi portent-ils un litre 1res général : Liber (U* natura reniniy 

De universoy Miroir du Monde, Image du Monde, Somme Souvent la 

géographie est englobée dans la géométrie. 

4. L'influence araln^ se manife.sttî parfois dans la construction des cartes. 
Un certain nombre <le cartes dii Moyen Age sont orientées le sud en haut, 
le noni en l)as, comme les cartes arabes. Telles la mappemonde du mss. 
d'.\saph (X.l« s.) (Santarem, ouvr. cité, II, p. ÎXMi)2); — une mappemonde 
renfermée dans un mss. de Macrobe du xr s. {ihid., III, p. i4j()-iC;]); — 
une mappemonde islandaise du xin* s. {ihid., II, p. 270-280) ; — une mappe- 
monde renfermée dans un mss (xu* s.) de Vlmago Mtindi (ihid., II, p.2.'il>-2W)) ; 
^ une figure cosmographitpie d'un mss. de (îuillaunie de Ilirsan, {ihid., 
III, p. 50Wi05); — une mapjicmondc renfermée dans un mss. (xiv« s.) d(» 
\ Imago Mundl (ihid., III, p. OWW); — une mappemonde (xrv* s.) qui 
accompagne le commentaire de Gecco d'Ascoli sur le traité de la Sphère de 
Sacrobosco /i6«/., II, p. 281-283); — une mappemonde (xv« s.) renfermée 
dans Al m.ss. de Salluste (Leiewell, Atlas, pi. XXXV n» 91); — le planisphère 
Uorgia de 1452 (Santarem, III, p. 2i7-.3()0) ; — la mappemonde d'A. Walsperger 
de liiS (Zeitschrift fur Erdkunde de Berlin, 18i)l, pi. VII) ;— la célèbre mappe- 
monde de Fra Mauro datée de 1451). D'autre part les grands encyclopé- 
distes : Albert le Grand, Roger Itocon, ont beaucoup puisé chez les Orien- 
taux. Ils citent .souvent Averroés, Avicenne, Alfarage, Alga.sel, etc., etc. 



paraphrases ne semble jDas avoir contribué grandement au pro- 
grès des connaissances géographiques. Dans ce domaine les- 
Arabes n'ont pas attaché leur nom à d'importantes découvertes. 
J.eur rôle a été plus modeste ; ils ont servi d'intermédiaires entre 
rOrient et l'Occident et restitué au monde de TOccident, héritier 
du monde grec et romain, le précieux dépôt des doctrines scienti- 
liques de l'antiquité. 

En résumé il semble (ju'on pourrait décrire de la manière sui- 
vante l'évolution de la science géographique au Moyen Age. J.es 
Pèi'es de l'Eglise, préoccupés avant tout des questions morales et 
rel jgieuâc^s, ont souvent ^^ro«vé à l'égard des théories de la science 
païenne une défiance analogue à celle de Socrate à 4'égard des 
théories cosmologiques et physiques des Ioniens. Plusieurs 
d'entre eux, I^ctance et Cosmas surtout, prirent une attitude 
franchement hostile et se montrèrent pleins de mépris et de haine 
pour la science profane. De plus les Pères inti'oduisii'cnt un prin- 
cipe nouveau : la suboidination des recherches scientifiques it 
l'autorité de la Bible. Principe d'application difficile, redoutable 
l>ar ses conséquences, contradictoire même dans son essence 
puisque le raisonnement (»t la science doivent intervenir dans 
l'interprétation des textes saci'és. Un dogme aussi rigoureux ne 
pouvait être proclamé et accepté qu'à un(* de ces époques de 
désorganisation complète, où les espi'its cherchent un refuge et 
conmie une siiuvegarde dans les idées les plus absolues. — Ct»ttc 
période de léthargie intellectuelle dure pendant six à sept siècles; 
c'est l'époque dite <( palristique ». Alors l'autorité de la Bible 
règne exclusivement; la tradition anticpie est pi'esque entièrement 
effacée. Les cartes sont informes, grossières, rudimentaires comme 
les croyances scientifiques (ju'elles expriment. On en est réduit à 
ces petites esquisses en forme de roues, les a roHeUes DdcLelewell, 
où l'on voit les trois parties du monde inscrites dans un cercle 
entouré par l'Océan. C'est une époque de complète décadence ; 
non seulement la science ne fait alors aucun progrès, mais elle est 



- 117 - 

même impuissante à conserver le souvenir de quelques décou- 
vertes dues aux hasards de la mer \ 

Aux XI® et xir s. la situation devient meilleure. Le voisinage 
des académies espagnoles, les rapports suivis avec TOrient à 
l'époque dos Croisades ont permis aux savants de rOccident 
d'entrevoir des horizons nouveaux. Aristote est étudié avec soin, 
et même avec passion ' ; bientôt il fera loi. D'autre part le système 
astronomique de Ptolémée s'impose aux astronomes et aux cos- 
mogi-aphes. Dès loi^s Tinfluence de la tradition sacrée va décroître 
lentement devant les progrès derinfluence de la tradition antique. 
A répoque patrhtiqnc, où régnait exclusivement l'autorité de la 
Bible, succède l'époque acoUistlquCy oii le raisonnement, la discus- 
sion s'exepcent déjà avec une cerUiino indépendance. GrAce à 
cette demi-liberté de recherches, grî\ce aussi à un heureux con- 
cours de circonstances, les savants du xirr siècle élèvent la 
science géographique à un degré do prospérité qu'elle ne coiuiais- 
sait plus depuis les temps anciens. De grands génies tels qu'Albert 
le Grand, Roger Bacon, puissants pav la triple puissance de l'éru- 
dition, du raisonnement et de l'observation, sont les vrais pré- 
cui'seurs de la Renaissance scientifique' des temps modepies. 



1. Tel fut lo sort fie la (lêcouvorto tie rAni(**rinue aux x'-xrs. imr les S<\in- 
diiiave». 

"2. On sait que certains conciles et certains rvcqnes reprochaient aux 
clercs flu XIIP s. «le mettre trop de zèle à cette êtuih». 

li. Cf. |)Our l'étude jîênêrale de la j^êojçrapliie au Moyen Aj(e les ouvrajr(»s 
suivants : vicomte de Santarem, Hsitai sur rhisioin* de ia cnsmotjrajthle H 
de la raiUofjtnphie pendanf h Muijtm Aiji:.. 3 vol., 18K>- 185-2, et atlas prr. in 
folio;— J. ï^lewell, 6Vo7/(i/>Air liu Moijim Age, i vol., l8.V2-i857, et atlas 
in-i; — G. Marinelli, La gmtjra/iac i Padri drila C/<ic««, 1882, 70 p. et 2 pi. 
(Kxtrait du Bulletin de la Soc. de (iêmje. de Borne, 1882) ; — K. Kretschmer, 
Die phijKisrhe Ei^lkunde im efirislliefien Miltelalter (Geoqeaphinche Ah/tnnd- 
UiiHjen de Penck, vol. IV), 188;), WATi) p. 



— ii8 - 



I 



LES THÉORIES 



I. FonuK DK LA TERRE. — Lt doclriao de la sphëricilé de la terre et les écrivains da 
MoycQ Age occidental du iv'au xiii* s. — Persittance de la tradition antique malgré 
les discussions et les attaques qu'elle eut à subir. — Son triomphe au xiii* siècle. 

II. Rapport d'étendue des terres et des mers. — Les savants du Mojcn Age paraissent 
avoir adopté en général la doctrine des anciens sur l'iuiniensité des mers et la faible 
étendue des terres émergées. 

m. La théorie des antipodes ks okskhkL. — Beaucoup d'autours ecclésiastiques géaés 
par des scrupules théologiques nient systématiquement Tcxistence des antipodes. — 
l^clance. — SI Augustin. — Cosmas. — Isidore de Séville. — Le moine Virgile. — 
Mentions des antipodes aux ix* et x* s. A partir du xii' s. l'hypothèse des anti|iodes 
parait avoir été admise par la plupart des écrivains. 

IV. Les antipodes du sud. — L'Anticuthone. — Témoignages des écrivains ecclésias- 
tiques. — Mappemondes. — « Cycles » de Macrobe et d'Isidore de Séville.— Tradition 
continue relative à Texislence de VAntichtfwm. — Les Scolasliqucs. — Théories et 
croyances contraires au développement de VAntichthone : théorie des deux centres; 
— croyance à la plus grande élévation des régions du nord ; — préoccupations d'ordre 
Ihéologique. — L'hypothèse do VAntichthone au xiv* siècle. 

V. Ijl terre australe est-klle uabitarle ? — Théorie des zones. — Persistance do la 
tradition antique acceptée par les écrivains ecclésiastiques. — Pierre Alphonse (xii's.) 
et la première protestation contre le préjugé de la zone torride inhabitable. — Cette 
protestation reste isolée et sans écho. — I^ théorie des zones et les savants du xiii' et 
du XIV* s.: Roger Bacon, Albert le <irand. Pierre d'.Vbano, N. Oresme. — Le préjugé 
ancien encore vivace au xv* s. au début des expéditions portugaises le long de la côte 
occidentale de l'Afrique. 

VI. La terre australe est-elle accessiule?— Le bras iN|ualorial de l'Océan. — Les 
dangers de la navigation dans l'océan Atlantique. — Traditions anciennes. — Mon- 
tagnes magnétiques, monstres, etc. — La mer des Indes. — Marco Polo. 



LA FORMK DK LA TERRK ' 

Nous avons montré plus haut que la spliéricilé do la terre avait 
(Hé rigoureusement démontrée par les anciens. A certains égards 
les textes sacrés semblaient confirmer cette doctrine * ; à d autres 
ils lui étaient contraires '. 11 était donc difficile de se former une 

i. s. (fiinther, Die Lrhre von der Erdrundung unit Erdbeweffung im Mil' 
telaltpr bni don Ocvid4*ntalen fSludien zur yeschichte der niathem. und physik. 
Gnujraphio, 1877, fasc. I). 

2. Lsaïe, XL, 22 ; - Ezéchiel, V, 5, (». 

.'{. 8t Mathieu, XXIV, v, 31 : « quatuor anguli terrae. » I-A Vnlgate donne 
(< quatuor venti. » 



opinion à co sujet d'après le témoigiia^o dos Ecrituros. Aussi sur 
c^ point les Pères de l'Eglise sont-ils loin d'être d accord. Les 
uns * admettent la sphéricité de la terre ; — d'autres inclinent 
vers cette croyance mais éprouvent encore quelque embarras à se 
prononcer ouvertement ; ainsi Eusèbe, S^ Augustin n*osent 
affirmer nettement cette vérité * ; — d'autres enfm la nient sans 
détour. Selon Diodore de Tarse le monde a la forme d'une tente \ 
Severianus de Gabala conii)are l'univers à une maison dont le rez- 
de-chaussée est représenté i)ar la terre, le plafond par le ciel infé- 
rieur, le toit [mv le ciel supérieur *. D'autres comparent le monde 
terrestre à un œuf coupé par le milieu perpendiculaii'ement à son 
l^rand axe ^. Jactance d'auti*e [Dart accable d'invectives les gens 
assez simples pour croire à la sphéricité de la teri*e ^ Plus auda- 
cieux que ses devanciers, Cosmas voulut édifier un système cos- 
mographique que les écrivains ecclésiastiques pussent opposer 
aux t inventions » des Grecs'. Défenseur ombrageux de l'orthodoxie, 
l'auteur de la Topographie Chrétienne (écrite vers 535) se montre 
impitoyable à l'égard des théories grecques où il ne voit que des 
iiiensonges et des sophismes, et attaque avec une rare violence les 
doctrines de l'école d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre et sur 



1. Clément d'Alexandrie, Origùne, S^ iJiisile, S^ Mré^'oire de Ny.s«c 

2. Eusèbe, Commentai i^e^ siw les Psaumes, au psaum<i 93 (Montfaut'on, 
Cdlevtlo nova Patrum^ vol. I, p. (i*)0 D), et Conniumt. à Jsoîi% 40, {ih'uL, II, 
p. rdi A D).Dans ce dernier passage Eusèbe revient aux préjugés populaires 
et compaœ la terre à unechambre.— S' Augustin, Cifé da D'um, XVI. î), con- 
cile que la terre peut avoir la forme d'une sphère, mais il est gêné par le 
texte du Psaume MXJ verset 2 : « extendens c.œlum sicut peUem ». 

3. D'après Photlus, Bibl'mfh., codex 2%l 

i. De niundl cvealione or. lit (Migne, Palrol. grecque, LVI, p. ilC). 

.V C'était Topinion de (pielques écrivains ecclésiastiques au dire de Phi- 
lu|H)nus. I^ comi>arai.son resta populaire au Moyen Age. 

i>. I^ctance, Jnsiit. Divin., livre HT, De faha sapientia philosophorum , 
ch. XXIV (Migne, Patrol. latine, VI, col. 425-428). 

7. Cf. Montfau^on, Colleviio nova Palrum... vol. II, p. 1I3-3i5; — 
Lelronne, Des opinions rosmoyrap/titptes des Pèi'es de V Eglise.. (Hevue des 
DeiLr Mondes, 1."» mars 183i), et les ouvrages cités plus haut de Santarem, 
Marinelli, Kret.schnier. 



- 120 - 

les antipodes V A son avis, la teire est une surface plane enlouive 
par rOcéan. Sa forme est celle d'une table dont la longueur est 
double de la largeur. On peut aussi la comparer à un grand coiïre 
oblong, circonscrit par de hautes murailles et construit à Timage 
du tabernacle de Moïse qui figurait le monde '. Grâce aux dessins 
cosmogi-aphiques du manuscrit du Vatican ' (i\^ s.) nous pouvons 
nous faire une idée exacte de cet étrange système \ La terre y est 
représentée sous la forme d'un parallélogramme échancré [>ar 
les golfes (»t les mers. Les grands côtés (dirigés d'est en ouest) ont 
une largeur à peu près deux fois plus grande que celle des petits 
côtés (dirigés du sud au nord). En attribuant ainsi à la terre une 
forme oblongue Cosmas cédait peut-être à une double influence : 
celle de la Bible et celle des itinéraires romains ^ Quoi qu'il en soil, 
la mappemonde de Gosmas, la y)lusancienne carte connue du Moyen 
Age qui représente la terre dans son ensemble, peut éti*e considi*»- 
rée connue le pi'ototype des mappemondes oblongues ou dispo- 
sées en forme de fronde que l'on rencontre jMirfois dans les 
monuments les plus anciens de la cartographie. Cependant les 
dessinateurs de cartes préférèrent généralement à ce tracé le type 
de la sphère qui leur permettait de placer plus facilement Jérusa- 
lem au centre du monde conformément au témoignage de l'Ecri- 
ture *. 



1. Montfaucon. II, j). iU à 110, 110 à I2i, 110 D E, 121 A U, 107 .\ H 
101 C. 

2. ]h'Hf.,\[, p. Il,-), I2t ot sniv., 121), 173, 1i>7. 

.'{. Plusieurs do cos li^Miros ont été reprodnitos par Montfanron. M. Mari- 
nolli (oiivr. cité, p. .T», noto l\) «hVlarc ifuo Muiitrauoou n*a doiinô qu'un 
pclif nombre de fac-similé et que ses reproductions ne sont pas toujours 
exacf<\s. 

i. Voyez surtout les Ojrures puldiées |)ar Monffaueon, II, p. I88-18Î). .^ntn- 
rem a donné dans son Ailds un fac-similé de la grande mappemonde. 

.*). On sîiit (pie les itinéraires romains développaicMd considêrahlenient la 
terre dans h» sens de la latitude pom* rendre plus facile le tracé des routes. 
La carte dite de IVutinger nous oITre mi exemple J)ien caractérisé do ct*tte 
déformation systématicpie. 

0. Kzécliiel, V, 5 et (i; — XXXVIII, 12. Les rahhins juifs ot les écrivains 
ecclésiastiques expriment soiivent la même idée. Kntre autres textes voyez 
surtout ceux d'Isidore de Séville {(h'uj., XIV, 3. 21) et de Ualian Maur (De 



Néanmoins, nial^rù Thostilité de ceilains écrivains ecclésiasti- 
ques, la doctrine de la sphéricité de la terre trouvait encore des 
partisans. Martianus Capelia, Gassiodore la professent expressé- 
ment '. Isidore de Sévil le déclare que la terre ressemble à une 
roue *. Ailleurs il semble bien admettre la sphéricité de la terre 
quand il écrit : t Ijo, terre est placée au milieu du monde et se 
trouve, comme le centre, à égale distance de tous les points du 
ciel ' ». Ailleurs encore il éprouve quelque embarras à se pronon- 
cer sur la forme du ciel qui est rond au témoignage des j}/*/7o,«o- 
phcs\On sent que récrivain,géné i3ar des scrupules théologiques, 
hésite à accepter franchement la tradition antique. 

Nous ne connaissons pas mieux les théories de F Anonyme de 
Ravenne sur la forme de la terre. La carte qui illustrait cette 
étrange compilation n'est {wm parvenue jusqu ïi nous. Parmi les 
érudits qui en ont tenté des restitutions les uns, comme MM. 
Kiepert et Schweder *, supposent que cette mappemonde devait 
être ronde; — d'autres, comme d'Avezac*, lui attribuent plutôt la 
forme d'une ellipse dont les deux axes seraient dans le rapport 
de 5 à 4. S'il en était ainsi, la carte de l'Anonyme de Raveiuie se 
rapprocherait beaucoup de la mappemonde de Julius Honorius, 
telle que l'a reconstruite M. W. Kubitschek, sous la forme d'une 

universo, Xll, 4). Ottf» croynnco se retrouve encore au xv« .s. chez Martin 
l{ehaim,et an xvr s. cliez Ahr. Peritsol. Aujourd'hui encore les GrtHîs mon- 
trant dans le chœur <le leur chapelle» au St-Sêpulcre le prétendu centre de 
la terre. Ainsi faisaient les anciens (irecs à Delphes. 

1. Martianus Capelia, livre VI, n"* îm-Tm (édit. Eyssenhanlt,Teubner, IHTilî, 
p. tîHl); — Gassiodore, ExptutHin in l*ml. LXXVI v. IH(Mi{ïne, Vatrol. iatiiu% 
LXX. col. .Vk3). 

2. Isidore de Sêville, Orujitws, XIV, 2. I. Hahan Manr n^prodnit le même 
ti'xte iDf univfii'»o, XII, ch. n). 

'A. I.HÎdon^ de Séville, OWf/., XIV. 1,1. 

i. /f/., ihi(l., Xni, 5. 

.">. Kieport dans Tédition ih» IWnonynie de Ravenne donnée par Parlliey 
ci Pinderen 18G0; — Schwtnler, Vebt>r tlir Wrltkartt' (trs Kosmograph iim 
Brtt*ennit, Kiel, 18H(). 

r». D'Avezac, Le llavc.nnato. ol son ex^Hisê cosmographiqno, 18H8, 1 17 p. et 1 
carte (extrait du liuUHin de la Sociêtr Nonnnmh' (b» Côof/rapfiif, IHSK, 
p. 31)9-365). Ia carte a été dressée |;>ar M. J. (;ravier d'après les données 
fournies par le mémoire de d'.Vvezac. 



— 12-2 — 

ellipse dont le itipporl îles axes est égal à 5/:] V On pourrait i^ale- 
ment la comparera la mappemonde d'Alby ( vir ou viir s.) qui 
donne i\ la terre la forme d'une fronde *. 

Cependant le souvenir des lliéories anciennes sur la forme de 
la terre n'était pas complètement effacé, l^de le Vénérable s'ins- 
pirant de Pline (II, 64) affirmait nettement la doctrine de la sphi*^ 
ricité \ D'autre part, plus prudent que le moine anglo-saxon, 
Photius, quand il analyse les ouvrages de Cosmas et de Diodore 
de Tarse, use de précautions in!ini<\s pour laisser entendre qu'il 
ne |)arlage jxis leurs erreurs cosmographi(|ues *. Un de st^s 
contemporains, Raban Maur, archevêque de Mayence et le plus 
savant homme de rOccident à cette épotjue, embarrassé jiar le 
î^assage de St Mathieu où il est question des quatre angles de la 
terre *, se croit obligé d admettre que la terre est bien réellement 
un carré et que Tcxpression de globe terrestre désigne simple- 
ment rhorizon. Les quatre angles du carré sont les quatre points 
cardinaux *. C'est à cette conception que se rattache la carte 
anglo-saxonne (x*- ou xr s.) de la I^ibliothcque Cottoniennc au 
Brilish Muséum. I^ tei're y est rt^présentée de forme oblongue, 
entourée par TOcéan qui en déchire les bords. Ix^s grands et les 
petits côtés du l'ectangle sont entre eux dans le rapport de 5 à 4. 
L'auteur de cette mappemonde parait avoir subi rinlluence de la 
Bible et celle des itinéraires romains '. 



1. Dit' Krdtnft'l des Jiilhis lioiutrius iWicnfr SUuiicn, VII, p. 1-2i, 27H-31U). 

2. Doiiys lo Pt'riégèto (v. 7) et Priscion dans sa paraphrase (v. 1<*-13) 
(C. MiilhM*, (St'iKjr. ffmrr. vtin., il, p. UCi ot lîK))- avaient dôjji fornniiô cette 
Cf)inparaison. — 1^ mappemonde d'Alby a êlé décrite par Santan^m, A'«x«i.., 
H, p. 2i-3i, Atlas, pi. II n"!:— Lelewell, ouvr. cité, ï, p. Lxxviii-ix, et pi. IV 

du tome ï. — Cf. les diverses niappemondes, oblonjjnes et elliptiqucvs, qui 
accompaîînent les mss. du Counnentaire de IWpocalypse. (n'Avezac, La 
maiificnnnnit' du Vlli" s. r//? .S7 lical de Lirhana, 1870.) 

:i. Héde, Jh' natiiin n'runi, eli. xLVf (Miprne, Pntrol. Int., XC, col. 2t)i-2<>r>). 

\. IMioUus. liddiot/u'yui' {fri*r(/iu; cod. dCt et cod. 223. 

.^). St Mathieu, XXIV, 31. 

(i. Hahan Maur, /).' iinirfirsn, XII, 2 (Migne, CXI. col. :i32-a3i). 

7. Santarem, 11. p. i7-7(>; — Jomaid, Monunu'ttt'i dn In fféographir^pl. Xîlï, 
n" i; — l.c^lewell, î, p. 10-13; — K. Corhunherl, Jitdirlin do. la Soc.df GiuHjr- 
do Pari^. nef. 1S77, p. ;rM-:«î2. 



— 123 — 

D'autre part les dessinateurs de cartes du liant Moyen Age 
adoptaient de préférence un ti-acé systématique qui prouve la 
|)ersistance à cette époque de la croyance antique à la fornie 
ronde de la terre. Le type de ces petites mappemondes, de ces 
c t'ouelle» •, pour employer l'expression de Lelewell, est uni- 




Fio. 6. — Type de rouelle. 

forme. La terre, figurée comme une roue à trois rayons *, est 
divisée par ces rayons en trois parties (divisio ou distinciio tri- 
furui). ïje Tanaïs et le Nil tracés sur le diamètre nord-sud de la 
roue séparent TAsie de TEurope et de l'Afrique. I^ Méditerranée 
(Mare Magnum) sépare à son tour l'Europe de l'Afrique. Confor- 
mément à la tradition biblique Jérusalem est placée d'ordinaire 
au centre de la terre. L'Asie, souvent appelée « Aiar la tjrant », 
égale en étendue les deux autres parties du monde '. — Ces 
grossières esquisses se rencontrent dans beaucoup de manuscrits 
du Moyen Age depuis le ix*^ jusqu'au xiv" et même jusqu'au 

1. D'après la comparaison d'Isidore de Séviile : « orbis a rotiinditate 
« circiili dictiis, quia siciit t*ota est » {Oruj., XIV, 2, 1). 

2. St Aiigti.<<tin, CUê de Dieu^ XVÏ, 17; — Isidore de S<fviHo, On'//., XIV, 
2,3;— néde, 7)« rcnnn uatuè'u lihi»i\ cli. Li; — Rahan Maiir, De uni- 
verw, Xn, 2; — Hugues de St-Victor, K.cccpt. prïai\, liv. 111, v\\. i (Mitriie 
vol. Cf.XXVII, col. 2U>); - etc.. 



- «24 - 

XV'* siècle '. A défaut d'autre mérite, elles nous montrent a*^ 
moins que la plu|Xirt des cartographes du Moyen Age étaien 
revenus à la conception homérique du disque terrestre. — Parfoi 
cependant les imaginations des Pères de TEglise semblent préva- 
loir. Ainsi sur certaines mappemondes la terre est figurée comm « 
un carré environné par TOctîan et inscrit dans une circonférence - 
Plus rarement le carré n>st pas inscrit dans un cercle * 

Beaucoup plus rares sont les témoignages des écrivains sur li 
forme de la terre. Au x" s. lauteur inconnu d'une note marginale 
insérée dans le mss. 613 de St-Germain-des-Prés affirme nette- 
ment la sphéricité de la terre *. Au siècle suivant Adam de Brème 
s'exprime aussi clairement.sur ce sujet *. Au xrr s. Guillaume de 
Couches n'hésite pas à traiter de a bestiales » ceux qui sont 
encore assez simples pour s'imaginer que la terre est un(» surface 
plane *. Honoré d'Autun, l'auteur alors célèbre de ïltnago Mumli, 
déclare que le monde est rond, et que c'est avec mison qu'on le 
dénomme orbis \ Dans VA}iticl(in({ianuii Alain de Lille soutient 
que la terre n'est pas carrée ujais ronde *. 

La légende elle-mém(» venait au secours de la science. L^ne 
pauvre bei'gère, Alpaïs d(» («udot au diocèse de Sens (-j- 1211), 
aperçut distinctemcMit dans ses visions la terre comme un globe 
renflé : <( Glohum terrae intumescentem », dit son biogmphe, 

1. On en trouve même chez les écrivains byzantins : ainsi dans le traité 
lie ^éojïrapliie de Xieépliore ïUenmiyd/ts (C. Millier, Groffè'. (jratH'l itùnortKt, 
vol. Il, |>. 409). 

2. Voyez <'ntre antres Iva mappemondes suivîintes décrites par Santarem : 
mappemonde dans nn mss (x- s.) d'Isidore de Séville (Santarem, II, p. 4<)-i7); 

— mapp. (xii'- s.) de Vïmtvjo Mitmfi d'Honoré d'Autun (ibid., II, p. 2iX-2.'îi>) ; 

— mapp. (xir s.) de l'ouvrage de I.and>ertns /</>*</., Il p. l(i()-172 ; — mapp. 
(xnr s.; de Vhnafjo du Mondi* de (ïanthier de Metz (ihid. II p. *25()-252).-- 
Voyez aussi Santiu-em, III, n" Cô, (î<>, (ÏJ, Ci, p. 3U-3W, 127-129, .V«. etc. 
Au xiir s. dervais de Tilbury affirme encore que la terre est c/irnV /O/m 
hnpn'ialia dans les Srrijitnri's lU'nwi Jintusirircnshitu, I, p. 885 et 910). 

;i Ainsi dans un mss. (xiii") dlsidore de Séville (Santirem, H. p. 281K 
i. Note publiée dans le Xoiirmit Traitô de Diplomntiifut', vol. III, p. ;H9. 
T). Anmdf's do. VEfjl'tHO de Ilanduninj, IV, 37 (Mijfne, l^XLVI, col. CCm). 
(i. Cité par Vincent de Heauvais, Sp.'ndum natundr, VII, 9. 

7. /V Tmaffhif Muadl. I, I et I, 5 (Mijjne, CLXXIl, col. 121-122). 

8. Antirlaudiauii^, liv. IV. cli. U v. 23 fMij/nr. CCX. c(»I. 310). 



- 125 - 

le moine des Eschaiiis. Elle aperçut aussi riinivers inscrit dans 
un cercle et la terre comme un œuf suspendu au milieu des airs 
et entouré d'eau *. De pareils témoignages échappc^nt par hnu* 
nature même à toute discussion. Qu'il nous suffise de les indiquer 
ici à titre de documents curieux pour Thistoire des théories 
géographiques. — Il en est de même des visions de Sle Iliklegarde 
oii il est souvent question de la sphéricité de la terre '. 

Néanmoins certains cartographes cédaient encore aux préjugés 
populaires. Même au xur siècle, — lïige d'or de la Scolastique, — 
on s'étonne de voir encore des mappemondes construites d'après 
les imaginations fantaisistes des premiers siècles du Moyen Age. 
Plusieurs monuments cartographiques de cette époque sont de 
forme ovale ou elliptique : ainsi la mappemonde contenue dans le 
mss. royal li, CIX du British Muséum ^ Les trois mappemondes 
(les deux manuscrits du Polychronicon de Hanulphus Hygden * 
sont également, les deux premières ovales et elliptiques, la troi- 
sième de forme ohlongue. Elles datent pourtant du xrv** s., c.îi.d. 
d'une époque où il était impossible, à ce qu'il semble, de mettre 
en doute la sphéricité de la terre. Les savants du xiir' s. : Jean de 
Sacrobosco dans son traité De La Sphère qui resta classique jusqu'au 
xvir s. *, Albert le Grand *, Roger Bacon ', Vincent de 



1. Nous einpnintuiis les textes dont nous donnons ici In traduction il 
l'article de M. A. Loth publié dans VUnirers du 11 mai 1887 à propos de la 
Vie df Sle AljmU par l'ahbé Tridon (I88(», in-8). I.a Chronologia de Robert 
Abolant (IWW, in-i), où se trouve le récit des visions d*AI|>aïs, est très rare. 
I)om Bouquet n'en a donné que des frajjinents. 

2. Mij?iic, CXCVII, col. 8ri8, m.), 1M)I, ÎMK3, 1)12. La terre est ronde au-de.s- 
sous comme au-ilcssus de l'horizon : « superficies terrae subtus quemad- 
• modum supra mttinda existit. » Klle est entourée par l'Océan qui enve- 
loppe de SCS eaux toute la circonférence de la terre : « omnem rotumlUa- 
« tem terrae, » 

3 Santarem, Allas, pi. XVIF. 

i Santarem, III, p. 1-9S; — Leicîwell, II, p. li-ir), et pi. XXV, n" 70; — 
Jomanl, Monummls do Ut fft'ofjrapfilr, pi. XIII, n"» 5 et G. 

5. Le traitt'î de la Sphère fut un manui^l cla-ssicpic» pendant près de quatre 
siècles. Il eut au moins Tô éditions de li72 à i(U7. Souvent traduit eu 
(liverst»s langues, il fut aussi commenté par d'illustres savants. 

0. /M ca'lo et mundo, 1. II, tract, i, ch. ix et xi (édition de Lyon, vol. II, 
p. I« et ii5-li6). 

7. Roger Bacon, Opm Mojm, p. 00, D7. 



— 126 - 

Beauvats ', avaient renouvelé la dénionsli'alion de cette vérité 
d'après les théories de Tantiquité. 

11 est inutile dès lors de suivre plus longtemps révolution de 
cette idée. Aux xnr- et xrv^ s. la doctrine de la sphéricité de la 
terre a triomphé de toutes les résistances *. S*il y eut encore dans 
la suite à ce sujet quelques incertitudes, quelques discussions, 
quelques dissidences ^, ce furent là des faits isolés, des exceptions. 
1^ démonstration d'Aristote lit de nouveau autorité dans la science 
des écoles. 



RAPI^OUT DKTKNDUE DES TEHHES ET DES MEUS 



De même, à l'exemple des anciens, les CQsmographes du Moyen 
Age considéraient généralement laterrecommeune île entourée de 
toute ixirt par TOcéan '.Cette mer environnante est d'une étendue 
immense, indéfinie, et personne n'en connaît les limites ^. Cette 
innnensité de la mer inspirait aux marins une vive terreur *. — 
Quant à évaluer en chiffres précis le mpport de surface des terres 



I. ViiHTiit i\c IJeaiivais, Sprruhnn natnrah\ 1. VII, ch. vui, IX Pi XI. 

*i. L'aiiUMir du poème, Vlnia^fc tiii Momir, s\ popuhiirt» au xni'* .s.; — 
HrunrUo l^'itini; — l'autcMir de la Table C^atnlauc de 1375 affirment nèUe- 
uient eette doctrine. Voyez aussi la lêjrende de la mappemonde ilu niss. tie 
Mareo Polo à la Itihliotliècpie de Stockholm (Santarem, IFI, p. 212). 

.'j. Voyez une mappemonde rectanjîulaire dans un mss. du xnr s. (Saut., If, 
]K '27}V-''21'2). Adam de Sl-Victor, poète du xiir- s., décrivait eneoiT le monde 
connue un c^irrè {Ilist. liit. fV., XVII, p. xxix). fiervais do Tillniry parlaj^î 
la même opinion (Voyez plus haut, j). I2K note 2). \ji terre est également 
lijrnrée <'o!nmc un carré dans une singulière mappemonde du xni* .siècle 
(Siint., II, p. 2«i). 

4 S« Aujrustin, Kpisi. [\fX ch. xii (.Mi^ne, XXXIlï, col. 02;j); ~ S* Ambn^ilso, 
Hoxauicrnn, III, *j iihid., XIV, col. I<)I); — Jordanes, Grt'wa, î, i; — Priscien, 
J^f'rif'fft'sis... V. 8, î), IVJ, r)()-5l. 

,"). Voyez entre autres textes Isidore de Séville, Librr de nalura venim^ 
ch. xr. (Mi^Mie, LXXXIIl, col. 1012); - S« llilaire, Tractahis ad PmlmUtu 08, 
u" 21) (MiKne, IX, iSS). 

n. Cosmas dans Montfau(*on, C.oUerttn nom Pairuni.,., M, p. 132-133. 



— vil - 

et des mers, les physieions du Moyeu Age n'en eurent guère plus 
souci que les physiciens de l'antiquité. St Basile se borne à affir- 
mer que le domaine de la mer suq)asse de beaucoup celui de la 
terre *. lA encore les textes sacrés semblaient fournir une réponse 
directe à cette question de géographie physique. Il est écrit au 
Livre iVEsdra» que le Créateur ordonna aux eaux de se rassembler 
dans la septième pai'tie de la terre pour assécher les six autres 
[xirlies et les rendre propres à la culture et à Thabitation de 
l'homme*. Peuple continental, isolé, longtemps resté sans aucune 
communication avec la mer, les Hébreux ne pouvaient se douter 
de rétendue réelle des Océans. Quoi qu'il en soit, le texte d'Esdras 
jouit d'un gmnd crédit auprès des écrivains ecclésiastiques. 
St Augustin, St Ambroise et beaiucoup d'autres Pères de T Église 
en acceptèrent l'autorité. 

Cependant quelques esprits plus indépendants présentaient des 
solutions (UlTérentes. Un écrivain du xiv« s., Piistoro d'Arezzo, 
évaluait à I/IO le rapport d'étendue des terres et des mers '. Au 
siècle précédent Roger Bacon * avait discuté avec soin les divers 
témoignages et supposé à la suite des voyages de découvertes en 
Tartarie que la terre habitée doit occuper plus d'un quart de la sur- 
face terrestre: « L'étendue de la terre habitée, dit-il, doit être grande, 
et le domaine de la mer doit être fort restreint. » H v a chez Bacon 
une tendance bien marquée à étendre les dimensions de la terre 
émergée et à restreindre celles de la mer. — Deux siècles plus 
tard Pierre d'Ailly s'inspire directement de la pensée de lîacon 
qu'il reproduit môme parfois avec les propres expressions de son 
devancier. L'auteur de Vlmafjo Mnmll ne peut croire que la mer 



1. st IJasilo, UomêliOy IH, 5 (Mipnc, Pati'ol. ijvovque, XXIX, (ilJ); — Alhert 
le (irnnci, Vc nafum fncottJirn, tract. I, c!i. xii (êdit. de Lyon, vol. V, p. 277). 

2. {\\ 0, 42. Cf. sur ce texte Ilumboldt, Kmnwn n-Ui4jiw...y l, 1H()- UH. 

3. La Coniposilione (Irl MondOy êdit. Nanlucc-i, iST)!), p. 71. 

i. Opus MaJuSf p. 18îi-i8i « Dico quod licet hnbitatio nota Ptolomaeo 

Rit coartata infm quartam unam, plus tamcn est habitabile Quantitas 

habitafiilis inai.(iia est, et quod aqua cooperitur niodicuni débet esse? 

Non igritur mare cooperiet très quartas terrae, ut ae.stimatur » 



- 128- 

recouvre les trois quarts de la surlace teri'esliv el cile à lapiuii 
de cette présomption les témoignages d'Aristote, de StMii^que, de 
Pline sur la proximité de Tlbérie et de Tlnde ', ainsi que le texte 
traditionnel d't^ras *. Quant à formuler nettement son opinion 
sur le sujet, Pieire d'Ailly néglige de le laii-e. (kimpilateur avant 
tout, il SI» borne â reproduire les opinions d'autrui sans prendre 
paili dans la question '. 

En résumé les savants du Moyen Age paraissiMit avoir adopté en 
général la doctrine des anciens sur rimmensité des mei-s et la 
faible étendue des terres émei^t»es. Cette conjecture était naturel- 
lement peu favorable à Thypothése des antipodes. 



LA TUKURIK 1>KS ANTIPODKS KN GKNERAL 



La théorie des anti|K)des fut au Moyen Age une des plus graves 
préoccupations de la science et de la théologie. Comme il paraissait 
difficile de concilier cette hypothèse avec les doctrines générale- 
ment admises de Tunité d'origine du genre humain et de Tuni- 
vers(»Ile prédication de TEvangile. b«>aucoup d'écrivains ecclésias- 
tiques prirent le parti de nier systématiquement l'existence des 
antipodes. Tertullien raille les rêveries de Silène etd'Anaximandre 
sur la pluralité des mondes *. Les attaques de Lactance sont plus 



I. Voyez aussi All>ert le (iranil, />/* avlo el mundo, liv. II, tract. 4, cli. xi 
(édil. de Lyon, vol. IL p. iM>-lt7); — Uaeoii, Opus nia/iw, p. i8t; — Pierri' 
(r.Villy, Imago Muntii, eh. xi et eh. xLix.— On .sait que Colomli trouvait dans 
ces textes un puissant encouragement à ses projets de découverte. (Cf. Hum- 
boldt, Examen vrituftie..., ï, p. (i3-70.) 

2. Imafjo niumii, ch. viii. 

3. Tantôt il accepte la doctrine des anciens et celle de Plolêmêe (Jfuago 
Mundi, ch. VHI); tantôt il cite Topinion d'E.sdra.s sans la désavouer {ibitl., 
ch. vni). Au chapitre xLix il nous dit que suivant l'opinion la plus n'*pandue 
le rapport d't''tendue des terres et des mers est à peu près de 1 à t. • 

i. Advergus Ifermogenem, ch. xxv (Mijrne, II, 220); — De Pallia, ch. H 
(Migne, II, 1032). C<»s divers mondes peuvent être situés sur la surface de 
notre glolie comme sur la surface d'une autre .sphère. 



directes et plus violentes. Cet ennemi acharné de la science antique 
déclare absurde la croyance aux antipodes et qualifie de sot et 
de niais (ineptus) tout partisan de cette hyix)thcse. Il va plus loin 
encore. Remarquant avec raison que la croyance aux antipodes 
est étroitement liée à la doctrine de la sphéricité de la terre, il nie 
également cette dernière vérité. D'ordinaire des négations violentes 
lui tiennent lieu d'arguments. On sent que ce farouche théologien 
éprouve trop de mépris à l'égard de la science profane pour 
s'abaisser à en discuter les théories. Il prêche d'autorité et ne 
raisonne pas. Ainsi, fort embarrassé pour réfuter la doctrine de 
la gravitation des corps vers le centre de la terre, il use de gros- 
sières injures à l'adresse de ses adversaires et les accuse de légè- 
reté, de sottise et de mauvaise foi '. 

Lactance eut des imitateurs. S' Augustin ne montra pas une 
avei'sion moindre à l'égard de l'hypothèse traditionnelle des anti- 
podes. € Il n'y a pas de raison, dit-il, d'ajouter foi à cette fabu- 
c leuse hypothèse d'hommes qui foulant cette partie opposée de 
« la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous, 

< opposent leurs pieds aux nôtres. Cette opinion ne se fonde sur 
« aucun témoignage historique, mais sur des conjectures et des 
« raisonnements, parce que, la terre étant suspendue en l'air et 
t de forme ronde, les partisans des antipodes s'imaginent que la 

< partie qui est sous nos pieds n'est |>as sans habitants. Mais ils 

< ne considèrent pas que, la terre fût-elle réellement sphérique, 

< il n'en résulterait pas nécessairement que la partie opposée à la 

< nôtre ne fût point couverte d'eau *. » Beaucoup de Pères de 



i. I^ctancc, InttHul. Divin., III, ch. xxiv (Migne, VI, col i25-i28). L'argu- 
mentation de lactance est contenue tout entière dans de puériles objec- 
tions renouvelées de Plutarque {De facie in orbe lunae, § 7) : « Quid ilii qui 
c esse contrarios vestigiis nostris antipodas putant; num aliquid loquuntur? 
« Âut est quisquam tam ineptus qui credat esse homines, quorum vestigia 
« sint superiora quam capita? Aut ibi quae apud nos jacent, inversa pen- 

« dere? » En effet tous ces phénomènes doivent paraître bien étranges à 

un homme qui refuse de reconnaître la loi de la pesanteur. 

2. ait» fie Dieu. XVI, î». 





— 130 — 

l'Eglise peiiseiil comme S* AiigusUn '. I^s uns éprouvent une 
grande défiance à regard de riiypotlièse [xiïenne des anti|K)des; 

m 

les autres la coml)attenl énergiquement. Ainsi Cosnias reproduit 
les puériles objections de 1-actance et ivproche aux partisans des 
antipodes de croire à ces « ridicules contes de bonnes femmes *. » 
Ce qui est plus grave, c'est que admettre lexistence des anti|X)des 
c'est admettiv une tradition fabuleuse, condanmée par l'Ecriture 
Sainte qui attribue au monde la forme du tabernacle de Moïse. 

Telle était la réprobation de l't^çlise à l'égard de cette opinion 
qu'aucun des écrivains ecclésiastiques de ce temps n'ose pro- 
fesser ouvertement la croyance aux antipodes. Pourtant dans son 
Coiunientairc à la premièiT Epitre aux ConntUicns S* Clément 
suppose qu'il existe par delà l'Océan d*immenses terres incon- 
nues *. Mais c'est là un témoignage isolé et non une doctrine 
générale, une conjecluiv et non une théorie. C'est qu'en elTet en 
raison de leui*s préoccupations théologiques les Pères de l'Eglise 
ne pouvaient faire bon accueil à rhy|X)thèse des antipodes. Ils 
voulaient avant tout sauvegarder le principe de Tunité d'origine 
de la race humaine et le principe de la propagation universelle 
de l'Evangile : deux dogmes qu'il leur (Xiraissait difticile de 
concilier avec l'existence d'auti'es terres opposées à la niMre, 
séparées de VŒcuDiènc comme ixir de vastes mers que les Pères 
regardaient volontiers connue infranchissables. Cette double 



1. Voyez les textes imliiiuês dans le mémoire de lA^lroniic, Bm^ue ih's 
Jh'iKr Momfrs, 15 mars IKIH, p. (î()i;— Œuvrrs r fini sien, Mît. Fagnaii, Gêoffr. 
anrirnw, I, p. ^JSi. — l»ro((i|M» (le Gazn nie formellement V c âvrotxovotm • 
(Mi^Mie, Pat roi. rjrrnpn', LXXXVII. I"' partie, eol. œ,. 

"l. (>)snias ilans MoiitTaneon. Colh^ttio nrti'n Pdtrum, II, p. 119 DE, 12i AH, 
157 AH, avec la tijinre explicative, p. liMKliU. — Cdsmns admet bien l'exis- 
t«'n<-e d'inie lerre située au-delà d(» l'Océan on les lionnnes habitaient avant 
le délu«,'e, mais cette; terre, indi(iué<' par les léjrendes de la carte an nord, 
à l'ouest et au sud du reclanjrh» terrestre, \\ti rien de comnnm avec les 
antipodes. (M. MitrauciMj, ouvr. cité, II. p. 113 G, m A, 135 AH, 137 B, 187 D, 
188 C, et la carte, p. 188- I8i».) 

3. Ch. XX (Mij^Mie, PntroL rfrcn/ut\ I. 2U»).— î<t Irénée [À(li\ hacrea., 11,28) 
fait allusion à la même croyance (Mipne, Vatrol. grecque, VU, HU5). 



- 131 - 

pn'occupation est très nottomont marquée chez S* Augustin, chez 
Cosmas et chez Procope de Gaza *. 

Du v** au XP s., c.-àKl. pendant toute la durée de l'époque 
palristique, rinlluence toute puissante des Pères de TEglise 
n'était guère favorable, on le comprend, au développement de 
rinpolhèse des antipodes. Isidore de Séville rejette cette croyance 
coirune une fable poétique et la condanme comme contraire aux 
lois de l'équilibre *. Mais, s'il refuse d'admettre l'existenrxî d'un 
peuple d'antipodes, il ne semble pas éloigné de croire à l'exis- 
tence d'une terre antipode de la nôtre. C'est ainsi que dans sa 
description de la Libye il insèi-e cette étnuige conjecture que 
l>eaucoup de cosmographes du Moyen Age lui ont empruntée en 
propres termes : « Extra très autem i)artes orbis quarta i^rs 
« ti'ans Oceanum interior est in meridie, quae solis ardore inco- 

• ^nita nobis est, in cujus fmibus antipodes fabulose inhabitare 

• produntur '. j> Quant aux antipodes hommes \ il désigne sous 
^'e nom une sorte de monstres humains qu'il relègue dans l'inté- 
ï'KMirde la Libye. Les antipodes de ce genre n'ont rien de com- 
ïnun avec les antipodes dont il est ici question. 

Au siècle suivant il s'éleva au sujet des antipodes une vive con- 
^t'ovei'se. Un prêtre irlandais, Virgile, depuis évéque de Salz- 
ix>urg ("j- 784), enseignait, dit-on, la doctrine des antipodes. En 
quels termes formulait-il cette théorie *? On ne le sait. 1^ doc- 
trine de l'Irlandais Virgile ne nous est guère connue en effet que 

I. S» Au((U!9tiiK Cité dr f)itnt, XVI, U; — Cosmft-s dans Moiitrnncon, ouvr. 
t?iU', U, p. 157; — Procopo de (lAzn. Commi'nt. ad Gcnes., ad vits. (MigntN 
Pahytl. g,^ytu% LXXXVII, !"• |MirtU', col. (W. 

1 EhjmoL, IX, 2. VXi, 

X Ihitl., XIV, 5, 17. 

t. fhid., XI, 3, 2i. — Rahan Maiir reproduit co m«>inn texte {0** Vniversa, 
VII. 7). Il est é^lement question des « Antipodac » dans un inss. du .v s. 
publia par Uerger de Xivi*ey, Tradiiions ft'mtoloffiifurs..., ISIJlî, p. 1K5, et 
dans les légendes de plusieurs niap))emondes du Moyen Age : mappem. du 
xiir 8. dans un mss. du Uritisli Muséum, Royal liC IX (Atlnn de Santareni^ 
pi. XVII) ;— mappemonde d'un m.ss. du Pohjchronicoii de» Uanulphus llvfnlen 
(\\\* s.) (Santarem, IIÏ, p. 42 et suiv.). 



— 132 — 

par k*s témoignages du pape Zacharie et de S' Bonifocc qui 
n'en disent presque rien comme il convient enti'e personnes qui 
sont au courant d'une affaire les concernant l'une et l'autre. Virgile 
admettait-il l'existence d'un monde distinct du nôtre, ayant comme 
celui que nous habitons son soleil, sa lune, ses saisons ? Ou bien 
entendait-il ce terme d'antipodes dans le sens ordinaire du mot *? 
Il se peut qu'en sa qualité d'Irlandais Vii^ile ait eu connaissance 
de quelques navigations lointaines accomplies dans TOcéan occi- 
dental par ses aventureux compatriotes. Q^tte supposition n*a rien 
d'improbable.Néanmoins il semble plus sage de penser que la doc- 
trine des antiiKKles fut inspin>e au cleix! irlandais |jar la lecture 
des anciens. Quoi qu'il en soit, on voit par la lettre du paiK* Zacha- 
rie à saint Boniface, en date du mois de mai 741 ', que Vii^ile en 
professant cette doctrine paraissait enseigner une hérésie et 
admettre l'existence drames n'ayant partici|)é ni au péché d'Adam 
ni à la rédemption du Christ. Aussi Zacharie adressa-t-il en 7ii 
au duc de Bavière Odi Ion un bref d'excommunication contre Vir- 
gile et ses adhérents. On ne sait si Vii-gile rétracta sa doctrine. En 
tout cas il ne fut guère inquiété pour ses opinions |xissées, puis- 
qu'en 764 il fut sacré évéque de Sal7.bouiig *. I-a doctrine des anti- 
podes lui survécut '. 

Au ix.^ s. un encycloïKkliste, Raban Maur, emprunta à Isidore 
de Séville * le passage célèbre des Etymohgirs oîi il est question 
d'une quatrième [iarlie du monde située au-delà de l'Océan dans 
les régions du midi, où habitent ces êtres fabuleux qu'on appelle 
les Antipodes *. — A cette époque les mentions des antifwdes sont 



i. Daiis JnfTô, BibHothi*ca vrruni tft'nuanit-antmfyol. IIÏ, p. !lK)-iî>l. On 
voit d\ipn*s cotte lettre que Viiyile eiiscM^iiait « quod alius miimlus et alii 
« hominofl sub tcrm sint seii sol et luiia » (p. 1D1;. 

2. Il fut UK^nie canonisé en 12^3. 

3. Voyez sur l'histoire encore tn\s olKscure fie la doctrine île Virgile : 
S. Gûnihorj Si udu'n zur Gesch'whli* der mathemaiist'hen und physischen drtt' 
graphie, Halle 187H, p. 5-(>; — Ph. (lillieii. Le paite Zacharie et les antip<Hle», 
Bruxelles, 1H82. 

i. Etymol.f XIV, 5, 17. 

5. Raijan Maur, De l'niverttn, XII, i (Mi^ne, CXI, col. ;Ci2-:r>:^). 



— 133 - 

rares. On en trouve pourtant quelques-unes dans les écrits du 
\^ siècle. Certains savants rejettent Thypothèse des antipodes 
comme contraire à la foi chrétienne * ; — d*autres la repoussent 
comme contraire aux lois de la physique terrestre et comme une 
simple conjecture que Texpérience n'a pas encore confirmée *. 
D'autre part un esprit plus éclairé, fauteur anonyme d'une note 
marginale du manuscrit Glîî de S^ Germain des Prés, ne 
voyait rien dans cette hypothèse qui fût contraire aux lois de la 
nature : « Manifestumestquod Antipodes supi*asecœium habent. 
Ferunt quidam esse Antipodes hominosinallo orbe, quos dividit a 
nobis Oceanus, quos etiam dicunt vivere more et cultu Persarum. 
Quod autem vivere possint subtus terram, non répugnât fidei, 
quod hoc agit natui*a terrœ quaî Speroides est *. • Si cette note 
marginale est réellement du x*' s. comme le manuscrit qui la con- 
tient, il y a lieu d'admirer la sagacité et f indépendance d'esprit 
du clerc qui fa écrite. 

Plus tard, à fépoque scolastique, fhypothèse des antipodes 
trouve plus de crédit. D'ordinaire les écrivains du xn^ s.* admet- 
tent en principe l'existence des antipodes, surtout à l'ouest, mais 
ils déclarent qu'en fait il n'y a pas de communication possible 
entre eux et nous. L'immensité de l'Océan, les dangers que présen- 
tent les mers lointaines où les courants sont contraires empochent 
tout rapport entre les antipodes et nous : <k Nullus nostrum ad 
illos, neque iilorum ad nos porvenire potest *. d 

11 en est de môme au xni" siècle. Gauthier de Metz, qui paraît 



1. Tel un commentateur de Boùce cité par Jourdain, De l'influence 
(VArhiote, p. 12. 

2. Tel Saiomon, évoque de Constance (•!• 1120), qui reproduit le texte 
d'Isidore de Séville, Eitjnw!., IX, 2, 133. 

3. Cette note a été publiée dans le Nouveau traité de diplomatique, vol. lïl, 
p. 3tt). — Cf. aussi Histoire littéraire de la France, XII, p. ifil, note 1. 

i. Sur la mappemonde de I^mbertus on voit même figurer l'ile des anti- 
podes du Paradis Terrestre (Santarem, II, p. 183, 191). 

5. GuiUaume de Couches, Philosophia minor, IV, 3 (.Migne, CLXXII, col 85); 
— GeofTroide S* Victor, Microscomos, cité par Jourdain, De l'influence d' A ris- 
tote..., p. 8. 



^ 134 - 

êti-e fauteur de Vlmage du }fondey le grand pot»me didactique de 
cette époque, admet sans hésitation l'existence des antipodes 
comme il admet la sphéricité du ciel et de la terre '. D'autre part 
Roger Bacon semble pressentir FAmérique *. 

Au xrv** s. l'existence des antipodes est admise en général comme 
une conséquence toute naturelle de la sphéricité de la terre '. 
Dante % — Pierre d'Abano, — Cecco d'Ascoli, qui écrivit VAcerha^ 
Tencyclopédie la plus remarquable du xiv** s. pour la physique, — 
Pétrarque, cosmographe à ses heures *, — Goluccio Salutati *, — 
d'autres encore parlent des antipodes. Un poète florentin contem- 
porain de ToscanelH, Luigi Puici, afîTirme dans le MorgaïUe Mag- 
giore que les antipodes ont des villes, des châteaux, des empii'es, 
mais que nous ne les connaissons pas. On pressentait déjà de 
grandes découvertes, et le poète se lit Tinteiprète^de ces pressenti- 
ments. « Les navires, dit-il, dépasseront les colonnes d'Hercule et 

navigueront au delà L*on peut également aller dans l'autre 

hémisphère, puisque tout se tient par le centre, de telle sorte que 
la terre, par un divin mystère, reste suspendue au milieu des 
étoiles du ciel. Dans cet autre hémisphère sont des villes, des 
châteaux, des empires. Mais nous ne connaissons pas ces gens 

primitifs Ces nations inconnues s'appellent antipodes ; elles 

adorent le Soleil, Jupiter et Mars, et de même que nous elles ont 
des plantes, des animaux et se livrent de grandes batailles '. » La 



1. Notice de Victor l-.e Clerc dans VHhtoire Hllthnhv..., XXIII, p. 3(X». 

2. Opus Maju*..., p, 184 (édit. de Londres, 17X1, in-fol.). 

3. Un mss. de ïlmagp du Monde (Itibl. Roy. Hnixelles, xi\'* s.) contient 
une figure cosmopraphiqiie où le dessinateur semble nvoir consigné le 
souvenir des antipodes. On y voit inscrit le mot « afwdis », qu'il faut lire sans 
doute « antipodes » (Santarem, III, p. i(>2). De mt^me le mss. d'Ermengaud de 
Béziers (xiv« s.) renferme, au rapport de Santarem (III, p. 128), une 
curieuse représentation des antipodes. 

i. Jnferno, XXXIV, IX) et suiv. 

,'i. Cité par Libri, 1îisloh*c des sciences mathêm. en /^«/i>,18îi8,ll,p. 2i2-252, 
0. Ihid., H, p. 2*9, note. 

7. Trad. de M. P. Margry, Les Natùgations ftxinçaises et te Révolution 
vtarilimedu XTV^ au XVI^'siirle, 18*77, p, 75-70. 



— 135 — 

prophétie du poète florentin ne devait pas larder h se réaliser. Peu 
d'années après la publication du Morgante Maggiorc (l"' édition 
ou 1481) Barthélémy Diaz doublait le cap des Tempêtes et 
C. Colomb touchait aux Antilles. Les Portugais et les Espagnols 
vouaient ainsi par de mémoi'ables découvertes de mettre lin aux 
longues discussions qu avait soulevées le grand problème des anti- 
podes. 



LES ANTnH)DES ni' Sl'I). — L ANTIGHTHONE 

Dans les développements qui précèdent nous avons étudié les 
toxtes qui se rapportent à la théorie des antipodes en général. Il 
ï^ous reste h examiner avec une attention toute spéciale les docu- 
ïïîcnts de tout ordre, textes et cartes, qui intéressent Fhistoire do 
lo terre australe, Thistoire des antipodes du sud. 

Les Pères de TEglise, hostiles en général à la doctrine des anli- 
podes, n'étaient naturellement pas favorables à Thypothèse do 
VAntichthone. Si Eusèbe mentionne quelque part ràvToezojusvï:, 
c. à. d. la terre du midi opposée^ notre Œcumètie^ il la mentionne 
comme rapporteur de Topinion d'autrui et se garde bien de mani- 
fester la moindre sympathie pour cette conjecture *. — D'autres 
écrivains ecclésiastiques * parlent aussi de VAnticlithouo, mais 
sans adhérer pour leur compte à cette théorie qu'ils avaient reçue 
des anciens. Suivant son habitude Gosmas s'élève avec violence 
contre cette hypothèse grecque, c. à. d. païenne, et accable (Vun 
souveraîu mépris les partisans de VAntictitJiotir, Personne, dit-il, 
n'a va cette terre australe ; personne même n'en a entendu par- 
ler. Ce sont là des fables, des rêveries, des bavardages, des contes 
de vieille femme, des sophismes, des mensonges \ Comment 



1. Eu8él)e, Commenlalri* sur h's Psmttnrs, ad Psalm. 47 (Montfaiioon, 
CoiUrtio run'a jmlnim..,, L P- *^^t D). 

2. Clément d'Alexandrie, StnmnUos, V, 12 (Mijrno, Patrol. (jvncqw\ IX, 
eol. 115 et suiv.); — Oripène, J)e )tnnni).. H, ',], ft //7>/W., XI, 19V). 

'^' « ♦rj'îsï;, ypxM^ti; [xitOo^J; » (Moiitfauoon, ouvr. cité, II, p. 1U C). 



- 136 — 

d'ailleurs admettre une hypothèse aussi contraire à l'Ecriture ? 
L'Apôtre a dit : « D'un seul homme Dieu a créé le genre humain 
pour qu'il se répandit sur toute la lace de la terre » ; — sur 
toute la face de la terre, et non sur toutes les faces de la teriv *. 
— On voit que Cosmas est en dépit de ses raisonnements complè- 
tement et pour toujours hrouillé avec la raison. 

Tout en étant contraire, suivant la tradition des Pères de 
r%lise, à la théorie des antipodes % Isidore de Séville indique 
nettement Texistence d'une terre australe. Il a été question plus 
haut ' de cette assertion étrange sur Texistence d'une quatrième 
partie du monde, située au-delà de l'Océan dans la direction du 
midi : a E.xtra très autem partes orhis, quarla pars trans Oceanum 
interior est in meridie, quae solis ardore incognita nobis est, in 
cujus fmihus antipodes fabulose inhabilarc produntur *. » Une 
contradiction de ce genre n a pas lieu de nous surprendre dans 
une compilation encyclopédique rédigée à la hâte et à une époque 
de complète décadence littéraire. Quoi qu'il en soit, ces quelques 
lignes, si souvent citées par les cosmographes du haut Moyen 
Age ', résument tout ce que Ton savait alors de VAntichtlwne. 
Raban Maur les reproduit textuellement dans son traité de 
V Univers *. Cette légende est également inscrite sur les diverses 
copies que nous possédons d'une mappemonde ancienne du viir- s. 
qui devait accompagner un commentaire de VA]wcaly2}sc rédigé 
vers 787 par un moine espagnol, S^ Béat, du couvent deS'-Martin 
de Liéhana dans les Asturies ^ D'Avezac a signalé vingt-deux 
manuÉ»ci*its de cette œuvre, dont six conliennentdes mappemondes. 
Ces mappemondes se rapportent à trois types différents : 

1. Cosmas cl.ins Monlfnucoii, ouvr. cité, II, p. 157 A IJ. 

2. Eti/moL, IX, 2, 13:{. 

3. Voyez, p. VM. 

4. Ettiiuol.f XIV, 5, 17. 

."). Kilos sont encore cité(»s au xm'' s. par Vincent de Beauvais, Sjienitum 
lutturah'y XXXIII, 15. 

(). nal)an Maur, Uo unirevso, XII, i (Mijrne, Vatml. latine, CXI, col. 352-353). 

7. Cf. D'Avezac, La ruapjK'mondi^ du Vlll^ sii'cle de S^ Béat de Liébana, 
1870. (Extrait des .liina/€*# deti Voyages^ y\m 1R70.) 



— 137 — 

le type circulaire : mapj>emonde de Turin (x** — xu** s.), (Joinard, 

pi. XIII. — Santarem, II, p. 127 — irxî); 
le type elliptique : mappemonde de Saint-Sever (xr s.), (Gortam- 

bert, BuUetin de ht Soc. de Géogr.y oct. 1877); 
mappemonde de la collection d'Altamira 
(xir s.), (d'Avezac, p. 10-11) ; 
ie type du rectangle à coins arrondis : 

mappemonde du British Muséum (Santarem, 
• II, p. 107-126) ; 

mappemonde de Girone, (d'Avezac, p. 11-12). 

Sur plusieurs de ces mappemondes le dessinateur a inscrit 
^vec quelques variantes ' la légende de VAntichthonc empruntée 
^ Isidore de Sévillc. La terre austmle y est figurée au sud de 
* Afrique, séparée de cette partie du monde par un bras de mer 
^nsiblement moins lai-ge que la Méditerranée. 

VAutichthoîieest également représentée sur d'autres monuments 
cartographiques. Les mappemondes du cycle de Macrobe ' sont à 
ce point de vue aussi dignes d'intérêt que les mappemondes du 
cycle d'Isidore de Séville. Ainsi sur une figure cosmographique 
d'un mss. de Macrobe de la Bibliothèque de Metz (xr s.) on 
trouve la légende classique : « Temperata Antyrornm ».* Sur 
une mappemonde (fig. 7) contenue dans un mss. de Macrobe du 
x*' s. on voit nettement VAntichthone tracée comme une bande 
oblongue dans une région du disque terrestre qui correspond à la 
zone tempérée du sud. D'ailleurs la légende : « Temperata Antlch- 
thoniim » ne laisse aucun doute à ce sujet \ Une mappemonde 

1. Ainsi sur In mappemonde de Turin le dessinateur a négligé les mots 
in met'idle, nécessaires pourtant pour préciser la véritable situation de IWn- 
tirhtlione. 

2. I^s mss. de Macrobe sont fort nombreux durant la première période 
du Moyen Age. Macrobe fut sans doute ini des classiques de l'époque 
patristique. 

3. Santarem, III, p. Sm-Sm. 

4. Santarem, H, p. 4 1-13. I/auteur de cette mappemonde est évidemment 
partisan des antipodes. Non content de tracer sur sa carte l'Anticblhone, il 
y place aussi l'Atlantide à l'ouest de rEuropt\ 



— i38 — 

annexée à un mss. de Macrobe de la Bibliothèque de Naples (\w s.) 
présente également un tracé de riiéniisphère méridional avec des 
contours sinueux ', Les Bibliothèques d'Italie renferment encore 




Fin. 7. — VAntichthone sur un mai. de Macrobe du x* s. (d'aprt^s SanUirem). 

plusieurs mss. de Macrobe du xi^ et du xii'^ s. ornés de mappe- 
mondes du même genre * que Ton peut rapporter à un cycle 
particulier, au cycle de Macrobe '. 

Les mapp(^mondesdes cycles de Macrobe et d'Isidore de Séville 
sont à peu près les seules qui représentent VAntichtlioue \ Cepen- 
dant le nom iVAntichUioue n'était pas complètement tombé en 



1. G. l'zielli, vol. II dos Siwii bihiiogra/iri sitlla slona (foUa ffi*ogmfia in 
Jtalhi, 1882, H" (), p. 47. 

2. ht., ihi(f., n- 2, 3, i, p. iô-W). 

3. Déjà au Moypii Ajxo coite oxprossion somMo jn.stifioo. Un ins.s. do la 
nil)liolhôqiio de (jand du xn» s. ronforino (fol. 2i ot suiv.) uiio notice iiititulôo : 
Spfwra Murrohii df (fuinifue zonis. Voyez la noticf» do S^ <i(>nois sur le Lih'r 
Floridm reproduite dans la Palrolofjin lalinctlo Mijjno, CLXlll,col.l(X)i-1(KÎ2. 

4. A la Renaissance il y oui un nouveau cycle, celui do Mêla. On se sou- 
vient que Mêla avait fait allusion plus d'une fois à l'Aiitichtlione. (Voyez 
p. 2't-25 de cette étude.) 



— 130 - 

oubli. Un moine compilateur du lv s., Dicuil, empruntait à Solin 
une notice sur Taprobane, la grande île de la mer des Indes qui 
pas^a si longtemps pour être un monde nouveau, patrie des 
Antichthoiics *. Puis durant deux siècles il n'est plus question de 
la terre australe que dans quelques mappemondes des cycles 
d'Isidore deSéville et de Macrobe. Par contre, au xu^'s., les textes 
deviennent plus nombreux. Guillaume de Couches formule nette- 
ment la double théorie des antipodes : antipodes de Touest et 
antipodes du sud. I^ terre habitable de Thémisphère nord se 
divise, dit-il, en deux parties; nous habitons la partie supérieure, 
et nos antipodes Ijabitent la partie inférieure. De même la terre 
habitable de Thémisphèresud se divise en deux parties dont Tune, 
la partie supérieure, est habitée par nos antipodes (il est impos- 
sible de donner une traduction fi-ancaise exacte du mot antoecl 
employé par Tauteur), et l'autre, la partie inférieure, par leurs 
antipodes '. C'était revenir au système de Macrobe, de la division 
de la terre en quatre îles opposées l'une à l'autre dans chaque 
hémisphère '. — Ilerrade de Landsberg, la savante abbesse de 
S^^'-Odile en Alsace, semble faire également allusion à ÏAntlchthono 
dans son encyclopédie, car elle admet conformément à la doctrine 
des anciens que les deux zones tempérées sont habitables \ — 
Robert Abollant, moine de S*-Marien d'Auxerre, mentionne 
expressément la terre australe. Dans la description du monde 
placée en tête de sa Chronique il nous apprend que de son temps 
certains cosmographes s'attachaient au texte si souvent cité 



i. Dicuil, De mensura orhitt VII, 0, 5 (d'après Solin, LUI, 1). 

2. Giiillaumo de Coiiclios, Phiiosophia niinor, IV, 3 (Migiie, vol. CLXXII, 
col. 85); — CieofTroi de S'-Victor (xnr s.). Microcosmos, cité par Jourdain, 
ZV Vinpuencp (VAristote^ p. 8. 

3. Voyez plus haut, p. 28-.31 de cette étude. Une mappemonde du x« s. 
renfermée dans un mss. de Priscien du liritish Muséum (Santarem, II, 
p. 7G-8I) présenle une légende relative à ce système 'Cf. Santarem. H, p. 8()-8l). 

4. Le texte relatif aux cinq zones est cité dans la notice d'Alexandre Le 
Xoble, Notice sur //» Hortus Deliciaruni.,., p. iO iBitttiotfn'Hjue de VEcole des 
Charles, ï, I^W-IH^), p. 23K-2rd). 



- 140 - 

d'Isidore de Séville '. D'autres au contraire regardaient cette 
assertion comme une fable indigne de créance •. 

A la môme époque les dessinateurs de cartes ne craignaient 
pas de rappeler le souvenir de VAatiehthonc '. Les manuscrits du 
Liber FloriduSy indigeste compilation rédigée en 1120/H30 par 
Lambert, chanoine de Saint-Omer, renferment de curieuses map- 
pemondes où VAni'tchtItone est nettement marquée. Une vaste 
mer : « Oceanus filiis Ade incognitus » la sépare de l'Ethiopie, et 
une légende très explicite en indique bien la nature : « Zona aus- 
tralis fdiis Ade incognita temperata Antipodorum (sic) *. » — Une 
autre de ces mappemondes représente VAniichthonc sous la forme 
d'un disque de terre entouré j)ar la mer *. Ici VAnticlithone est 
bien vraiment un autre monde distinct du nôtre et complet dans 
son organisation, 1' a alteè^orhis » des anciens. Cette terre est pla- 
cée au sud de l'Afi'ique sous le méridien de l'ile de Thilé. Une 
légende développée contient à son sujet des indications intéres- 
santes *. La terre australe, lisons-nous dans cette notice, est une 
terre tempérée, mais inconnue aux descendants d'Adam, parce 
que la Méditerranée oppose entre cette terre et la nôtre un obs- 
tacle infranchissable. Les philosophes pensent que VAntichthonr 
est habitée par les Antipodes qui sont très différents de nous par 
la diversité des saisons ^ 

Les documents cartographiques du xin** s. nous fournissent 



1. EtijmoL, XIV, 5, 17. 

2. Chronoloffia...f Hi(l8, iii-i, p. (». 

3. Ainsi une inappenioncle renfermée dans un niss. de Macrobe de la 
BihI. de Naples (xw s.) (Tzielli, ouvr. cité, U, n» (>, p. 47; représente la terre 
australe comme une surface de forme semi-circulaire avec des contours 
sinueux. 

4. Santarem, FI, p. 172-175. Voyez p. 174. 

5. /(/., l(. p. 182-lilS. Voyez p. V.n. 

(i. Voyez cette légende dans Santarem, 11, p. 195. 

7. D'autres mappemondes contenues dans des manuscrits du même 
ouvrage présentent aussi dos légendes relatives à la terre australe : « Zona 
« australis lemperata habitahilis sed incognitji hominibus no.stri generis » 
(Lelewell, Ep'doijue..., pi. III); — « Zona au.stralis temperaUi filiis Ade inco- 
« gnita; — Plaga Antipodum » (Santarem, II, p. 181), 



— 14i - 

également de curieux exemples de la représentation des antipodes 
du sud. Il convient de citer à ce propos une petite mappemonde 
tirée d'un manuscrit islandais du xnr s. *(fig.8). Le monde y est figuré 
par deux demi-cercles séparés par une large bande transversale, 
la bande de Técliptique. Sur le demi-cercle méridional le carto- 
graphe a tracé ce seul mot : Sijnnribtjgd , « région du sud », ins- 
crit dans la partie de Thémisphère sud qui correspond à la zone 
tempérée australe. Il estimpossible de ne pas y reconnaître T-^ntic/i- 




Fio. 8. — LWntichthone sur un planisphère islandais du xin' s. (d'après llafn). 

Uiotic traditionnelle '. — L'interprétation de deux autres docu- 
ments de la même époque n'est pas aussi facile. Dans un mss. de 
Vhmujc du Monde de Gauthier de Metz (xiir s. — Bibl. nation.) 
l'auteur d'une petite mappemonde (fig. 9) a ti-acé au sud de sa 
carte une terre avec ce seul mot : « Terre », limitée 
par deux demi-cercles concentriques '. Si cette sphère est 
une sphère terrestre, on ne peut douter que le cartographe n'ait fait 
allusion à VAntlchthone, Si au contraire le cosmographe a voulu 



1. Ilafii, AnthjuUalPs AitwrU'anat*, p. 278-271); -- Snntarem, II, p. 27(>-28l; 
— ï^leweU, n, p. 7 et AUaSt pi. Vil. 

2. Pourtant Rafii croyait reconnaître dans le Sijnnrihiifjd le Nouveau 
Monde, les antipodes d(; l'ouest! Joniard fit reniarcpier avec raison qu'il 
«agissait de l'Antichtlione, des antipodes du sud {BitU. S(w. Gi'ofjr. Paris, 
vol. X, 2- série (1838), p. 12i-i25.. 

H. Santnrem, H, p. 252-2ri;j; — Leiewell. pi. IX, n» 37. 



- 142 - 



figurer une sphère céleste, cette terre placée dans la ixirtie méri- 
dionale de la circonférence représente le globe terrestre dans son 
ensemble. — Il est encore plus malaisé de se prononœr sur une 




FiG. 9.— Reprcsenlalion cosmo^raphique contenue dans un mss. de Minage du Monde 

(Xni* s.) (d'après Sanlarem). 

mappemonde tirée d'un autre mss. de Vlmage du }foude (Hibl. 
nation. — X[v«^s.). Au sud des deux segments qui représentent la 
terre on voit une grande île allonge (fig. iO)dont aucune légende 
n'indique la nature *. Santarem renonce à déterminer la signiiica- 




Kir,. 10. — VAiitichtUoHC CO sur une figure cosmographiquo dun mss. 
do V Image du Mmidc (XIV s.) (d'aprrs Sanlarem). 

tion (le celle t(M"re. Il nous semble que rien n'empêche d'y 
reconnaître VAntichthonr, 
D'ailleurs îi cette époque les Scolastiques et ixirmi eux les grands 

1. Saiitarnii. I[I, p. "lii*. 



— 141 - 

eucyclopêdistes : Ro^or Ikicon, Albert le G itind, Vincent de lîeau- 
vais, faisaient une place dans leurs écrits à Thypothêse tradition- 
nelle de la terre australe. Leur témoignage nous fait connaître 
ies discussions que provoquait cette conjecture. Beaucoup ])armi 
les t>avants supposaient rhémisphêre austral entièrement inhabi- 
taille à cause de Texcentricité de Torbite décrite par le soleil. On 
ava.it observé que dans son mouvement a[)parent autour de la 
tt»i-i'e le soleil se rapproche beaucoup plus de Thémisphère aus- 
tfî^l que de rhémisphêre boréal *, et on se croyait autorisé jxir ce 
4"*^î t à regarder rhémisphêre austral comme entièrement désert à 
<^o.visede Texcès de chaleur. — D'autres physiciens supposaient 
*'li^misphêre sud complètement recouvert par les eaux de TOcéan. 
^^*tte hypothèse était la conséquence naturelle d'une théorie qui 
^ï'ouva beaucoup de |>artisans au Moyen Age jusqu'au xvi« s., la 
^^i^'^orie des deux centres, théorie qui reposait sui* une fausse 
* *^^ terprélation des faits les plus simples. Les savants avaient 
*"*> marqué de bonne heure que les éléments se superposent [xir 
^^^di-e de densité décroissante, les éléments les plus denses se 
^ ""ouvant dans le bas, les plus légers à la surface *. I^ terre, le 
1>1 us dense de tous les éléments, doit être par conséquent située 
^vt point le plus bas, c.à.d. au centre de Tunivers. L'eau, élément 
V>lus léger, doit la recouvrir entièrement comme d'un anneau 
^^ncentrique.Ceix'ndant en fait la terre émerge sur })lusieurs points 
^e la surface terrestre. Pour expliquer cette anomalie apparente 
On eut recours à la doctrine des deux centres (fig. 11). On imagina 
^lue la terre et Teau forment deux sphères distinctes, non concen- 
triques, tout en étant contenues l'une dans l'autre. Ixi sphère ter- 
restre émei'ge un peu de la sphère aqueuse connue le ferait un 

u»uf plongé dans un licpiide et surnageant à la surface. Or c'est la 

• 

1. Voyez p. il-i2 Ho rollc élude où nous avons citr liîs principaux textes 
de rautiquité et «lu Moyen Age qui se rapportent à cette «'onception. A 
ctîtte éuumération nous pouvons ajouter deux textes d'Albert le (îrantl, 
MetfOi^L^ liv. l, tract. I, cli. xu, et iiv. Il, tract, lll, eh. vi (édit. de Lyon, 
Vol. H, p. 10 et 58). 

2. Entre antres textes voyez Vincent de Ueauvais, Spéculum nnluraU*, VI, 2. 



parlio septentrionale de la terre qui est émei'gée. Il en résuit ^ 
nécessairement que la partie méridionale doit être i-ocouverte im 
les eaux. S* Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Brunetto Latini^ 
Dante, Ristoro d'Arezzo, Pierre d'Ailly, Paul, évéque de Bur-gos.iB^ 
Nicolas de Lira,Grégoire Reisch,d'autres encore professèrent cellc*^: 
étrange doctrine qui fut combattue au xvr s. par Copernic et |ia 
Fernel *. 




FiG. 11. — Théorie des deux cenlres. 

Une autre théorie contribuait encore à faire supposer riiémis- 
phère méridional recouvert par les eaux *. On attribuait à la mer 
un niveau plus élevé dans les régions du nord que dans les 
régions du sud '. Au nord Thumidité et le froid élèvent le niveau 
des eaux en produisant une active condensation, tandis que dans 
les régions équatoriales la sécheresse et la <;haleur abaissent ce 
niveau en produisant une évaporatioii intense. Aussi les eaux 
coulent-elles du nord au sud *. — D'autre part d'après une 

1. s. riiintlipr, Sluiiieit :ur Gesrfiichb* (h'r tuathrm. untf pfnjsischm Gro' 
ffraphio^ ïixsc. 3; -- Kret.sclunor, D'œ p1nj»hche Enikumic un rhrisiUchen 
MUlclaUvr, p. ()7 à 7i. 

2. Cette opinion était fort rêpamlne chez les Arnhes. AIIktI le (Irand la 
déclare mal fondée « contra rationem ^) (De natnra iororu})!^ iraci. 1, eh. vu, 
édit. Lyon, V, p. 271). 

3. -\lhert le Grand, McIrot'oL, liv. H. tract. Fil, ch. vi, vol. Il, p. 58. 

i. C'est l'explicaticni donnée \mv Albert le Grand, Mt*tfHtvoLf 11,3, 0, vol. If, 
f». .')7-r)K; — et par Ro^or Hacon, Opus Majnn^ p. i8i. Pierre d*Ailly copie 
le.xtni'llement le passade de IJacon Jmngo tinnufi, cli. xijx). 



croyance fort répandue chez les anciens on attribuait aux [wys du 
nord une grande élévation '. Sur ce point Cosmas lui-même se 
trouvait d accord avec la tradition profane. A l'appui de son opi- 
nion il invoquait deux arguments : i" Le Tigre et l'Euphrate qui 
coulent du nord au sud ont un cours plus rapide que le Nil, lequel 
coule du sud au nord, c. à. d. en quelque sorte en haut: «vw 'oiywj', 
— 2*» on appelle âva6oA«ç, c. à. d. a tendant vers le haut », les 
navigateurs qui font voile vers le nord ou Touest. Quand ils mar- 
chent dans cette direction,ils avancent lentement car ils montent. 
Au retour au contraire, comme ils vont de haut en bas, ils accom- 
plissent la môme navigation en peu de jours *. D'autres Pères de 
l'Eglise pensaient de môme '. C'est Isidore de Séville qui nous 
donne la formule la plus précise de ce système : a Formatio autem 
inundi ila demonstratur. Nam quemadmodum erigitur mundus 
in septenlrionalem plagam, ita declinatur in australem \ » — 
D'autre i>art les cartographes continuaient comme par le passé à 
tracer un rebord montagneux dans les régions du nord. A la tra- 
dition profane des monts Ilhyphées ils substituaient fr'équemment 
la tradition biblique de Gog et Magog ^. Pour les anciens ces 
hautes montagnes du nord servaient à expliquer la formation des 
grands fleuves de la Scythie;pour les savants du Moyen Age elles 
servaient à protéger l'accès du Paradis " que plusieurs d'entre 

1. Voyez p. 48- il) (le cetlo étude. 

2. Monlfaucon, oiivr. cité. H, p. VX\. 

3. Ainsi le PscMido-Césnire (Mipiie, Palrol. f/mv/i/f», XXXVIH, %i). 

i. Isidore de Séville, ElymoL, III, 30; — Libof da natura rcrimij ch. iX. 
Il est à remarquer qu'Isidore traduit prescpie littéralement les textes des 
IHocUa pftUosophorum que nous avons indiqués jilus haut (p. 48, note 5). 
— Roger IJacon attribue encore une hauteur très considérable : « altitudo 
immensa » aux Monts Rhyphées et Hyperboréens (Opus Majus, p. 81). 

5. Voyez les index des vol. de Santarem siib r« Rhyphées, Goj^ et Majroj.'. 
Cf. Marinelli, Goff c Marfoff, leggcmia geofjnifica (Cosmos de G. Cora, VII 
(18K2), p. I.V>-i80, 1119-207)* 

(î. Quelques cartographes du Moyen Age tracent sur leurs mappomondos la 
mur«iille (|ui sépare le Paradis Terrestre du reste de la terre. Voyez entre 
autres documents la mappemonde d'un mss. de Guillaume de Tripoli (Santa- 
rem, IH, p. ion 10) ; et la mappemonde dite de S»« Geneviève dans un mss. des 
Chroniifucs dn S^-Denis (ib'ui., III, p. 214-222). Voyez aussi un texte de 
Ral)an Maur, De universo, XII, 3, (Migne, CXI, 1334). 

10 



— 140 — 

eux plaraifiit au nord ou au nord-est de la terre. Enlin pour les 
demi-savants qui eoninie Cosniasse refusaient à admettre la sphé- 
ricité de la terre, ce haut rebord montagneux servait à expliquer 
ralternance du jour et de la nuit. Il fait jour quand le soleil (»st 
devant la monta<ïne, il fait nuit quand il est derrière ; ce que Cos- 
mas a soin d'indiquer par des figuivs cosmographiques '. 

D'autres arguments que des arguments d'ordre scientitique 
étaient aussi invoqués contre l'hypothèse de VAnlichtltonc. Chez 
certains esprits on retrouve encore ces préoccuixitions théologi- 
(pies * qui rendaient les Pères de l'Eglise si défavorables à la doc- 
trine des antipodes en général. Le genre humain qui descend 
d'un seul et unicpie auteur n'a pu, pensaient-ils, se répandre dans 
l'hémisphère sud, car la zone torride et l'Océan rendent impos- 
sible toute communication entre les deux hémisphères '. Pour 
répondre à cette objection Albert le Grand aflh*me que si le pas- 
sage d'un hémisphère à l'autre est diflicile, il n'est nullement 
impossible : a difficilis sit transitus, et non impossibilis *. » I^ 
grand naturaliste -' semble d'ailleuis .se mllier complètement à 
Topinion de ceux qui i-egardent l'hémisphère austral comme 
habitable et habité ^ Dans son précieux traité : Liber cosmoffra- 
jihicua de natura Incoruat qui est un abrégé de géographie phy- 
sique, il consiicre tout un chapitre à l'examen de ce problème : 
« utrum habilabiiis sit (piarta t(MT;e quaî est ab «cquinoctiali 
usque in polum australem '. r> Sans doute, dit-il, sous le tropique 
sud la vie est pénible pour rbonune : a multuni est iaboriosa et 



I. Mnntraïuon. niivr. citr. Il p. IXS- !«*.». 

ti. Voycx p. \'1H v\ suiv. 

:i. All)crt \r (;rainl, Uc luiltira loniruni, Iract. I, c. VU cl \n (V, p. 270- 
^272 rt27(>--277). 

\. hf., ihiif., I, r. Vit (V, p. 272;. 

r>. Cf. r. A. iNniclict, Jlistoii'f </f'.s' srii'iii'fs Httlih'clh's au Motjm Atjt* nu 
Alhrrl h' (Irmul ri sou rpoijuc ntuaiilrrrs roiuiur point tic iU'parl tir Vrrole 
v.rinh'niirntnh', \Kh\. 

(). Il h' croit lial)iir' ju.squ'aii 'i><' «m au ."il)" cir lat. sud (Liber cosmofji'a- 
phicus ilr nutuni Imovuin, tracl. I, c. vil, (vol. V, p. 271). 

7. De udtura lorurutn, Iracl. I, c. vji (V. ]>. 270-272;. 



- 147 - 

non continua hnbitatio », et on no peut habiter partout sous cette 
latitude. Mais sous les latitudes intermédiaires entre le 24" et le 
48" ou 50" sud, c. à. d. dans Tintervalle qui sé|)are le tropique 
méridional des linutes du septième climat, l'homme peut habiter 
partout et vivre dans des conditions agréables d'existence : 
« secundum delectationem et continue sicut et nostrum (hemis- 
pherium) et forte plus quam nostrum '. » Pourquoi n'en serait- 
il pas ainsi ? Les lois de lanalogie ne nous amènent-elles pas à 
supposer que la disposition des zones et la division en climats 
sont symétriques dans les deux hémisphères*? D'ailleurs l'attrac- 
tion vers le centre de la terre, attraction qui s'exerce sur tous les 
corps, suffit à expliquer pourquoi les Antipodes ne tombent pas'. 
Albert le Grand ajoute enfin cette remarque que, si aucun des 
habitants de l'hémisphère austral n'est venu jusqu'à nous, ce n'est 
pas une raison suffisante pour nier que cet hémisphère soit 
habité. La vaste étendue de l'Océan interposé entre nos antipodes 
et nous suffit à expliquer cet isolement *. 

I^ problème de VAntiddhouc est encore au xiv« s. l'objet de 
vives discussions. Les adversaires de cette hypothèse piésentent 
de nouveau les objections que nous avons déjà signalées. L'un 
d'eux, Nicolas Oresme*, se faisant l'interprète de la tradition pa- 
tristique, déclare que « ceste oppinion n'est pas à tenir et n'est pas 
bien concordable à nosti'c foy, car la loy Jéshucrist a été preschié 
|)ar toute terre habitable. » D'autre part il ne pourrait exister 



1. henut. Uh'., Iracl. I, c. Vit (V, p. 271). 

2. Jhid., trtict. I, i\ xu (V, p. 277). 

3. Ib'id.f (V, 1). 277). — Voyez aussi un texte de Uupert de Deutz, écrivain 
fin xir .sîwln (Mijîiie, CLXViï, ool. 227-228 . 

i. De nalttra UwonnUf tract. I, c. xu (V. p. 277). 

.5. Nirola.s Oresine, Traitt' ffp ht .S'/>/«m'. <'Ii. xxx fmss. lUbl. nation), pas- 
fwijîe cit«'» par l''r«''vill«? dans la Itrritc ticfi Sorirfrs Saranifa, S** série, t. F 
(1851)), p. 722. — L<» poète floiHMitin (loro Dali, cpii rerivit son poème de la 
Sfpra k la fin dn xiv on au coinnieneenient du xv s., partajje la niènie 
opinion. ïxî.s deux mss. de ce j)oènie qui faisaient ])artie de la collection 
Libri contiennent des cartes p:èographi(ines où l'on voit riùu'ope, l'Asie et 
l'Afrique remplir lui lièmisphêre. Le reste, dit Tanteur, est recouvert par la 
nier. (IJbri, Wxtnirr de» srienrex }}i(itfiênt. en Italie (ISîlK;, If, p. 221, note 1.) 



- m - 

tant de peuples et de royaumes dans rhémisphère austral sans 
qu'on en ait eu quelque connaissance. Il vaut donc mieux penser 
que cette quatrième région située entre le tropique d'hiver et le 
cercle antarctique est couverte d'eau en la plus grande |xirtie. 
D'accord avec sa doctrine Oi'esme marque sur sa mappemonde 
l'hémisphère austral comme recouvert par les eaux '. 

D'autres documents montrent au contmire que l'hypothèse de 
VAntichthone comptait encore des partisans. Ainsi VAntith- 
thonccsi représentée sur une petite carte contenue dans un inss. 
de Vlmarjc du Monde {\Mh\, nation. — xiv^ s.) '. — Sur une autre 
figure cosmographique tirée d'un mss. latin de la Bibl. nation, on 
voit, au rapport de Santarem, « l'Afrique terminée au sud i)ar un 
grand nombre de sinuosités formées jiar une mer équatoriale 
qui semble la séparer d'une terre australe. L'absence de nom sur 
cette terre australe indique peut-être qu'elle était inconnue '. » 
\.'A)H\dithoneQ^i figurée plus clairement sur une mapi>cmonde 
d'un mss. de Marco Polo * conservé dans la Bibl. de Stockholm 
(xivo s.). Cette mappemonde (fig. 12) est de très petite dimen- 
sion ; ce n'est qu'une esquisse, sans nomenclature géographique, 
mais le type en est étrange ; c'est réellement une œuvre à part 
dans la série des documents cartographiques du Moyen Age. Dans 
l'intérieur de la circonférence qui figure la sphère terrestre sont 
tracées deux terres de forme ovale. Celle qui est située dans la 
partie nord a des contours qui rappellent à peu près ceux de 
l'Ancien Monde avec la large déchirure de la Méditerranée. I^ 
terre située dans la partie sud est au contraire d'une forme ovale 
très régulière. C'est à n'en pas douter VAntlcIdhonc. Au bas de la 
circonférence, du côté de fouest, on lit ces mots : « digna senten- 



1. Santnrcni, III, p. 222-2^23. 

2. irf., ni,i).2i4i. 

3. h!., UL p. 228. 

4. M. Nor«l<'nskjnM«l a clonnr pu |S82 lin beau fac-similé de ce inanuscrit 
auquel ou atlribiio j^éïK'ralonient la dab* approximative de 1350: I^ Livre île 
Marro PolOf far-sitnilc iVnn mamisctùl du XIV'^ s, coimei'vé à In BibVwthvquc 
Royale de Stackholm, 1882, iii-i. 



— 149 - 

lia qiiam christianus approbot. » Au dessus le cartographe a ins- 
crit une longue légende inspirée directement de la tradition 
antique. Le système classique des cinq zones, la théorie inacro- 
hienne des quatre continents y sont exposés avec quelque détail. 
Rien que Tauteur incline d'une manière évid(»nte à admettre 




Fio. 12. — L'Autichthoiie sur la carte du mss. de Marco Polo de la Bibl. de Stockholm 

(xiV s.) (d'après Nordenskjœld). 



l'existence de VAniichthouc puistpril la figure avec tant de soin 
sur sa carte, il n'ose professer ouvertement sa croyance à celte 
hypothèse. Il termine son intéressante notice en citant l'opinion 
(les adversaires de VAnliclitltono qui limitent Thabitation de 
rhomnie à Thémisphère septentrional, et il ajoute que cette opi- 
nion mérite l'approbation d'un chrétien. On voit par cet exemple 
combien les préoccupations théologiques tenaient encore de place 
dans l'esprit des savants du xiv*^ siècle '. 



1. ÏJi carte et la légende ont été reproduites par Santarem (Fir, p. 211-211} 
et AtlasJ et (J'une manière plus exacte par M. Nordenskjœld. 



— 150 — 

En dépit de toutes ces objections l'hypothèse de ÏAntichiho))^ 
trouvait encore quelque crédit. Un voyageur, ou plutôt un com- 
pilateur grand ami de merveilleux et de légendes ', Jean de Mau— 
deville (xiv*' s.), semble y faire allusion, car il écrit qu'au midi 
de TEthiopie on trouve la gi*ande mer Océane et qu'au delà existe 
un grand pays que personne n'a pu voir et que la grande chaleur 
rend inhabitable -. Un savant cardinal, Guillaume Fillastre, dit 
qu'au-delà de la ligne équinoxiale la mer est si éloignée des terres 
qu'on peut aller par terre à une région aussi froide que la nôtre, 
dont il compare la latitude à celle de la Scythie dans riiémisphêre 
boréal '. Son contemporain, Pierre d'Ailly, est moins explicite à 
ce sujet. Il est bien difficile de savoir ce que pense de VAutich- 
thone ce compilateur impersonnel. Dans le chapitre vu de Vlmago 
Mundl, où il passe en revue les diverses opinions émises sur 
l'étendue du domaine d'habitation de l'homme, il évite avec soin 
de prendre parti. Il pense qu'en pareille matière il faut s'attacher 
avant tout aux faits prouvés et non aux hypothèses aventureuses : 
« non tain ymaginationibus quam ex perientiis et probabil ibus his- 
toriis.ï» Plus loin (ch. xi) il remarque qu'on ne trouve dans aucun 
auteur la description de cette terre australe. Ailleurs (ch. xv) il 
étend beaucoup l'Inde dans la direction du sud et semble rinfli'- 
chir comme Ptolémée à la rencontre de l'Afrique orientale \Entin 
sur son planisphère il inscrit une légende relative à l'existence de 
terres dans l'hémisphère austral : a Ante climata versus equinoc- 



i. M. A Bovcnsclion, qui a consacré à Mandeville uno étude très com- 
plète dans la Zeilsrfirift fur Erdkumfe de lierlin (1888, XXl((, p. 177-3(X»)» 
pense (p. ÎXKi) que Mandeville n'a jamais accompli le voyage «pi'il décrit. 

2. Ce passage est cité par Santarem, Rcrfwrches sur la priorité de la 
dôcouvfirte des pays situés sur la côte occidentale dWfriifue... 18i2, p. Lxni. 
H se trouve à la page iriG de l'édition Halliwell, The Voyafje and Travaile 
of sir John Mandeville ^ 180(5. 

3. Cité par Santarem. Recherches... p. xcv-xcvii. Sur une mappenioiide 
dessinée par Fillastre ClVlTj on lit au sud de l'Afrique cette légende : 
« Terra Incognita « (Santarem, I, p. 252). 

4. Ce texte de d'Ailly a été reproduit textuellement dans le mss. de Luis do 
Angulo (1i5(j) (Santarem, Ul, p. iiO). 



- 151 - 

tialom ot nitra miilLis hahilationes continot utox historiisaiithon- 
(icis compeiiiiiii est V » — Arn>lons-nons ici au coiniiienceinont 
«lu xv siècle. Déjà les Portugais onti'epreunont uuc série de navi- 
gations qui vont éclairer d'ini jour tout nouveau la question des 
l^MTos australes. 



LA TKRRK Al STRALK KST-KLLE FIABITABLE ? — THKORIK DKS ZONES 

< lonune riiypolliêse de r.4»//r/^/^o»f, la théorie des zones (fig.l.'l) 
î^vail son orij^ine dans la tradition antique. Là il était plus facile 




FiG. 13. — Le sysli'fuc des zones au Moyen Age. 

aux savants du Moyen Age de concilier la théorie classique avec 
lies préoccupations d'un autre ordre. En effet le pi'éjugé des zones 
inhahitables ne portait nullement atteinte aux enseignements 
qu'on tii-ait des Ecritures. Tout au contraire, en limitant l'étendue 
du monde habité à une portion restreinte de la surface terresti-e, 
il rendait plus facile l'interprétation des textes sacrés sur l'unité 
(l'origine du genre humain et sur l'universalité de la prédication 



1. SantanTn, UF, p. 'M). 



- 152 — 

ôvangéliquo. Aussi duraiil tout le Moyen Age la théorie des zones 
ne semble pas avoir jamais rencontré ni la même défiance ni la 
même hostilité que Thypothêse des Antipodes. 

Les écrivains ecclésiastiques adoptèrent donc au sujet des zones 
les enseignements de la science antique. Dracontius ', Cosmas * 
lui-même parlent des zones comme les anciens '. Ailleurs 
cependant Tauteur de la Topographie ChrètlennOy entraîné par 
lesprit de contradiction qui lanime, fait justice d'un préjugé géo- 
graphique qui a pour lui le grand tort d être grec et comme tel 
entaché d'hérésie. Dans un de ses ouvrages dédié au prince Cons- 
tantin il avait, dit-il dans sa préface, « décrit plus au long toute 
la terre, tant celle qui est au-delà de TOcéan (c. à. d. celle où habi- 
taient les honmies avant le déluge) que celle que nous habitons, 

et les |3ays du Midi depuis Alexandrie jusqu'à l'Océan Austral 

Il a voulu pi'ouver par cet ouvrage la fausseté de ce que préten- 
dent ses adversaires sur la grandeur du soleil et sur l'aridité de 
ces contrées brûlées jxir l'ardeui* de cet astre. » 

Les écrivains profanes, Priscien *, Martianus Capella *, j^arta- 
geaient naturellement l'erreur traditionnelle et déclaraient la zone 
torride entièrement inhabitable bien que |>ar une sorte de contra- 
diction manifeste d'autres auteurs * fissent mention d'après Pline 
et les anciens des villes si nombreuses et si peuplées de Tapro- 
bane. Isidore de Séville ', Bède * se font également l'écho de la 

1. Dracoiïlius, Carmen de Deo, I, v. i, III, IGO, ,*îlir> ot suiv. (Migne, vol. LX). 

2. Oïsinas dans Mnntfaucon, Coih*etin nora Pafnnït, H. p. 133 E, — ItiC, 
- 2<i5 I). 

3. Id. ibid.f II, p. 113- lli. L'oiivrago qu'il mentionna est niallieureuse- 
iiioiït ponlu. 11 eût été curieux ûo voir qu«»ls arguments invoquait 
Cosmas contre le pivjuîïé de la zone torride. Il devait .sans doute faire appel 
au ténïoignage de l'expérience, à ses voyages de commerce qui l'avaient 
conduit juscpi au pays de Zintjhini^ le Zanguebar actuel. (Montfaucon, ouvr. 
cité, H. p. 132 U). 

V. ÏWteifesh, v. iO, 170, lîKÎ-lOt, 1*15-108 (C. Mûller, (ieogr. gi-aetù nir/io>Ys, 
H, p. UMMIU). 
.•>. VI, nMif>2 redit. Ey.ssenhanlt, IWKî, in-12, p. 2<\3). 
{]. Tel r.Vnonyme de Ravenne, V, 20 (êdil. Parihey-Pinder, p. 420). 
7. Liher de uatura i-eettin, ch. x fMigne, LXXXIII, col. 078-07.1). 
H. I)e reriini naiura liber, ch. ix (Migne, XC, col. 202-20i); — Uède ou le 



— 153 — 

tmilition antir|uo. Pour rendre plus sensible l'explication du sys- 
tème des zones les savants du Moyen Age eurent recours h rem- 
ploi de figures cosmographiques dont plusieurs offrent des parti* 
cularités intéressantes. Telle une figure d'un mss. du x** s. (Bibl. 
nation.). La sphère terrestre y est divisée en cinq zones d'inégale 
étendue ; les plus étroites sont les deux zones tempérées, la plus 
large est la zone torride « perusta » dont la dimension sul'ïjasse 
do beaucoup celle des deux zones tempérées réunies *. Une autre 
carte de la mémeépoquecontenucdansunmss. de Macrobe donne 
d'une manière plus complète la nomenclature des zones : frigida sei> 
tentrionalis, nosti*a habitabilis, perusta, temperata anticbtbonum, 
frigida australis *. — Ailleurs, sur une carte d'un autre mss. de la 
Bibl. nation. (x«^ s.), les diverses zones sont représentées par des 
bandes et non plus par des lignes ^ Ce même mss. renrerme une 
autre figure * où les zones sont indiquées pai* des cercles. Ce 
mode singulier de représentation provient sans doute d'une 
erreur du cartographe trompé par le mot circulns souvent employé 
pour désigner les zones. 

Au siècle suivant (xi" s.) nous voyons également le système des 
zones figuré sur les mappemondes '\ les « rouelles », particulière, 
ment sur les monuments du a cycle macrobien ^ », mais sans 
aucune pailicularité digne d'intérêt. 

Au xn** s. les textes sont tout à la fois plus développés et plus 
précis. Honoré d'Autun, l'auteur alors célèbre de VJmctqo Muudi, 
expose nettement la théorie classique des cinq zones. Trois de ces 
zones sont inhabitables, deux sont tempérées, mais une seule 



moine anonyme auteur du De mundi roHrstis tcrrestrisfjitf* confit utionr Hhor 
(ihid., col. 883). 

1. Santarem, H, p. 4-5. 

2. /(/., n, p. Vl-tt. 
;j. M, H, p. r>-8. 

i. W., H, p. 3-i. 

r>. Mappemondes de I^ipzip:, Dijon, Metz (Santareni, U, p. 80 et suiv. ; — 
lu, p. 44jI)-4453); -— Xaples (l.'zielli, ouvr. eité, II, n" I, p. 45). 

(i. M. L'zielli a décrit plusieurs esquis.ses de ce jrenn^ eontenue.s dan.s de.<; 
m.ss, des HiblioUiêques de l'Italie (ouvr. cité, H, n"* 2, 3, 4, T», p. i5-V7). 



— 154 - 

passe |>onr OUv, liabiU'*o '. Herrade de Landsl)ei>; *, Guillaiimo de 
Couches ' fiaiient à peu pivs le même lan^ge *. 

On trouve des idtVs plus [KU'sonnelles, des considérations plus 
originales dans l'œuvre d'un savant Juif converti au christianisme 
en lannc^e llCMi. (>* Juif es^xignol, né à Huesca (Aragon) en 1062, 
désireux de faire connaître les véritables motifs de sa conversion, 
«'•cri vit ses Dialogues avec le Juif Moyst» *. Ces Diahffues sont une 
œuvre de science où Ton sent rinfluence des écoles juives et 
arabes de rEs|)agne. Or au début de louvrage il est question inci- 
demment des problèmes princi])aux de la cosmographie. Le Juif 
Moyse expose tout d abord la théorie classique des zones et sou- 
tient que toute la tei*re habitable s<^ trouve dans rhémisphère 
nord. Kn réponse à cette alTii'mation son interlocuteur devenu 
chrétien, Pierre Alphonse, allègue que la région d'Aryn, située 
sous 1 equateur, jouit d'un climat très tempéré, qu'elle est riche 
en épices, en ai'omates, qu'elle est peuplée d'hommes et d'ani- 
maux dont le corps n'est ni trop gros ni trop maigre. — Puis 
Moyse lui demandant pourquoi les contrées situtVs au sud 
d'Aryn sont inhabitées, Pierre lui répond qu'il en est ainsi à 
cause de Texcentricité de l'orbite décrite |)ar le soleil. Les deux 
centres du soleil et de la terre ne coïncident |)as. I^ centre de la 
terre est situé au sud du centre de l'orbite décrite ixir le soleil, de 
sorte que dans sa course le soleil se rapproche davantage de 
rhémisphère austral que de rhémisphère boréal *. 

'!. Imago Mumli, I, 6 (Mignc, CLXXII, col. I*>2). — Un mss. de cet ouvrapc 
contient une petite mapiiemonde construite d'après ce système. Les zones 
tempérées y sont représentées avec raison comme les plus larjres Siintarein, 
II, p. 231I-2M)). 

2. Voyez plus haut, p. 139, note i. 

3. Pfiilosophia fninoi\ IV, 3 et i (Mi^'ue, CLXXIl, col. 85-87). Cet ouvrajre 
renferme aussi une ligure cosmographiciue relative au système des zones 
(II, 27. col. 70). 

4. Une fîjîure du mss. de Gaud du Lihi^r Florulus (xii« s.) contient la 
légende suivante sur la zone austraU» tempérée : « Zona australis temperata 
hahitabilis .sed incognita liominihus no.**tri generis. » (Kelewell, EpUotjuf, 
pi. III.) 

r>. Publiés ilans fa Patrohrf'u* latinr de Migne, CLVIl. col. 528-672. 
Vt. Migne, CLVII, col. 5i7; — Sautarem, III, p. 3i(>-325. Ce précieu.x texte 
avait été signalé à Siuitarem par rorientaliste Ueinaud (SantartMii. II, p. x»:v). 



— 155 — 

Ainsi FMerre Alphonse déclare c|ue la zone toriith* est habi- 
table et habitée dans sa partie septentrionale, celle qni est com- 
prise dans notre hémisphère. Telle est, h notre connaissance, la 
première protestation cpie l'on rencontre an Moyen Age contre le 
préjugé de la zone torride. Dans sa doctrine cosmographiqne 
Pierre Alphonse a recours tout à la fois à la théorie et à Texp*'»- 
rience * ; il s'inspire des théories des anciens conservées dans les 
writs des Juifs et des Arabes et des observations des voyageurs 
orientaux qui révélaient Texistence de populations dans la bande 
nord de la zone intertropicale. 

Les théories du savant Juif devenu chrétien ne pamissent ])as 
îivoir exercé la moindre inlluence sur ses contemporains. Le pré- 
jupjé classique était trop profondément enraciné dans les esprits 
ix:>vir en être arraché par un seul effort. On continua donc comnie 
l>ar le passé à regarder la zone torride comme entièrement inha- 
lai table. Ortains auteurs y reléguaient même le paradis terrestre, 
ta.nt ils étaient convaincus que laccès de la zone torride était 
ï ri terdit à l'homme par Texcèsde la chaleur *. Un des gi-ands ency- 
clopédistes du xui** s., Vincent de Reanvais, se rattachait encore 
••• la tradition classique % comme Jean de Siicrobosco * et 
lirunetto I^tini *. 11 en est de même de Ranulph de Hygden *, 
de Cecco d'Ascoli '. Les mappemondes '' saïuitines " du xiv* s. 
Portent encore la légende classique : regio inhahitahUis j^roptcr 
^^dorem. Enfin sur un planisphère daté de 1452, le planisphère 



i. « Opinio isla (la Uiôorio classique de la zone torride) visits obstatoflec- 
*^ii... (col. 5i7). 

2. (îcrvais de Tilbury, Oiia Imperiaiia, ch. x {Scriptorcs rmtm bntnswi- 
^^^rnsdutn de Leibnitz, vol. f, p. 81^2). — Dans ses Recherches sur la priorité... 
Haiitarem cite plusieurs textes sur la zone torride empruntés à des œuvres 
iiianuscrites du xni« siècle (p. Lvi et p. 285;. 

3. Spéculum naturale^ livre VII, cli. xiv, xv, xvn. 

4. Cité par Santarem, Recherches..., p. lui-liv. 

5. Li Livres dou Trésor y édition Chabaille, 18().'i, p. i.'S, ch. <:xv. 

(). Voyez les mappemondes du Pohjchronicon (xiv*' s.) décrit<\s par San- 
tarem, III, p. 1 et suiv. 

7. Cf. la mappemonde qui accompagne .son commentaire de Siicrohosco 
(Santarem. Il, p. 281-283). 



— 156 - 

Borgia, on Ht comme sur les cartes antérieures les mots 
consacrés : a zone torride inhabitable à cause de la chaleur 
excessive du soleil ' ». 

Cependant dans le siècle suivant d'autres protestations s'élevè- 
rent contre le préjugé classique de la zone torride inhabitable. On 
connaissait alors Texistence de populations au sud de lequateur. 
Gesont, lisons-nous dans les Table» Alphonshies'y des ncîgres qui 
habitent des îles et ressemblent à des bétes. — Michel Scott, astro- 
logue de Tempereur Frédéric II, auteur entre autres écrits d*un 
commentaii'e sur la Sphère de Sacrobosco, déclare que la région 
équinoxiale est tempérée et habitable *. — Roger Bacon pense de 
même et cite h Tappui de cette opinion les témoignages de Plolé- 
mée, d'Avicemie et des théologiens eux-mêmes lesquels ont i>ar- 
fois placé le Paradis Tei*restre dans la zone torride '. 11 ne doute 
pas que la région équatoriale ne jouisse d'un climat tem^^éré. Los 
contrées situées sous les tropiques sont au contraire brûlées i^ar 
le soleil, car les rayons perpendiculaires de l'astre y rendent la 
vie impossible. I^ zone torride intertropicale est elle-même peu 
favorable à l'habitation de l'Iiomme \ — Albert le Grand repro- 
duit la même théorie et lui consacred assez longs développements. 
Il ne croit pas que la zone torride mérite cette appellation dans 
toute son étendue : « torridam non omnino esse torridam. » Cette 
zone est en effet habitée par les populations de l'Inde, de l'Ethio- 
pie et des îles. Sous le tropique même la vie est tantôt agréable, 
tantôt pénible suivant les saisons : « aliquando delectabilis et ali- 
quando laboriosa. d Mais sous Téquateur l'habitation est toujours 



1. AiUt.s {\o Santnrmi, pi. XXV[. 

2. Tahlos Alphonsino», ùdit. de IKGÎJ, vol. I, t!i. Vin, fol. 172. 

3. Cité par Lihri, Jlistohr (fes Scienres mathém. en Itaiie..., vol. II, 1838, 
p. 2.3, note. 

4. Voyez sur le.s hypotliè.scs diverse.s propo.'ç«''e.s par les théolopriens le 
mômoire de Kretschmer, DU* phyaische Krdkumie im chr\*tVwhcn Mittel- 
aitpr, 18Hλ, p. 78-91. — Ou sait que C. Colomb abordant à la côte de Paria 
crut avoir touclié au rivage du Paradis terre.stre (Xavarrete, CoUHxion fie 
toH viageny (lescuhrimientos. ., I*, IKIH, p. 14)7- V)H,, 

5. dpus Majus, 173:}, fol. 82-83. 



agréable : a et continua et delectabilis est habilatio ». A réqna- 
teur en effet un Jong intervalle de temps, un intervalle de six mois, 
sépare les deux passages du soleil au zénith, tandis qu'aux tropi- 
ques ces deux passages sont consécutifs '. Il en résulte qu'un lieu 
situé sous l'équaleur jouit d'un climat plus tempéré que tout autre 
lieu situé sur un autre point de la zone torride, l'Ethiopie par 
exemple *. Mais, comme Bacon, Albert le Grand se garde bien 
d'exagérer cette théorie. Sans doute, dit-il, la région, équatoriale 
est tempérée, mais ce n'est pas pourtant la région la plus tempé- 
rée, a temperatissimus omnium locorum », comme l'ont aflirmé 
quelques philosophes '. 

Dès lors le préjugé de la zone torride est sérieusement menacé 
dans son existence. Les savants d'abord, les voyageurs ensuite 
vont bientôt en démontrer l'inanité. Ainsi Marco Polo a parcouru 
quelques-unes des contrées de l'Asie et de l'Afrique situées au sud 
du tropique du Cancer et en a révélé les merveilleuses ricliesses. 
Sa relation eut peut-être un grand succès de h^cture à cause de 
la nouveauté des récits qu'elle renferme ; mais elle ne parait pas 
avoir inspiré grande confiance. L'Hérodote du xiw s. ne fut pas 
mieux traité j^ar ses contemporains que l'Hérodote du v*^" s. av. 
J.-Ch. ne le fut longtemps par la postérité. Ses découvertes 
condamnaient trop directement les préjugés populaires. Aussi le 
narrateur vénitien fut-il traité d'imposteur, et l'on dit même que 
des personnes bien intentionnées lui demandèrent à son lit de 
mort pour le salut de son Ame» une rétractation formelle de ce 
qu'il avait écrit î * 

1. De natura Uunnim, tract. I, c. vi rt xi (V. p. 2G8-270 et 275;. 

2. Meieor., H, tract. UI, c. vi (U, p. 58). 

3. De natum hronnn, I, vi (Y, p. 270}. — Par celte tliéorie Albert le 
Grand se rattache à l'école tle l^olybe et de Posidonius (Cf. p. 4i et i5 de 
cette étude) dont il connaît les doctrines par les commentaires des Arabes, 
ceux d'Avicenne et d'Averroès principalement. Avcrroès, dont le prand 
oncyclopédiî«te invoque souvent U» têmoijrnajïe, avait expo.sé cette tliéorii? 
clans le quatrième livre de .son commentaire sur le traité aristoléliqiie Du 
Ciel et du Monde. 

i. Il est possible que le surnom de « Million » ait été donné à Marco Polo 
à cause de ses prétendues exajçérations sur les j)ays de l'Asie orientale. — 



- 158 — 

Opendant quel(|ui'.s esprits plus Hl)ri's de préjiifj^és avaieiil tî i"» 
quelque profit des obsei'vations du voyageur vénitien, (rt — s»! 
ainsi qu'un philosophe-médecin, Pierre d'Abano de Padoue, in\'0 
que Texpérience pour résoudre le pmblême de Fhabitatior/ 
hunmine dans les régions équatoriales. Il n'y a, dit-il,- que If*^ 
gens peu instruits capables de croire iidiabitables les n»gionï^ 
équinoxiales dont Marco Polo, enti'e autres autorités, a décrit la 
prodigieuse richesse '. — Plus prudent ou moins éclairé, Nicolas 
Oresnie, précepteur de Char'Ies V de Fmnce, expose la (|uestion 
controversée sans prendre nettement jxirli. Il ne mentionne que 
des arguments a prioiû et n a jamais recours au témoignage de 
Tcxpérience -. 

En même temps les premiers voyages des marins de Dieppe vt 
de Houen à la cO>te occidentale d'Afrique ' confirmaient les prévi- 
sions des savants sur la zone torride. Les audacieux marchanda 



Il so peut rtiissi qu'il lui fût donnô à rauso. des grandes richesses qu'il 
rapporta do son voyaj^o. La maison des Polo s'appela « Corte dei Milliuni »». 
(Marco Polo, édit. Pautliier, p. xix, et édit. Yule, I, p. Cû-Wi.) 

1. (UmciViatoi' ronlrovevsianim qnar inter p/iilosop/tos H nuffirns vt*rsaNtin\ 
Venise, 15(ir), fol. KK), tlilTerenlia (i7 : « utruin snb aoquatore diei sive linea 
«ie(piinoctiali sil possibilis liabitatio necne.» 

2. Voyez les chapitres xxviii, xxix et xxx tle son Trnilt^ tir In Sp/th'** 
conservé en niss. à la Uihliothèque nationale. I)i»s fragments importants 
de ce traité ont été cités [)ar Kréville dans la lienir drs Sociriên Savanles^ 
2n.« série. I. 18.7.K p. 717-725. 

li. Nous ne [lonvons entrer ici dans la discussion de ces faits si imi)or- 
tants juMU" rinstoir(î t\vs doctrines et des découvertes péographiipie.s. Ia's 
savantes recherch<\s de d'Avezae nous semblent démontrer d'un<* inanién' 
évident(» la réalité de rvs navi«:ations, niée avec tant d'obstination et de 
partialité |)ar Santarem ^Hcchcrchi'^i sur la prtfn'ilr..., 1842) et par R. H. Major 
iTIw L'iff' (if pv'inri' Jfcnrif i^urnaièted fhf Xav'njator, 18(')8, p. 117 et suiv.,\ 
M. Pi<'rre Marjrry a publié dans ses Xaviffaiions franraiscs un texte intért's- 
sant v'qui paraît être du xiv s.) relatif à ces expéditions normand(^s à la 
côte <le (îuinéi'. — Cf. Kstancelin, IhuJunwhes sur les ro}f(t(ff's et dérnuvfrlrs 
(i/'S nnvif/atcurs uor/umufs.,.. IKÎ2; — D'.Vve/.ac, Xotirr dos découvertes faites 
au Mnijen A(je dans l'Orran Allaulitjue... ^Aunales des vinjafjes^ mai IHUi, 
p. liîM()2); — P. Mar;^^ry, l.es navh/alians frauraises, !8()7, j). l.*}-7(); — 
.1. Oxline, Bulletin de la S<k'. de (iétujr. de Paris, avril 1873, p. 421 et suiv. ; 
— (i. (iravier, )»réfaci' du Canarien ^ 187 i, et Cmnpte rendu du Contfrès 
internat, des Sciences déoffr., Paris, 1875, vol. l, p. i5i)-i07: — 0. Marcel, 
Jierue Scienti/it/ue, 2i févri«*r 188;i, p. 23i-2V<). 



— 150 — 

luirviiuviil, à co. qui semble, à doubler suus le iv^iie dt; Charles V 
le cap lîojador si redouté des g(»ns d(î mer. Ils entrèrent en 
relation avec les habitants de la cote, les Yolofs, (|ui sont tout 
« noirs de visage et de peau r>. (les gens, qui n'avaient jamais 
a[)erçu d'hommes blancs, lurent d'abord épouvantés à la vue des 
navires ; puis la curiosité remportant snns doute sur la crainte, 
ils s'appi'ochêrent des vaisseaux et reeurent cpielcpies présents. 
Kn retour les indigènes donnèrent aux Normands d(»s ikviux de 
bétes sauvîiges et d'autres produits de leui* p.'iys « fort estranges à 
veoir '». Cette découverte pirut si (extraordinaire (pie le roi Char- 
ités V se trouvant à Dic^ppe fit mander aui)r(»s de lui l(*s chefs de 
rexp(Mlition, les re(;ut avec hoimeur et leur olTrit (1(* riclu^s pn'v 
senls. On leur fit fête à Rouen où les princi|)aux citoyens allè- 
rent à leur rencontre. L'enthousiasme populaire s'affirmait en 
même temps dans toute la Normandie. 

N('»an moins ci^s exp('îditions fran(jaises à la cote de Guin(Hî ne 
fuivnt pas d'un gmnd profit pour la science. Soit qu'elles aient 
été interrompues do bonne heure par le malheur d(^s temps (le 
règne .si troublé de Charl(»s VI), soit que l(\s marins normands 
n'aitMit guère cherché à divulguer le secret de leui*s navigations, 
soit enfin que les savants et les tlu^oriciens n'aient pas accordé 
^i-ande attention à ces découvert(»s *, U» pr('*jugé de la zone torride 
ivstait encore puissant. Il fallut plus d'un demi-siècle de navi- 
gations et de découvei*t(^s pour rétablir sur ce point la vérité si 
longtemps méconnue. D'ailleurs les marins normands n'avaient 
[MIS déliassé la C(Jte de Guin(^e ; ils n'avaient pas cherché à péné- 
trer dans rintérieur du pays. Nous ne connaissons que deux ten- 
tatives de cette nature faites au xiv^' s. : celle de Jac(iues Ferrer et 



1. P. Marfrry, Lf*H nariffaiions franraises ri la rvrolulhtn ittarilinie liu 
A'/r*" an AT/* »ln'h', p. 5<)-()l. 

2. U,\s découvertes des Dieppois et des Roiieinmis ne lijrurent en elïet sur 
.lucuiie carte de celte époque. 1/auteur de la niaj)pen)oude (jui orne un 
u\ss. livs C/ironiqiu^ (le i<t - 1 )rnis ihiiixni du rèprne de Charles V (Hibl. S*'- 
lieneviùvc) termine au eap \oiui le tracé de r.\fri(iu(» fJoniard, Mitnanwnla 
lie la tj*»(Hfrap/iit'f pi. XllI, n" 8; — Siuitarem, III. p. 21i-'i^2i2). 



-- ico - 

colle (lu nioirie mendiant espagnol. Une légende de la carie cata- 
lane de lin5 ' nous apprend que le Majonjuin Jacques FernT si» 
mit en mute, le 10 août 13iG, pour aller au fleuve de TOr. Quelle 
fut rissue de cette aventureuse expédition ? On ne le sait. J/au- 
l(»ur de la carte catiilane néglige même de marquer le fleuve de 
rOr. Ce siU»nce à Tégard d'un compatriote nous autorise^ peut- 
être à supp()S(M* (\\w cette audacieuse tentative ne fut |>as coui'on- 
née de succès. — Quant au moine mendiant esi^agnol, monté sur 
une galère de Maures, il i)arvinl à doubler le cap Hojador et à 
atteindre même h» lleuve de TOr '. Lîi il fut assez heureux pour 
. pénétrer dans l'intérieur du Soudan jus(pi au royaume de Meli où 
demeurait le prêtre Jean. Au témoignage des rédacteui^s du Canti- 
non, le moine y vit beaucoup de choses merveilleuses. 

Ainsi les obsi^rvations de ces hardis voyageurs l'éfutaient dès le 
xvr s. par lautorité de Texpérience le préjugé classi(]ue de 
r'nthahUfibnitc de la zone torride. Marco Polo, les Es|)agnoIs, les 
Normands prouvaient ixir leui's propres découvertes à JVst et à 
rou(»st rinanité de la théorie ti-aditionnelle. Il ne faudrait jxis 
croii'e pouitant que la cause de» la vérité fût dès lors définitive- 
ment gagnée. Ikviucoup parmi Icvs cai'lographes ' et les savants ' 



1. Voy(»z lÏMlitioii di' Uuclion-Tastn, p. (îTi /AW*(V'.v rt Exli'uUs tli's tnss. r//f 
la Ji'ihl. nnl'um., XIV, 2""^ paiiio, ISil). — Ottr l(V<*ï"t<' <*><t aus.si reproduitr 
siir Ifi ('art(» rntalanc <!«• Mociadc Viladi'stcs dont M. (1. (Iravicr a doiiiiô un 
fac-siindo [)arti(*l dans son rdition dn Canarien. 

2. Lr C<tttar'u'a, livrt' <h* la nnn/artf rt (h* la nnirrrahtn dfs Canarifs 
llW'2-iy3*2^ par Jt'an do lirl/a'nrtmrl..., «'«dit. (1. (îravior, '187i, vh. LV-LVUI. 
j). 87-1(^2. — Pcsclicl. Cirsvhiclilo fier Krdhumic *, n'ose affirmer la milité du 
v(»yajre du moine es[m«;nol (p. l'.M, ncite .'{). 

W. Mappemonde d'Andréa Uianeo, li.'î(K (Santarem, III, p. ÎJ(î(>-31)K, et r<MMieil 
d'Onjxania); — Mappemonde de (î. Leardo. liW, fui., IH, p. .'ftW-iW); — 
Mappemonde dite du eardinal IJoi-ji^ia ,«/., II[, p. 2i7-.'XM)); — Majiponioude 
dans mi mss. de la lUhl. Vadiane, lirï<i, ^id., lit, p. ili-WM.)). 

4. Jean de IJeanvau, êvècpie (rAnjjers sous I.ouis XI, îiuteur d'iui traité de 
ï'osmo^rrapliie (Santarem. I, p. .'{7r)-l{H<)) ; — Pierrt» iV\\\\\\ hnatjo Mutnii, 
cil. VIII et XII. — On lit en«*ore sur son planisphère les mots traditionnels : 
(• rejxio inliahitahilis proi)ter ealorem » Santarem, III, p, IJOS). — (loro l)ati, 
autiMir d'un jH)ème sur la Sphrri', ilit cpi'au sud ilu Nil »*éteiiU un jmys 
JmUê " aduslo >» (mss. HôIiC», Hibl. do l'Arsenal, fol. 72), 



- ICI - 

continuaient encore à fermer les veux à révidence des faits. Un 
préjuge aussi populaire que celui de la zone torride ne pouvait 
disparaître en quelques années. H ne fallait rien moins que les 
grandes découvertes des temps modernes pour le réduire à 
néant. 



LA TEHRE AUSTRALE EST-ELLE ACCESSIRLE ? 

Dans les développements qui précèdent nous avons suivi, non 
sans laisser quelques lacunes — peut-être inévitables, — révolu- 
tion historique de Thypothése de la terre australe depuis Tépoque 
des Pères de r%lise jusqu'au début du xv<^ s. et marqué la corré- 
lation étroite de cette théorie avec les grands problèmes de la 
cosmographie. Il y eut, nous Favons vu, durant tout le Moyen 
Age une tradition continue relative à l'existence possible d'une 
terre australe. Mais les partisans (h^ VAuttchUionr étaient obligés 
de reconnaître que les habitiuils de l'hémisphère boréal ne j)ou- 
vaient communiquer en aucune manière avec les habitants pré- 
sumés de l'hémisphère méridional. Li zone torride inteiposée 
entre les deux zones tempérées était un obstacle suflisiuit pour 
emjKîcher toute relation entre nos antipodes el nous. Au xir s. 
(Uiillaume de Couches h» déclare expressément '. Sur une mappe- 
monde de la même époque (mss. du Librr Florithm à la Hibl. d(» 
Gand)on Ut cette légende relative à l'Océan éqnatorial : « Oceanns 
qitcm ncmo vidit liominum proptcr zonam iorridani *. » Il se 
trouvait encore au xv* s., au temps de Pierre d'Ailly ', des physi- 
ciens qui déclaraient qu'il était impossible de traverser la zone 
torride. C'est pour ce motif que les cosmographes, tout en rappe- 
lant dans le tracé et dans les légendes de leurs cartes h» souvenir 
de cette quatrième [xirtie du monde située au midi, au-delà de 



1. PhUosophia minor, Hî, 1i, oi IV, l] CMijrnn, CLXXIt, roi. SI oi R'i). 

2. Santarem. H, p. 2(M)-2<)I. 

.*{. I*i<»nv ilAilly, Imnfjo MhiuI'i, cIi. vn. 

11 



- «02 - 

rOcéan, ont soin (rajouter le plus souvent ces mots : « terre qui 
nous est inconnue à cause de Tardeurdu soleil », quiv solis ardore 
nobis esit mcognita. — Rien n'était plus conforme à l'orthodoxie 
que cette manière de voir. En effet les régions brûlées de la zone 
intertropicale n'avaient-elles pas pour symbole l'ange à l'épée 
flamboyante placé par le Créateur à la porte du Paradis Terrestre 
pour en intei'dire à jamais l'entrée à la créature coupable? 

Un autre obstacle rendait (»ncore très malaisée la travei'sée de 
la zone torride. Au Moyen Age comme dans l'antiquité ' certains 
esprits s'imaginaient qu'un bras de l'Océan répandu dans la zone 
intertropicale en occu|>ait toute l'étendue. Ainsi sur une mappe- 
monde contenue dans un mss. dePriscien(x<'s. — British Muséum) 
un cosmographe anonyme affirme nettement cette théorie '. — 
Une mappemonde du xu** s. (mss. du Liber Flovidua) renferme 
des indications plus détaillées. Ou y trouve la notice suivante sur 
la terre australe : « Plage australe tempérée, mais inconnue aux 
« descendants d'Adam, lu race qui l'habite n'a rien de commun 
« avec notre race, parce que cette mer Méditerranée ' qui s'étend 
« de l'est à l'ouest et partage le' globe terrestre n'est |>as visible 
« aux humains. Cette mer est toujoui'^ échaufîée par l'ardeur du 
« soleil, car cet astre passe au dessus en parcourant la voie lactée. 
« Cette mer (intertropicale) interdit aux hommes l'accès de la 
« plage australe, et ne leur permet en aucune manière de parvenir 
« à cette zone où habitent, dit-on, les Antipodes '. » Ce bras de 
mer reçoit une dénomination spéciale sur la mappemonde du mss. 
de Gand du Liber Floridus : « Occeanus verus sub zona rubea » ^. 



i. Voyez p. 5()-5i de ceUe étude. 

2. Santarcm, lî, p. 8C)-81. 

li. Par ce mot de « mer Méditerranée » il ne faut [MW entendre, à notre 
avis du moins, la mer qui limite l'Europe au sud. 11 vaut mieux attribuera 
ee mot son sens étymologique et penser que le cosnîopraphe a voulu dèsi- 
{.'uer par cette appellation une mer « nuhiitri-rafwe » située entre les terres 
des zones teinpt'rces. S'il en était autrement, le texte serait inexplicable. 

\. Santarem, M, p. 1115. 

5. /(/., II, p. 201. 



— 103 - 

Une autre mappemonde de la même époque, qui se rattache au 
cycle de ï Imago Mundl d'Honoré d'Autun, présente également la 
zone torride traversée de Testa Touc^st par la mer '. — On retrouve 
le même système au \i\^ s. dans la mappemonde du mss. de 
Marco Polo conservé à la Bibliothèque de Stockholm. Une lai'ge 
irier êquatoriale y séi^ire la terre boréale de VAntichlhonCy et une 
i'^^ende inscrite au-dessus de la carte fait allusion à la théorie 
iriacrobienne des quatre grandes îles-continents *. 

CJuant à déterminer l'étendue de ce bras équatorial de TOcéan, 
c' f^ lait une question sur laquelle les savants étaient partagés. Les uns 
cfoyaient qu'il remplissait toute la zone intertropicale ; les autres 
Pix limitaient avec raison l'étendue à une portion de cette zone. 
l-€_*s voyages de découverte avaient en eflet révélé depuis long- 
tc^i iips l'existence de terres au sud du tropique ^ 

De plus la traversée de TOcéan inspirait toujours une grande 

f^"5[^yeur aux gens du Moyen Age qui ne praticpiaient guère que le 

^^^Lotage. L'emploi de la boussole, seul capable de rassurer les 

^^"i^rins hors de la vue des côtes, ne date en Occident que du x\r siè- 

<-* Icî'.Telle était encore rimi)erfection de l'art nautique que les marins 

^^^osaient saventurer au large dans Timmensité du njystérieux 

Océan ^. L'inconnu des mers lointaines leur faisait épi*ouver une 

^t^inte profonde *. La légende attribuait à TOcéan une extension 



\. .Saiitarem,n,p.24().— Cf.nussi: riiiillaiimc de Couchoi^^Philosophiaitiinor, 
lu, IV (Migue, vol. CLXXII, col. W)); — Honoré (rAutun, Dtf Imagine Mu niii, 
1, ii, /i7i/r/., 13i); — la nmppomondo du in.ss de Macrolie à Metz (xr s.) 
(Saiitarem, 111. p. WiO-KKi); — les ligures cosniograpliiqucs du iiiss. de la 
Philosophie de Guillaume de llir.san à î^luUgart (id., III, p. iî)y-5(K)). 

2. Sur ceUo étrange mappemonde voyez plu.s haut p. ii8-li9. 

3. Pierre dWbano [Concilialor differfnliannu...., diffc^rentia G7, Venise, 
ld«)5, folio IIX)) le constate en ces termes : « Il n'y a que les gens peu ins- 
« Iruits qui .soient capables de croire que l'Océan occupe tout l'espace com- 
« pris entre les deux tropi<|ues. » 

i. D'Avezac, Bulletin de la Smùrlé de géogr. de Paris, 18r>8 à 18G0. 

5. On ne connaît guère de tentatives autlienti((ues de navigation haulU' 
rih-e avant le xvs. C<»lle des frères Vivaldi en 12ÎII est la plus remarquable. 

T). Cr>9mas dans Montfaucon, Collertio nova Patrum... II, p. 132-133. — Il 
on était de même dans l'antiquité. (Cf. p. 51 et suiv. de cette élude.) 



indéfinie et le déclamil infranchissable : « intransnieabilis î 
Malheur au navigateur assez téméraire pour aborder cette m-^*- 
immense ; il devait s attendre à y courir les plus grands danger--^ 
Ces périls étaient si nombreux, si redoutables, qu'il semblait vi 
ment que la nature eût voulu dérober ses secrets à Findiscrèl 
curiosité de l'homme. C'étaient les herbes flottantes * qui arrêtera 
les vaisseaux dans leur marche; — c'était l'inconstance des vents 
qui les abandonne à tous les caprices de l'atmosphère; — c*étaieim t 
aussi les énormes vagues * qui battent les navires ; — c'étaient eniiii 
ces épaisses vapeurs qui obscurcissent le soleil et ne pernietteii/ 
plus aux malheureux marins de retrouver leur route au milieu 
d'une mer couverte de ténèbi'es '*. La légende de la mer Téné- 
breuse *, légende si populaire au Moyen Age, résumait toutes les 



1. S> Clément, Kpîst.Iad Cmi/i/Ziim-, 20 (Migne, Pali-oi. latine, I, roi. iW- 
251) ;— Origénc, Dr principiis, II, 3. {id., Pait'oL grecque, XI, tUi);— EusôIk*. 
Ad Vsaimum 71 (Montfaucou, CoUcvlio nova Palrinn.,^ vol. I, p. WW A); — 
S' Augustin, Cité de Dieu XVI, 9 ; — S» rîrêgoire de Nazinnzo, Kpist. il3 ad 
Poslumianam (Migiie, Palrol. grecque^ XXXVII, 28t) ; -- Constantin crAntioche 
dans Moyse de Chorcne (St-Martin, Mémoires sur rArmênie, vol. II, p. ÎÎ25); 

— Cosmas (Montfaucon, II, p. 137 IJ C); — Jordanes, (ictiva, I, 4 à G; — 
Anonyme de Ravonnc § I, 1 (p. i, édit. l'arthcy-Pinder) ; — Isidore de 
Séville, Liber de ualura rerunt, cli. XL (Migno. vol. LXXXIII, col. 1012). 

— Sur la carte des Pizzigani (1307) cl sur celle de Fra Mauro (ISoO) on voit 
une statue ayant à la main un petit drapeau pour marquer le point extrême 
de la navigation. (Santarem, Uecheirhes p. 1)1, il2.) 

2. « Resistente ulva » (Jordanes, (ietira, 1, i à (î, édit. Monimsen). 

3. Ventorum sj)iraniine cpiiesciMite » (id.^ ihid.). 
i. Cosmas dans Montfaucon, II, p. 132-133. 

Ti. Id.y ibid. — Ici Cosmas, l'oiniemi acharné des « hypothèses grecipies e 
reprodui.sait une théorie clés anciens (îrecs. I/auteur tle VOdtjssée avait, — 
le preuïier à notre connaissance, -—'parlé des ténéhres du pays des Cimmé- 
riens /(M., X, v. lîK) et suiv.). 

0. Ainsi dans riiisloire merveilleuse de S* Rrandan le saint moine et ses 
compagnons traversent une mer d ohscurité avant d'arriver ù la terre de 
jiromission. — Sur la mappemonde de Fra Mauro (1459) on voit encore 
inscrite la légende : iunr oscnro (Zurla, // niappanwndo di Fra yfauro... . 
p. 52, 01). — Enfin il est aussi question d'une région ténéhreuse de IWUan- 
tiquc dans la légende des voyages du haron hohéme IIow de Rozmitale 
au xv s. Voyez l'analyse qui en a été donnée par F. Denis dans le vol. 
Portugal de VVuirers pittoresque, p. 80-81 et par M. G. Marcel dans les 
f^.onit^tes reniiiifi (te ta Soc. de Croqr. de Pari fi* 18iW, p. 14-15. 



- 105 - 

appivhensions et toutes les cmintes des marins en présence du 
mystérieux Océan. 

m 

Ce n'est pas tout. L'imagination des navigateurs avait inventé 
encore d'autres légendes. On supposait l'existence dans les mers 
inlertropicales de montagnes d aimant qui possédaient la redou- 
table propriété d'attirer les êtres humains \ On supposait aussi 
qu'en raison de l'intensité de l'évaporation la mer devait être dans 
l'étendue de la zone torride peu profonde, boueuse et très salée '. 
Souvent dans les romans de chevalerie il est question de la mer 
t bétée » ', c. à. d. de la mer coagulée, aux eaux épaisses et bour- 
beuses. — Enfin on peuplait de monstres effrayants les solitudes 
inconnues de FOcéan. Tel le fameux serpent de mer, le Ixirca, le 
kraken et autres poulpes de taille gigantesque ; — tel Todontoty- 
rannus, d'une capacité telle qu'il peut avaler un éléj)hant tout 
entier, etc...\ De tous ces monstres le plus redouUible était encore 
Satan. D après la légende, une main noire, celle de Satan, s'élevait 
des profondeurs de l'Océan pour saisir les vaisseaux et les entraî- 
ner à leur perte *. Une des îles fantastiques de la mer occidentale 
portait ce nom terrible : de la uimt th* Satanaxio *. 

Os dangers étaient sans doute singulièrement exagérés par 
rimagination des marins effrayés à la vue de l'inconnn. Mais il 
faut reconnaître d'autre part que la navigation de l'Atlantique le 
long de la côte occidentale de l'Afrique présente pour les navires 
à voiles de très sérieuses difficultés ' . On sait qu'il fallut aux 



1. Albert de Saxe, Quapsiiones iln coelo et mundo, If, qimest. 28. — Albert le 
rirniid. Dénatura locontm, tract. 1, c.vn. Cotte tradition est sans doute d'origine 
orientale. Ptolémée mentionne des montagnes magnétiques (Vil, 2, 31;. Kla- 
prolli a réuni dans son mémoire sur la boussole cp. il7 et suiv.) un certain 
nombre de textes anciens sur ce sujet. Les Arabes reçurent probablement 
cette légende de la Chine et la répandirent ensuite en Occident. 

2. Allie rt le Grand, De natura Im'orum, tract. 1, c. vi. 

li. Voyez les Kpo]n*es francahes de M. L. Gautier, />a««ii>i. 
i. nerger de Xivrey, Traditions têratologif/ues.., jmsshu. 
5. F. Denis, Le monde enchanté, in-32 (i8i3;, p. 121. 
<>. D'Avezac dans les Annali's des Voyages, avril i8i5, p. .")9-n2. 
7. Cf. de Kerhallet, Manuel delà navigation à la rôle i>et^id. d'Afrique; — 
IIuml>oldt, Eiramen critique... III, p. 93-lK). 



— ICC - 

Portugais plusieurs aimées d'efforts persévérants pour triompher 

de ces obstacles *. L'autre Océan qui pouvait ouvrir 

aux marins laccès de la terre australe, rOcéan Indien, n'était 
pas mieux connu que l'Atlantique. Avant les voyages du Vénitien 
Marco Polo les savants de l'Occident ne savaient rien de précis 
sur la merdes Indes. L'illustre explorateur qui visita les îles de la 
Sonde et la côte orientale d'Afrique fut le premier à en donner 
une description exacte d'après des renseignements directs et 
personnels. Marco Polo est le premier voyageur européen qui ait 
parlé clairement de la grande île de Madagascar. Il signala aussi 
la violence du courant de Mozambique qui entraîne les navires 
dans la direction du sud en leur faisant courir les plus grands 
dangers '. C'éUiit h\ un nouveau péril à affronter pour les auda- 
cieux navigateurs qui auraient tenté de résoudre le gitind pro- 
blème de VAntichtlione, — Quant à la théorie d'Hii)parque et de 
Ptolémée sur le caractère méditerranéen de la mer des Indes, 
elle ne paraît jms avoir eu grand crédit en Occident. Tous les 
monuments cartographiques connus du Moyen Age nous repré- 
sentent la mer des Indes en libre communication avec l'Atlanti- 
que. Sans doute, sur plusieurs mappemondes ' l'Afrique est pro- 
longée à l'est de manière à ce que son extrémité oi'ientale se 
trouve sous le même méridien que la pointe méridionale de 
l'Asie ; mais jamais, — du moins à notre connaissance, — l'Océan 



1. Sur la caiie (l'A. Wals[)crger (iii8; publiée par M. Kretschmor ou lit 
ces mots : « liic suut colupnc herculis proptor pericula fujîioncla<».« T) après 
une iéjrendo répandue en Occident connue eu Orient un trouvait dans une» 
île de la côte occi<lentale «rAfrique une .statue dont le bras tendu senddait 
défendre aux marins de s'avancer plus loin. 

2. Marco Polo, livre III, cIi. clxxxv, édit. Pauthier. -- Les fféojzraplies 
arabes mentionnent êjîalement la violence de c(» courant. 

3. Ainsi sur une mappemonde contenue dans un piss. du Libor Guidonis 
(Bibl. de ïiruxelles, xii« s.., (Santarem, II, p. 212 et suiv. ; — Lelewell. 
Atlas, pi. VI II, no 29) ; — sur une mappemonde contenue dans un mss. de 
la Chronique de Marino Sanuto, xiv« s. (Santarem, III, p. 13i) el suiv. ; — 
Lelewrll, Allas^ pi. XXVII, u" 7t) ; — sur la mappemouile d'Andréa 
Hianco, liTi ^Santarem, III, p. 3()r» et suiv. ; — Lelewi»ll, Ailas... pi. XXXII); 
— sur une» carte d'Kste à Modène fxv«^ s.) (Kretscbmcr, Atlas, p. 120;; — 
fbi'z les jïéograplies arabes, etc., etc. 



— iC7 - 

Indien n'est ti*ansforrné complètement en nne mer intérieure, 
limitée au sud par cette terre inconnue dont il est si souvent 
question dans la géographie de Ptolémée. Sur ce point du moins 
les savants du Moyen Age tirent preuve de quelque indépendance 
à lï^gard des traditions antiques \ 



1 . Au xvi« s. la renaissance ptoléméenne accrédita cette erreur. Ainsi, 
outre autres exemples, on voit sur la niappeinondc ainiexée à la yfargarita 
P/tilmophica de G. Reisch (i5(X3) l'Afrique et l'Asie soudées l'une à l'autre 
par la terre inconnue qui limite au sud la mer des Indes. (Nordenskjœld, 
Far slni'tle Atlas lo thc earhj historij of Cavtofffaphij^ 1889, in-folio, 
pi. XXXI n» G.) 



— 168 - 



II 



LES DÉCOUVERTES 



VOYAOKS DANS l/ATLANTIQrK ET LA MKH DES INDES 



I. Dans l' Atlantique. — Le moine mcndianl espa^çnol (xiii* a.). — Le Majorquin Jacques 
Ferrer (1340). — I^s Normands à la cùte de (luinée (xiv* s.)- — Bélhencouri (1402 et 
années suiv.). — Les Gt^nois Viraldi-Doria (1291). 

Le fleuve de l'Or, le flumen yelica et les portulans du xiv' s. — Les voya^ros légen- 
daires. — S' Hrandan. 

II. Dans la mer des Indes. — Marco Polo et les régions méridionales de la mer des 
Indes (Madagascar, Zangucbar). — I^ nomenclature des terres australes sur les cartes 
du xvrs. empruntée en partie à la relation de Marco Polo (I.x>cach, Bcacb, Maletur, 
etc.). 

Le Dominicain RnK'hard (xiv* s.) s'avance sur mer jusqu'à 24* de lat. sud. Ana- 
lyse et discussion du lécit do son voyage. 

L'Afrique australe sur les cartes du xiv' et du xv* s. — Influence de la science 
arabe (forme de l'Afrique méridionale. — constellations australes). 



Pondant les dix siôcles du Moyen Ajjfo on ne trouve guère h 
citer d(» voyages dans l'iiéniis|)hêr(î austral. La navigation est 
alors restreinte» au domaine de la Méditerranée et d'une partie de 
TAtlantique, des r(Mes du Maroc à celles de la Norwège *. Ce n'est 
pascjue riiisloire, ou du moins la tradition historique, ne nous ait 
conservé le souvenir de quelcjues expéditions aventureuses hors 
de ces limites si étroites. Mais il ne semble pas qu'aucun de ces 
audacieux navigateurs ait franchi la ligne éciuinoxiale. La plu- 
part se i)erdaient dans la direction de l'ouest, poussés par les 
alizés du nord-est, entraînés par le courant des C^inaries qui 



I. Los j)ortulans ou cartos marines du xiy s. renferment dos indicalion.s 
trc's dôtailI«M\s sur los riva«x«*s de la Môditerranêt». D'ordinaire une seule 
carte est consacrre à l'Atlanticiue occidental, et cinq, six, ou même un plus 
^rand nondjre, à la Méditerranée et à ses annexes. 



— 160 - 

s'infléchit à Touest au-delà du 20» de lat. nord. Tels a^s Almagni- 
rin dont Mrisi a fait mention '. Les navigateurs ambes ne furent 
pas les seuls à tenter avec une rare témérité la conquête de la 
mer « Ténébreuse »; les marins de rOccident ne montrèrent ni 
moins de zèle, ni moins de coui'age. Nous savons par le témoi- 
gnage - des deux clercs auteui's de la relation de Béthencoui't 
qu'au xnr s., à une époque un peu antérieure aux années 1220 et 
12Î30, un franciscain espagnol doubla le cap Bojador et s'avança 
jusqu'au fleuve de VOv, Ce fleuve, dont Tidentiflcation a soulevé 
de vives controverses, est-il le Sénégal, ou bie;i un cours 
d'eau qui débouche dans le golfe d'Arguin '? Quoi qu'il en soit, 
le moine espagnol resta encore bien loin en deçà de Téquateur \ 

Il en est de même du Majorquin Jacques Ferrer qui mit à la 
voile le 10 août 1340 pour atteindre la rivière de l'Or "*. On ne sait 
quelle fut l'issue de cette tentative. Tout porte cependant à croire 
que l'audacieux navigateur ne put atteindre le but de son voyage, 
car l'auteur de la carte Catalane, un de ses comi3atriotes, n'indi- 
que lias le fleuve de l'Or. Sil en était autrement, une telle omis- 
sion serait inexplicable. 

Nous avons tait allusion ailleurs " aux voyages des Normands 
à la côte de Guinée sous le règne de Charles V. Comme ces expé- 
ditions, — dont il nous semble difficile de révoquer en doute la 
réalité, — n'eurent aucune influence marquée sur les progrès de 



1. Voyez plus haut p. iOG de ceUe étude. 

2. Le moine Pierre Bontier et le prêtre Jean Le Verrier. ~ Cf. le Cana- 
rien..., eh. LV-Lvm (êdit. G. Gravier, p. 87-102). 

3. En réalité aucune rivière ne tombe dan.s le golfe dWrguin. 

i. Certains critiques, jaloux d'attribuer aux Portugais la priorité de la 
découverte des côtes situées au-delà du cap Rojador, n'ont pas craint de 
nier la réalité de ce voyage. Tel R. H. Major, Life of prince Henry..., 
p. 115-117. — D'autres n'osent se prononcer. Tel Peschel, Geschichle der 
Krdkunde-, p. 101, note 3. M. .T. Codine a discuté avec soin le témoignage 
du Canarien et les autres textes (Bull. Soc. gêogr., avril 1873, p. 398-408). 

5. I^s deux textes qui mentionnent ce voyage sont une légende de la 
carte Catalane (édit. Buchon, p. CG), et la 81™« légende de Vliinerariuni 
d'I'sodimare. — Cf. Codine, Bull. Soc. Gêogr. Paris, avril 1873, p. 418-i21. 

6. Voyez, p. 158-159. 



— 170 - 
la géographie, nous nous bornerons ici ù en rappeler le 

Au siècle sni^-ant (années 1402 et suiv.) le Normani 
Béthencourt lit des excni-sions sur la c6te occidentale 
an noixl et au sud du cap Itojador. I.e « seigneur des i 
avait formé l'audacieux projet de i-eudrc tributaires le 
du fleuve de l'Or .' 

Une tentative beaucoup plus téméraire est celle de 
marins génois qni se proposèrent en I2!)I d'atteindre 
])ar la ronle du sud-est en faisant voile autour de l'Afr 
deux galères touchèrent !\ Gozora sur la etHe saliaricni 
celle de Doria, échoua sur un bas-fond et Doria revin 
Les fi-ères Vivaldi avec le reste de l'expédition poursui\ 
l'oute sur l'antre galère, mais il ne purent exécuter le 
Pr-ès de la (îambio ils tombèrent entre les mains des in 
('a}s hardift précurseurs des Portugais méritaient une m 

Ix's mystérieuses coutn;es du fleuve de l'Or furent s 
visitées dans le cours du xir' s. i>ar des navigateui's incc 
la carte de Mecia de Viladestes (1il^l) on voit la côte o 
d'Afrique traeiH' jusqu'au-delà du fleuve de l'Or ou Se 
sud du fleuve ]v car'togra|)he a encoi-o maiT|ué deux île: 
bonchure d'iui Heuve : le puitifn ndien qu'on a idenlif 
nainbie '. — I,e fleuve de l'Or étail déjà indiqué sur la 
Pi7.zigani, mais au uoitl du cap llojador. — Sur les aiit 
du siv s. la nomeuclalure topogr-apluque s'arrête ait 
dor '. Dans cotle ini|)Oi'tante si'He de porlnlazis l'atlas 

(II- ci't ouvrnge : lu vi-rsiim niitcliÙKO iluinin' juir It.-U. Miijor poi 
SiK-iely (l«72, in-8, ii" «1 île ■.•otU- coUc<li,.ii|. vt IVilili.ni .loniuV 
rirnvier ixiiir In Sofii>li> ile l'IliKliiirr di- Niinrmuilic i l«7t, iii-8). 

2. Cf. pciiir In ilisi'iiwiiuii ilt's ti-xtes ilAvcza., .lui,, di-s I ui/xr/c 
p. M-Vi:- wiit. Itrai, |i. 27:t-a«):- jniiv. imt. i,. iï;».-- U, H. 
niellait |ios le li'iiiiii):ii{iti<' <l<'^ tVrivniii.s ^<''iiuis i^l itiilions sur I 
Inilnlivo >l<>s ViviU<ti-lloriit. 

:ï. J. CocliiK'. Bull. »«•. tl-'itl': I-m-U. avril IH7r.. |>. ilK-iffi. M. 
a piiblir ,i In siiili> ilii C.iiiwnm ].; rrapiii'iit dp ii-Ho cnrli! ri'la 
iH-c-iilfMtnli.' irAfriqiii'. 

\. CVkI ce r(uc SimtJireiii a iiioiiln- nvii- licnuraiip «Cériidltioii 



— 171 - 

(Je lîfâi * mérite une attention tonte particulière, cav une de ses 
cartes présente un tracé assez exact dans ses traits généraux de la 
côte occidentale d'Afrique. En certains endroits les inflexions de 
la carte correspondent niéine assez bien à la direction du littoral. 
Frappé de cette étrange coïncidence, M. Codine inclinerait à 
|)enser « qu'avant Tannée 1351 la côte occidentale d'Afrique avait 
« été visitée jusqu'à une cei*taine distance au sud de l'équateur '. » 
11 est regrettable que M. Codine ne donne pas les preuves sur 
lesquelles il appuie sa conjecture. Quels peuvent être les a docu- 
ments » auxquels il fait allusion? — Pour nous, il nous semble 
résulter de l'examen des navigations entrepi'ises dans l'Océan 
Atlantique au Moyen Age que les marins de l'Occident n'ont pas 
atteint à cette époque et dans ces parages la ligne équinoxiale. Ni 
les textes historiques et légendaires, ni les cailes marines du 
xiv** s. sur lesquelles les navigateurs consignaient les principaux 
résultats de leurs découvertes, ne renferment aucune indication 
positive et précise sur la côte occidentale d'Afr-ique au-delà du 
Sénégal (fleuve de VOr) et de la Gambie (flumen Gelica). 

Après avoir mentionné des expéditions attestées par des docu- 
ments et des traditions historiques, devons-nous rappeler bi-iève- 
ment le souvenir de voyages légendaii'es à travers l'Atlantique? 
La légende la plus célèbre est celle de S' Brandan ^ L' a Ulysse 



sur la priorité.,., jyassitUj et surtout p. 81M.H)). \\ n'insiste pas sur ce fait que 
la plupart de ces cartes tracent encore une portion de littoral au-delà du 
cap nojador. Quelques-unes : carte des Pizzigani de 13G7, carte dite Catalane 
de 1375, portent même la légende suivante inscrite près du cap Hojador : 
rapul finis Africae. 

1. I.e portulan mêdicéen de 1351 est à Florence, à la Bibl. Laurentienne. 
C'est un atlas de 8 cartes. Voyez pour la bihiiogr. de ce document : 
l'zielli, Mapimntondi...f p. 55-57; — Fischer, Smuniluiiff viilielalterlicfn'n 
WHt'Und Seekarlen..., 188(>, p. 127-li7. — Santarem, gêné par ce document 
qui est contraire à sa thèse de la priorité des découverttîs portugaises le 
long de la côte occid. île l'Afrique, ne craint pas de présenter ce portulan 
comme une œuvre postérieure au premier voyage de Vasco de (lama (III, 
p. LXix-LXXiv). — Santarem et Ongania ont donné des fac-similé de la carte 
d'Afrique. 

2. BuU. Soc. géogr. Paris, juin 1«73, p. Gil-fiW. 

3. Cr sur la légende de S* Brandan : — A Juhinal, La lêgcndr latine ilo 



— 172 - 

chrétien b orra plusieurs années sur le mystérieux Océan, à l^ 

recherche de File délicieuse, Tile des Saints Brandan et s^ 

compagnons (vF s.) furent poussés à l'ouest par les alizés, et dan '^ 
leurs coui'ses aventureuses ils rencontrèrent des îles, les îlesr'- 
ai'chipels de l'Atlantique acorien. — Longtemps, jusqu'au xvu^^s.jj 
on chercha l'Ile de S* Bi-andan, l'Ile « non Trouvée». I^traditioir 
la plus autorisée la plaçait à l'ouest des îles Canaries. Ce n'était, 
semble-t-il, qu'une illusion d'optique, un curieux phénomène 
de mir-age, la réflexion de l'île de Palma par des nuages 
amoncelés dans le nord-ouest. Rien n'indique dans la légende 
que S* Brandan ait navigué dans les régions équatoriales. 
Il faisait voile à l'ouest, et non au sud. D'ailleurs les vents et 
les courants le portaient à l'ouest dans la région de la mer de 
Sargasses. 

Comme l'île de S* Brandan les autres îles fantastiques de 
l'Océan : AidUlaf Brasil, de la man Satanaxlo, etc., sont tou- 
joui-s placées à l'ouest et dans l'hémisphère nord, attestant ainsi la 
perpétuité de la tradition relative à l'existence de la terre occiden- 
tale *. C'est également dans la direction de l'ouest que le baron 
bohème Ilow de Uozmitale accomplit son étrange odyssée *. 

Si les explorations entreprises dans l'Atlantique au Moyen Age 
n'intéressent guère l'histoire des découvertes dans l'hémisphère 
austral, il non est pas de même des navigations dans l'Océan 
Indien à cette époque. I^ régularité des moussonsdans la merdes 
Indes y rend plus faciles les longues traversées d'un hémisphère à 
lautre. Cependant pendant plusieurs siècles les marins de l'Occi- 
dent négligèrent entièrement les côtes de l'Afrique orientale. De 
Cosmas ^ à Marco Polo, c. à. d. depuis le vi'^s. jusqu'au commen- 

,S* Brnm1ainps...f in-8, IHTIT); — D'Avczac, Ann. des Voyages, mars iSiô, 
p. 21W-:3»)G; — GafTurol, Khuh sur h's rapports..., p. 173-183; — G. St-hirmor, 
Zur Brondanus Lrgendt*, Leipzig, I8K8, 75 p. 

1. DWvcznc, Annales des Voyages, avril IHiT), p. i7-62; — GafTarel, Étude 
sur les rapports..., p. i85-1î)9. 

2. Voyez, p. lOi de cotte étude, note 0. 

3. Cosmas parle du Zingium (le Zaïipuebar actuel) où il était allé faire ilu 
conuiierce (Montfaucon. Collertio nora patrum..., II, p. 132). 



- 173 - 

cernent du xw*^ s., on ne trouve dans les écrits de TOccident 
aucune mention des pays situés au-delà de Féquateur le long de 
cette côte. Marco Polo est le premier à fournir aux savants de 
l'Europe occidentale quelques notions positives sur le Zanguebar 
et la grande île de Madagascar. Il est vraisemblable que dans le 
cours de ses voyages Tillustre Vénitien a franchi la ligne équi- 
noxiale. Il nous apprend lui-même qu'il erra dix-huit mois sur la 
mer des Indes et qu'il fit un séjour de cinq mois dans Tîle de 
« Javva la meneur », Java la petite, c. à. d. Sumatra *, île traver- 
sée dans sa partie médiane par Téquateur. D'ailleurs pour revenir 
du Cathay (Chine) dans sa patrie il dut passer le détroit de Malacca, 
dont l'entrée méridionale est située à une faible distance au nord 
de Féquateur. Tout nous autorise à penser que l'intelligent voya- 
geur profita de cette relâche forcée pour entreprendre quelques 
courses dans la grande île de Sumatra. La description qu'il en 
donne est plus développée que les descriptions qu'il consacre aux 
autres parties de l'Insulinde, A l'abondance comme à la précision 
des détails ' on sent presque l'observation personnelle. — Il est 
également vraisemblable que Marco Polo a dû toucher à quelque? 
port de File Bornéo, qu'il appelle Soucat, île riche en or, en bois 
de santal^ en éléphants '. — Par contre les deux chapitres qu'il 
consacre à Madagascar (Madelgascar) et à Zanzibar* (Zanqulbar), 
les seules parties de l'Afrique sud-orientale alors connues,ne pro- 
viennent i)as des observations directes et personnelh^s du voya- 
geur *. Marco Polo en a puisé les éléments dans les récils des 
marchands arabes qui de tout temps ont exploité la mer des Indes. 



1. Marco Polo, ch. CLXV, p. 572, édit. Pauthicr. 

2. Il décrit dans l'île de « Javva la meneur » six royaumes où abondent 
les épices précieuses, le camphre, etc.. (ch. clXV, édit. Pauthicr). 

3. Ch. GLXIH, ibid., p. 563-5(H. 

i. Ch. CLXXXV-vi, ibid., p. 67G-G87. 

5. Dans son Prologue le voyageur vénitien revendique pour lui le mérite 
de la véracité. Ce qu'il a consigné dans sa relation il l'a vu de ses yeux ou 
bien il l'a appris de témoins dignes de foi. « Mais auques y a de choses 
* que il ne vit pas; mais il l'entendi d'hommes certain» par vérité » (édit. 
Pauthier, p. W). 



- 174 - 

IJ nous déclaiv lui-iuènie expressémenl qifil a emprunté sa notice 
de Madagascar à la relation des envoyés du grand Khan *. Celte 
description est la notice la plus ancienne et la plus exacte que le 
Moyen Age occidental nous ait transmise sur la grande ile de 
rOcéan Indien.Madagascar y est indiquée comme le point extrême 
atteint par les navigateurs. Aud(»h\ les vaisseaux, entraînés i)ar la 
violence du courant qui porte au sud, ne retrouveraient qu'au 
milieu des })lus grands dangers leur route de retour. Marco Polo 
est égalemement bien renseigné quand il nous parle d(» monstres 
ailés de dimensions gigantesques et d'une forc<î prodigieuse. Li 
découverte sur les côtes nord-ouest et sud-ouest de Madîigascar 
des O'ufs énormes de Tépiornis justifie dans une certaine niesui^e 
les descri[)tions de Toiseau f/rz/et du ronkli. Sans doute le voya- 
geur, ti'op ami du merveilleux comme les hommes de son temps, 
a exagéré qu(»l(jue peu les proportions réelles des choses, mais là 
du moins la légende s a[)puyait sur la réalité. 

Quant à Texistence d'une terre australe dans les parages reculés 
de la mer des Indes, ni les textes, ni les cartes ne nous fournis- 
sent de notion bien précise à ce suj(*t. Cependant dans une lellre 
datée de la cote; de Coromandel (It2î)2 ou 1203; un Franciscain ita- 
lien, Jean de Montecorvino, écrivait qu au sud de Tlnde il n'y 
avait pas de t(*rre australe, mais seulement des îles : « Du parle 

(li ))i('riff(fi(t noïi ai trovft terra ne non iaole *» ïa^ problême de 

la terre australe |)réoccupait donc encore l'imagination des 
marins. L(\s savants, initiés }}ar les Arabes à la connaissance du 
système ahvxandrin qui faisait de la merdes Indes une mer fermée, 
s'inquiétaient donc encore de cette terre inconmie dont il est si 
souvent question dans la Gêofjrapliie de Ptolémée. 

Enfin, bien qu'il n'ait en aucune partie de sa relation traité de 



1. Cil. cLXXxvr, p. (W?. édit. Pfinthior. 

2. Cette lettre conservi'e par le, moine M(Mientiihis a été puhliêe par 
Vr. Kunstninnii dans I(\s (ifh'hrtc Anzciffcn de rAeadêmie de U^ivière, IK>5, 
II" m, p. 175. Ce pa.ssajr** a été eité par IVHcliel, Gaschichtc der Krtflmnde *, 
p. 212, II" i. 



— 175 — 

la terre australe, c'est Marco Polo qui eutrhoniicur de fournir aux 
carlogî'aphes du xvi^ s. une grande partie de leur nomenclature 
d»»s terres australes', entre autres ces appellations d'aspect étrange 
qu'on voit si souvent tracées sur les documents cartographiques 
du siècle des découvertes * : Locavhy Beach, Malcttir,Pe))ta m, etc. 
Ix)cach, ou Lucach, ou encore Lochac, semble désigner la i)artie 
du Cambodge qui avait pour capitale Loech^ D'autre part le(^m- 
bodge produit de l'or, des épices et possède des éléphants : tout(»s 
productions naturelles que Marco Polo attribue au pays de Lochac. 
— Beach semble être une forme con*ompue de Lucach. — Pen- 
tam nous rappelle le royaume de Bantiun dans Tile de Java ou 
l'Ile de Bintang dans le détroit de Malacca. — Enfin Maletur, 
Maliur, désigne la Malaisie *. L'édition de Mai'co Polo donnée 
dans le Novhs Orhis publié en 151^2 à Bàle par Grynaeus, — édi- 
tion dans laquelle le texte de Marco Polo est très altéré, — peut 
être considérée comme la source où les cartographes ont puisé 
cette singulière nomenclature. 

Marco Polo ne sembh» pas avoir pénétré bien avant dans l'hé- 
misphère austral ; il ne s'éloigna guère de la ligne écpiatoriale. Il 
n'en fut i^as de même du Dominicain allemand Brochard dont le 
voyage au-delà de l'équateur mérite d'être mentionné avec quel- 
que détail. On sait qu'au xiir et au xiv^ s. des missionnaires 
Dominicains et Franciscains accomplirent de longs voyages dans 
la Tarlarie, la Perse, l'Inde et même l'Extrême Orient. Grâce à 
leiu* zèle, le domaine des connaissances géographiques s'étendit 
au sud et à l'est jusqu'aux limites mêmes de TAsie. Un de ces 
moines, Brochard rAllemand, franchit l'équateur dans la mer des 



i. Cf. R. H. Major, Earhj Voyages ta Tcè'ra Austrarts...y p. xiv-xvm (Haklnyt 
Society, n» 25). 

2. Voyez surtout le.s majiponiondr.s inorcatoriennos et les cartes qui en 
dérivent. 

3. I^ colonel Yule iclentiiie Lochac avec le Siam (vol. H, j). 2r)8). 

i. Quelques érudits ont voulu retrouver dans cette appellation la petite 
localité de Maleto dans l'île de Timor. Nous croyons qu'il vaut mieux doimer 
à ce mot un sens plus étendu et voir dans Maletur tout le }ïroui)e malais. 



- 170 - 

Indes. Eîi lî3:^2 il présenta au papo Jean XXII et au roi de 
Fi-ance Philippe Yl un curieux mémoire * dans lequel il exhortait 
Philippe VI do Valois à reconquérir Constantinople comme une 
jjartie intégrante de Théritage de la maison d'Aiijou-Tai*ente 
dont il avait n^cueilli la succession et à rétablir Tempire français 
d'Orient, (le mémoire contient des renseignements assez précis et 
assez détaillés ' sur le voyage de Brochard dans riiémisphèrc aus- 
tral '. L'auteur raconte que dans le cours de ses voyages de mis- 
sion aux Indes et dans la Chine il se trouva un jour sous la ligne 
équatoriale, où il avait été entraîné sans doute par la mousson du 
nord-est. A l'appui de cette affirmation dont il sent évidennnent 
toute rimportance, Brochard allègue trois ai-guments. En pre- 
mier lieu les jours et les nuits sont à cette latitude d'égale duive 
en toute saison ; — puis, lorsque le soleil se trouve dans le signe 
du Bélier, c. à. d. à l'équinoxe de printemps, et dans le signe de 
la Balance, c. à d. à l'équinoxe d'automne, Tombre à midi est 
perpendiculaire ; — enfin les étoiles circumpolaires y sont au 
nord et au sud à la même hauteur au dessus de Thorizon. Ces 
trois preuves d'ordre cosmogr-aphiquc pei'mettent de conclure à 
la réalité du voyage de Bi'ochard. Il est regrettable néaruuoins 
que cet auteur ait passé sous silence ces autres arguments : 



1. Cv iJu'MiKnrc fut traduit on franrais on 1457 par .1 eau MirUit, chanoiiK* 
«II* Lillt', pour la bihiiotliôcjiic <lu duc de n«nir^M»},'n(\ Iaî texte latin sera 
pul>Iiô par M. d(^ Mas-Latrie dans le lii'cttfîl <h's Hislor'wns (frs Ci'oistuffs, 
Ilistitricns (inm'uh'ns, vol. II. 

2. Cet intêres.saiit passa^re a ét«'' si^Mialé par h* savant éditeur du ménioire 
de llrochard dans luie eonnnuniealion faite; à rAeadêniie îles Inserijitions 
dans .sa .sranee du l\ janvier IKK) (p. 21-22 t\vs Comptes rciKhts,^ 

.'{. C'est dans l'Océan Indien (pie Hroeliard accomplit cet aventuivux 
voyajze. Cette pré.soniption est justifiée par les indications suivantes du 
texte : 1" nmi niim inofirisi'f'rfr intrr tji'ntrs causa fidc'i praeilirantlnf... Or 
Hrocliard, nous le savons, était missionnaire dans l'Ind»» et dans la Chine, 
n <*st donc prohabh' (pTil ne s'agit ici ni de l'Atlantiipie, ni du Pacifique 

encore inconnu;— 2" Mcrratorrs Ces marchands qui ont fourni t\i*s ren- 

seijfnements au mi.ssioimaire sont prohahlement des marchands arabes, 
lesquels ne se ri.s((uaient guère en dehors d(^. la mer ih'S Indes. D'ailleurs 
l'Océan IndicMi était le seul (pii fût alors fré(juenté sous île telles latitudes 
australes par les marchands arahes, malais et chinois. 



~ 477 - 

« innlta alia argumenta d qu'il aurait pu, dit-il, invoquer en 
faveur de son assertion. — I^ lij^uc équinoxiale franchie, Bro- 
chard lit voile dans la direction du sud jusquïi la latitude de t24'*. 
I^ s'arrêta cette curieuse navigation. Mais le missionnaii'e a soin 
d'ajouter que des marcliands et {{("^ hommes dignes de toi (des 
marchands arabes sans doute) s'avançaient jusqu'au 54" de lat. 
sud. Nous croyons, connue M. de Mas-Latrie, qu'il est difiicile 
d'admettre une latitude aussi élevée \ Mieux vaut supposer une 
erreur du fait du copiste et lire IVi" ou 44" ; latitude qui corres- 
pond à la région des vents variables, environ de 28" à l]8", ou à la 
région des vents d'ouest, au sud du 138". 

Le texte de Brochard, encore inédit", mérite? d'être cité en l'ai- 
son de son importance pour l'histoire des découvertes australes. 
C'est le plus ancien texte qui mentionne en terme précis un 
voyage accompli dans rhémisphéi'e méiûdional i)ai* un voyageur 
venu de l'Occident. « Ego pro meo liroposito uiuim per me 
a visum adicio et expertum. Cum enim |)roliciscerer inter gentes, 
<c causa tîdei predicande, transiens inihllibiliter sub et ultra tro- 
« picum estivalem, sub equinoctio me inveni, (juod probatur ex 
n tribus dernonstrativis evidencius argumenlis. Primo quod in 
« loco illo in quantitate diei ac noctis, nullo anni tempore, alicu- 
« jus bore seu eciam momenti, sensibilis dilTerencia nolabatur; 
a secundo quod, existente sole in primo gradu arietis et libre, 
a erat ibi in meridie umbra recta ; tercio quod stellas (illas) que 
« circumeunt propinquius polos mundi videbam in aliqna parte 
« noctis istas, scilicet ad Aquilonem, illas autem ad meridiem 
« super circulum orizontis simul et eciualiler elevaUis. Obmitto, 
« cansa brevitatis, multa alia argumenta, licet essent audien- 
« cium auribus curiosa. Processi ult!*a versus meridiem ad locum 
« ubi poluni nostrum articum non videbam, et videbam polum 

I. DaiLs rOcAin riKTion les nîivi}xnloiirs ôvih^nt awc soin do s'avancor 
aii-dolà du 5(V' sud à cause dns glacos llottantos. 

i. Nous sommes redevables de ce précieux document à l'obi ij^'oance de 
M. de Ma.s-I^trie. Ce texte sera publié dans le toiuc II dus llistoricHs 
armrnims (ftKs (h'oisades, p. iWi. 

12 



— 178 — 

a anlarticum circa xxiiii gi-adibus elevatiiin. Ab isto loco ulle- 
a riiis non processi. Mercatores vim'o et hoinines lide digni i^as- 
« si m iiltiti versus nieridiem prooed(»bant, usque ad loca ubi 
« as>serebant poluin antarticuni quinquagiata quatuor gradibus 
a elevari. » 

A la suite de ce récit Brochard émet quelcjues réflexions qui 
méritent de fixer notre attention. Il est amené |>ar la découverte 
de TExtréuïe Orient à agrandir beaucoup Téti^ndue de F Asie. Dès 
lors le monde lui ixirait beaucoup plus vaste qu'il ne le croyait 
[)récédenmient. De telles découvertes rendent vraisemblable Thy- 
pothcse des antipodes. Enfin le monde chrétien ne doit être consi- 
déré que connneune très faible partie du monde habité '. 

Tels sont pour Thémisphère austral les seuls résultats des 
voyages accomplis depuis les temps anciens pendant une longue 
période de plus de dix siècles. Gmcc aux géographes arabes, les 
savants du Moyen Age eurent pourtant quelque connaissance 
des terres et defc mers de Thémisphère opposé à Thémisphèi'e 
boréal. (Vest ainsi que dès le xiv*^ s. on voit l'Afrique australe 
représentée avec une certaine exactitude dans ses contours géné- 
raux sur des cartes d'origine occidentale. Le portulan médicéen 
de VXri * donne à rAfri(pie une forme péninsulaire nettement 
marquée. Il convient cependant d'observer que l'auteur anonyme 
de ce portulan est fort mal renseigné sur les proportions réelles 
du continent africain, car la latitude qu'il assigne au promontoire 
sud de l'Afrique n'est guère plus méridionale que celle des rivages 
du sud de l'Asie. Gc»tte incorrection suffirait à elle seule à nous 



i. « Prima (conolusio) (pst) quod plus Rit extra ctimdta versus Orientcm 
B atque meriilicm habitatum (luain sit totum spacium infra minorein et 
« majorem latitudincni rlimatiini assignatiim. Sociinda (est) quod major est 
l)ai*s Asie (asscrenda) quani commuiiiter assigiietur. (Tercia) (est), quod 
« non t»st friroinni nt'ifur fnJsxnn nnliponies assifjnave. Quarta (est),que magis 
« veuit ad iioslruni proposituni, quod nos (|ui veri christiani sumus, non 
w dicani décima sed et vicesima pars non sumus... » Le« autres eonsidêra- 
tions sont d'ordre moral et religieux et n'offrent aucun intên^t \ïo\\t rhistoire 
des découvertes géojjraphiques. 

2. Voyez p. 171, note i de cette étude. 



iiirltre en j^arde contre les hypoUiêses trop aventureuses. Clai*, si 
l'on voulait ailniettre que le tracé du TAlVique australe sur le por- 
tulan de IIJ51 suppose nécessairement le périple de ce continent, 
il resterait à expliquer comment le cartographe aurait pu ignorer 
d'une manière si complète les vérital)les dimensions de rAfricjue. 
Il vaut mieux, à notre avis, regarder ce tracé de TAfrique |)énin- 
sulaire comme un tracé a priori^ provenant d'une hypothèse et 
non ims d'ohservations directt^s. On savait par les And)es que» l(»s 
cotes africaines s'infléchissent au sud ; on pouvait donc su])poser 
avec qu(»lque apparence de raison que TAfr-ique se termine en 
pointe vt figurer ainsi sur les caries le cap de Bonne Espérance 
un siècle et plus avant la découverte de ]\. Dias. Nous verrons 
dans la suite que les cartographes émirent di* pareilles conjec- 
tures sur la forme du contintMit sud-américain. 

D'autres cartes reproduist^nt un tracé analogue. Nous citerons 
ici la mappemonde du xvs. (1417) conservée jadis dans la hiblio- 
thèquc du i>alais Pitti à Florence '. On y trouve de |)lus inscrite 
au sud-i»st du continent africain une curieuse légende relative au 
Paradis Terrestre que certains auteurs se croyaient autorisés à 
placer dans cette région de Thémisphère austral ". — I^a célèhi-e 
mappemonde de Fra Mauro donne lieu à des observations sem- 
blables ^ L'influence orient;de y est manifeste, car le moine a 
orienté sa carte le sud en haut, le nord en bas, suivant la méthode 
arabe. Fra Mauro sait que l'Afrique est entourée \)av la ]ner,et il le 
sait ixir des documents arabes rapportant l'histoire de cette jonque 
indienne que les hasards de la mer entraînèrent jusque dans 
l'Atlantique *. Il le sait également par les témoignages des anciens. 

I. Aujouririiui à la Hil)!. iiat. do Klon^iict* {Portnlnni, n» 1). — Cf. Saiitaroni, 

IIL p. ;fâ7-3il; - U'Icwoll, KpUnffw% pi. Vf; - /nrla, Marco Polo II, 

p. îJi)7 et suiv. ; — rziclii, \fai}paoiomVi, p. 02, n" 2X. 

"1. (3oUe lêjreiuio est reproduite dans Sfiiitareiii, m, p. .'{.'W; — Zurla, ouvr. 
cité. II, I). SU). 

3. Voyez Zurla, Il Mappamondo di Fra Mdiiro rauiaUlolrse (h'scrUto 
eii illuatratOf Venezia, i8(X); — l'Zielli, oiivr. (^ité, n" TiO, p. 7r)-7(). 

4. Zurla, p. G2. I^i jourpie indieuue entraînée en ti*iO dans l'Atlantiipio 
jMir le courant de Mozain))i(iue et son prolongement méridional, le j^rand 



- 180 - 

Aussi affirine-t-il nettement qu'il est possible (racconiplir le 
périple de TAlVique ' . — Sur sa carte rAfricpie se termine i>ar une Ile 
(pf un long détroit séparedu continent. Cette île, vaste et de forme 
triangulaire, projette à une de ses extrémités le cap Diab, Ctthn do 
Diiiby où l'on a voulu reconnaître comme un premier tracé du 
cap de Donne Kspéi-ance *. Là encore il ne nous parait \yas néces- 
saire d'admettre la réalité d'un périple autour de l'Afrique pour 
expliquer la carie. Le cap Diab s'y trouve en eflet placé à une 
latitude plus septentrionale de 15 degrés environ que celle du 
cap de Bonne Espérance. Quant au mot diab^ il est peut-i'lre 
d'origine arabe ; ce serait alors le pluriel du mot dib ou deb (|ui 
désigne le loup. D'autres érudits ont préféré y voir un mot d'ori- 
gine malaise et ont rapproché diab de dib ou div qui désigne une 
île (I^quedives, Maldives..). I^ description qu'en donne une 
légende de la mappemonde conviendrait assez bien à la région de 
Madagascar *. Co, canal si redoutable pour les navigateurs, c'est 
peut-être le canal de Mozambique. De plus les rapports de l'ile 
Diab avec le roi de l'Abasie permettent de supposer que l'île n'est 
ixis très éloignée de ce piiysqui doit se trouvei*, à ce qu'il semble, 
dans la région moyenne de l'Afrique orientale, entre l'Abyssinie 
et la région de Mozambique. 

Cette carte, oi'i se mêlaient les découvertes portugaises et les 

r(»unnit di's Aimiillcs, a pu «Hre ramonôe <Inns la nier des Indes par le 
rontr(»-couraHt (jui cntn» !•' 37" et lo 4<)"ilc lat. suit restitue à l'océan Indi^Mi 
un«» partie des eaux de KAtlantirpie. 

1. Zurla, p. V\\, Tyl-T<i. 

2. C(;rtaius érudits ont supi)osé que la uiappeuioude de Vvix Mauro avait 
suhi des additions postérieures à Itôî); mais, même en admettant eette 
hypothèse, ou ne iK'Ut attribuer ees additions à une date plus réeente 
ipi(? celle de liTO, c. à. d. antérieure en tous les cjus de 17 ans au voyajze 
de n. i)ias. fCf. Ihunholdt, Kramcn n'U'ujiu\ I, p. IHi et suiv.) -- Quel sentit 
dans ce cas le véritahh^ « découvreur » de la liointe extrême de l'Afrique ? 
~ Connue les Arabes ne paraissent pas avoir franchi le canal de Mozambique 
par crainte du violent courant qui porte au sud, la notion du cap Diab doit 
jiroviMiir d inforinatitMis recueillies auprès livs indij^jènes. 

;{. Zurla. p. r»l : « Nota che questo cavo de Diab e separato da Abassia per 

« uno Canal il (jual nclla sua insida fa uno zirolo pericoloso per uumIo 

«♦ che se nave se abatessc^ cl j)ericoleria Questa repion fertilissinia e sla 

" conquista nuovamente per el irran He de Abassia circa el IVIÎI) ,. 



- 181 - 

connaissances géographiques dos Arabes, fut bien accueillie à 
Lisbonne. Les Portugais y virent avec plaisir Ja confirmation de 
leurs espérances. O cap Diab situé à une si faible distance de 
réquateur devait sans aucun doute être facilement atteint, et la 
découverte d'une route nouvelle d(^s Tndes allait bientôt récom- 
penser les généreux efforts de tout un peuple. De plus, la mappe- 
monde de Yva Mauro (1450), composée» sur Tordre du roi de Por- 
tugal Alphonse V, avait été construite à Taide de cartes portugai- 
ses où se trouvaient marcpiées les plus récentes découvertes en 
Guinée. En conséquence elle dut être considérée connue un 
docnment olïiciel, public, et à ce titre stimuler le zèle des navi- 
gateurs portugais * en leur montrant si près le but à atteindre. 

C'est encore par Tintermédiaire des Arabes que TOccident eut 
quelque connaissance des constellations de l'hémisphère aus- 
tral. On savait par des considérations théoriques que les deux 
hémisphères ne possèdent pas les mêmes constellations et qu'en 
raison de la convexité de la surface terrestre Thorizon stellaire 
varie aussi dans le même hémisphère suivant la latitude •. 
L'expérience avait révélé le mênK^ phénomène au voyageur Marco 
Polo. Dansplusieurs passagesde sa relation' Polo marque làdisjja- 
rition de Fétoile du nord, de la trinnontane. Un de ses contempo- 
rains, l'auteur de la Divine Comédie ^ nous a transmis des notions 
encore plus précises sur le ciel de l'hémisphère austral et décrit 
en de beaux vers la plus brillante de ces constellations, la Croix 
du .Sud : 

« lo mi volsi a t}ian (feslra c posi monto 
AlV altè'O poln, c vidi qiiatlro * stellf 
\on vistr mai fiior eh' alla prima ffrnfr. 
(îiHirr jHirrvn 7 rifl (fi Inr /ianDurllr. 

{PunjaL, I, torz. S-î).) 

1. Ziirla (p. 88-89, UO; atteste coUo innnonce. Covillain, U. Dias paraissent 
l'avoir suhie (liivctoinent. 

2. Alljorl le (;ran(l, Ihi rwln ci mumfn, 1. H, Irarl. i, c. \i fêdit. de Lyon, 
vol. U, p. liT») (rapn>s Aristote, De rcrln, II, li, li. — Vovez aussi Pline, 
II, 70-71. 

3. Edit. Pauthier, ch. clxv, p. 508-572;— ch. CLXXV, p.6y>-C5(»;-- ch. CLXXX, 
p. (jIki. 

i. I^a Croix du Sud proprement dite .se compose en réalité île cinq étoiles 



- 182 — 

Ce passage célôbro a été inlerpnHé de diverses manières y^av los 
nombreux commenlaleurs du Dante. Les uns, fidèles à Tespritilu 
Moyen Age, ont vu dans Tauleur de la D'tvhtc ComciUc un sor- 
cier, un magicien connue son maître Virgile, capable de deviner, 
giïi(!eaux ressources et aux artiiices de la magie, ce que personne 
ne pouvait connaître de son temps par les notions de la science 
positive. D autres, s'attachanl de préférence î\ la méthode de Fin- 
terprélalion allégorique, ont reconnu dans les quatre étoiles du 
a Cruseiro » les quatre vertus théologales. Il nous semble plus 
sage d'adopter Ta vis de la plupart des connnentateurs modernes et 
de donner une explication littérale de la description du Dante \ 
C'est bien de la Croix du Sud qu'il s'agit ici, proprement et sans 
allégorie. Cette» constellation fameuse est visible dans certaines 
régions de l'hénnsphère boréal. On lapereoilen Nubie, à Ouadi- 
Ilalfa, près de la seconde catamcte du Nil par 22" de lat. nord envi- 
ron ; on lapercoit aussi dans l'Inde au cap Comorin [>ai* 8" envi- 
l'on de lat. nord. Ainsi Dante a pu en avoir connaissance par des 
marchands italiens ou arabes qui fi-équentaient la mer des Indes. 
Nous possédons d'ailleurs des planisphères de fabrication arabe 
où ligure cette consternation. Or Dante nVtait pas seulement un 
grand poète, c'était aussi un érudit^ ou du moins, comme son 
maître Virgile, un homme qui savait ce que l'on pouvait savoir de 
son temj)s. On le voit citer Avicenne et Averroès *. En tout cas 
il ne semble pas avoir puisé sa connaissance de la Croix du Sud 
dans 1(* témoignage de l'expérience, à la suite de navigations 
accomplies dans l'Atlantique, cai* en racontiint le naufrage 
d'Ulysse ^ il reproduit un préjugé cher aux imaginations du 
Moyen Age et déclai'c innavigable l'Océan occidental au-delà des 
Colonnes (rilercule. 



(îonl iino ,.l //)//(/' (lo j)r(*nru''ro, (1<mix do douxiômo, une do troisiômo ol uiio 
do (|iialnonio j^M'andoiir. Cotlo dorniôro ôtaul difliodoinont visiblo à i'«oil mi 
à oaiiso i\o sa ])t*tiloss<', lo poôto. l'a nô^li}r»''(\ 

i. Cf. HalTarol, Kludo sur hs rajiporlu, ]). 21>i>-3<K). 

'2. U no los ooiiiiait jjrohahloiuoiit qiio par los coiunionlairos dos scolas- 
tiijnos. 

:\. htft'i'nn. rliaiit XX Vf, lorz. .'Wl-.'IT. 



— 183 - 

Ainsi ni les voyageurs ambes ni les voyageurs de rOccidenl ne 
contribuèrent dans une mesure importante à la solution du 
problème de la tei*re australe. La navigation de Brochard u(» 
parait pas avoir modilié en i-ien l(»s théories géographiques de son 
temps. Au début du xv«^' siècle l'hypothèse de VAntichtJionc s(» 
formule encore dans les mêmes termes qu au temps de Plolémée 
et des Alexandrins. Sur ce point, comme sur bien d'autres, le 
Moyen Age n'a rien ajouté à l'héritage de l'anticpiité. Mais les 
grandes découvertes du xv et du wv s. vont faire subir bientùt à 
la théorie de la terre australe de grandes modilications. 



TROISIÈME PARTIE 



LES TEMPS MODERNES. - LES GRANDES DÉCOUVERTES 



CUAPITHE PRKMIEU 

les portuciats au xv*" sikclk. — influknck dr lkurs kxplo- 
rations slr les théories scientifiqres ql'i intéressent 
l'hypothèse de la terhe aistrale. 



Les navigations portugaises le Ions de la côlo occidentale de l'Afrique. — Le prince 
Henri. — Motifs qui le délerininn*ent à entreprendre l'exploration dos ciMes do (lui- 
née. — Difficultés qu'il eut à vaincre. — Principales dates de la découverte de lu c6tc 
m*ridenlale de l'Afrique par les Portu^is. — (îil Kanez. — Dio^^o Cam. — H. Dias. — 
Pero de Covilham et AfTonso de Payva. 

\a^ expéditions portugaises démontrent l'inanité de plusieurs préjugés classiques qui 
s'opposaient à l'exploration de riiémispliére austral : préjugé de 1' < innavigabililé ■ 
de l'Atlantique au-delà des iles Canaries ; — préjugé do la zone torrlde inhabitable. — 
Cependant un certain nombre de cosroographes restent attachés aux théories tradition- 
nelles. — Quelques exemples tirés de livres et de cartes du xv* siècle. 

Les navigateurs portugais du xv* s., — marins et non théoriciens, — ne semblent pas 
avoir eu en aucune manière la pri*occu{)ation de la terre australe. 



Au coinnienccinent du xv' s., au nioineiit oii Jos Portugais vont 
entreprendre sous la direction éclairée du prince Henri le Navi- 
^teur une longue série d'explorations le long de la cote africaine 
de TAtlantique, les connaissances positives des marins de TOcci- 
dent ne dépassaient guère le cap Hojador. Un voyageur vénitien, 
entraîné au large par les vents contraires jusque dans les eaux des 
Canaries, de»clarait ces parages inconnus et redoutés de tous les 



— 186 — 

navifratoiirs \ Lq< écrivains portugais : Azurara, Rirros, affirment 
à plusieurs reprises que la côte située au-delà du cap liojador fut 
relevée pour la première fois par leurs compatriotes *. Du moins 
les Portugais en lixêrent les preniiers le tracé sur les caries 
marines ', et les cosmographes de l'Europe occidentale acceptè- 
rent le tracé et la nomenclature des portulans de Lisbonne. — A 
plus forte raison les géographes ignoraient-ils ce qui pouvait se 
trouver au-delà de Téquateur. Ils ne possédaient sur ce point 
aucune notion provenant de Texpérience. Les érudits seuls em- 
pruntaient à Marin de Tyr et à Ptolémée le souvenir classique du 
paysd'Agisymba. L'un d'eux et des plus illustres, Guillaume Fil- 
lastre, arclievéque de Reims et cai'dinal, écrivait sur un mss. de 
Ptolémée conservé dans la Bihl. deXancv la note suivante :« Ultra 
equinoctialem pauca est cognitio, nisi quod ibi est amplissima 
regio Agisymba * ». Le même personnage inscrivit dans une petite 
mappemonde ^ qu'il avait dt»ssinée de sa main la formule tradi- 
tionnelle sur lei)ays qui s étend au sud deTEthiopie: * Terra inco- 
gnita ». Tous les détails de celle carte sont puisés chez les auteurs 
anciens, et rien dans le tracé n'indique des documents positifs 
fournis par Texpér-ience. Il est donc légitime de penser que si les 
Portugais eurent des devanciers dans l'exploration de la côte occi- 
dentale de l'Afrique, ils eurent du moins le mérite de conquérir 



L P. Quiriiii (liîil) cilô par Saiitaivm, lifr/m'cfirs sur ia priorité de. la 
dt*roHverlr drs jwijs silurs sur la rûtr m'ciilrnla!e ttWfrii/iir att~tft*là ifu rap 
Jiojador, j». i()H. 

2. Azurara, Chronii'a do d^acobrinv^tdo r ro:niuista id* (tuinê csrrUa jtor 
fuandado tir ri rei D. Affonso Vsofw tlirrroTo srimlifira r :irtfitndo as instrucçoiix 
do i7/ii«/rf» iiifantr /). ]Irnrii/ar }u*lo rhi'onisia Gomi's Kanars dr .4rM*fi/Yi, 
publiée |mr li» viconitt* ila Oirreira d'apn^s Ii» nis8. original i\o la liihl. nation, 
ih» Paris avoc m\o pivfaco et des notes du vieonit*» de Santar«»m. Paris, 
IHil, in-8, xxv-i7i p.. p. ,*i()-,")S. — V(»yt»z aussi les tt'Utoignajres reeueillis 
avee soin jïar Santaivni. /Î/Wie#v7»e,<..., p. tîlMil, lai-HK». II.'», ;fâ0^^2l. 

i{. Frîi Mauro eut à sa dis|M>sition un ec^rtain nondin^ «le ees caries ))ortu- 
paises qu'il utilisa pour la eonfeelion de s;i nia)>p(Mn«>udt^ de liTiD. \\ le dit 
expressément iZurla. ouvr, eité, p. (^2^. 

i. |ji note est eit»**» |Kir Sjintaii'm, Ilrrhri-rhrA..., p, xiiiv. 

,y Leiewell. Atta.<, pi. XXXIll;— Sintanin, Atlas et Kic^xai..., î, p. 2WV2r»V;~ 

III. p. :nuw. 



— J87 • 

cléfinitivomont à la science géogmphiqiie ces régions qne leurs 
prédécesseurs n'avaient fait qu'entrevoir. 

Cette conquête fut Tunivre du prince Henri. Ce prince éner- 
9jique et intelligent fut le véritable promoteur du grand mouve- 
ment d'exploration du xv<* siècle. Retiré dans son ermitage scien- 
tifique de Sagres il se préparait par Tétude de Plolémée et des 
cosmographes à sonder et h pénétrer les mystères de la mer Téné- 
l)reuse. Un de ses auxiliaires, le Majorquin Maître Jacques, très 
habile dans Fart de tracer les cartes marines et de fabriquer les 
instruments nautiques^ fut, comme le dit Barros \ le véritable 
instructeur des marins portugais. — Le moment d'ailleurs était 
favorable. L'éclatant succès de la prise de Geuta (1415) avait révélé 
à l'Occident la valeur de la i*ace. De plus la perpétuité de la tradi- 
tion antique relative au périple de l'Afrique encourageait laudace 
des marins. Enfm, si l'on en croit un historien portugais, Antonio 
Galvao, le prince Henri aurait été confirmé dans ses projets par 
l'étude d'une carte singulièie rapportée de Venise par son frère, 
l'Infant Don Pedro, avec un mss.de la relation de Marco Polo. Sur 
cette carte un cosmographe inconnu avait, dit-on, tracé le cap de 
Bonne Espérance ainsi que le détroit de Magellan. Celte carte doit 
être la même que la mappemonde d'Alcol)aca que l'Infant Don 
Fei-nando montra en 1528 àl^rancisco de Sousa Tavares. Sur celle 
mappemonde,dressée environ cent vingt ansavantla date de 1528, 
c. à. d. au commencement du xv*' s., on vovait nettement tracés 
le cap de Bonne Espéi-ance et la route des Indes par le sud de 
l'Afrique *. Comme la mappemonde d'Alcobaca a échappé depuis 
à toutes les recherches, il est impossible de savoir dans quelle 
mesure il faut ajouter foi au témoignage de Galvao. Cette carte 
dont on fit si grand bruit ne devait pas prol)ablement dilTérer 
beaucoup du portiUan de 1351, de la carte florentinede 1417 eldu 

1. Joâô (le Harros, Da Asia, Decmï. I, livro I, ch. xvi Cétlit. de 1778, vol. I, 
p. VX\). C'est à ceUe édition qiuî so rapportent tontes nos citations <le 
Barros. 

2. Voyez le texte de Cîalvao tradnit dans l'édition donnée par le vice-amiral 
Bethnne pour THakUiyt Society (n" xxx, 18G"2), p. fiG-r»7, 



— 188 — 

planisphère de Fiti Mauro que nous avons étudiés précédemment '. 
Dans la suite, cédant h une tendance très luimaine qui nous porte 
îi déprécier les gloires contemporaines au profit des gloii^es du 
passé, quelques érudits cosmogitiphes ont voulu retrouver sur 
d'informes esquisses Tindication première de grandes décou- 
vertes. Tous les grands « découvreurs » : (lolomb, Gama, Magel- 
lan, ont vu contester de la sorte la priorité de leurs explorations 
au pmlit d'obscurs devanciei's, d'autant plus vantés qu'ils étaient 
moins coniuis. 

Azumra nous fournit des indications plus sûres et plus précises 
sur les motifs qui déterminèrent le prince Henri à tenter Texplo- 
itition des ccMes dt» Guinée et des terres situées au delà *. Ces 
motifs étaient au nombre de six. En pivmier lieu il fallait satis- 
fiiire une ciu'iosilé bien légitime et nroimaître les terres et les 
mers situées au-<lelà du cap Hojadordans cesjDarages lointains ou 
les iiasarils dt» la mer avaient poussé jadis S' Brandan et ses 
compagnons ainsi que deux galères qu'on ne revit jamais '. — 
Puis on pouvait espérer (pi'il seniit facile de nouer des relations 
commerciales avec des nations cbivtit*nnes, s'il s'en trou\*ait 
quelqu'une dans ces rt^ions, (»t de faiiv avec elles un trafic 
avantageux *. — Le ft-oisième et \v quatriènie motif étaient d oi-dre 
|X)litique. Le prince» Ib»nri ne se préoccuïxiit i)as seulement des 
intéivts de la science oi du conuneive, c'était aussi un homme 
d'Ktat. Kn ct»tle qualité il désii-ail connaîtiv (exactement l'étendue 
de la domination des Mauirs, ses eiuiemis. Or c'étiiit une tradi- 
tion aloi-s assez iv|iandue(pi'i! existait au-delà du cap Ik)jador une 
ixipulation chrétienne. S'il en était ainsi, le Portugal avait tout 
intérêt à sappuyer sur celte population clirélienne |K)ur lutter 



2. Aziirara. cli. vii, p. iHO. 

*). /«/., cli. viî, p. 4V-tr». Nous croyons qiio o<\< iti*ux jjnlèrps son! colles «les 
fn»n*s VivaUli et «le Horia partis «le lièin^s en |»2Vll. Nous sommes surpris 
t]ii'aucun historien tle la «rfojiraphie naît enct>n» pn»|H>si» ct^lte ci^njecture 
si vrais»»ml»lahle. 

4. /</.. ch. VII, p. 44». 



- 189 - 

contre les infidèles *. — De plus, comme la plupart des jçrands 
« découvreurs n de ce temps, le prince Henri, animé d'une foi 
vive, désirait étendre le domaine de FÉglise par la propajçation do 
TEvangile chez ces tribus encore païennes *. Si Ton en croit 
Barros, le zèle apostolicjue dominait dans l ïune de Tlnfant toute 
auti'e préoccupation et le prince Henri était avant tout un apôti'c'. 
Pourquoi sommes-nous obligés d'ajouter que ce savant se ratta- 
chait encore au Moyen Age par un trait caractéristique, sa croyance 
aux vaines superstitions de Tastrologie ? L'ascendant * du prince 
Henri était le signe du Bélier. Or le bélier, animal belliqueux, 
était considéré comme la figure de Mars. Par TinHuence des 
astres Henri le navigateur 'était donc prédestiné aux expéditions 
aventureuses, aux découvertes, aux conquêtes *. 

L'entreprise du prince Henri était des i)lus laborieuses. Le long 
du littoral saharien les ports,^les abris, les estuaires font 
complètement défaut. La côte s'étend au loin monotone, désolée, 
avec sa triste bordure de dunes, sans eau et sans végétation ; la mer, 
comblée le long du rivage par It^s alluvions sahariennes des temps 
[lassés, est i^arsemée de bancs, d'écueils et de bas-fonds *. Connue 
si des circonstances aussi défavoiubles ne suffisaient [)as à faii*e 
redouter des marins cette cote inhospitalière, tles brumes, parfois 
épaisses, produitcîs par les poussières sahariennes et par la pré- 
sence d'un courant froid (le courant des Canaries) sous un climat 
très cliaud, viennent encore augmenter les dangers de cette navi- 
gation. Ce n'est donc pas sans raison que les marins du prince 

1. Azurara, cli. vu, p. 40- i7. 

2. Jd., eh. vu, j). Vi. 

3. « Iiifante (U)nio s**u prinriiutl inbmlo nin (Icsi-uhrir <»sta.s torras (mm 
* nUraliir as l)arl>aras iiacocs ao jiijîo de Christo » //M-. 1, livrr I, v\\. vu. 
vol. I, p. 57j. Quand lc\s Portuj^ais ramenèrent à Lisbonnt* des iièj^res captifs, 
le prince Henri les fit instniin» dans la relijrion clirétieiuie. 

i. En termes d'astrologie l'ascendant est le sipfne tlii zodiacpie qui monte 
sur rtiorizon au premier instant de la naissance d'un homme ou d'une 
femme (Littré). De là par (extension le sens d'inclination, penchant. 

5. Azurara, ch. vu, p. 4H-i9. 

<5. Voyez la légende in.^crito près tle cette rot<» sur la carte catalane de 
Mecia de Viladest«'s, lil.'i (rac-.«<imile de M. (1. tîravier dans le Canarictki, 
IK7i, in-H). 



— 100 — 

II(»nri songeaient avec terreur aux parages du cap Bojador. « Qui 
fr-anchira le cap Non en reviendra ou non *, » disaient-ils dans 
leur langue populaire. Ce cap était le terme extrême de leiii-s 
navigations. Les marins de TEspagne et du Portugal, habitués par 
la pratique du cabotage à ne pas perdre les côtes de vue, êlaient 
encore complètement étrangers à l'art de la navigation /i/iaOnwr. 
Ikirros lui-même, Thistorien national des gloires portugaises, 
nous atteste en termes clairs et précis Tincapacité nautique de si^ 
concitoyens avant les grandes découvertes provoquées par le 
prince Henri *. Azurara consacre un des chapitres les plus iniô- 
ressants de sa relation à nous faire connaître la disposition d'esprit 
des marins portugais : a por-que itizom nom ousavam os navyos pas- 
sar a alem do cabo de Bojador'». Iji stérilité du pays, sablonneux 
et désert, inspirait aux navigateurs les craintes les plus vives VU 
faible profondeur de la mer le long de la côte sahaiMenne '\ la vio- 
lence des courants qui portent au sud * étaient également consi- 
dérées comme des indices de grands dangers. D'aiitre part les 
marins craignaient de dev(Miir noirs s'ils franchissaient le tro- 
pique '. Ces appréhensions, justifiées en partie i>ar la difficulté 
réelle de la navigation le long des côtes sahariennes, étaient par- 
tagées par le i)lus grand nombre, par la foule. A Lisbonne, connue 
partout ailleurs en pareille circonstance, il ne manquait j)as 



1. « Kste coinniiiin prov(M'I)io traziam os maivantos : Qiiom passar o Cilx) 
« (lo Naiii, ou toniara ou iiaT» » (Uarros, Dec. t, liv. 1, ch. IV, vol. I, p. .T») : 

— (M'indido Liisitano, Vhfn ilo Infante D. Ilenritfur, I.isboa, 1758, p. 182 ; 

— I)io}<o (lonioz, A* />*•/»/« invrnlionr Giiinrac, t'dil.Schmeller, p. id ('Ab/tanif- 
iHnrjm de l'Acad. dos Scioiiccs do Miiiiicli, cl.isso de philosophie et do 
philolojrio, vol. IV, .>"' partie, i8i7). 

2. Drriuf.. 1, J, 2 (vol. 1, p. Il), 21, 2,")). « quai C^aho de Xam ora o lormo 
« de terra dosoiihorUi.. (p. 1*.),. K eoino os marinheiros naquelle tempo info 
« eram oostumad(»s a se enj^olfar tanto no pej^o do mar, e toda sua uavo- 
w ^ra(;m) ora por 8aii<:raduras sompro a vista tlo terra... » (p. 25). 

,'}. Azurara, oh. vni. p. 5()-.')5. — Harros, Dec. I, 1, 2 (ï, p. 21-22). 

i. Azurara, oh. viii. j). 51 ; — /</., p. IM'i). 

5. /f/., ih'nl. 

(». 1(1., oh. viir, p. 51. 

7. Uarros, I, 1, 1 (I, p. ;W). 



— 101 - 

d'espi-its timides et à courte vue qui bliiniaient les vastes projets 
et les [grandes pensées du prince Henri. Aies entendre c'êUiit folie 
que de vouloir essayer de franchir les limites atteintes jus(|u alors; 
c'élait folie que dVspérer réussir làoii tant d autres avaient échoué. 
Azurara n'est pas le seul à nous parler à mots couverts de c(»s sen- 
timents de méliance, d'hostilité même qu'éprouvaient cerUiins 
hommes à Têtard des entreprises du prince Henri '. Ikirros, This- 
torien national, nous atteste également le même fait -. 

Cependant le succès venait enlin récompenser des elTorls si 
[)ersévérants '. Pendant ])lus de douze ans le prince Hem'i avait 
envoyé chaque année des caravelles pour franchir les parag(\s si 
dangei'eux du cap Bojador. Mais, soit (jue les circonstances aient 
été défavorables, soit plutôt que les capitaines paralysés par la 
peur aient manqué de l'énergie nécessaire pour accomplir leur 
mission, les abords du cap Bojador l'estaient toujours une terre 
inconnue. Enfin en li^IÎ ou liîU, — les textes ne s'accordent pas 
sur la date de ce grand événement, — Gil ICanez parvint dans son 
second voyage à triompher d'im obstacle jusqu'alors si redouté. 
Ce qui dut être pour les contemporaius un grand sujet de sur- 
prise, car le marin portugais avait doublé le cap Bojador sans y 
rencontrer aucune de ces grandes difficultés qu'il peusait y trou- 
ver. Azurara nous manifeste -clairement cette impression de sur- 
prise. « Gil Eanez, dit-il, trouva les choses bien opposées à ce que 
lui et les autres avaient présumé jusqu'alors *. d Dès lors le 
charme était rompu, le cap si longtemps redouté perdait son pres- 
tige et cessait pour jamais d'être l'elTroi des navigateurs. Dès lors 



1. Azurnra, ch. vni, p. .*)0 et suiv. 

2. Ilarros, I, 1, i. 

3. Pour la loiiffuc nomeiiclnturo dtî cos voyages à la rôtf» occithMitale 
d'Afri(iue voyez rouvraj,'c» capital de H.-U. Major, Tht* Lifti of Prinra llt'nnj 

of Portugal , in-8, i8(i8, LU-iH? p.; ouvrage dont l'auteur a doinié une 

rtMMlition à l'usage du grand pul)lie sans appareil d'érudition sous ce titre : 
jT/m» D'uirovrrhfs of princa IL'nrij Ifu* Xnviff(ili)i% in-S, 1877, x-32() p. — Voyez 
aussi l'examen critique du premier ouvrage par M. .1. Codine dans le 
Bulletin de la Sociêlê lit* fffknfraphic de Paris, année 1873. 

i. Azurara, ch. ix, p. ol-yj. 



— 102 - 

les Portugais poursuivent avec rapidité leur marche en avant le 
lonjj: de la côte de l'Afrique. En O^T) AfTonso Goncalves Rildaya 
etGil Eane/. dépassent l'estuaire du Rio de Ouro \ — En Hii 
Nuno TrisLini découvre le cap Blanc. — Vax 14413 il explore la 
l>aied'Arguin. — Kn 1445 Dinis Dias atteint le pays des nègres, le 
Sénégal. Les Portugais y virent avec étonnement une population 
nombreuse^ une végétation verdoyante qui valut au cap Vert le 
nom qu'il porte aujourd'hui '. I.e préjugé classicpicde la zonetor- 
ride éL'iit ainsi formellenKMit condanmé par le témoignage de 
l'expérience. — Enfui en 1440 Alvaro Fernandez s'avance jusqu'à 
une faible distance de la côte de Sierra Leone ; mais de 1418 à 
1440 le prince Henri u'avait pas envoyé moins de cinquante et une 
caravelles à la conquête du ciip Hojador et delà Guinée'. 

Dans la suite la chronologie de ces voyages devient plus difiii'il^' 
à établir. La précieuse Chronique de Eannes de Azurara nous fait 
défaut à partir de 145Î3. Dès lors les iudic^itions de temps devien- 
nent moins précises ; elles sont même parfois contradictoires. 
G'est autour des années 1470 et 1471 qu'il faut placer le iiassage 
de la ligne par les navigateurs poilugais. Au témoignage de (ial- 
vao, l'ile de Saint-Thomas aurait élé découverte en 1470 et l'il^ 
d'Annobou le 1"'" janvier 1471. Ia\ même année les Portugais tou- 
chaient au caj) Lopez oi au cap S'Miitherine par 1" 51' de lai. 
sud '. Le ca[) Lopez porte siins doute h» nom du capiLiine qui le 
découvrit ; quant au cap Sainte-Catherine, il fut reconnu par lUiy 
de Sequeira. 

En I48t2 Diogo Oun (Gao) atteignit l'embouchure du Congo et 
s'avanra au-delà dans la direction du sud jusqu'au capXegro.Ona 

I. iLsIuairc siluô à In liniilf inriuo <lu lr<»|>i(jiir. Or los deux imvij;nt<*uri* 
y trouveront un filet de |»«Vli<\ cv qui prouvait à n'en pas douter cine k' 
|)ays était habité (Azurara, eh. x, p. (>V-tr)). 

"1. «" Terra venh» », « «/raeinso poniar », (Azurara. eh. î.x, p. 21H). 

',i. Azurara, eh. Lxxviii. 

\, Major, The Life (tf jn-incf Hfni'if, p. .')-28-32iK daprés h» Tm'tld (fi\^ Drcnu- 
vrrfcs de (lalvao. Itarros wv. donne pas (\v daleM, mais on voit |)ar Ten-ienihU' 
de .son réeit ipie ees faits .sont antérieurs à l'année IVTi liJrv. 1, *2, i, vol. h 
p. lU-I'»^;). 



— 193 - 

découvert récemment quelques fragments de Tinscription du 
« padron » de S^-Augustin (par 13" 27' 15" sud) qui déchiffrés par 
M. L. Cordeiro ont permis de fixer h Tannée 1482 la date certaine 
de la découverte du Congo. Diogo Cam érigea son troisième et 
dernier padron au cap Negro par 15® 40' 30" sud *. 

Nous arrivons ainsi à une des plus grandes dates de l'histoire 
des découvertes géographiques. Au mois d'août (1487) * un gen- 
tilhomme de la maison du roi B. Dias (ou Diaz) partit de Lisbonne 
avec trois navires '. L'audacieux navigateur allait à la recherche 
du prêtre Jean * dont les traditions populaires fixaient le séjour 
dans les Indes ou dans l'Ethiopie. Après quelques relâches à 
Angra Pequena et aux alentours du cap Voltas où il planta des 
padrons, Dias fut entraîné par la tempête au large de la côte. 
Durant treize jours les deux petites caravelles furent le jouet des 
vagues, des vents et des courants. Le froid produit par le courant 
antarctique de la côte occidentale d'Afrique parut rigoureux à 
ces marins habitués aux chaleurs du golfe de Guinée. Enfin le 
calme se rétablit. Dias se dirigeait à l'est croyant rencontrer 
bientôt le prolongement du littoral africain ; mais après quelques 
jours de recherche infructueuse il reconnut son erreur, mit le 
cap au nord et aborda bientôt à la baie des Vachers (Flesh Bay). 

Tel est résumé en quelques lignes le récit de Barros '. Une 
note autographe de G. Colomb, inscrite à la marge du folio 13 de 
son exemplaire de V Imago Mundi de Pierre d'Ailly *, nous 



1. Cf. l'article que M. L. Cordeiro a consacré à Diogo Cam dans le 
Bol, Soc. Geogr. de Lisbonne, XI« série, iSSXt^ p. 90-103. 

2. M. Codine a étudié avec soin les textes qui se rapportent à cette expé- 
dition {Bull. Soc. Géorjr. Pans, janvier 1876, p. 7G-8G). 

3. Deux de ces navires étaient du port de 50 tonneaux ; le troisième, plus 
petit encore, était chargé des approvisionnements. 

4. Au xn« s. on le cherche en Géorgie, au xin« en Tartarie; plus tard on 
le cherche dans l'Inde. Au xv« s. la plupart des traditions le placent en 
Ethiopie. ~ Cf. G. Oppert, Der Presbyter Johannes in Sage und Geschic?ite, 
186i; — Ph. Bruun dans la Zeitschrift fur Erdkunde de Berlin, 1876, i3. 279- 
314; — Fr. Zarncke dans les Abhandlungen de l'Acad. des Sciences de 
Leipzig, classe de phiL et d'histoire, 1876-1879, vol. VII et VIII. 

5. Dec. I, 3. 4. 

6. Conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Colombine de Séville. 

13 



— 194 — 

fournit aussi de précieux renseignements sur ce voyage. D'aprèsk 
propre témoignage de Dias les deux caravelles avaient parcouru 
GOO lieues au-delà du point extrême atteint par ses devanciers, 
dont 450 dans la direction du sud et 150 dans la direction du 
nord. L'astrolabe aurait donné pour la latitude du cap de Bonne 
Espérance 35« sud *. Or 450 lieues portugaises (de 17,5 au degré 
équatorial) comptées à partir du cap Cross où s'était arrêté 
D. Cam nous conduiraient aux environs du 47« de lat. australe. 
Mais, comme les deux caravelles furent battues par la tempête, il 
faut, à n'en pas douter, faire subir à ce chiffre une importante 
réduction. D'autre part 150 lieues comptées au sud du 34° 20' 
nous amènent au 42« 54'. Donc, en tenant compte des erreurs 
d'estime et de la dérive, nous croyons que B. Dias a dû dépasser 
la latitude de 40« sud. 

De la baie des Vachers, ainsi dénommée à cause des troupeaux 
que les Portugais y virent avec leurs gardiens, Dias se rendit 
à la baie de San Braz (S*-Blaise), la Mossel Bay des cartes 
anglaises. Comme il est vraisemblable que cette baie reçut cette 
dénomination de la fête du jour, on peut admettre que la décou- 
verte eut lieu le 3 février 1488. — De là les Portugais suivirent 
jusqu'à l'île de la Croix une côte se dirigeant à Test : heureux 
présage qui leur annonçait le succès. Cependant les équipages 
mutinés s'opposaient à ce que Ton continuât l'expédition *. 
L'énergie de Dias triompha de ce nouvel obstacle et il fut décidé 
qu'on naviguerait encore pendant deux ou trois jours dans la 
direction de l'est. On atteignit ainsi le rio Infante ', situé à 25 
lieues à Test de l'île de la Croix. Mais, comme l'opposition des 

1. « Et renunciavit ipse scronissimo régi proiit navigavcrat ultra jam 
« navigaUi leuclias GOO, vidolicet 450 ad austrum et 150 ad aquilonem usquc 
« montem per ipsiim nominatum Cabo de Boa Esperança... Qui qiiidem in 
« eo loco invenit se distare per astrolabium ultra lineam equinoctialera 
« gradus 35. » (Note citée par M. Codine, Bull. Soc. Géogr.y janvier 187G, 
p. 05.) 

2. Harros, Dec. l, 3, 4 (vol. I, p. 188). 

3. Joam Infante, capitaine de la seconde caravelle, arrive le premier à 
l'embouchure de ce fleuve, lui laissa .son nom. 



— 1^ - 

équipages devenait de plus en plus menaçante, il fallut se résou- 
dre au retour. Dias prit la latitude du Gap et fit quelques obser- 
vations nautiques. En décem])re 1488 les Portugais étaient de 
ivlour dans Uhw i^trie. ]ji routes do rindo par le sud do l'Afrique 
êlait ouverte. 

Tandis que B. Dias cherchait le chemin de l'Inde par l'Atlan- 
tique, Pero de Coviiham et Afibnso de Payva étaient délégués par 
le roi Jean II pour atteindre le même but par une route plus 
directe. Les deux voyageurs avaient pour instructions de pénétrer 
par la voie du Caire ou celle de Jérusalem jusque dans les Etats 
du prêtre Jean et de nouer des relations d'amitié avec ce puissant 
souverain en vue de la propagation de la foi chrétienne. Partis 
de Santarem le 7 mai 1487, ils touchèrent à Rhodes, à Alexandrie 
et se séparèrent en Egypte. Du Caire Afîonso de Payva fit route 
vers l'Ethiopie pour remettre au chef chrétien de ce pays les 
lettres du roi de Portugal au prêtre Jean. Quant à son compagnon, 
Pero de Coviiham, il se dirigea sur Tor et de là sur Aden où il 
prit place sur un navire arabe qui le conduisit aux grands ports 
de l'Inde occidentale : Cananor, Calicut, Goa, où il espérait aussi 
rencontrer le prêtre Jean *. De la côte de Malabar la mousson du 
nord-est le poussa à la côte orientale d'Afrique, à Madagascar et 
à Sofala d'où il fit voile sur Aden pour rentrer en Egypte. De 
retour au Caire Pero de Coviiham apprit la moii; d'Affonso de 
Payva et rencontra deux Juifs envoyés par le roi de Portugal. Il 
dépêcha l'un d'eux à Lisbonne pour y porter la nouvelle de son 
heureux voyage et se mit en route pour l'Abyssinie. Il fut 
accueilli avec distinction à la cour du négous, le prêtre Jean ; 
mais les successeurs de ce prince ne voulant pas se priver d'un 
auxiliaire aussi utile le gardèrent longtemps auprès d'eux. Enfin 
l'arrivée des Portugais à la cour d'Abyssinie en 1520 rendit à 
Pero de Coviiham sa liberté '. — Ainsi, tandis que B. Dias ache- 
vait d'explorer la côte occidentale de l'Afrique et s'avançait 



1. Pero (le Coviiham est le premier Portugais qui ait abordé dans l'Inde. 

2. Cette curieuse odyssée a été racontée par Barros {Dec. I, 3, 5;. 



— 190 - 

au-delà du Cap dans la direction de Test jusqu'au rio Infante, Pero 
do Covilham parcourait les deux principales routes de Flnde par 
rOcéan Indien, la route d'Aden et la route de Sofala. Il ne restait 
plus dès lors qu a relier entre eux par une navigation continue 
les deux itinéraires de Dias et de Covilham et à gagner les ports 
de rinde par le cap de Bonne Espérance '. Ce fut Tœuvre de 
Vasco de Gama '. 

Ces explorations poursuivies jusqu'au 40» de lat. sud environ 
démontraient d'une manière évidente Tinanité de préjugés jus- 
qu'alors très répandus. Ainsi il était passé en proverbe que l'Océan 
Atlantique était innavigable au-delà des îles Canaries.Sur une map- 
pemonde de la Bibl. Vaticane ' (codex Palatimis n® 1362), datée 
de 1448 et signée du nom d'un Bénédictin, André Walsperger, on 
trouve encore les légendes traditionnelles:* mare occeanum innavi- 
gabile,mare occeanum septentrionale magnum inhabitabilc, mare 
occeanum méridionale whahitahile.j^U est vrai que le tracé de cette 
carte date encore du Moyen Age. L'auteur ne parait pas avoir la 
moindre connaissance des découvertes qui s'accomplissent autour 
de lui et qui vont bientôt faire justice des préjugés surannés dont il 
est partisan. — Onze ans plus tard un cartographe mieux informé, 
Fra Mauro, réfutait par le témoignage de l'expérience Terreur invété- 
rée de r « innavigabilité » de l'Atlantique. Non content de rétablir 
sur ce point les droits de la vérité, Fra Mauro, cédant à une sorte 
de réaction très marquée contre les anciens préjugés, s'efforce 
d'atténuer, autant qu'on les exagérait jadis, les difficultés de la 
navigation le long des côtes occidentales de l'Afrique. « l/;s 
marins portugais ont observé, dit-il, que partout les bas-fonds de 

1. Comme l'indiquait Pero de Covilham. Cf. R. II. Major, The Life of 
prince Henry. .^ 1868, p. 339-310. 

2. Les découvertes de D. Cam et de B. Dias dans les mers australes sont 
tracées sur deux cartes contemporaines : 1» la carte d'Henri Martellus au 
British Muséum (li89) publiée par Santarem et par J. G. Kohi (Zeiischrift 
fur Erdkunde de Berlin, 1856); 2« le célèbre globe de Martin Behaim (1492) 
si souvent publié (Nordenskjœld, Fcu^-simile AUas^ fig. n" h/à). 

3. Etudiée et publiée par M. K. Kretschmer dans la Zeitschrift fur 
Erdkunde ÛG Berlin, 1891, p. 37i-i<X) avec fac-similé. 



— 197 - 

la côte ne sont pas dangereux, que les sondes sont bonnes, que la 
navigation est facile, et que les orages sont même peu redouta- 
bles ' ». 

Un autre préjugé, le préjugé classique de la zone torride, n'était 
IMis moins menacé dans son existence. Quand ils abordèrent en 
1445 à la pointe du cap Vert, les Portugais furent naturellement 
surpris du spectacle qu'ils avaient sous les yeux, ces arbres verts, 
ces palmiers qui formaient un gracieux verger, a gracioso pomar ». 
Le nom même qu'ils donnèrent au cap Vert témoigne de leur 
étonnement à l'aspect de cette terre verdoyante, a terra verde -. » 
Quant aux populations noires des régions intertropicales, on les 
connaissait depuis dix ans. En 14'Î5 Alphonso Gonçalves Baldaya 
et Gil Eanez avaient remarqué à l'estuaire du rio Ouro des filets de 
pêche, preuve irrécusable de la présence de l'homme sur ces 
rivages que l'on croyait entièrement déserts '. En 1443, à la baie 
d'Arguin, les Portugais firent des prisonniers et ramenèrent à 
Lisbonne des esclaves nègres. Tels furent les débuts de la traite 
des noirs. A Lagos dans l'Algarve il y eut le 8 août 1444 un mar- 
ché public où l'on vendit cette marchandise d'un nouveau genre 
sous les yeux du prince Henri \ — Les Portugais éprouvèrent la 
môme surprise en abordant aux côtes de Guinée. Pedro de Cintra 
arrivé à la latitude de G» nord fut tout étonné de trouver une 
abondante verdure, un climat délicieux, une population nom- 
breuse là où les savants des temps anciens supposaient un désert 
brûlé par le soleil *. De toute part s'élevaient des protestations, 
parfois assez vives, contre le préjugé suranné de la zone torride 
inhabitable. Un savant de Ferrare,Manardi,faisait appel au témoi- 
gnage des navigateurs portugais pour déclarer que les régions 



1. Zurla, Il mappamondo Ui FraMauro..., p. 02. 

2. Azurara, ch. lx, p. 278; — Cadamosto, ch. xxxiv (Ramusio, AatwV/a/io«i 
et Viaggi, I«, p. 105 E); — Barros, Dec, 1, 1, i). 

3. Azurara. ch. x, p. Oi-65. 

4. R. H. Major, Life of prince Hcnnj.., p. 178-180 (d'après Azurara ch. xxv}. 

5. Voyez la notice de Ramusio sur Cadamosto (Ramusio, ouvr. cité, 1*. 
|).Ȕ A). 



— 198 — 

équinoxiales étaient habitées et réfuter à ce propos l'erreur dWris- 
tote *. Un explorateur portugais des côtes de Guinée,DiogoGomez, 
proteste avec plus de vivacité encore contre Terreur des anciens. 
a Sans doute, dit-il, le très illustre Ptolémée nous a transmis beau- 
coup de bons enseignements sur la géographie, mais il est en 
défaut sur ce point. Ainsi, là où il supposait une région éqiii- 
noxiale inhabitable par Texcès de la chaleur, les navigateurs por- 
tugais ont trouvé une région extrêmement peuplée, riche en 

arbres et en productions végétales ' d Ce texte mérite d'être 

signalé, car on y sent tout à la fois une réelle déférence à Tcgard 
de Ptolémée que les savants de la Renaissance, les Allemands 
surtout, proclamaient à Tenvi le plus grand des géographes, et 
aussi d'autre part une confiance non moins réelle dans rautorilé 
des témoignages de Texpérience. 

On lit des réflexions analogues sur la mappemonde de Fra 
Mauro. Une longue légende de cette carte célèbre est consacrée à 
la discussion de cet important problème de géographie physique : 
<L come la terra supposta al equinocial e a la torrida zona e habita- 
bile ' ». L'auteur prouve cette assertion à laide de divers argu- 
ments. Puisque la région des tropiques est habitée, dit-il, la région 
équinoxiale, qui jouit d'un climat plus tempéré \ doit également 
n'être pas un désert. L'illustre cartographe se croit même autorisé 
à conclure que toutes les zones sont appropriées à rhabitalion de 
rhomme *. Avant même que les Portugais eussent pénétré dans 
l'hémisphère austral, il suppose comme Aristote, Ptolémée, Aver- 
roès, Albert le Grand, que la zone australe tempérée doit être 



1. Cité (Iniis Santarem, lh'rh('rrfu'8..f \). liV. 

2. L'ouvrago do Dioj^o Gomez De pyit)i(i inveutionc Guineae a vie pul)liê 
I)ar SchiTKîllor dans les AhJiandhincjcn de l'Acad. dos scioncos do Bavière, 
classo do pliilos. ot <lo pliil., loine IV, 3'- partie (1847). Voyez p. 23. 

3. Ziirla, oiivr. citô, ]». 7(i-78. 

i. Ce ipii se i»r<nivoj)ar d(\s ar}^'unîoii(s <H)siTiograplii(pios cpie nous avons 
indicpiés déjà plusieurs fois tl'après Polybe, Eratosthène, etc.. 

5. « E pero se puo concluder che tutti i zona se possono habitar (Zurla. 
p. 78). 



habitée comme la zone qui lui correspond dans Thémisphère 
boréal. 

En dépit des protestations de Fra Mauro, de Diogo Gomez et 
sans doute aussi d'autres géographes de la même époque, le pré- 
jugé de la zone torride était encore si profondément enraciné dans 
les esprits qu'il résistait à toutes ces attaques. Les cartographes du 
XV® s. construisent le plus souvent leurs mappemondes d'après le 
type traditionnel et, sans tenir compte des découvertes contempo- 
raines, acceptent encore la théorie des zones inhabitables. Ainsi 
la carte d'Andréa Bianco de 1436 ', la carte de G. Leardo de 1448*, 
la carte de A. Walsperger datée de la même année ', le planis- 
phère Borgia de 1452 \ etc., présentent les légendes classiques 
sur la question des zones. — Cependant quelques cosmographes 
mieux avisés se préoccupaient évidemment des découvertes de 
leur temps. Tel Martin Behaim, l'auteur duglobe de 1492.Behaim, 
qui avait navigué avec D. Cam jusqu'au Congo, ne pouvait natu- 
rellement pas subordonner le tracé de sa carie au préjugé clas- 
sique des zones. Un autre auteur, un géographe de cabinet, Jean 
Germain, évêque de Châlons, mentionnait dans sa Mappemonde 
spirituelle *, — sorte de poème géographique composé en 1449, — 
les populations noires de l'Afrique • que les explorations portu- 
gaises venaient de faire connaître. Ailleurs \ il est vrai, Jean Ger- 
main décrivait à l'exemple de ses devanciers l'Afrique intertropi- 
cale comme un vaste désert. Ainsi, bien qu'il prenne en considé- 
ration les découvertes qui s'accomplissent autour de lui, Jean 



1. Santarem, III, p. 366-398 et Atlas ; — fac-similé Ongania avec notice 
d*0. Peschel. 

2. /d., III, p. 398-4i2 et Atlas : « dixerto dexabitato per caldo ». 

3. K. Kretschmer, Zextschrift fur Erdkunde de Berlin, p. 371-406, 1891, 
avec fac-siraile. Il n'y est question que des zones polaires. 

4. Sanlarcin, III, p. 247-300 et Atlas : « Pars terrae torridae zonae sub- 
ïiiissa inhnbitabilis nimio calore solis. » Voyez aussi p. 160-161 de cette 
étude. 

5. Santarem, III, p. 443. 

6-7. Cf. les citations de Santarem, III, p. 413 note, d'après un mss. de la 
Bibl. de TAi^scnal à Paris. 



— 2C0 - 

Germain subit encore Tinfluence du préjugé de la zone torride. 
Ce préjugé était en effet toujours vivace. C'est en vain que les 
voyages de Diogo Cam et de B. Dias avaient révélé le véritable 
caractère des régions de l'Afrique australe ; Terreur traditionnelle 
comptait encore comme par le passé de nombreux partisans. Ainsi 
nous retrouvons sur une petite mappemonde, insérée dans la Somme 
anglicane de 1489 * (fig. 14), la représentation classique des cinq 



.•»>^ 



„A^ .'"••T'Vv, 




^^^*iK 



»**^v 



Fig. 14. — Carie de la Somme Anglicane 148-) (d'après Ch. Robert). 

zones. La zone torride y est occupée en partie par un océan équa- 
torial borné au nord et au sud par des régions entièrement brû- 
lées : a perusta Aethiopia, perusta ». Dans l'hémisphère austral 
débordant un peu sur la zone torride et sur la zone froide une 
vaste terre au contour elliptique porte la légende bien connue : 
a Temperata Antipodum nobis incognila. » — Une autre esquisse 



{. Juhanuis Es/tntidi Sumnia Astrologiae judirialis de acciderUibu^ niundi 
qmie (uifjlicana vuUjo nuncupatur, Vcnetii.s, liHU. Cf. la notice de Cli. Robert 
daiLs le Bulletin de (jéogniplùe histor'upw et descnj^tive, 1887, p. (îD-TO et 
])l. II. 



(fig. 15) de type analogue a été gravée sur un médaillon du xv« s. * 
antérieur à 1461. Au revers de cette pièce l'artiste a représenté le 
disque terrestre entouré d'eau. L'Europe, l'Asie, l'Afrique forment 
un groupe séparé de la terre australe par un bras de mer assez 
étendu. VAntichthonc est elle-même désignée par le nom de 
Bnimae, ce qui signifie sans doute que cette terre est voilée 




FiG. 15.— UAntichtkmie sor un médaillon da XV* siècle 

(d'après Cb. Robert). 

d épais brouillards. — Nous lisons encore la formule tradition- 
nelle : c terra inhabitata (ou incognita) et déserta d sur la mappe- 
monde annexée à l'ouvi'age intitulé a La Salade nouvellement 
imprimée *.... (fig. 16). Bien que cet écrit n'ait été imprimé pour 
la première fois qu'en 1521, il date pourtant par sa composition 



1. Ch. Robert, ibid., p. 65-70 et pi. I. 

2. Par Antoine de la Salle, l"» édit., 1521, — 2" édit. 1527. M. Nordenskjœld 
{FaC'gimile Atlas, fig. 18; et M. Galloi.s {De Oronlio FinœOy 1890, p. 46) ont 
donné le fac-similé de cette carte. Cf. pour la bibliographie de cet ouvrage : 
H. Ilarrisse, Bihlioiheca amerivana vetxistissima^ aux dates indiquées plut* 
liaut. 



- 202 - 

du x\^ s. et appartient à la série des monuments systématiques 
du Moyen Age. — Il en est de môme de la précieuse encyclopédie de 
Greg. Reisch, Margarita philosophica '. On y trouve exposé le 
système classique des zones : a torridam zonam nimio calore non 
habitabilem '. d — UOrbis Breviarium de Zacharias Lilius, 
publié à Florence en 1493, un des manuels les plus populaires de 




FiG. 16.— La mappemonde de La Salade (d'après Nordenskjœld). 

ce temps, est également composé en dehors de tous les témoi- 
gnages et de tous les faits contemporains. A le lire on croirait se 
trouver en présence d'une œuvre du x^ siècle. La petite mappe- 
monde annexée à cette compilation des plus médiocres appartient 
encore au type des ce rouelles d du Moyen Age '. La théorie des 
zones est exposée dans cet opuscule comme elle Test dans les 
écrits d'Isidore de Séville *. Ce n'est pas d'une manière fortuite 



1. Coniposêo <U>s lilK), piihllùe à Strasbourg en 151)3, et tlopuis souvent 
réimprimée. 

2. Liv. VII, tr. I, ch. XLV. 

3. Fac-similc dans le recueil de M. Nordenskjœld, p. 38, fig. 20. 

i. « Terrarum orbis uni versus in quinque distinguitur partes, quas vocant 



- 203 — 

que nous évoquons ici le souvenir de Tauteur des Etymologies. 
Les crudits de ce temps attachent en effet encore quelque impor- 
tance au témoignage de cet écrivain du vu^ siècle et le citent 
volontiers. Ainsi dans Tédition d'Augsbourg (1497) du Liber 
Cronicarum de Hartmann Schedcl M. Nordenskjœld a relevé au 
folio xiv la légende classique si souvent inscrite sur les mappe- 
mondes du Moyen Age : ce Extra très partes orbis quarta est pars 
trans oceanum interiorem in meridie, quae solis ardoribus nobis 
incognita est, in cujus finibus Antipodes fabulose habitare dicun- 
tur *. D On voit que les préjugés peuvent survivre longtemps 
encore à leur condamnation par l'expérience. 

Eclairer d'un jour nouveau le problème de la zone torride, tel 
fut le principal résultat des découvertes portugaises du xv^ s. ', et 
ce résultat n'est pas sans intérêt pour l'hypothèse de VAtitichthoiie, 
Quant à la préoccupation directe de la terre australe, elle ne paraît 
pas avoir existé chez les Portugais du xv^ siècle. On n'en trouve 
j)as trace dans les documents contemporains. Les Portugais de ce 
temps sont des marins ; ce ne sont pas des théoriciens. Or à cette 
époque il y a entre navigateurs et théoriciens une ligne de démar- 
cation presque infranchissable. Sur leurs mappemondes systé- 
matiques les théoriciens ne tiennent pas compte d'ordinaire des 
découvertes des marins, et les marins en retour ne se préoccupent 
guère des hypothèses des théoriciens. L'idée du continent austral 
n'a d'ailleurs à cette date qu'une importance bien secondaire. Ce 
qui passionne avant tout les esprits, c'est le problème si contro- 
versé de la zone torride ; c'est aussi le désir de trouver une route 
de mer pour ixirvenir aux Indes. Plus tard seulement, après la 
découverte de la Terre de Feu par Magellan, l'hypothèse du 



zonas. Media solis torretur flammis; ultimas acternum infestât gclu. Duae 
fiahitahilos inter exustam ot riprontos. Altéra a quibus incolitur, teste Macro- 
I)io, non licuit unqiiaTii nec liecbit agnoscere » (cité par M. NonlenskjiphI, 
Fac-similé Atlasy p. 38). — H est impossible de montrer plus nettement 
qu'on retarde de plusieurs siècles. 

1. Xordenskjœld, ouvr. cité, p. 40. 

2. P. Martyr, Decad. III, ch. i (p. 188, édit. de 1587). 



- 204 ~ 

continent austral fera de sensibles progrès. Au xv^ siècle il n'en est 
guère question. Les navigateurs portugais, qui découvrirent en 
réalité VAntichthone africaine, ne paraissent nullement avoir 
songé à cette terre inconnue des antipodes du sud. Ils enregistrent 
avec soin leurs découvertes hydrographiques, tiennent des jour- 
naux de bord, tracent des cartes, des portulans, mais ils négligent 
les généralisations hâtives et les idées préconçues. Quand B. Dias 
après avoir dépassé le 40> de lat. sud fait mettre le cap à Test 
croyant rencontrer à cette haute latitude le prolongement méri- 
dional de TAfrique ', ce n'est pas nécessairement qu'il subisse 
l'influence de la préoccupation du continent austral, c'est qu'il se 
trompe de quelques degrés sur l'extension réelle de la côte. La 
conduite de l'illustre marin n'en est pas moins digne d'attention- 
A une époque où les cartographes limitaient beaucoup l'étendue 
de l'Afrique australe, B. Dias avait au contraire une tendance bien 
marquée à l'exagérer. Ne pourrait-on pas voir dans ce fait, — trop 
négligé des historiens des découvertes géographiques, — comme 
un indice de cette défiance que pouvaient légitimement éprouver 
les navigateurs à l'égard des cartes systématiques des théoriciens 
de leur temps? 

1. tiarros, Dec, I, 3, 4 (vol. I, p. 187). 



CHAPITRE II 



LES VOYAGES DE VASCO DE GAMA DANS L'HÉMISPHÈRE AUSTRAL 



Vàsco de Gama. — Le premier voyage. — Principaux épisodes. — Route au sud>ouest. 
— Gama sur la côte orientale d'Afrique. — Traversée rapide de la mer des Indes. — 
Difficulté du retour. 

Le deuxième voyage. — Principaux événements. 

Le troisième voyage. 

Influence des voyages de Gama. — L*Extrémo Orient ouvert au commerce du Portu- 
gal. — La mer des Indes mieux connue des marins de TOccident. 



I^ voyage de Vasco de Gama (1497-1499), qui confirma en les 
complétant les découvertes de B. Dias, est le premier voyage 
dans rhémisphère austral qui nous soit connu dans ses détails. 
Les historiens des expéditions portugaises : Gastanheda, Barros ', 
Gorrea, Fauteur des LtisiadcSy Gamoëns, ont célébré en prose et 
en vers cet exploit mémorable. Les textes contemporains sont 
encore plus précieux pour Thistoire. Dans cet ordre de docu- 
ments on ne connaissait avant 1838 que la notice insérée par 
Ramusio au tome I de sa Gollection, notice rédigée d'après divers 
renseignements par un gentilhomme florentin qui se trouvait à 
Lisbonne à Fépoque du retour de Gama. Gama lui-même ne 
parait pas avoir rédigé de relation de ses voyages *, car Ramusio, 
riniatigable collecteur des opuscules de ce genre, aurait eu cer- 
tainement connaissance de cet écrit. De plus les textes contem- 
porains ne font jamais allusion à un document de cette nature. — 
En 1838 MM. Diogo Kopke et Antonio de Gosta Paiva publièrent 
à Porto un important manuscrit qu'ils avaient découvert dans la 



1. Tout le livre IV de la /« Décade est consacré au premier voyage de 
Gama. 

2. Le mss. de Gama présenté à Paris en iSii était apocryphe (Charton, 
Voyagein*8 anciens et modernes, vol. III, 1855, p. 216, note 1 . 



— 206 — 

Bibliothèque de cette ville (Mss. n» 804, in-fol.), le « Roteirodavia- 
« gem que em descohrimento da Indiapclo cabo da Boa Esperanza 
« fez D. Vasco de Gama em i407, n Ce précieux journal sarrêlc 
au 25 avril 1499 ; il ne présente donc pas uu récit complet de 
Texpédition. Ce n'est, à vrai dire, qu'une copie du Routier origi- 
nal, mais une copie authentique, ancienne, qui porte la signa- 
ture de rhistorien des Indes portugaises, Fernand Lopez de Cas- 
tanheda, lequel en a lait largement usage dans une grande partie 
du premier livre de son Histoire des Indes, Le oiss. n'est pas 
signé, mais il est facile de voir que l'auteur est Portugais ou qu'il 
a longtemps vécu en Portugal. Souvent en effet il compare ce 
qu'il a vu dans son voyage à des choses analogues qui existent en 
ce pays *. Matelot ou simple soldat embarqué sur Tescadre, il a 
été témoin oculaire de ce qu'il rapporte. C'est de plus un bon 
observateur, naïf et exact, qui tient son journal d'une manière 
fort régulière *. 

Le chef de l'expédition, Vasco de Gama, appartenait à une 
famille de haute noblesse '. Son père, Estevam da Gama, jouissait 
déjà d'une grande réputation comme navigateur, puisque le roi 
de Portugal avait songé à lui confier une flottille pour tenter la 
route des Indes. Ses fils, Vasco et Paul, furent également d'illus- 
tres marins. De bonne heure Vasco se fit connaître de ses conci- 
toyens. Au retour de B. Dias le roi Jean II lui confia la difficile 



1. Voyez la traduction Charton, p. 221, 2"2r), 227, 221). 

2. La première édition du Boteiro est de 1838, Porto, in-8, xxvM53 p.. 
avec une carte de Titinéraire de Gama. C'est sur ce texte qu'a été faite la 
trad. francai.se de F. Denis insérée dans le troisième volume des Voyageurs 
anciens et modernes, 1855, de Charton. — Il y eut en 18(11 une deuxième 
édition revue et augmentée du Roteiro. C'est sur cette édition qu'a été faite 
la traduction française de M. A. Morelet publiée à Lyon, 18Gi, in-i, xxx-lU) p. 
— Nos références au texte du Roteiro se rapportent à l'édition de 1838. 

3. M. A.-C. Teixeira de Aragiio a consacré à Gama une notice très étendue, 
Va^co da Gama e a Vidigiwira, estudo ftistorico (Boletim da Sociedade de 
Geographia de Lisboa, série VI, 1886, p. 5V3-701). Ce travail n'est pas ime 
biographie complète du grand navigateur, ce n'est qu'un recueil de notes 
historiques et biographiques recueillies dans les archives de Torre do Tombo 
et dans d'autres dépôts du Portugal. 



— 207 - 

mission d'opérer le périple de l'Afrique et de gagner les Indes en 
doublant le cap nouvellement découvert '. Le roi Jean II aurait 
même rédigé ou fait rédiger des instructions pour co voyage. 
Mais ce projet ne put être réalisé que quelques années plus tard, 
sous le règne d'Emmanuel. Dès 1496, — Emmanuel était monté 
sur le trône en 1495, — les préparatifs de l'expédition commencè- 
rent '. Gama était un homme instruit et un bon navigateur ; il 
avait fait ses preuves dans plusieurs voyages à la côte de Guinée. 
Il connaissait ainsi la route de la côte d'Afrique jusqu'aux envi- 
rons de l'équateur. De plus Gama reçut des instructions astrono- 
miques du Juif Zacouto % alors célèbre par sa science. Enfin 
l'expérience de B. Dias lui venait encore en aide. Le voyage de 
Dias le long de la côte occidentale d'Afrique, le voyage de Covil- 
ham de l'Inde à Sofala étaient connus. Il ne restait donc qu'à 
relier les deux itinéraires par la traversée du Gap à Sofala *• Ce 
n'était pas là une bien grande distance à parcourir, mais la vio- 
lence du courant qui porte au sud peut rendre parfois cette tra- 
versée assez difficile pour les voiliers. Comme on la vu précé- 
demment, Arabes et Occidentaux, tous les marins du Moyen Age 
redoutaient fort cette navigation. 

Le 8 juillet 1497 on mita la voile. Rien n'avait été négligé pour 
assurer le succès de l'entreprise. L'équipage avait été recruté 
avec le plus grand soin. Les deux principaux bâtiments de l'esca- 
dre : le San Gabriel de 120 tonneaux commandé par Vasco, le 
San Raphaël de 100 tonneaux commandé par son frère Paul, 

1. Teixeira, p. K8, d'après Garcia de Resende. 

2. M. G. Uzielli a publié à Florence on 1891 TEloge du roi Emmanuel de 
Portugal par Pierre Vaglienti (Bibl. Ricardienne, mss. n» 19^10). Si l'on 
en croit Vaglienti, ce serait le Florentin Paul Toscanelli qui aurait indiqué 
au roi Emmanuel qu'il était possible d'accomplir le périple de l'Afrique. Ici 
évidemment Vaglienti exagère le rôle de son compatriote. Non content d'en 
faire un précurseur de Colomb, il veut aussi en faire im précurseur do 
Gama. (G. Uzielli, Paolo dal Pozzo Toscanelli e la circumnavigazione 
delV Africa seconda la lestimonianza di un contemporaneo, Firenze, 1891.) 

3. Teixeira, p. 559, d'après Correa. 

4. Dans son premier voyage Vasco de (îama passa au large de Sofala sans 
s'en douter. Il ne loucha à ce port célèbre ni à l'aller ni au retour. 



- 208 — 

avaient été construits sous la direction de B. Dias. La caravelle 
BerriOy du port de 50 tonneaux, était sous les ordres de N. Coelho. 
Enfin un transport de 200 tonneaux complétait la flottille. 
B. Dias accompagna jusqu'en Guinée le pilote du San Gabriel 

L'expédition avait pour but de faire des découvertes, de retrou- 
ver les populations chrétiennes de Tlnde et de rapporter de ces 
pays lointains leurs précieux produits et surtout les épices *. 

Partie de Rastello, à Tembouchure du Tage, où s'éleva depuis 
le riche monastère de Belem, l'escadre portugaise après une 
courte traversée de sept jours arriva le 15 juillet en vue de 
l'archipel des Canaries. Le 3 août 1497 elle quitta le port de San- 
tiago. Dès lors Gama fit route au sud-ouest, sans doute pour 
éviter le courant de Benguela qui eût contrarié la marche de ses 
navires. Pendant près de deux mois (du 3 août au 1*^»" novembre) 
les Portugais restèrent au large, loin de la côte d'Afrique, en 
plein Océan. L'auteur du Roteiro ne trouve presque rien à 
mentionner dans le cours de ce long trajet '. Il est regrettable 
qu'il ne soit pas mieux informé des motifs qui déterminèrent 
l'amiral à suivre cet itinéraire. Voici de quelle manière on peut 
suppléer à cette lacune du journal de bord. Gama, Dias et la plu- 
part des marins de l'escadre connaissaient pour l'avoir pratiquée 
la navigation du golfe de Guinée avec ses courants, ses vents 
contraires (alizés du sud-est) et ses longs calmes si funestes aux 
vaisseaux. C'est sans doute pour échapper à ces dangers que 
Gama fit prendre le large; heureuse initiative qui, trois ans plus 

tard, amena la découverte fortuite du Brésil '. Puis l'exemple de 



1. Trad. Charlon, p. 2i3; — Morclet, p. 40. 

2. Roteiro, p. 3, 4, 5. 

3. Voyez les instructions de Gama pour son successeur Cabrai. (Ces ins- 
tructions sont conservées dans les archives royales du Portugal. Elles ont 
été publiées par A. de Varnhagen, Historia gérai de Brazil, vol. I, l^i, 
p. 422-423» et par d'Avezac, Bulletin de la Société de géographie de Paris, 
août 1857, p. 99, 24C-2i9. Gama prescrivait à Cabrai de faire route en ligne 
directe jusqu'à Santiago dans l'archipel du Cap Vert. Là il devait s'efforcer 
d'éviter les alizés de l'hémisphère austral en se dirigeant au sud-ouest. Arrivé 
par cette voie à la latitude du Cap, il devait compter sur l'aide des vents 



. ^4t^ 



- 209 - 

Dias lui avait appris que de l'ouest on peut se diriger sur le Cap 
pnice aux vents d'ouest assez fréquents dans les régions situées 
au-delà du tropique. L'itinéraire de Gama fondé sur l'expérience de 
ses prédécesseurs supposait donc une connaissance assez exacte 
des piiénomènes généraux de l'Atlantique austral. Aussi l'amiral 
réussit-il pleinement dans l'exécution de son projet. Par une lati- 
tude d'environ 32« sud * il reconnut à la présence des algues le 
voisinage de la côte. Quelques jours après cette rencontre il jetait 
l'ancre dans la baie S*<^-Hélène, par 32» 40' de lat. sud,et le 22 novem- 
bre 1497' il parvenait à doubler le cap de Bonne Espérance. 
Quand ils eurent dépassé au mois de décembre 1497 le dernier 
padron planté par B. Dias près du rio Infante, les Portugais se 
trouvèrent dans le domaine de l'inconnu. Ils eurent à lutter 
contre le courant de Mozambique ' ; ce qui explique les longs 
retards apportés à la marche des navires. Il leur fallut près de 
quatre mois pour atteindre Mombas. Il est vrai qu'à plusieurs 
reprises les Portugais descendirent à terre, plantant des padrons 
et cherchant à recueillir auprès des indigènes quelques rensei- 
gnements sur les produits du pays. Au commencement du mois 
d'aviil 1498 ils étaient à Mombas et y trouvaient avec surprise 
une population chrétienne, venue sans doute de l'Abyssinie ou de 
l'Inde. Quelques jours après ils arrivaient à Mélinde, où ils 
avaient le bonheur de rencontrer un pilote chrétien, originaire de 
l'Inde, qui les conduisit rapidement à la côte de Malabar. * Ainsi 
en vingt-trois jours, du 24 avril au 17 mai 1498, grâce à la 
mousson du sud-ouest, les Portugais, qui avaient eu constamment 
le vent en poupe, avaient accompli une traversée d'au moins 



d*ouest pour nUeindre rextrémité méridionale de l'Afrique. En suivant ces 
sages instructions Cabrai s'éloigna un peu trop de la côte et fut entraîné 
par les vents qui soufflent de la côte d'Afrique à la côte d^Amérique. Ces 
vents le jetèrent aux rivages de la Terre de Sainte-Croix (le Brésil). 

1. RoteirOy p. 4. 

2. Jd., p. 9. 

3. Id., p. 17; - trad. Charton, p. 228, 237. 

4. Jd., p. 42, 43, 48, 49; — trad. Morelet, p. 37, 38, 39-40. 

14 



— 810 - 

600 lieues. Gama venait de compléter avec un rare succès Titiné- 
raire de son devancier Pero de Govilham. 

Nous n'avons pas à insister ici sur les circonstances du séjour 
de Gama dans les ports de Tlnde occidentale. Les Portugais 
étaient presque inconnus dans ces régions. A Calicut il ne se 
trouva personne qui entendît leur langue*. D'ailleurs l'hostilité 
des Maures, jaloux de voir des étrangers leur disputer le marché 
de l'Inde, ne permit pas aux Portugais d'y prolonger leur séjour. 
Le 29 août 1498 Gama dut se décider à donner le signal du 
départ. C'était beaucoup trop tôt pour profiter de la mousson du 
nord-est qui ne commence à souffler qu'après l'équinoxe 
d'automne. D'autre part les Portugais n'avaient pas encore une 
connaissance suffisante des conditions de la navigation dans 
rOcéan Indien. Livrés à leurs seules ressources, ils mirent plus 
de trois mois à regagner la côte orientale d'Afrique. Dans cette 
longue navigation ils eurent à souffrir des calmes plats, des 
vents contraires, du scorbut. Leur situation devint même si criti 
que que les capitaines songèrent un instant à reprendre le chemin 
de l'Inde '. Enfin, les Portugais atteignirenten février 1499 la côte 
orientale de l'Afrique et doublèrent le Cap le 20 mars. Dès lors 
un bon vent arrière, l'alizé du sud-est, favorisa la marche des 
navires. L'escadre ne mit que vingt-sept jours pour se rendre du 
cap de Bonne Espérance à Santiago dans l'archipel du cap Vert 
où elle arriva le 25 avril 1499 '. A cette date s'arrête le Routier 
portugais *. D'ailleurs le reste du voyage ne présente plus aucun 
intérêt, car le trajet des îles du cap Vert à la côte du Portugal 
était des plus connus. 

1. Roteiro, p. G6,î)7; - ibid., p. 51-53. 

2. Ihid., p. 100-101 ; - ibid., p. 79. - 6 oct. 1498 départ de me d'Anjediva; 
2 février 1i99 arrivée en vue de Magadoxo. 

3. Roteiro, p. 105-lOG; — trad. Morelet, p. 83. 

4. On ne connaît pas avec certitude les motirs de cette brusque interrup- 
tion. Peut-être l'auteur du routier (Alvaro Veiho ?) n'a-t-il plus rien de 
remarquable à signaler dans la dernière partie du voyage. Peut-être aussi 
faisait-il partie de l'équipage du navire que Coelho emmena à Lisbonne; ce 
qui expliquerait suffisamment le silence prudent qu'il dut garder à l'égard 
de son chef immédiat dont il ne pouvait rapporter la défection. 



— 211 - 

La nouvelle du succès de cette heureuse expédition fut appor- 
tée à Lisbonne par N. Coelho qui, au mépris des lois de la disci- 
pline, se sépara de son chef pour arriver le premier en Portugal, 
tandis que Vasco de Gama était retardé dans sa marche par la 
maladie de son frère Paul qui mourut dans Tile de Terceira. Le 
10 juillet 1499 Coelho fit son entrée à Lisbonne et reçut du roi 
une généreuse récompense. L'amiral n'arriva qu'au mois de sep- 
tembre de la même année, ne ramenant guère que le tiers de son 
équipage. La route des Indes par le sud de l'Afrique était 
ouverte ; le grand projet du prince Henri était réalisé avec un 
plein succès. 

Ainsi le.premier voyage de Gama fut un véritable voyage de 
découverte. L'illustre capitaine inaugura une nouvelle route de 
commerce que Dias et Pero de Covilham avaient indiquée sans la 
parcourir dans toute son étendue \ Son deuxième voyage au 
contraire fut inspiré surtout par des considérations d'un autre 
ordre, politiques, militaires et commerciales *. Cette expédition 



1. n faut reléguer parmi les fables la prétendue navigation du capitaine 
Ck)usin de Dieppe autour du Cap de Donne Espérance vers les années iiOG- 
1492. Le seul témoignage que l'on puisse invoquer, celui de Desmarquets, 
l'auteur des Mémoires Chronologiques de la ville de Dieppe, ne reproduit 
qu'une tradition et des plus incertaines. — Cf. P. Margry, Les navigations 
françaises, 18G7, p. 117-134; — Estancelin, Recherches sur les voyages et 
découvertes des navigateurs normands, 1832, p. 332-361. 

2. La relation de ce voyage a été écrite en flamand par un marin, — 
Flamand sans doute, — qui avait pris part à l'expédition. Cette relation, la 
seule qui émane d'un témoin oculaire du deuxième voyage de Gama, fut 
découverte à Londres vers 1860. En 1874 M. Ph. Derjcau donna un fac- 
similé en phototypie de la plaquette originale avec une traduction anglaise 
sous ce titre : Calcoen, a dutch narrative of the second voyage of Va^co de 
Gama ta Calicut. ]ji plaquette originale {Anvers, circa 1504) se compose 
de 6 feuillets; elle est sans date, sans indication de lieu, sans nom d'impri- 
meur. Le nom même de Vasco de Gama n'y est pas prononcé, bien qu'il 
s'agisse, à n'en pas douter, de son voyage de 1502. On ne connaît actuelle- 
ment qu'un seul exemplaire de cette plaquette, celui du Dritish Muséum à 
Londres. En 1881 M. Ph. Derjeau réimprima ce texte avec une introduction 
et une traduction française. Le second voyage de Vasco de Gama à 
Calicut..., in-8, 71 p. C'est à cette édition que se rapportent nos citations. 
M. Teixeira en a donné une traduction portugaise dans sa notice sur Gama, 
p. 585-602. En 1891 dans le Bulletin de la Société de Géogr. d'Anvers (vol. XVI, 



— 212 -- 

avait pour but de faire reconnaître la suprématie du Portugal 
aux souvemins de l'Afrique orientale et de fonder des établisse- 
ments portugais à Sofala et à Mozambique. Aussi a Tamiral des 
Indes » avait-il à sa disposition des forces très considérables. 
C'est avec vingt vaisseaux qu'il quitta Lisbonne le 10 février 
1502. 

Le 2 avril les Portugais n'avaient déjà plus de point de repère 
dans le ciel; ils avaient donc franchi l'équateur*. Le 22 mai ils 
eurent beaucoup à souffrir de la tempête. La mer était froide, car 
la flotte avait déjà atteint une latitude assez élevée pendant l'hiver 
austral. Elle avait sans aucun doute dépassé la hauteur du cap de 
Bonne Espérance puisqu'elle dut se diriger au nord-est ix)ur 
atteindre l'extrémité méridionale de l'Afrique *. — Le 14 juin les 
Portugais étaient en vue de Sofala. Ils apprirent dans cette ville 
que le pays des P«e29*V??s(Gafres) était d'une richesse remarquable 
en or, en argent, en pierres précieuses '. — A Quiloa ils obligèrent 
le souverain à se reconnaître tributaire du roi de Portugal. 

Puis les Portugais s'éloignèrent de la côte orientale d'Afrique 
pour se diriger vers le sud de l'Arabie en faisant voile au nord- 
est. — En quinze jours, après avoir traversé le golfe d'Arabie, 
l'escadre atteignit le grand poi*t de commerce de Cambaye. De là 
elle fit roule au sud en longeant la côte de l'Inde *. A la fin 
d'octobre 1502 les Portugais abordèrent à Calcoon (Calicut), où ils 
eurent la surprise de rencontrer des Flamands de Bruges venus 
par l'Egypte ou par la Perse. Ils visitèrent ensuite la côte jusqu'à 
Cocliin et à Coulani cherchant partout à recueillir des informa- 



f). SG-liO) M. Bapruct a reproduit sans cliangements essentiels la traduction 
l'rançaise de M. lîerjeau. — liarros a consacré le livre G de sa 1" Décatie 
(vol. II, édit. de 1778, p. 1-7G) au récit du deuxième voyage de Gania. 

1. Herjeau, p. 42- W. 

2. Ib'ul., p. ii-'M. 

3. IbuL, p. %'\1. 

4. Chemin faisant ils relâchaient dans les ports, trafiquaient avec les 
indigènes et exerçaient de sanglantes représailles contre les Maures, leurs 
ennemis irréconciliables. L'auteur de la relation flamande nous a l'apporté 
un exemple de ces cruelles vengeances (Berjeau, p. 5G-57). 



— sta- 
tions précises sur les produits du pays, la cannelle, les épices, les 
métaux précieux. Ils eurent même connaissance, sans doute par 
des marchands hindous et arabes, des îles de TExtrème Orient 
(îles de la Sonde, Moluques...) que les Portugais désignaient sous 
le nom général de Melatk '. C'est ainsi que Tauteur de la relation 
imprimée à Anvers décrit d'une manière assez exacte les produits 
de rinsulinde : la noix muscade, le clou de girofle, les gemmes, 
le tombor ou bétel, le poivre, la civette, la cannelle, etc..» 

En février 1503, après une victoire navale remportée sur la 
flotte du roi de Calicut, les Portugais reprirent le chemin de leur 
patrie. Ils avaient vengé leurs malheureux compatriotes laissés à 
Calicut par Vasco de Gama en 1498 ; ils avaient recueilli de pré- 
cieuses indications sur les riches produits de TExtrême Orient ; 
enfin ils étaient entrés en relation avec les souverains de la côte 
orientale d'Afrique et de la côte de Malabar . Après quarante-huit 
jours de navigation depuis les ports de l'Inde ' ils atteignirent, 
grâce à la mousson du nord-est, les rivages de l'Afrique orientale 
le 10 avril 1508. Le 13 août ils revirent avec plaisir l'étoile polaire 
au-dessus de l'horizon '. Au mois d'octobre 1503 ils étaient de 
retour à Lisbonne. 

Bien qu'à la suite de ses deux voyages Vasco de Gama ait été 
comblé d'honneurs et de dignités par le roi Emmanuel «le Fortuné i>, 
cependant « l'amiral des Indes j> ne paraît pas avoir été apprécié 
toujours à sa juste valeur \ Pendant plus de vingt ans (de 1503 
à 1524) Gama disparaît de l'histoire. Les expéditions aux Indes se 
succèdent avec une grande régularité, mais sans qu'il y prenne 
part. Jean III eut l'honneur de réparer cette injustice ou cet oubli. 
Par ses ordres Vasco de Gama fut décoré du titre de vice-roi des 
Indes. Il reçut aussi le commandement d'une flotte de quatorze 
vaisseaux et d'une petite armée d'environ 3.000 hommes. Ce 

1. Berjeau, p. 64-67. — On peut rapprocher ce nom de Melatk de celui de 
Malacca et peut-être aussi de celui de Moluques. 

2. Jd., p. 68-69. 

3. Jd., p. 70-71. 

4. Ce que les historiens portugais ont souvent reproché au roi Emmanuel. 



— 314^ 

trbisièihe voyage de Gama * ne présente aucune particularité qui 
intéresse Thistoire des découvertes géographiques. I^ vice-roi des 
Indes partit de Lisbonne le 9 avril 1524 et arriva à Goa le 11 sepv- 
tembre de la même année. A Goa, à Cananor, à Calicut, il dut 
partout jouer le rôle de conciliateur et de justicier. Dans la nuit 
du 24 au 25 décembre 1524 il mourut à Cochin d'un anthrax 
dans la r^ion cervicale. 

Tel fut, — indiqué dans ses traits généraux, — le rôle de Vasco 
de Gama dans Thistoire des découvertes accomplies dans Thémis- 
phëre austral. S'il eut des précurseurs et des devanciers dans les 
mers qui baignent la côte occidentale de l'Afrique, dans la mer des 
Indes, il fut aussi lui-même un précurseur. Ce sont ses deux pre- 
miers voyages dans Tlnde qui ont ouvert aux Portugais Taccès 
des archipels et des terres de l'Extrême Orient. Les résultats de 
ces grandes expéditions ne tardèrent pas à se produire, comme 
le prouve le simple rapprochement de quelques dates. En 1503 
Francisco Albuquerque obtient du souverain de Cochin, protégé 
des Portugais, l'autorisation de bâtir un fort dans cette ville. Ce 
fut la première forteresse portugaise dans l'Inde. — En 1505 Pedro 
de Anhaya construit un fort à Sofala. — En 1506 le premier 
vice-roi des Indes, Don Francisco de Almeida, agit de la même 
manière à Quiloa et à Cananor. — En 1507 Albuquerque, maître 
d'Ormuz, y élève aussi un château fortifié. La même année Duarte 
de Mello construit également un fort à Mozambique. — En 1509 
Diogo Lopez de Sequeira aborde à Malacca, le grand € empo- 
rium ï de l'Extrême Orient et y établit une factorerie. — En 
1510 Albuquerque s'empare de Goa, la future métropole de l'Inde 
portugaise, et y élève une forteresse. — L'année suivante (1511) 
la conquête de Malacca marque réellement la prise de possession 
parles Portugais des archipels et des terres de l'Extrême Orient. — 
En 1512 Antonio de Abreu et Francisco Serrào abordent aux 
Moluques. — En 1515 Rafaël Perestrello s'embarque à Malacca 

1. Pour l'histoire de ce troisième voyage voyez Teixeira, ouvr. cilé, 
p. 625-63G. 



i 



pour aller en Chine. — En 1517 Fernam Ferez de Andrade noue 
des relations commerciales avec le gouverneur chinois de Canton. 

— Elnfm en 1542 les Portugais parviennent jusqu'au Japon. 

En résumé Vasco de Gama avait ouvert à ses compatriotes, 
conquérants et marchands, les routes de Tlnde et de TExtrême 
Orient. La côte orientale de l'Afrique, Madagascar (île S^-Laurent), 
TAbyssinie, la mer Rouge, le golfe Persique, les rivages de Tlnde, 
furent ou découverts ou explorés avec soin. L'Indo-Chine, Tlnsu- 
linde, la Chine méridionale furent également révélées aux aven- 
turiers de rOccident. Ces grandes explorations ouvrirent ainsi un 
domaine nouveau et des plus vastes à la géographie. La mer des 
Indes fut dès lors définitivement acquise au commerce et à la 
science. Déjà les deux voyages de Gama avaient fait connaître aux 
Portugais le vrai régime des moussons de TOcéan Indien. On peut 
même constater entre ces deux expéditions le progrès de leurs 
connaissances sur ce sujet. Tandis qu'au retour de la première 
navigation dans Tlnde (hiver 1498-1499) les Portugais eurent à 
lutter pendant quatre mois contre les vents: preuve évidente 
qu'ils n'avaient pas su tirer profit du phénomène des moussons, 

— mieux instruits à leur second voyage du régime des vents dans 
l'Océan Indien ils parvinrent à accomplir en quarante-huit joui-s 
seulement la longue traversée de la côte de Malabar à la côte 
orientale d'Afrique. Un tel progrès n'était sans doute pas seule- 
ment l'œuvre du hasard ; c'était aussi, à n'en pas douter, le résul- 
latde connaissances plus précises. On lit d'ailleurs dans la relation 
flamande * d'Anvers une description très exacte du phénomène 
des moussons et de son influence sur la direction des courants. 
Ce qui nous montre enfin avec quelle précision les deux voyages 
de Gama avaient tracé la route des Indes par le cap de Bonne Espé- 
rance, c'est que les expéditions portugaises à la côte de Malabar 
se succédèrent presque chaque année avec un plein succès. Avant 
Colomb, avant Magellan, Gama avait lui aussi ouvert au 
commerce et à la colonisation un nouveau monde. 

1. licrjeau, p. 52-53. 



CHAPITRE III 

DE QUELQUES CONSÉQUENCES PARTICULIÈRES DES VOYAGES DE 
GAMA ; LES VOYAGES DE CABRAL ET DE VESPUCCI A LA CÔTE 
SUD-AMÉRICAINE. 



Cabrai se conformant aux instructions de Gama est entraîné sur la c6te du Brésil en 
avril 1500. 

Les deux expéditions portugaises de 1501 et 1503. — Les textes d'A. Vespucci et le témoi- 
gnage des cartes contemporaines. — Le tracé de la côle sud-américaine jusqu'au rio 
de Cananor. 

Influence de ces explorations sur les doctrines traditionnelles; préjugé de la zone 
torride réfuté de nouveau par l'expérience. 



Muni des instructions de Vasco de Gama ' Pedro Alvarez Cabrai 
reçut du roi Emmanuel la mission d'établir des relations commer- 
ciales avec Sofala et Calicut. La flotte de douze navires mise sous 
ses ordres était abondamment pourvue de tout ce qui pouvait 
assurer le succès de l'expédition. Parmi les officiers on remar- 
quait B. Dias, N. Coelho et un interprète ramené de Tlnde. 

Le 9 mars 1500 les Portugais mirent à la voile. Quand il eut 
doublé le cap Vert, Cabrai, se conformant aux instructions de 
Gama, fit route à l'ouest pour éviter les calmes de la côte de Gui- 
née*. Mais une violente tempête survint qui l'entraîna à Touest 
au-delà de ses prévisions, jusque dans les eaux du courant du Bré- 
sil. Les Portugais arrivèrent ainsi le 22 avril 1500 en vue d'une 
terre inconnue où ils débarquèrent deux jours après. Cette terre 
leur parut être située à 450 lieues de la côte de Guinée par lO*» de 



1. Voyez p. 208 de cette étude. 

2. « Por fuger da terra de Guiné, onde as calmarias Ihe podiam iinpedir 
seu caminho » (Barros, Dec. 1, 5, 2, vol. I, p. 38C). 



— 217 - 

latitude sud *. Durant toute une journée Cabrai longea ce rivage 
pour voir s'il se trouvait dans une île ou dans une terre de vaste 
étendue. Cette reconnaissance hydrographique fit trouver aux 
Portugais un abri sûr : a Porto Seguro d, où ils s'arrêtèrent. 
Comme ils y avaient arboré une grande croix, ils dénommèrent 
cette terre inconnue Terre de la Sainte-Croix : a Santa Cruz ' », 
appellation qui fut conservée encore quelque temps sur les map- 
pemondes. Cependant Cabrai ne pouvait oublier le but véritable 
de l'expédition. En conséquence il envoya à Lisbonne un de ses 
officiers, Lemos, pour y porter la nouvelle de cette découverte 
inespérée, et il reprit la mer pour doubler le cap de Bonne Espé- 
rance. Le 13 septembre 1500 il était à Calicut. En juillet 1501 il 
était de retour à Lisbonne ne ramenant en Portugal que la moitié 
de sa flotte; le reste avait été détruit par la tempête ^ 

Ainsi Cabrai avait signalé une terre nouvelle, mais il n'avait pu 
en entreprendre l'exploration. Or la solution de ce problème 

1. Barros, Dec. I, 5, 2 (vol. I, p. 387). Ils abordèrent donc un peu au sud 
du point où Pinzon et Diego de Lepe avaient pris terre au commencement 
de ia niômc année 1500. 

"2. Jd., Dec. I, 5, 2 (I, p. 389). 

3. Barros, Dec. I, 5, 1-9, raconte longuement l'expédition de Cabrai. — La 
plus ancienne carte où soit marquée la découverte de Cabrai est la carte dite 
d'Alberto Cantine (1502) dont M. Harrisse a donné en 1883 une belle repro- 
duction dans son livre sur les Cortereal. Cette carte est probablement 
l'œuvre d'un Italien établi à Lisbonne ; Cantino n'en est que le donateur. On 
y voit la côte sud-américaine tracée jus(|u'au .'^♦'30' de lat. sud environ. Une 
légende inscrite prés du littoral brésilien mentionne formellement la décou- 
verte de (Dabral. La terre de S««-Croix est considérée, dit l'auteur, comme 
une terre ferme, comme un continent, k aqual terra se crée ser tierra firme ». 
— Si Cabrai est le premier Portugais qui ait touché à la côte du Brésil, on 
ne peut le regarder comme le véritable « découvreur » de ce vaste pays. 
D'Avezac s'appuyant sur un passage de la relation de Gonncville suppose 
que dés l'année 1500 les Français fréquentaient cette côte. D'autre part 
Vincent Yanez Pinzon toucha au cap S^Augustin (S» 3' sud) le 2 janvier 1500, 
et la mémo année Diego de Lepe précéda Cabrai le long de la côte située 
au sud du cap S»-Augustin. Cf. d'Avezac, Cotisidëralions géographiques sur 
V histoire du Brésil..., dans le Bulletin de la Société de géogr. de Paris, 
aoùt-oct. 1857. — Il nous suffira de mentionner ici, sans de plus amples 
détails le voyage clandestin d'un certain Joâo Ramalho en 1490, voyage qui 
nous parait très invraisemblable. (GafTarel, Etude sur les rapports de VAmé- 
r'uiue et de VAticien Continent,. ., p. 327-328.) 



- 218 — 

importait beaucoup au Portugal, car le droit de découverte confé- 
rait avec lui le droit d'occupation. Comme d'autre part la pro- 
priété des territoires était concédée avec celle de leurs dépen- 
dances, il en résulte qu'on avait intérêt à délimiter aussitôt que 
possible les terres nouvellement découvertes. C'est dans ce but 
que le roi de Portugal envoya en 1501 et en 1503 deux expédi- 
tions successives pour reconnaître avec soin « l'ile * » de Sainte- 
Croix. Le Florentin Americo Vespucci, qui prit part à ces deus^ 
explorations, nous en a conservé le souvenir. 

A une date ', — qu'il est impossible de préciser parce que le& 
textes ne s'accordent pas entre eux, — trois caravelles quittèrent- 
Lisbonne \ Le but de cette expédition était ou de chercher d^ 
nouvelles terres au sud *, ou de chercher le Nouveau Monde ', oi»— 



1. Certains géographes croyaient en effet que la terre découverte par Cabrai 
n'était qu'une île. Jusque-là on n'avait guère trouvé que des îles dans le 
Nouveau Monde. De plus, et c'est là un des faits les plus généraux de l'his- 
toire des découvertes accomplies en Amérique, les premiers navigateurs 
inclinaient naturellement à ne voir dans le Nouveau Continent qu'une chaîne 
d'îles et d'archipels interposés entre l'Europe et l'Asie. Dans la suite de 
nouvelles explorations plus étendues révélaient la véritable nature de ces 
terres. 

2. 10 mai, — 13 mai, — 10 juin 1501. 

3. Sur ce voyage, — le troisième voyage de Vespucci, — voyez les notices 
de Ilumboklt, Examen criti(/ue de la géogr. du Nouveau Continent^ vol. IV-V; 
— d'Avezac, Bulletin de la Soc. de géogr. de Paris, 1857-1858 ; — Xavarret<», 

Colercion de los viages , vol. III. — Cf. aussi L. Hugues. Il terzo viaggio 

di Amerigo Vespucci, 1878. — Les écrits de Vespuce (fui se rapportent à ce 
voyage sont : 1" la lettre du i juin 151)1 adressée du Cap Vert à Laurent de 
Médlcis; "2« la lettre de septembre ou octobre 1502 adressée de Lisbonne au 
même personnage; 3" une autre lettre non datée (1503) ; i" une longue 
lettre en date du 4 septembre 150i adressée à Pierre Sodcrini; ô*» enfin le 
récit des Quatuor Navigationes publié en appendice à la Cosniographiac 
Introductio de S»-Dié (1507). Avant la publication du volume de 1507 les 
savants de l'école alsacienne avaient déjà détaché le récit du troisième 
voyage pour en faire l'objet d'une plaquette qui parut en 1505 à Strasbourg 
sous ce titre : De ora antarctica per regeni Portugallie prideni inventa..,, 
petit in-i, 6 feuillets (H. Ilarrisse, Bihliotheca ainericana vetustissinia, n® 3Î), 
p. 83-8i). 

4. D'après Ruchamer et d'après la plaquette intitulée Von der neti 
gefunden Région... 

5. D'après la lettre de Vespucci écrite du Cap Vert (i juin 1501) et d'après 
Vltinerarium Portugalensiuni... 



bien encore de tenter cette double entreprise. L'itinéraire que 
suivirent les trois caravelles fut naturellement celui de Cabrai. 
Quand elle eut dépassé larchipel du Gap Vert, Tescadre fit route à 
l'ouest pour rencontrer la côte de « Tile j> de Sainte-Croix. Le 
17 août 1501, par une latitude comprise entre 5® et 8® sud ', les 
Portugais découvrirent une côte qui en raison de son étendue 
leur parut appartenir à un continent '. De là ils longèrent le litto- 
ral du Brésil jusqu'à une haute latitude australe en dénommant 
d'après la fête du jour les principaux accidents de la côte, caps, 
baies, estuaires, etc. Quel fut le terme de cette navigation dans la 
direction du sud ? Il est bien difficile de le déterminer, car les 
indications de latitude varient non seulement suivant les auteurs, 
mais encore suivant les lettres de Vespucci. Sur les cartes datées 
de 1500 à 1510 la nomenclature de la côte brésilienne s'arrête au 
rio de Cananor (mauvaise lecture pour Cananea) situé par 25» 45' 
sud '. De plus on lit dans le Diario de Souza (publié à Lisbonne 
en 1839) que les Portugais recueillirent sur ce littoral en 1531 un 
criminel de leur race qui l'habitait depuis trente ans, c à. d. 
depuis 1501. — Albertus Pighius nous apprend dans son livre 
sur la célébration de la fête de Pâques que les Portugais dépas- 
sèrent le 3® de lat. sud sans trouver la limite méridionale de ce 
rivage, « et necdum finis inventus \ » C'est aussi par une lati- 
tude supérieure à 35® que Canerio place sur son portulan le rio de 
Cananea * ; erreur manifeste, puisque les autres cartographes de 
cette époque le placent par 25® sud. — Un écrivain bien posté- 
rieur, Gomara, fixe au 40« sud le terme de la navigation de Ves- 
pucci. — Quant au navigateur florentin, il revendique hautement 

1. ^indication de la latitude du point d'arrivée varie suivant les textes. 

2. Hylacomylus qui a édité le récit de Quatuor Navigaliones maintient 
toujours au contraire la désignation d'île : insula quaedam (Navarrete, lU, 
p. 265). 

3. Aussi M. S. Ruge, l'auteur de la plus récente histoire du siècle des 
découvertes, ne croit pas que Vespucci ait dépassé le 25» sud (Geschichle 
des Zeitalters der Entdeckttngen, 1881, p. 332). 

4. Cité par Humboldt, Examen critique.. ,, IV, p. 145-146. 

5. L. Gallois, Le portulan de Canerio (1890), p. 8. 



— îi20 — 

pour lui la gloire d'avoir pénétré jusqu'au 52*» de latit. australe* : 
a Nos orani illam (côte du Brésil) linquentes, et inde navigatio- 
a nem noslrain per Seroccum ventum initiantes Februarii XIII 
« videlicet, cum sol aequinoctio jam appropinquaret et ad hoc 
a Septentrionis hemisphaerium nostrum vergeret, in tantum per- 
ce vagati fuimus, ut meridianum polum super horizonta illum 

« LU gradibus sublimatum invenerimus ' » Arrivés à ce point 

de leur course aventureuse où ils avaient été entraînés par la 
tempête, les Portugais se trouvèrent le 2 avril 1502 en vue d'une 
terre inhospitalière, âpre et inculte, dont les brisants rendaient 
les côtes inaccessibles. Cette terre leur parut inhabitée, sans doute 
à cause du froid. Le temps était si brumeux que les équipages des 
navires ne se voyaient plus d'un vaisseau à l'autre. Il fallut en 
conséquence revenir en arrière sans explorer plus longuement 
cette nouvelle contrée : « Nobis autem sub hac navigantibus turbu- 
« lentia terram unam Aprilis II vidimus, pênes quam XX circiter 
« leucas navigantes appropiavimus, verum illam omnimodo bru- 
« talem et extraneam esse comperimus in quaquidemnecportum 
a quempiam, nec gentes aliquas fore conspeximus'... » Là encore 
nous sommes en présence de grandes difficultés. Nous laisserons 
de côté la question de date *, qui après tout n'a qu'une importance 
secondaire pour notre sujet. Mais ce que virent les Portugais 
était-ce réellement une terre ou bien n'était-ce qu'un amas de 
glaces flottantes ? Les erreurs de cette nature ont été trop fré- 
quemment commises sous les hautes latitudes pour que cette 

i. A ce propos Vespucci fait la remarque qu'à cette latitude la nuit était 
de quinze heures ; ce qui à la date du 2 avril indiquée par lui suppose une 
latitude d'au moins 72» sud. Cf. Ilumboldt, Examen critique..., V, p. 21-23. 
On voit qu'il faut se délier quelque peu des récits de l'aventurier florentin. 
— Cependant d'Avezac et Peschel admettent le chilTre de 52* indiqué par 
Vespucci. 

2. Navarrete, III, p. 27G, d'après le texte de la Cosmographiac Jntroductio 
de St-Dié, 1507. 

3. Navarrete, II I, p. 27G-278, d'après le texte de la Cosmographiae Intro' 
ductio. 

4. Le 2 avril 1501 d'après la Cosmogvaphîae Introductio, — le 7 avril 
d'après la lettre de Lisbonne. 



dernière supposition soit bien invraisemblable. Si les Portugais ont 
réellement découvert une côte, quelle est cette terre? Bougainville y 
voit les Malouines et Humboldt la côte de Patagonie. — Navarrete 
propose d'y reconnaître Tile de Tristan d'Acunha ou Tîle de Diego 
Alvarez. — Duperrey, Varnhagen, M. Gaflarel préfèrent Tidenti- 
fier avec la Nouvelle Géorgie. Les indications de Vespucci sont 
trop incertaines et même trop contradictoires entre elles pour 
rendre possible la détermination de cette terre découverte en 
avril 1502. Cependant l'hypothèse de Humboldt nous paraît être 
la plus probable. En effet d'après le témoignage de Vespucci les 
Portugais ont suivi la côte sud américaine : a secundum hujus 
« littustamdiunavigavimus, quod praetergresso capricorni tropico 
« invenimus polum articum... altiorem quinquagintagradibus *. ï) 

En résumé le voyage de 1501 nous est connu par des textes si 
altérés et parfois même si remplis de contradictions que certains 
érudits en ont contesté la réalité. De Brosses, le plus ancien 
historien des découvertes aux terres australes, ne croit pas que la 
relation de Vespucci puisse être admise sans de grandes réserves ^ 
Humboldt, après avoir comparé avec soin les textes contempo- 
rains, est obligé de reconnaître l'inexactitude des chiffres de 
dates et de latitudes lequels varient suivant les auteurs et aussi 
suivant les lettres de Vespuce; mais il ne met pas en doute que 
l'aventurier florentin n'ait accompli en 1501 un voyage à la côte du 
Brésil sous les ordres d'un chef dont le nom nous est resté 
inconnu '. 

Le témoignage des cartes et des écrits géographiques du com- 
mencement du xvF s. ne permet guère en effet de nier la réalité 

• 

1. Lettre à Soderini (Ramusio, l\ p. 129 A R). — Le texte latin que nous 
avons cité est celui du Mundus Novus..., c. à. d. le texte de la lettre 
à Laurent de Médicis. 

2. De Rrosses, Histoire (les navigations aiix terres çiustrales, 1756, 1, p. 97, 
note, et p. 100. De Rrosses fait remarquer que Vespucci ne mentionne pas 
de glaces bien que cette partie de son voyage ait été accomplie pendant 
rhiver austral et par une latitude de 52" sous laquelle Ilalley et Rouvet- 
Lozier ont rencontré plus tard des amas si étendus de glaces flottantes. — 
Il est vrai que ce n'était pas sous la même longitude. 

3. Humboldt, Examen critique..., V, p. G9-115. 



— 222 - 

de ce voyage entrepris par les Portugais sur Tordre du roi 
Emmanuel le Fortuné. La côte sud-américaine de TAtlantique y 
est tracée d'après des indications d'origine portugaise jusqu'à une 
latitude méridionale assez élevée. Ainsi sur la carte dite d'Alberto 
Cantino ' (1502) on reconnaît facilement Tinfluence du voyage 
de 1501. La côte brésilienne y est dessinée jusqu'au S*» environ de 
lat. sud. Il en est de même de plusieui's autres cartes portugaises 
de même date et de même type, telles que la cai*te de Nicolas de 
Ganerio, la carte portugaise publiée par Kunstmann, la mappe- 
monde portugaise publiée par M. le D*" Hamy '. Les cartes d'Amé- 
rique des éditions de Ptolémée subisssent également l'influence 
des découvertes portugaises le long des rivages du Brésil '. Ainsi 
sur la carte de J. Ruysch dans le Ptolémée de Rome (1508) l'Amé- 
rique du sud, ou du moins la Terre de Sainte-Croix, est tracée 
jusqu'au 38» de lat. méridionale. Une légende explicative inscrite 
sur ce document se rapporte, à n'en pas douter, au voyage des 
Portugais en 1501-1502 *. On remarque un tracé analogue de l'ile 
sud -américaine sur une mappemonde en douze fuseaux qui 
accompagne une contrefaçon de la Cosmographiac Introductio de 
S*-Dié (1587) publiée à Lyon, chez Jean de la Place après 1510 •. 



i. Voyez plus haut, page 217, note 3. 

2. Le portulan de Canerio a été publiée en 1890 par M/ Gallois. Des deux 
autres cartes Tune a été publiée par M. Hamy dans le BuUetin de géogr. fiist. 
pl descriptive, I, 1880, p. Ii7-10<), l'autre par Kunstmann dans son Atlas zur 
Entdeckunffsgeschichte Atïierikas, 1859, pl. II. 

3. Ainsi la carte du Ptolémée de Strasbourg (1513) décrite par Lelewell, II, 
p. 139-148. 

i. 1^1 mappemonde de Ruysch (insérée dans l'édition de Ptolémée, Rome 
l.KJS) a été publiée par Santarem et plus récemment par M. Nordenskjœld, 
Far-sitiiile Atlas, pl. XXXII. La légende qui concerne la Terre de Sainte- 
Croix est rédigée en ces termes : — « Naute Lusitani partem hanc terrae 
«( hujus observarunt et u.sque ad elevationem poli antarctici StO graduum 
« pervenerunt, nondum tamen ad ejus finem austrinum. » Marc de Béné- 
vent, qui a composé une sorte de texte explicatif pour cette édition de 
Ptolémée, s'exprime ainsi : Terra Sanctae Crucis decrescit usque ad latitu- 
V dinem 37" austr. quamque archoploi usque ad latudinem 50° austr. navi- 
« gaverunt, ut frrunt; quam reliquam portionem descriptani non reperi. » 

5. Voyez l'érudite notice de M. G. Marcel sur Louis Boxdengier d'Alhy 
(Bulletin de géogr. hist. et descriptive, 1889, p. 101-172). 



— 223 — 

C'est la plus ancienne sphère française qui nous soit 
parvenue '. 

Cependant l'expédition portugaise dont Vespucci nous a raconté 
le voyage était rentrée à Lisbonne au mois de septembre 1502. 
L'année suivante une nouvelle flotte mettait à la voile pour la 
côte brésilienne. Vespucci fit encore partie de cette expédition, et 
c'est grâce à cette circonstance que le souvenir s'en est conservé*. 
I^ petite escadre se composait de six caravelles, dont quatre péri- 
rent en mer. Gonzalo Coelho avait été investi des fonctions de 
commandant en chef. Le but à atteindre était le même que celui 
du précédent voyage ; les Portugais devaient continuer à examiner 
la terre de Cabrai et s'efforcer de reconnaître si celte contrée était 
une île ou une terre étendue reliée au cap S*-Augustin. De plus, 
— et c'était là une innovation de grande importance, — ils devaient 
chercher un passage à l'ouest, le long delacôteducapS'-Augustin 
pour aller aux Moluques'. Après le premier voyage de Gama les 
Portugais avaient eu, sans doute par les marchands de l'Inde, 
quelque connaissance de cet archipel célèbre. Dans la lettre de 



1. En résumé le tracé des principales cartes du commencement du 
xvr siècle est le suivant : — carte dite de Cantino, 1502, limite sud, envi- 
ron 38»;— carte de Canerio, 1502, rio de Cananor;— carte portugaise (Hamy), 
i,T02, id. ;— id. (Kunstmann), id. ;— carte de Ruysch,1o08, 38«;— globe Lenox, 
1510-1312, 45«-i7»;-- carte de Bernardus Sylvanus, 1511, 40»;— carte de Jean 
de Stobnicza, 1512, 40»; — carte d'Amérique dans l'édition de Ptolémée <Ie 
Strasbourg, 1513, rio de Cananor par environ 3i» sud ; — mappemonde de 
L. Iloulengier, 1514, 41»;— mappemonde de Gr. Reisch, 1515, 45o-5()«. 

2. Cf. sur ce quatrième voyage de Vespuce : llumboldt, Examen critique, 
V, p. 115-148; — L. Hugues, // quarto riagqo di A. Vespucci (Bollettino delta 
Sitcieta geografica italiafia, vol. XI, 2* série (1886), p. 532-554). La relation de 
ce quatrième voyage n'a jamais été pul)liée en plaquette séparée ; elle ne .se 
trouve que dans la notice des Quatuor navigationcs imprimée à la suite de 
la Cosmographie de S»-Dié (101-102). — Vespuce annonçait déjà le projet de 
ce quatrième voyage dans une lettre à I^urent de Médicis où il raconte son 
troisième voyage (1501-1502) : « Ho in animo di nuovo andare a cercare 

• quella parte del mondo che riguarda mezzogiorno. » — « Proficiscar in 

• orientem, iter agens per meridiem, noto vehar vento » (Grynaeus, Notnts 
Orbis (1532), p. 130; — Itinerarium Portugalemium^ ch. cxxHi). 

3. f Para buscar estrecho en aquella cosla del cabo de San Agostin por 

• da ir a las Malucas » (fiomara, Hist. de tas Indias, fol. xLix d'après 
Humboldt, Examen critique.. ., vol. V, p. 119-120). 



- 224 — 

Vcspiicc à Soderini il est question d'une île de TOrient nommée 
Malaccluty île que Ton dit être très riche et comme renlrepùl de 
tous les navires qui viennent de la mer Gangétique et de la mer 
de rinde. Par Malacca, Melcha, Malaccha, il faut entendi*c sans 
doute le groupe des Moluques et aussi les terres et les îles voisi- 
nes de la presqu'île malaise. Le plan de l'expédition de 4503 était 
donc conforme à celui que Magellan parvint à exécuter quelques 
aimées plus tard. Cependant, au sens de certains critiques, il est 
difficile de croire que Coelho ait eu pour mission d'aller aux 
Moluques par la route du sud-ouest. On savait déjà en effet que 
l'Amérique se prolonge au sud au moins autant que l'Afrique, 
puisque Vespuce prétendait avoir navigué jusqu'au 52« de lat. 
méridionale en suivant la côte. De plus, d'après la ligne de 
démarcation pontificale, la route des Moluques par le sud de 
l'Amérique était comprise dans le domaine réservé à TEsixagne. 
Enfin, quand il fut arrivé à la hauteur du cap Vert, Coelho fit 
mettre le cap sur Sierra-Leone ; ce qui semblerait indiquer qu'il 
voulait bien doubler le promontoire de l'Afrique méridionale. 
Les vents étant contraires, les Portugais se décidèrent alors à 
foire route au sud-ouest '. 

Quoi qu'il en soit de l'itinéraire projeté, le 10 mai (ou le 10 
juiiO 150IÎ six caravelles quittaient le port de Lisbonne. De bonne 
heure l'insuffisance de l'amiral Coelho se manifesta de la manière 
la plus évidente. I^ capitane mal dirigée vint échouer miséra- 
blement aux abords d'une île voisine de la côte du Brésil, par 3" 
de lat. sud *. De là le reste de l'escadre fit voile au sud-ouest et 
aborda ensuite à la Baie de tous les Saints par 13» sud. Vespuce 
y attendit vainement pendant deux mois les autres navires. Lassé 
de ce long retard il poursuivit sa route au sud sur une distance 
de 260 lieues. Le calcul de cette distance comptée à partir de la 

1. T(4los sont les objections d'O. Pescliel, Geschichte des Zeitaiters dfr 
Entficrkungfm -, p. 2(K). H est vrai que les Portugais après avoir rt^connii 
la ecMe du Brésil pouvaient de là cherclier pour aller aux Moluques luie n>ule 
plus courte que celle du Brésil à Tlnsulinde par le cap de Bonne Espérance. 

2. C'était sans doute l'ile Fernando de Noronlia. 



— 225 — 

Baie de tous les Saints nous conduit jusqu'au 2i" de lat. sud, tan- 
dis que Vespuce fixe expressément au 18" Je terme de sa navi- 
gation. Les Portugais relâchèrent pendant cinq mois en cet 
endroit. Celte station prolongée leur permit de Taire une excur- 
sion dans rintérieur du pays et de trafiquer avec les indigènes. 
Ils revinrent dans leur patrie chargés des produits de cette côte : 
bois de Brésil ' (bois de teinture rouge), singes, perroquets, etc., 
etc. Le 18 ou le 28 juin 1504 Vespuce et ses compagnons étaient 
de retour à Lisbonne. Coelho y arriva peu de temps après avec le 
reste de fescadre. Ce voyage n'avait été signalé ixir aucune 
découverte nouvelle. Les Portugais s'étaient bornés à fonder le 
premier établissement européen au Brésil, le poste de Santa 
Cruz '. 

Désormais la côte brésilienne était suffisamment connue pour 
être fréquentée des navigateurs. Le poste de Santa Cruz, considéré 
comme une escale sur la route des Indes, fut souvent visité par 
les flottilles qui se rendaient à Goa. D'autre part les Portugais et 
les marchands étrangers venaient souvent le long de cette côte 
chai^çer du bois de teinture fort apprécié en Occident '. 

Ces deux expéditions à la côte du Brésil (1501-1502, 150;3-I50i) 
dont Vespuce nous a conservé le souvenir, la première surtout, 
ne furent pas sans profit pour la science. C'est à ces explorations, 
et princiixilement à celle de 1501-1502, que les cartographes de la 
période de 1500-1510 durent leur tracé et leur nomenclature du 
littoral brésilien depuis le cap S^ Augustin jusqu'au rio de Cana- 
nor. De plus les Portugais avaient pu faire sur la i^artie de ce 



1. Li* nom (lo IJivsil appliqué ii la Terre ilc Sainto-Croix apparaît pour la 
première fois en 1511 dans un journal de bord. Cf. Varnliagen, llistoiia 
f/t*ral <lo Brazil, vol. f, p. 427. 

2. I.a prise de possession effeetive du Hrêsil par les PorlUfrais n'eut li(Mi 
que bien plus tard, entre les années 1.>Î() et 1532, lors de lexpédition d(î 
Martin Alphonse de Sousa dont Varnha<îen a publié 1(î journal en i8.'li). 
Cf. Annales des VoijagpSf mars IHiO;— dWvezac, Cnnshitlrniions rfêographu/ues 
«Ml* Vlîisloire du Drésil^ dans le liuUelïa de la Soc. de Gêofjr. de Varia^ 
Roiit-oct. 1857, p. in- 121, 282-288. 

;3. rrAA'e7.ac, ihid., p. 105-101). 

15 



— 22G - 

rivage situé au nord du tropique du Capricorne des réflexions 
analogues à celles que les marins du prince Henri avaient déjà 
faites sur les |virages de Guinée et les régions de l'Afrique équa- 
toriale. Ainsi des deux cotés de TAtlantique les témoignages de 
Texpériencc |)rotestaient contre le préjugé classique de la zone 
torride. C'est ce que Vespuce indique en termes très pivcis dans 
la relation de son troisième voyage. On croyait, dit-il, qu'au-tlelâ 
de la ligne équinoxialedans la direction du sud il n'y avait qu'une 
vaste mer, ou tout au plus quelques îles entièrement arides, 
incultes et inhabitables. Or dans le cours de son voyage il a trouvé 
au-delà de l'équateur des régions plus cultivées et plus î)euplées 
que partout ailleurs *. — D autre part l'hypothèse de la teri*e aus- 
trale semblait être confirmée par ces nouvelles découvertes. A 
l'ouest comme à lest les Portugais avaient longé des côtes très 
étendues au-delà de l'équateur dans la direction du sud. Vn géo- 
graphe de l'école alsacienne-lorraine qui édita en 1505 la lettre 
de Vespuce à Pierre Soderinî relative au voyage de 1501-1502 *, 
Ilingmann, fut certainement frappé de l'importance de ce fait, car 
dans un petit poème inspiré par la lecture de la relation de Ves- 
puce il insiste sur cette observation : «c Au-delà de l'Ethiopie et de 
« la maritime Bassa s'étend une terre que n'indiquent point tes 

a cartes, ô Ptolémée Au loin sous le pOle antarctique est une 

« région qu'habite un peuple d'hommes nus. Ce pays, le roi qui 
a gouverne maintenant l'illusti'e Portugal, l'a découvert en 
ce envoyant une flotte au travers des écueils de la mer '. » Ainsi 
les explorations portugaises sur les deux rives de l'Atlantique 
ménidional marquent lui progrès réel dans l'évolution de l'hypo- 
thèse de la terre australe. 

1. « OUra l'ofiuinozialr in ho trovato paosi pin forlili o plu pioni dl linbita« 
9 lori, che giamai altrove io habbia ritnjvato » (Ramusio, I«, p. 130 H). 

2. J)fl ora antniTtica per regom. Partugallir. pridfnu inrenla, 1505, \ioi\i 
in-i, Slra.sbourg. — En 1872 Tross lit rèinipriinor à quelques exemplaires 
cette rarissime placpiette. 

3. Nous eiiî|)runlons la traduction de M. Gallois, Les géographes alleniandg 
de la lienaissance, l8iK), p. i2-i3. 



CHAÎ^ITllK IV 



LES PREMIKIIS VuYAGKS DKS KSIWC.NOI.S KT L HYl^OTllKSIC I)K LA 

Ti:nHK AISTHALK 



r. Colomb cl la lliôoiie dps zones. — C. Colomb cl les anlipoiles. — l.cs lorres «lu «ud. 
Les rivaii3i de C. Colomb sur la nMe Allanti<|uo «le l'Amérique du Sud. — V. Y. Pinzon, 

DiPKO de l.epc aboideiit au liUoial du Hn'-sil en IC/OO, avanl Cabrai.— La préocenpa- 

lion du passade sud-ouesl : Vespuori, Solis. 
Influence de ces explorations fut les Ihrories scienlifique*:. — 1^*% aniipodcs.— nicbesse 

de la zone lorridc. — La Icrre australe. — Témoi>çna;;c d'Eneiso. 



hUm (\[w les (Ircoiivcrlcs di» (1. Colomb inlrrossrnt avant tout 
riiistoirc» (les anlipodrs (!(» roiicsl, lo nom de rilluslre « décou- 
vreur i> n'en est pas moins lié à riiistoirederhypolliêsede la lerrc 
australe. Sans être à propn»menl [uu-ler un honune de science '4 
le gi-and navigateur avait pourtant sur plusieurs i)oinls des idées 
plus (exactes que lji»aucoup de ses contemporains. Ainsi, alors (juc 
SOS adversaires renouvelaient les plaisanteri(»s de Ixactance et de 
S* Augustin sur les antipodes, — cpie [)lusieurs même osaient nier 
la s[)liéricité de la terre, — que la plujxirt étaient encore asservis 
au préjugé classique de la zone torride *, — Colomb, appuyé sur 



I. ff II .««ivnit êvlilemnieiil ttMil en (|ue de son temps on pouvait .savoir tics 
choses cIo in mer, sans cependant po.sscdcr une trrandc .Mcicncc tlicori<|no » 
(H. IIarriM.sc, C. Cohmb, I, p. tJTjU). — Cf. L. Iln^rncs, L'opna Krirntifica di 
C. Colaniho, IHih2. 

1. Voyez les (li.^russions do la jnntc de Salamanrpic (nov. IW(»— f«''v. 1i87) 
et de la conférence de (irenade «mi IV.M. A la conférence de (îrenade 
(icraldini, ilepnis évéciue de S»-l)ominpie, lit renjarqner que les navi^^ations 
d»'s Portugal!^ drtn.s rhémispliérc an.*<ti'al condanninient le vieux préjuf;é de 
Ja zon<.» torride (Itlnt^rarhuii ntl rrtjinncH sith arijuinncfiali piaffa nmstitnfas. 
Home, i(î3l, in-i, liv.XIV, p. 20i-2(C)).— Dans nn autre passa^çe (liv. IX, p. Ii2)' 
(ieraldini déclare cpie la zone torride jouit d'un climat tempéré sauf en 
Ethiopie où la chalenr est «»xees.sive, 



le témoignage des récentes navigations portngaises qu'il connais- 
sait par son long séjour à Lisbonne, était parvenu à salTranchir 
du joug des théories surannées du Moyen Age. Fort des témoi- 
gnages de Texpérience, alléguant les voyages des Portugais à la 
côte de Guinée et ses propres navigations en Islande et à la côte 
de l'Afrique intertropicale \ il déclarait que les cinq zones étaient 
habitables*. <( il. Colomb pensait que toute la terre devait être 
a habitée, puisque Dieu ne la pas faite pour être déserte; parce 
« que encore que plusieurs ayent douté que vers les deux pôles il 
« y avait terre et mer^ il était nécessaire que cette terre eut la 
« même proportion avec son pôle antarctique que la nôtre avec le 
« sien \ » Ainsi Colomb croyait comme les anciens que le inonde 
devait être construit d'après un plan régulier et que les lois de la 
symétrie nous permettent de supposer Texistence de terres aus- 
trales correspondant exactement aux teri*es boréales. II croyait 
donc aux antipodes, aux antipodes du sud comme aux antipodes 
de l'ouest '. Le monde est un tout bien ordonné, construit avec 
art et calcul. Nulle part il ne peut exister de régions ténébreuses, 
inhabitables ; toutes les contrées de la terrcî sont accessibles, car 
l'Evangile doit être prêché partout. — Que si on lui opi)ose la 
vaste étendue des mers interposées entre les continents et leui'S 
antipodes, Colomb répond que la plus grande partie de la surface 

1. Voyez la note iiiserite en niarjxe de l'exemplaire de ïlnuufn ^fu^uii «le 
Piern» fl'Ailiy (|ui faisait partie de la I)il)liotlnM(ne île Coionji), anjourd'luii à 
la Hihl. Colond)iiie à Sêville. l)an.s eelte note n^lative au voyage de (iuiiuV 
Colondj déclare (ju'il a trouvé sous la li{4:ue éfpiinoxiale un climat tempén*. 
Cf. le fae-simile donné par Varnliajren dans le Jhtiletin di: la Sov. lie 
Gvoffr. do. Paris, janvier 18r>8. 

2. V. Colomb ir)us apprend rpie son |)êre avait composé un Trailr dox rinil 
zont's hahifahifs, traité (pi'il eut en sa poss(»ssion : « menioria o anottieion... 
« .... moslrando ser habitables todas las cinco zrmas eon la exfM*ri«Micia de 
« la navcjïacion (Ibnnboldl, H.rann'ii rril'upic..., 1, p. 80, note 1; — 11, 
p. KkVliiO). 

:i lierr^ra, Jk'r. I, 1, 2 et i, trad. franc-, vol. I, IfHV), j). 5, 17. 

i. La distinction des antipodes de l'ouest et des antipodes du sud est 
ntMtenient manpiée dans plusieurs jKissages des Lrtlrrs dtî P. Martyr relatifs 
à C. Colomb : — lettre L'id (édit. de Mi70), p. 72 « ab antipodibus ocridnis *; 
— lettre IVd, p. 77, « ad occiduos antarcticosque antipodas )»; — lettre 181. 
p. KU, id. 



— 229 - 

terrestre est éinei*gée * et que lamenren recouvre que la septième 
partie *. A l'appui d'une affirnialiou aussi iiardie, diamétralement 
opposée à l'opinion de ses contemporains, Colomb invoque 
lautorité de cerUiins philosophes et quelques textes anciens 
sur la proximité des eûtes de Tlbérie et des rivages de Tlnde '. 

Colomb qui étendait ainsi beaucoup le domaine des terres émer- 
jjées ne pouvait rester étranger à la préoccui>ation des terres aus- 
trales. Quand dans le cours de son troisième voyage en 1498 il fit 
voile au sud des îles du Cap Vert, c/était, dit Herrera, Thistorien 
classique des explorations des Espagnols au xvr* s., pour voir si 
le roi de Portugal était dans Terreur quand il affirmait l'existence 
de la terre ferme au sud : « por entend(»r si se enganâva el rey 
Don Juan de Portugal, que afirmava que al suravia tierra firme *. » 
Après avoir atteint dans cette mémorable expédition la côte du 
continentsud-américain l'illustre navigateur écrivait auxsouverains 
de rKs|)agne : « Je crois que cette terre que j'ai dtVouverte par 
ordi'e de Vos Altesses est très étendue, et qu'il y en a beau- 
coup d'autres dans le Sud dont on n'a jamais eu connais- 
sance \ » C'est l'abondant débit de l'Orénoque qui lui fit supposer 



i. C. C<jlonil) pensait <iiu' les toi*n\s (lovaient être plus éttMidnos que les 
mers, car les êtres orjranisés viviMit principalement sur la terre ferme 
(liarros, J)pr., I, ;j, 11, 1778, vol. I, p. 2i8). 

2. Esdras, lY, (i, V2. — « E el mundo es poco; el enjuto de ello es sei 
« j)arles, la septinia solamentt^ euhierta de ajçun » (lettre datée de la 
Jamaïque, 7 juillet 150.3, dans Navarrete, vol. 1 s, 1858, p. 4t8).— F. Colomb, 
VU* de Vnmh'ftI, eli. VHi (Uuniholdl, Examen crUifjut', 1, p. G84iO, 18()-tl)l). 

:i Hundjoldt, Kxamrn crUiqui', 1, p. 8<)-9l, Ui-UO; — II, p. :C7-373. C'est 
dans Pierre dWilly cpie C. Colomh ))uisait sa connaissance des auteurs de 
lantiquitù. ï/orthodoxie in<.*ontt\stée du savant cardinal proté«;eait les hardis 
firojets du navigateur. 

4. Herrera, Dec. 1, iJ, U. Le même écrivain nous apprend que Colomb 
ré.solut de naviguer au sutl îles (Canaries pour voir s'il rencontrerait des îles 
t)U des terrtîs, « para ver si avia islas, o tierras lîrmes » (Dec. I, 3, 9). — 
Parti de San Lu«u* le ,'J() mai 1198, Colond) tlécouvrit le 1"^ août la terre 
ferme du delta de l'Orénoque l't débarqua le 5 du même mois sur le conti- 
nent sud-américain dans le golfe de Paria. 

5. « Y civo que esta tierra, que agora mandaron descubrir vuestms Alte- 
zas, .««ea grandisima, y baya otras mucbas en el Austro de que jamas se 
bol»o noticia » (Navarrete, 1^, (1858), p. 408). 



- 230 — 

Texistence d'un vasto continorit s'étondant au midi nt ivVw à Culû 
et à l'Iudo GangcHique par des isthnies encore inconnus '. 

Un des rivaux de l'amiral, Vicentc Yanez Pinzon du port de 
Palos, demanda à Téveque Fonseca la permission de tenter à ses 
fixais une expédition à cette cote de Paria déjà visitée i3ar Ck)ioinb. 
L^habile capitaine eut soin d'enrôler sous ses ordres plusieui*s 
. pilotes et matelots qui avaient pris part au voyage de 1408 *. — l;e 
18 nov. liOO Pinzon partit de Palos avec quatre caravelles. Les 
Espagnols touchèrent aux Canaries, aux îles du Qip Vert, et de là 
firent route dans la direction du sud-sud-ouest. Bientôt ils perdi- 
rent de vue les constellations boréales et aperçurent des étoiles 
nouvelles très différentes des étoiles de notre ciel '. Pinzon est, à 
notre connaissance, le premier Espagnol qui ait pénétiv» dans 
l'hémisphère austral. C'est aussi à ce qu'il semble, le premier 
navigateur qui ait franchi la ligne équinoxiale dans la région 
américaine *. — Le 26 janvier 1500 l'équipage de Pinzon était en 
vue d'une terre lointaine, et la sonde n'accusait plus que seize 
brasses de profondeur. Le point où l'on aborda pai-aît être le cap 
S*-Augustin, appelé aussi pointe de Santa Cruz, par 8" 19' de lat. 
sud. Comme la vue de ce cap l'avait consolé de ses inquiétudes et 
de ses fatigues, Pinzon le dénomma aussi <c cap Sainte Marie do 
la Consolation ». Les Espagnols débarquèrent et prirent posses- 
sion du pays au nom de la couronne de Castille. Comme l'attitude 
décidément hostile des indigènes ne leur permit jxis de pénétrer 

i. « Esto rio (l'Oréiiocpio) procode de lierra iiiriiiita y crco que osta os 

« tiorra lirmo jxrandisiiim... » (Navarrclc, I2, iKiH, p. W% et suiv. ; — 
P. Martyr, Opus K^ist.^ IX, KiH, loltre au cardinal Caravajal;. 

'2. Voyez pour 1rs détails do co voyage : P. Martyr, Dec. I, ch. ix (édition 
d»» ir>S7, p. SI (»l suiv.): — d'Avezac, Bull. Soc. Gcinjr. Paria, aoùt-oct. iH57, 
p. l.'iT-Kr». 

:î. p. Martyr./)/^/'. M), rdit. i:»!^7. iu-«, p. 81-8*2 ;-namusio, III (irjfô), p. ViB. 

't. Nous \u' tcnous pas coniptr ici i\oi> navigations légendaires des Pliéni- 
ricns. i\os Juifs, (N's ('irecs, i\vs Honiains, des Scandinaves (dans l'Amérique 
du Sud), «'le., etc. M. (lalTarel a étudié avec soin ces légendes géographiques. 
Voy«'/ son Eludi* sur /»'.>• iviy>/n>/7s' <lr rAmcrifpir et de IWucien Continent 
ar(t)if ('.. (Inhnnh, iii-H, 1h>iV.I, «'l .sou Histoire de In (têcoitverte de V Amérique 
depjtis //'.>• ()ritjinesjus(ju'à ta nutrt de (]. (^uhtndt, 1Sl)2, 2 vol. in-8. 



— 231 - 

bien loin dans la diroclion dw sud, ils remonlêrent au nord on 
lonjjfoant do près la cùle })ivsiiienno. Du cap S*-Augustin à reni- 
bouchuro do TAmazone ils ne descendirent que deux fois îi terre 
pour entrer en relation avec les indij^ùnes, et toujours sans suc- 
cès. — C. Colomb avait découvert rOrénoque ; Pinzon découvrit 
un lleuvo phisabondant, Ténornie courant des Amazones. — A la 
lin du mois de septembre de la mémo année (1500) Pinzon était 
de retour à Palos. Juan de la Cosa pouvait ainsi marquer sur sa 
carte, terminée au mois d'oct. 1500, l'itinéraire de cette expédi- 
tion et inscrire au cap Santa Cruz le nom du a découvreur » 
Vicente Yanez Pinzon '. 

Un autre navigateur, Diego de Lepe, éUiit parti peu de temps 
après Pinzon, en déc. 14î)9, pour aller a la recbercbe de cette île 
de Paria dont C. Colomb avait vanté les merveilles etiesricbesses. 
Lepe n'avait sous ses ordres que deux caravelles -, Il arriva au 
cap S'-Augustin ^au moment où Pinzon s'en éloignait pour faire 
voile au nord. Mais les caravelles de Lepe étaient siuis doute supé- 
rieur'cs à celles de son rival, car l(*s deux aventuriers se trouvè- 
rent bientôt réunis dans le golfe de Paria. Il y a d'ailleurs entre 
les deux voyages de Pinzon et de Lepe beaucoup d'analogie. Les 
deux itinéraires sont à peu près semblables, et les doux expédi- 
tions se suivaient i\ quelques jours d'intervalle. Pinzon arriva le 
premier au cap S*-Augustin, mais Diego de Lepe fut le premier 
de retour en Espagne ; le 8 sept. 1500 il était à Cadix. Au cap 



1. Celte légende est rédigée en ees termes : « Este enho se deseubrio en 
aHo de niyl y CCCCXCIX (lilK)) ])or OustiUa, syendo descubridor Vieen- 
tinnez. Les années commençant alors à IVujues, le 20 janvier 15(10 (nouveau 
style) poiiait alors la date de l'année IV.H). 

2. Cf. sur ce voyage : llumboldU Examnn cnliqui*...^ l, p. 3li-I{ir>; — 
D'Avezac, BulL S(h'. rft'ogr. Paris, aoùt-oet.1857,p. Kr^îîl.V^n. sept.-oel. IS.'W, 
p. 211 et suiv. — Nous croyons comme d'Avezac que U) voyage de Lepe doit 
être identifié avec le deuxième voyage ibi Vespucei, tel qu'il est raconté 
dans la lettre de Vespuce à Soderini en date du \ septembre lôDi. Vespuce 
ne nomme i)as Diego de Lepe. 

3. Le cap S«-Augustin ne reçut ce nom qu'en 1501,11 l'époque du troisième 
voyage de Vespuce. Pinzon l'avait nommé « Cap S*^-Marie de la Consola- 
tion »; Diego de Lepe l'appela v Délie l*ointe » (Hostro llennoso). 



- 232 — 

Saint-Augustin Lepo fit une observation des plus importantes sur 
la direction de la côte brésilienne ; il remarqua que celtn côte 
s'infléchissait à Touest-sud-ouest \ On put dès loi*s sup|)oser 
d'après cette indication que la terre nouvellement découverte 
devait avoir une forme pyramidale et se terminer en pointe 
comme TAfi'ique. Le problème du passage sud-ouest était posé. 

Ce problème préoccupait évidement A. Vespucci qui chercha à 
le résoudre dans? ses deux voyages de 1501 et i^JiX^ en longeant 
sur une grande distance la côte du Brésil '. A la cour d'F^siXigne 
on était égalenient fort préoccupé de chercher par là une roule 
directe pour atteindre par Touest ou par le sud le pays desépices. 
Les navigateurs les plus illustres au service de l'Espagne : Amc- 
rigo Vespucci, Vicentc Yanez Pinzon, Juan de Gosa, Juan Diaz 
de Solis, fui'ent consultés à ce sujet. Coloniser la terre de Paria, 
explorer le Brésil, chercher le détroit du sud-ouest : tel était le 
triple but de IVxpédition projetée '. Vax 1500 on prépara même à 
Séville une escadre pour tenter le passage, « pai*a descobrir la 
especeria. » La direction en fut confiée à deux navigateurs de 
grande expérience : A. Vespucci et Vicente Yanez Pinzon. Mais 
plus tard on donna à l'escadre une autre destination *. Pinzon et 
Solis furent envoyés pour chercher le passage, non pas au sud- 
ouest, mais à Test, entre Cuba (^l la terre de Paria |xir TAmériquo 
centrale où l'on supposait volontiers Texislence d'un détroit ^ 



1. Humhohit, Kranien rritufiir, 1, p. .'{It-iUr); — IV, p. 2*21-222. 

2. Voyez 1<* chapitre pivcédenl. 
'A. Navurr(»to, Ul, p. M. 

\. J((., l\\, p. 20i; (locmnoiit «mi (lat«^ du 2:J août I.MK). 

5. Coloinl) dans son (piatricMno voyajro, Hojoda en IV.W-l.'WV). Pinzon ol 
Lepe en l.')()() avaient déjà tenté la découvert»^ du passage «le Tonest. G'Miant 
à la même pivoecnpation Vas<*o Nnnez dt; Hathoa se trouva fortuitement en 
présence du grand Océan le 20 septend)n^ lôlli. — 11 ne faut jms oublier 
«ju'en octobre ir»(h2 et dans le voisinage de rarcln()(»l Cliiricpii C C«>londi 
avait appris d'un indigène rexislenc<* à neuf journé<»s de inarclie <lans la 
tlirection de l'ouest d'un autre océan distinct de l'Atlantique. Telle fut la 
première notion de la mer du Sud ou JVicifKpie chez les navigat<»urs euro- 
péens. (Lettre de (lolomh datée de la Jamaïque, 7 juillet l.'jiKJ, dans Xavar- 
rete, 1«, 18:>S, p. iti-W.) 



— 233 - 

I^i découverte du Yucatan fut le résultat de cette expédition. — r 
En 1508 les mêmes navigateurs mirent à la voile à la recherche 
du passage sud-ouest. Partis de San Lucar de Barrameda avec deux 
caravelles le 29 juin 1508, ils ahordèrent au cap S^-Augustin 
et longèrent le littoral du Brésil jusqu'aux environs du 40*» de lat. 
méridionale ', sans reconnaître pourtant Testuaire du Rio delà 
Plata *. Ce long voyage, durant lequel ils virent la côte s'infléchir 
toujoui's dans la dii-ection du sud-ouest, confirma pleinement 
Tobservation faite huit ans auparavant par Diego de Lepe sur la 
confonnation de la côte au midi ducap.S^-Augustin. 

lu découverte de l'Océan Pacifique par Vasco Nufiez de Balboa 
en 15iîJ encoui'agea sans doute les Espagnols dans leurs tentati- 
ves de recherches du passage sud-ouest. Le 8 octobre 1515 Juan 
Diaz de Solis mettait de nouveau à la voile avec trois vaisseaux. 11 
avait pour mission de pénétrer dans la mer du Sud en faisant 
route au sud de la (distille d'Or (région de Carthagène dans la 
Nouvelle-Grena<le), de reconnaître si cette terre était une île, et 
de s'assurer s'il n'y avait pas quelque ouverture, « abertura de la 
tierra », qui permit d'atteindre l'Océan nouvellement découvert '. 
Ees trois caravelles touchèrent au cap S*-Roque, au cap 
S*-Augustin et longèrent la côte brésilienne en suivant le même 
itinéraire que l'expédition de 1508. Le courant du Brésil qui 
porte au midi facilite singulièrement ce parcours. Par î^« de lat. 
sud Solis découvrit un vaste estuaire, une mer d'eau douce, 
« mar dulce », que les Espagnols dénommèrent du nom de leur 
chef « rio de Solis » \ Solis lui-même pensait avoir découvert le 



1. IIoiTora, /M'. I, 7, U. 

2. C<»pcMi(lant rauttnir inconini du ploho Lonox (dres.sô de ir»U)à 1511) traco 
rAmêriqiio du Sud jusqu'au W, sans doutr d'après 1«» troisiènio voya;?»» do 
Vospucci. ((i. (iravHT dans U\ Bull. Sor. (jt'offr. nni^mmio, 1K7Î), p. 2ir>-21K, 
avec* fac-similé de ce curieux document;— Nordenskjirld, Fiw siniile Atlas, 
li^r. n" «.) 

;{. Herrera, /)^r., II, 1, 7; — Navarrele, III, p. i;iMa7; — Humholdt, 
K.rnmen critiqua..., I, p. 3i9-:i2i, XiiKT».'!. 

i. 1.P « rio de Solis » garda ce nom jusqu'en 1527. A c(»tte date Diego 
Garcia qui remontait le fleuve l'appela « rio de la Plata » (fleuve de l'argent) 



— 234 — 

détroit qu'il cherchait avec tant de soin *. Il remonta restuairoà 
quelques journées de navigation pour en opérer la reconnais- 
sance, mais dans une l'encontre avec les indigènes il |)érit de 
mort violente. Les Espagnols échappés au massacre se hâtèrent 
de mettre à la voile pour revenir dans leur patrie *. 

Telles sont les principales expéditions accomplies avant Magel- 
lan le long des côtes atlantiques du continent sud-américain dans 
riiémisphère austral. Toutes elles furent entreprises en vue du 
même hut : la recherche d'un jiassage aux Indes par l'ouest ou le 
sud-ouest. Les navigaleiu's qui tentèi'ent d'ouvrir au commerce 
cette voie nouvelle sont les véritahles précurseurs de Miigellan. 
Leurs explorations firent connaître la cùte sud-américaine de 
TAtlantique depuis le golfe de Paria jusqu'à restuaiix» de la Plala 
et au delà. Li découverte du rio de Solis par une latitude d'envi- 
ron ÎÎ5", qui correspond à peu près à celle du cap de Bonne Espé- 
rance, encourageait naturellement les espérances des naviga- 
teurs. Il paraissait dès lors légitime de supposer que les deux 
grandes teries australes alors connues se terminent eu pointe à 
la même latitude, laissant ainsi un lihre i)assage pour parvenir 
aux îles des épices. Nous verrons hienlùt (jne Magellan lui-même 
ne repoussait pas cette? hypolhèije, puisque, arrivé à la hauteur de 
l'estuaire de la Plata, il fit quelques i-echerches pour s'assurer du 
détroit. Magellan leconnut son erreur, et, (juand il eut trouvé à 
une latitude hien plus méridionale le détroit qui porte son nom, 
il fallut renoncer naturellement à voir dans le rio de la Plata 
autre chose (|u'un fleuve au déhit très considérahle et à lai*ge 
emhouchure. 

Ces explorations ^ ne furent pas sans exercer (pudique inlluence 

parco qu'il avait trouvé oc im-tal chez h*s ludions (iuanuiis. Cot aiyoïit pro- 
venait sans (louto clos niinos dos Andos. 

1. Lo Rio do Solis fut appolô aussi h(t'u' do S'''-Mario. 

2. Voyoz j)our oo cpii oonoerno la dôoouvorto du Uio i\o la IMatu Kimpor- 
tant(; oolloolion Podro do Angolis, Coleccion iU; (thras ij ((ocumculos rrlalirtis 
a la hisiorla aniit/ua y tuodcrna de las jtruvimiai: dcl lUo de la Plala, 
V) vol. in-fol., IJuonos-Ayres, 183tK37. 

3. Co sont los petits voya^'cs, «via^'os uionoros •>, dont Xavarroto a n»tracô 



— t»35 — 

sur révolution des théories scienliliqucs qui intéressent directe- 
ment riiypothèse de la terre austmie. Sans doute, en raison de la 
priorité de ieui*s découvertes, ce sont les Portugais qui ont 
contribué le plus à ébranler les anciens préjugés ; mais leur 
témoignage conlirmé fxir celui des navigateurs espagnols acqué- 
rait ainsi, à n'en pas douter, une autorité encore plus grande. 
Après ces nombreuses expéditions il devenait ditïicilo de nier 
Texistence des antipodes, au sud et à l'ouest. Les Espagnols en 
olTet avaient révélé a des milliers d'antipodes jusqu'alors cachés à 
rOccident»*. D'autre part, dans la direction du pôle antarctique, 
les Portugais s'étaient avancés jusqu'au 55" de lat. sud et même 
au delà *. Après avoir été si longtemps l'objet de vives contro- 
verses la cause des antipodes était gagnée ^. 

De même que les Portugais, les Espagnols et les écrivains qui 
puisent aux sources esiiagnoles pi'otestèrent avec énergie contre 
le préjugé traditionnel de la zone toiTide. Ainsi C. Colomb décrit 
avec une complaisance visible la merveilleuse fertilité d'Hispa- 
niola, île située cependant entre le 18" et le 20** de lat. nord. Dans 
plusieurs passages de ses Lettres Pierre Martyr semble faire des 
emprunts directs à des descriptions de ce genre, et il s'élève à 
plusieurs reprises contre l'erreur des physiciens qui avaient 
déclaré la zone torride entièrement inhabitable. Quand les Espa- 
gnols arrivèrent dans les n'îgions de l'Amérique équinoxiale, 

brièvement riiistoiro (Xavarrete, III, p. 1-I8()). Cf. aussi VExampn cnllque 
d'A. de Humboldt et l'ouvrage de M. H. Harrisse, Discovenj of North Ame' 
rira, 1802, p. 32r>-352. 

1. « I^iteutes hacteuus tôt antipodum myriades j» (P. Martyr, Dec. I, 10, 
étiil. 4.')87, p. l»). 

2. Id„ Dec. m, 1, p. 188. 

'A. Voyez à ce .sujet les rétlexious <Ie (îomai*a, Uhtolre (jênêrah* des Luh's^ 
Irail. franc, de Martin Kumêe,.>«* édit.,l(>(r», cli. iv-v,p. G à 8.— Dans .sa lettre 
à Agricola (écrite en 1."ili, publiée à Vienne en151,*i, et réimprimée à la suite 
de sim Commentaire sur Pomponius Mêla, Ff i et suiv., 1522) Vadiaiuis 
s'appuyait sur les récentes découvertes, surtout sur celles de Vespucci. — 
L'n autre géographe de l'école allemande, Stoeflîer, traita aussi la même 
question avec de plus amples développements. Il en .sera (piestion plus 
Join.— En France un pilote dieppois, Jean Parmentier f I52Î)), a formulé en 
vers naïfs la théorie des antipodes (cité par M. P. Margry, Lea navigations 
françaises..., p. 213). 



— 236 - 

ils furent, dit-il, agréablement surpris |xir la douceur du climat, 
Tabondance et la ricbesse de la végétation ', qu'entretiennent è's 
pluies fréquentes '. Ailleurs ', en racontant le voyage de Pinzon 
au cap S*-Augustin en 1499, il fait également allusion aux discus- 
sions relatives aux conditions climatologiques des régions équa- 
toriales. Ailleurs encore, dans son adi'esse au lecteur, P. Martyr 
déclare que ses Décades lui montreront la zone torride riche on 
or et en populations : 

Popuiis aui*oque ffraccm 
ToiTenlrm zonam 

Cependant, bien que Texpérience démontrât de la manière la 
plus évidente Tinanité du préjugé classique, quelques esprits 
arriérés persistaient encore à ne tenir aucun compte des dtKîou- 
vertes de leui's contemporains. P. Martyr nous atteste expressi»- 
ment que de son temps on continuait à discuter comme dans 
lantiquité le problême des régions équatoriales. Les uns décla- 
raient ces contrées babitables, les autres inhabitables *, Quant à lui, 
il a sur le sujet une opinion nettement arrêtée. Il sait d'une iiart 
que la neige tombe sur des montagnes de la zone torride *; il sait 
aussi que des régions situées à une distance considérable de 
cette zone soulTrcMit d'une chaleur excessive ^, P. Martvr ost 
donc un partisan des faits démontrés par l'expérience. 

Pour expliquer la contradiction manifeste qui existe sur ce 



1. Lettre 1,V2 (en dati' de lin ilêeeinbre iV.)\). — Voyez aiissi ce qiiil »lit 
il'Ifispaniola, lettre iT^'t (du 10 janvier IV.CV). 

2. Lettre LV), en date du 10 janvier liiCi. 

:L Drcatt. I, 1>, i). H'I (édit. de ir>87;. -Voyez aussi Dec. HLO, p. 2nr>, et VU. 
0, j). v.n. 

i. Ih'c, L 0, »''(tit. 15S7, p. 82. 

5. Les Espajjnols avaient admiré sans doute 1<'S neijres îles liautK volcans 
du M(*xique. Plus près d<» la nier la Sierra Xevada de Suinta Marta projet!»' à 
plus i\v 5.000 in.de hauteur des pies couverts de neipres « éternelles ». On y 
voit même accroclié aux lianes de la niontiiprne un petit placier. 

0. Ih'c, I, (>, édit. ir)S7, p. 01 : « Scimus et in torridae zonae monlilms 
« nives cadere durareque : .scimus et in valde distantihus al) ea ad .sepleij- 
« trionem urperi magno calore Imhitores. » 



- m - 

lX)iiit entre la plupart des textes anciens et les phénomènes physi- 
ques, unérudit, Boziiis, auteur d'un traité De Signis Ecclesiae, eut 
recours à une imagination étrange *. A son avis, la zone torride 
était sans aucun doute inhabitable dans les temps anciens, comme 
le prouvent surabondamment les textes de lantiquité ; mais, à 
Tarrivée du Christ et par la vertu de TEvangile, elle subit une 
transformation complète et devint une région tempérée, cultivée 
et habitée ". 

D'autre part, en révélant l'existence d'une longue côte dont on ne 
connaissait i3as encore les limites ni au nord ni au sud, les décou- 
vertes espagnoles des premières années du XVF siècle favorisaient 
beaucoup le développement de l'hypothèse du continent austral. 
Un cosmographe célèbre, Martin Fernandez de Enciso, qui le pre- 
mier en Espagne coordonna les éléments de la science hydrogra- 
phique % fut aussi des premiers à mentionner l'existence d'une 
terre australe située à Test du cap de lionne Espérance, à une dis- 
tance de 450 lieues et par une latitude de 42« sud.« Este cabo de 
buena esperanra, tiene al Oeste a la ticrra que lluman ans- 
tniL Ay desdel cabo de buena esperanea fasta a la tierra austral 
quatrocientas y cincuenta léguas, esta en xlii grados, esta tierra 
austral esta del cabo de sant agostin seicientas léguas, esta sant 
agostin al sueste, quartà al sur. Desta tierra no se sabe mas 
dequanto la han visto desdelos navios, porquenohan descendido 



1. L'explication th<»ologiquo de Rozius est citée par Riccioli, GeographiaetU 
lîlfdnyjraphiat* rcformalae libri XII, Hologne, KKVl, fol. (livre 111, cli. XXI, § 5). 

2. Voyez encore sur la question de V « habitabilité » de la zone torride les 
témoignages suivants : Enciso, Suma de geoff raphia.., folio a IV verso; — 
Oviedo, Historia général y luilural de las ïndias Occidentales, livre II, ch. i 
(édit. Amador d(» los Rios, vol. I, p. 11, col. 1) ; — XXI, ch. v, (ibkl.^ Il, 
p. 127, col. I) ; — et déilicace de la troisième partie, (ib'id., IV, p. 1-2); — 
llern»ra, Dec. I, 1-i, trad. franc., I, p. 12 v\ suiv. 

3. Suma de Geograp/iia que trata de lodas las partidas e provincias del 
mundo : en e spécial de las hidias, e trata largamente del artc del marear : 
juntaniente con la cspftcra en romance : con el reginiiento del Sol c del norte^ 
St'ville, 1519, petit in-folio. C'est, à ce (|ue l'on croit, le premier livre 
imprimé en Espagne relatif à l'Amérique. Il fut réimprimé à Séville en IfvW 
et en 1.5iO. 



- 238 - 

enella *. » lUen dans le texte que nous venons de citer n'indique 
qu'on doive attribuer à Tauteur de la Sntua de Gcofjraplm la 
paternité de cette hypothèse. ?]ncis() la présente au contraire d'une 
manière impersonnelle : ht tierra que Uaiiian aualè^al^ la terre 
qu'on appelle australe. Quoi (ju'il en soit de l'origine de cdte 
théorie, elle n'en résulte \^s moins directement des grandes 
découvertes accomplies i>ar les Es|xignols et les Portugais le lunjî 
de la côte sud-américaine de l'Atlanticpie *. 



1. Folio f . 5 vorso i]o. lV*clilion ptûncpps (1519). Ces indications si pn'-ciscs 
provirnnnit sans dj)uli* de la relation du troisième voyage de VospiitTi. 

2. On uv. trouvera ^^uère de profit à lire sur ee sujet la brochure de -M. J. 
R. M. Clymont, The In/luencc of SjMnixh atul Porluguese Disiytreries dum^j 
tho l'u'st twi'ntij yt'drs nf tftn sirteenth Centnnj nn the Thronj of an Antipo- 
lirai Southern Contimmt, llol^art^ 18l^2, in-8, 23 p. (extrait «les rapiiorts «lu 
IV" Meeting de l'Association australasienne [)our ravancement d«\s scieiicosi. 
C'est un travail confus, paradoxal, qui ne satisfait guère aux exiginices iï^giti- 
mes de la criti((ue. L'auteur est )>artisan déclaré des liypothéses les plus aven- 
tureuses. Ainsi (p. 12) il ne er<iint pas de déclarer que la « grande Jave» 
lies cartes manuscrites françaises du xvi« siècle (dont nous imrk'miis 
plus loin) doit cire identiliée avec l'Amérique centrale et méri<liotiale, et il 
retrouve sans peine des analogies de dénominations et de contoui-s pour 
appuyer celte fantaisie î 



CHAIMTIU': V 



LK VuYAi;!-: DK MACWCLLAN 



Makcllan. — Ses projets. — Influcncr de F. Scrrao. — Magellan à la cour du roi 
d'Espagne. 

Lk pnoBLKJiE or passage scd-ouest. — Examen de quelques cartes anlérieures â 1520 
où lîKurc, dil-on, le délroil de Mas^cllan. — Discussion au sujet de la priorilè do 
rcltc dé(*onve:ie. — 1^ carte allribucc ù Deliaim. — Ia mappemonde dite de 
IX'onard de Vinci. — l*es globes de Schu'ner. — La Copia der Sncfu Zeytutig 
el le PrrsiUg Landt. — Xjh terre australe représentée pour la première fois sur les 
cartes et globes du xvi* s. avant la dtVouverto de la Terre de Feu. — Xjc détroit de 
Magellan n'y est tracé que d'une manière très incertaine, d'après des conjectures et 
non d'apn's des faits d'expérience. 

Lk pREMiEn VOYAGE ADTOun DU MONDE. — Principaux épisodes. — I^ rceherclie du 
détroit. — L'exploration du détroit. — Magellan dans la mer du Sud. 

Conséquences de cette »»xouverte. — In hémisphère océanique révélé à l'Occident. — 
Uapports de celte découverte avec l'hypothèse de la terre australe. 



V\\ Portugais, Vasco do Gama, avait ouvert la roule de Tliule 
par le sud de l'Afrique ; un autre Portugais, Fernam de Magal- 
haens, ouvrit la roule des Moluques par le sud de TAmérique. 
Couuue sou devaueier, Magellau était issu d'une illustre famille *. 
Elevé dans la maison de la reine Léonoi-a, femme du roi Jean II, il 
reeut naturellement une instruction brillante. Il eut poiu* maîtres 
de mathématiques et de cosmographie deux Juifs réputés parleur 
science : Joseph et Hodrigue. De bonne heure il prit part aux 
expéditions de l'Inde .«^ousd'Almeidaetd'Albuquerque.Il fit même 

I. Voyoz pour co qui ronrorno la iMOfrrapliio do Maprollnn : XavaiTot(\ 
f^dlrcrion.»., vnl. IV (1S.'J7), j). xxv-xc; — llif^ro <l« llarros Araiia, Vi<{a y 
VHiffrs de Ueniamlo (fr MwjiiJUiiwx, Saiitiajio <hi Chili, IWi, iii-8, VI - 155 p. 
I/.\ca<lémi<? royale» ilo Li.shonno a fait publier on 1H8I une traduction por- 
ln«rai.KCî d«^ cet ouvrage, 11)5 p. in-8; — F. H. II. Guillemard, The life of 
Fntfinand Magellan and the first cirnininarigation of the (flobey L(»nflou, 
iii-S, V'III-XxJ p. (dans la coUoetion The World's great KrphnTrs and Explo- 
ration»}. ^ Tue histoire coinpl»**le de .Magellan reste encon» à «Vrire. 



- 240 - 

dans les Indes orientales un séjour de plusieurs années durant 
lequel il recueillit quelques notions sur larchipel des Mohiqu(*s. 
D'ailleurs son parent et ami, Fixincisco Serrao, un des proiiiiers 
explorateurs de ces îles, lui fournit par correspondance de précieuî; 
renseijçnements sur ce sujet. Serrao avait jxirlagé avec Antonio 
d'Abreu le commandement d'une escadre de trois navires qui sur 
Tordre d'Albuquerquc quitta le port de Malacca au mois de 
décembre 1511. Les Portugais avaient eng^a^jé des pilotes malais 
pour cette expédition aventureuse dont le but officiel était 
d'atteindre les Moluques et de nouer des relations de coniineire 
et d amitié avec les principaux cbefs de cet archipel. Abreii tou- 
cha aux lies d'Amboine et à I^nda d'où il rapporta une riche car- 
gaison de drogues et d'épices. Serrao, moins heureux, fut sê|xiri' 
de son comi^agnon par une viol(»nte tempête et fit naufi-age. (>|hmi- 
dant l'équipage fut sauvé et [Xirvint à aborder aux Moluques 0(1 il 
fit un séjour de plusieurs années. — Or, d'après le témoignage de 
liarros qui nous a conservé le souvenir de cette expédition ', 
Magellan qui résidait alors dans l'Inde portugaise entretenait une 
correspondance suivie avec Serrao. Si l'on en croit l'auteur des 
Décades, Serrao exagérait singulièrement la distance (pii s('i)are 
Malacca de l'archipel des Moluques afin de laisser entendre qu'il 



t. I)rr. 111, Ti, (), éclit. de 177H, vol. V, j). ôSIÎ-r):)."». Ilarros iw noinnio pas 
Ma;«a'llan dans h' n'cit qu'il fait do rclli» oxprdition. 11 on est d«' niônio do la 

plupart dos liistorions portugais : Oustaulioda, (lorrca, lU* Goos. (îalvao 

Los ocrivains ospaj^nols disonl au rontrain; jpio Maj^ollan fit jmrtio de 
Toxpôditiou do d'Abrou et Sorrâo. Arj^onsola JUstoria de Ut Comiuistn de 
las Mftluras^ liv. II. j). ii) le dit formollomonl. Ovifulo (livre XX, oli. i) d«'*olaiv 
((uc Magollan était liabilo dans los oliosos do la inor ol qu'il counai.ssait |)ar 
oxpf'rieiico porsonnollo l'aroliipol dos Moluquos, « y (juo par rista itr ojtis 
lonia muclia nolioia do la Indifi oriental y liv las Islas del Maluoo y Ksjio- 
oioria. » n'aulrc! part \ui doounuMit dos arohivos de IJshonno puhliô \K\r 
M. harros .Vrana (p. 1^) nioidionno la |)rôsoM<-o tlo Majrollan à Ijshnnno en 
juin ir>l*2. Or l'i'xpodilion d«' d'.Vhrou n«' mit à la voilo pour les M(dui|uos 
qu'on i\rc. \Tt[\. Ca* fait nous send)lo résoudre la difficultô ot justifier coui- 
plètemont los historiens portU|;ais. — Cf. I)"^ llaniy. L'n'urrn (jvogrnph'niur dr 
lirincl ft la (irnnivcrlc. (d's ytoliu/urs (Bnflclin de (jvofjr. hisl. vt tlrscrijilirr, 
I81M. p. 117-liîl, cartes r>-(>). Les résultats du voyage de d'Alinni ont été 
consignés sur la carte de Hoinel auj. à Munich, des.sinée vers 1517. 



- 241 - 

avait réellement découvert un autre monde plus riche et plus 
grand que le monde découvert par Gama *. Les Moluques ainsi 
repoussées à Test se rapprochaient notahlement de l'Amérique et 
rentraient de la sorte dans l'hémisphère réservé à rEs[)agne par 
la démarcation pontificale *. Une autre conséquence résultait 
encore de cette erreur de longitude. Si les Moluques étaient réel- 
lement siluées sous la longitude indiquée par Serrrio,dont Magel- 
lan acceptait les calculs, la route la plus courte pour y parvenir 
en ixirtantde l'Europe n'était pas la route portugaise, la route du 
sud-est i>ar le cap de Bonne Espérance, mais la route du sud- 
ouest par le sud du Brésil. Cette route devenait ainsi le chemin 
naturel des Espiignols, tracé à travers des mers exclusivement 
concédées à TEspagne par la plus haute autorité du monde 
chrétien. 

De retour en Portugal Magellan se livra à de sérieuses études 
de cosmographie et de nautique, étudiant les cartes, fréquentant 
les marins et les cosmographes, préoccupé avant tout du grand 
problême de la détermination des longitudes en pleine mer. 
« Sempre andava ' com Pilolos, Cartas da marear e altura de 
Leste, Oeste; materia que tem lan(;ado a perder mais Portuguezes 
ignorantes do que sào ganhados os doutos per ella, pois ainda 



1. IJarros, Dec. 111, 5, G et 8, vol. V, p. 5ai>-G00 et G-22-G23. 

2. 1^1 ligne de déinarcatioii entre l'Espapiie et le Portugal tracée par le 
IMifKî Alexandre VI dan.s .sa liulle du i mai HIK3 pa.ssait par le méridien 
.situé à 100 lieue.s à l'ouest dos îles du Cap Vert (KX) lieues d'Espagne à 
5,Ult mètres), c. à. d. par le iU" ouest Greenwich. Le traité de Tordesillas 
(7 juin liUi) reporta cette ligne plus à l'ouest, à 370 lieues à l'ouest îles îles 
du Cap Vert, c. à. d. jusqu'au 40" ouest Greenwich. Dans la première déli- 
mitation la part réservée aux Portugais était comprise entre le 31" ouest 
Greenwich et le liO" est; dans la deuxième entre le iO" et le 134» est Gr. Or 
l'archipel des Moluques est situé entre le 120" et le 131" est Gr; dans les 
deux cas il ap|)artenait donc de droit aux Portugais. Cf. August Bauni, 
Difi Dcniarkalionslinic Papst Alcramters VI und ihre Folgen, Cologne, in-8, 
51 p., ISIK). 

3. Barros, Dit. 111, .">, 8 (vol. V, p. 027). Magollan acquit ainsi à un haut 
degn> la science de la navigation. IMgafelta (édit. Amoretti, p. 125), Oviedo 
(liv. XX, ch. I), Herrera (Dec. Il, 2, lU) s'accordent ù déclarer qu'il était 
fort exp«îri mente dans les choses de la mer. 

1G 



- 242 — 

nào vimos algiim que o puzesse cm effeito. » A Lisbonne il 
eut accès aux archives de la Couronne oîi étaient déposés les rou- 
tiers, les cartes et les journaux de bord des navigateurs portugais. 
C'est à la suite de ces patientes études qu*il arriva à se convaincre 
que les Moluques ne devaient pas appartenir au Portugal, mais à 
l'Espagne. Dès lors il lui devenait difficile de rester plus longtemps 
à Lisbonne. Telle serait selon nous la cause véritable du départ 
de Magellan *. Si le grand navigateur a renoncé à servir sa patrie, 
c'est qu'il croyait mal fondées les^ prétentions de ses compatriotes 
sur l'archipel des Moluques. Il n'avait plus foi dans la cause qu'il 
pouvait être appelé à défendre les armes à la main ; il résolut de 
quitter le Portugal. Les historiens portugais ont jugé naturelle- 
ment avec une grande sévérité cette défection de leur concitoyen. 
Ainsi Barros n'hésite pas à qualifier Magellan de traître. Si l'on 
admet son témoignage et celui de Gaspar Cori*ea, Magellan aurait 
été vivement irrité de ce que le roi Emmanuel lui aurait refusé 
une légère augmentation de solde à laquelle il prétendait. De plus 
les ennemis du grand capitaine laccusaient de dilapidations ; 
calomnie que Magellan parvint à réfuter victorieusement^. 

Quoi qu'il en soit des motifs réels de cette défection, Magellan 
quitta le Portugal et vint chercher asile en Espagne. Il était accom- 
pagné d'un marchand, Christovam de Haro , et des deux frèiTS 
Faleiro, Francisco et Ruy, ce dernier astronome et cosmographe; 
— astrologue aussi à ses heures, puisque les écrivains portugais 
lui reprochent d'avoir abandonné sa patrie parce que le roi 
Emmanuel ne l'avait pas attaché à sa personne en qualité d'astro- 
logue. — Le "20 oct. 1517 Magellan était à Séville, olTrant ses ser- 
vices au jeune roi d'Espagne Charles I'^'', depuis Charles-Quint. 
L'évéque de Ikirgos, Fonseca, alors tout puissant, le protégeait. 
Faleiro, le compas à la main, démontra au roi que les Moluques 



1. Aucun «les hislorions (J<; Mnpollan n'a encore présenté cf'Uo explication; 
tous ont cérié incouscieinnient à l'inlluence des écrivains ï>ortii;»ais. 

2. liarros, /><v. III, :>, S (vol. V, p. 022 et suiv.). M. Ouillcmard (p. 77-8lî,a 
étudié avec soin les ailéjjrations (U\s historiens portugais. 



— 243 - 

étaient situées dans rhémisphêre réservé à TEspagnc par la 
démarcation pontificale. Puis Magellan lui proposa d'atteindre 
les iles des épices par une route nouvelle plus courte que la route 
portugaise. A Tappui de sa proposition il présenta au roi les lettres 
de Serrâo et divers papiers, globes et cartes marines, « cartas 
e pomas da marear \ » De plus, si Ton en croit Herrera, Magellan 
lui montra sur un globe enluminé la route qu*il se proposait de 
suivre. A dessein il avait laissé en blanc le détroit du sud-ouest 
pour se réserver la propriété delà découverte qu'il projetait, mais 
il ne doutait nullement de trouver ce détroit, car il avait vu une 
n cai-te marine, œuvre de Martin de Bohême, natif de Tile de 
« Fayal, grand cosmographe et de grande réputation, carte par 
d laquelle il avait eu beaucoup de lumière sur Texistence du 
« détroit '. » 

Plus heureux que Colomb Magellan n'eut pas, à ce qu'il semble, 
à lutter longtemps contre l'opposition des savants et des grands '. 
Telle avait été sans doute l'influence des grandes découvertes si 
rapidement accomplies que les esprits accueillaient avec sympa- 
thie les projets d'explomtions nouvelles. L'opinion publique est 



1. Rarros, Dec. III, 5, 8 (vol. V, p. 0-21)}. 

2. Herrcra, i)(?r. II, 2, 19. « Trahia Hernando dfi Magallanes un globo bien 
f pintado, adonde se mostrava bien toda la tierra» y en el senalo el caniino 
« que pensava llevar; y de industria dexocl estrecho en hianco, porque no 
* se lo pudies^sen .sallear...— Argensola /7/^s^ de la Conquisln de las Malucns^ 
I, p. 1(5) nous apprend que ce plobe enluminé était l'œuvre d'un cartographe 
célèbre, Pedro lleinel. Or il existe à Munich une carltî de Pedro Ueinel où 
les Molu(|ues en eflfct sont repoussées dans la direction de l'est de manière 
(i se trouver dans l'hémisphère réservé à l'EsiMignc par le traité de Torde- 
sillas. Cf. Ilamy dans le Bull, de rjêofjv. hist. cl descriptive^ 189 1, 
p. U2, note 1. 

,'J. Il y avait cependant en Espagne des gens qui depuis l'insuccès de 
Solis inclinaient à regarder l'Amérique coinme une niasse de terre continue 
s'étendant sans interruption jus(iu'au pôle. Cf. Maximilien de Transylvanie 
dans Navarrete, IV, p. 251-255 ; — Xavarrcte, IV, p. xxxvn. Magellan et 
Kaleiro eurent naturellement à lutter contre cette prévention. Ils le firent en 
alléguant la direction de la côte brc.silienn*^ infléchie au sud-ouest v.t en 
invoquant des considérations d'analogi(> entre l'.Vmérique et l'.Vfrique. 11 
était impossible, disaient-ils, que sur une si longue étendue de côtes il ny 
eût pas quelque brèche, quelque détroit. 



- 2U - 

comme la foule dont elle traduit les sentiments ; elle manque de 
mesure. Autant elle s'était montrée tout d abord hésitante et 
timide, autant elle se montra dans la suite prodigue d'encourage- 
ments quand la fortune se fut déclarée favorable. Magellan béné- 
ficia sans doute de ces heureuses dispositions, car il vit bienlùtla 
sanction royale confirmer ses projets. D ailleurs cet homme à la 
volonté de fer, plein d audace et d'énergie, pui.ssant par la science 
et rhabitude du commandement, était de force comme Colomba 
user toutes les résistances et à triompher de tous les obstacles. Il 
n'eut guère à lutter que contre l'influence de ses compatriotes. 
L'ambassadeur de Poi-tugal, Alvaro de Costa, fit à la cour d'Es- 
pagne de vives remontrances au sujet du tratisfuge ; on dit mêrae 
que Magellan eut à craindre pour sa vie *. Mais toutes ces intrigues 
furent inutiles, et Charles I*^'* signa à Valladolid, le 22 jnai's 1518, 
les lettres royales qui autorisaient Magellan à chercher le fameux 
passage du sud-ouest et à entreprendre le premier voyage autour 
du monde. 

Comme nous l'avons déjà remarqué, cette recherche du passage 
sud-ouest n'était pas chose nouvelle. Depuis que Diego de Lepe 
avait observé en Tannée 1500 la direction vraie de la côte brési- 
lienne au sud du cap S'-Augustin, les navigateurs espagnols et 
portugais se préoccupaient vivement d'y trouver un ixissageaux 
îles des épices. Ce qui rendait facile aux détracteurs de Magellan 
la tâche qu'ils s'eflbreaient d'accomplir pour diminuer le mérite 
de cette grande découverte *. Oi* Es[^>agnols et I^ortugais étaient en 
général hostiles à l'illustre navigateur ; ceux-là jaloux de voir un 
étranger commander à des Espagnols; ceux-ci entraînés \yav leur 

1. Voyoz l'ouvrage do M. Ciuillomaril, p. 110 et suiv. 

2. Nous avons rappoh'î pins liant, p. 187-188, la treidition portUifaisc d'apK»^ 
laqnollo l'infant Don Pedro, frère dn prince Henri le Xavi«?ateur, avait 
rapporté de Venise avec nn niaïuiscrit de Marco Polo une niap|)einonde sur 
la(pielle un cosmographe inconnu avait, dit-on, tracé le cap de Bonne 
Espérance et le détroit de Magellan. On a supposé que cette inap|>emon(Je 
pourrait bien être la carte dite d(^ nehaini. Magellan l'aurait vue au couvent 
d'Alcoba^a où elle était conservée, (llumboldt, E.catnen critique, I, p. IWn 
note 1.) 



— 245 - 

patriotisme à condamner sévèrement ce qu'ils appelaient une 
déloyauté, une trahison. Les uns et les autres, animés d'une telle 
partialité à Tégard^le Magellan, accueillirent naturellement toutes 
les rumeurs qui pouvaient affaiblir la gloire de ses découvertes. 
Que si Magellan était si profondément convaincu de Texistenco 
d'un passage au sud de la Terre de S^^'-Croix, c'est, disaient-ils, 
qu'il avait vu ce détroit tracé sur une carte do l'illustre cosmo- 
graphe, Martin de Bohême (Martin Behaim). Pigafetta, le plus 
ancien historien de notre héros, nous l'affirme en termes très 
précis. Magellan avait vu cette étrange carte dans la a trésorerie d 
(archives-bibliothèque) du roi de Portugal *. — Le texte de Piga- 
fetta fut reproduit avec quelques variantes par plusieurs historiens 
espagnols : Herrera *, Gomara ', Argensola ^ Ilerrera ne déclare 
pas expressément que le détroit était tracé sur la carte de Behaim ; 
il se borne à nous apprendre que cette carte avait donné à Magel- 
lan beaucoup de lumière sur le détroit : « a donde se tomava 
c mucha luz del estrecho. d Le témoignage de Gomara est plys 
explicite et nous révèle sur la prétendue carte de Martin Behaim 
d'intéressantes particularités. Magellan assurait au roi qu'on trou- 
verait un passage aux îles des épices par la côte du Brésil et par 
le fleuve de la Plata ; — « qu'il ne fallait point tirer jusques à 
« 70 comme marquait la carte marine composée par Martin de 
€ Bohême, laquelle était par devers le roi de Portugal. Cette carte 
c toutefois ne marquait aucun passage tels qu'ils (Magellan et 
« Faleiro) donnaient à entendre, encore qu'elle désignât bien les 
a Moluques, selon leur sitiudion, si elle ne mettait pour passage 
« le fleuve de la Plata ou quelque autre grand fleuve de cette 



1. «r Ma Hernando sapeva, che vi ora qucsto stretto molto occulto, per il 
t quai si pote va navigare, il che aveva veduto deseritto sopra una cliarta 

* nella Thesoraria del Re di Portogallo, la quai charta fu fatta per uno 

• eccellente uomo, deUo Martin de Bohemia. » (Ramusio, 1, 15C3, fol. 35i B ; 
— édit. franc., p. iO.) 

2. Herrera, Dec. II, 2, 19. 

3. Gomara, livre IV, ch. i, p. 271), trad. Fumée. 

4. Primera Parle de los Anales de Aragon, liv. I, ch. Lii, n. i70-i80, 
Saragosse, 1G30. 



— 246 — 

c côte •. » Il résulte donc du texte de Gomara que sur sa carte 
Behaiin ne marquait en réalité aucun détroit, mais qu'il y avait 
tracé les Moluques. Cette dernière assertion ne oous parait mériter 
aucun crédit, car Behaim, qui mourut en 1507, ne put avoir 
connaissance des Moluques « selon leur situation d. 

Remarquons d'autre part que Behaim jouissait en Allemagne 
d'une grande réputation * à cause de sa science cosmographique 
et de ses voyages. De bonne heure la légende s'empara de lui ; on 
lui attribua des cartes que personne n'avait jamais vues et sur 
lesquelles le cosmogi-aphe franconien aurait marqué par avance 
les découvertes de Colomb et de Magellan. Behaim aurait étéainsi 
le vrai découvreur de l'Amérique avant Colomb, avant Cabot, et 
aurait dû en toute justice laisser son nom au nouveau continent*. 
Déplus des Açores où il résida plusieurs années il se serait auncé 
jusqu'au détroit appelé depuis détroit de Magellan, et aurait consi- 
gné sa découverte sur une carte conservée dans les archives du 
roi de Portugal. — Plusieurs érudits du xvF s. ont reproduit 
cette légende. Ainsi Guillaume Postel appelle détroit de 
M. Bohême le détroit de Magellan \ Dans ses remarques sur ïHhto- 
via (Ici mondo nuovo du Milanais G. Benzoni '^, Chauveton a fait 
également mention de |a prétendue priorité de Behaim*. D'autres 
écrivains ont répété dans la suite la même affirmation ^ — Il n'y 
a pas lieu de s'attarder longuement à réfuter cette légende. Le 
fameux globe de 1492 sur lequel Behaim a consigné tout ce qu'on 
savait de son temps ne présente aucune indication qui se rafh 

1. Gomara (IV, i), trad. Fumée, 5'"« éclit., 1605, in-8, p. 270. 

2. Cf. Gailois, Les géographes allemands de la Renaissance, ch. Hi, 
p. 20-37. 

3. GafTarcl, Élude sur les rapports..., p. 309-313. 

4. Cosmographiea Disciplina, édit. 1501, p. 2. — Voyez aus.si le De Univer- 
silate Liber, 1552, fol. 8 verso, fol. 55-56 recto. 

5. L'édition princeps est de 1572. 

0. Chauveton, livre 111, ch. xiv fcité par de Murr). 

7. 11 serait trop long de pas.ser ici en revue tous les écrivains qui ont 
reproduit les allégations de Pipafetta et d'Herrera. Voyez à ce sujet la notice 
de de Miirr et les ouvrages plus récents sur Martin Rehaim (Gallois, p. 25-37;. 
— Voyez aussi liumboldt, Examen critique, I, p. 2117-379, 3i9-3G2. 



- 247 - 

porto à rhémisphère occidental. L'Amérique en est absente. En 
outre, les chroniqueurs portugais ne font jamais mention de cette 
prétendue mappemonde. Or, si elle eût existé, ils Teussent certai- 
nement connue, puisqu'elle était déposée à Lisbonne, et la connais- 
sant ils n'eussent pas manqué d'en invoquer le témoignage pour 
diminuer la gloire de Magellan. Enfin aucune réclamation à ce 
sujet ne fut élevée ni par la famille de Behaim, ni par les Portu- 
gais au service desquels l'auteur du globe de 1492 avait accom- 
pli plusieurs navigations. D'ailleurs, si le fameux détroit eût été 
marqué avec quelque précision sur cette carte, on ne s'explique- 
rait pas la conduite de Magellan se déclarant résolu à chercher le 
détroit jusqu'à la hauteur du 75» de lat. méridionale *. 

Il est donc impossible de voir en cette tradition autre chose 
qu'une légende, et des plus invraisemblables, puisque la seule 
carte authentique que nous possédions de M. Behaim, le globe de 
1492, ne présente aucune indication relative au Nouveau Monde. 
Que si Ion suppose Behaim dessinant cette carte à une époque 
postérieure à la découverte de l'Améi'ique, postérieure même au 
troisième voyage de Vespuce (1501-1502), on sera obligé de recon- 
naître que le cosmographe franconien ne pouvait y marquer le 
détroit du sud-ouest que par conjecture. C'est ainsi, nous l'avons 
vu *, que sur plusieurs cartes de date et d'authenticité non dou- 
teuses, la forme péninsulaire de l'Afrique fut indiquée longtemps 
avant les découvertes de Dias et de Gama. D'ailleurs plusieurs 
considérations justifiaient cette hypothèse. C'était une croyance 
assez répandue que toutes les mers communiquent entre elles. 
De plus les courants le long de la côte brésilienne portent au 



1. \ais Casas nous aUcstc les incertitudes do Maj^ellan sur la position du 
fameux détroit. I^ navigateur portugais présenta, dit-il, au roi d'Espagne un 
g!ol>e terrestre sur lequel la cote sud-américaine de l'Atlantique était tracée 
jusqu'au cap S»«-Marie. c. à. d. jusqu'à la rive nord de l'estuaire de la 
Plata. Au sud de ce cap il espérait trouver un détroit. Si cet espoir était 
déçu, il restait toujours à l'escaflre la re.s.source de suivre la route portu- 
gaise par le cap de Bonne Espérance (Ifist. des Indes, liv. 111, ch. c). 

2. Cf. p. 178-180 de cette étude. 



— 248 — 

sud-ouest. Enfin les lois do Tanalogi»» permettaient de supposer 
que l'Amérique se terminait au sud comme l'Afrique iiar un 
promontoire *. 

C'est d'après ces conjectures- que le détroit du sud-ouest est 
figuré sur des cartes du xvr s. antérieuresau voyage de Magellan, 
notamment sur la mappemonde dite de Léonard de Vinci ' et sur 




FiG. 17. — I^ terre australe sur la mappemonde de Léonard de Vinci 

(d'après Nordenskju'ld, fig. 45). 



les globes de Schœner. I^ mappemonde dite de Léonard de Vinci 
(fig. 17) nVst qu'une esquisse informe, une copie incorrecte et 

1. C'o.*ït ainsi quo l'Ainéri(ino du Sud .so lormino on pointo .sur le plobc 
Lonox (|ui dalo do ir>lO ou do ir)l!.((i. (Iravior, Huit. Soc. Xorm. do Groiji'.. 
\H7X |). t>l(V2iS.) 

2. Si l'on on omit 11. î\iolioco dans .«^a Chvorùquo (h* Lishnnm\ MajroUau 
aurait ou oonnaissanoo d(» la torro australo par lo rapport do quohiuos 
niatolots (|ui y auraiont ôto jotôs par la tornprto (oitô par Do Hros.si's, I, 
p. hii;. Ca^ tômoi^Mia^'o no nous paraît pas di^no de orédit. 

'.). Kilo a otô d«Vrito par H. -IL Major (pii l'avait dôcouvorto dans une liasso 
do papiers do Lo*)uard do Viuoi oonsorvôs dans los ooUoctions royales de 
Windsor {Arrfiat'ohnjia, vol. XL, !K()(>, p. l-W), ot 2 pL de fac-siniilo). I^a carte 
n'est pas datée, mais elle (»st .sans nul doute postérieure à \TAl] puisque 



- 249 - 

fautive, indigne du grand artiste auquel on l'a attribuée. L'Amé- 
rique du Sud y est tracée comme une île dont l'extrémité méri- 
dionale (le rio Cananea du troisième voyage de Vespuce) est très 
loin de correspondre exactement à la pointe de la Patagonie *. — 
Les globes de Schœner présentent à peu près les mêmes indi- 
cations. Trois de ces précieux documents sont contemporains de 
la mappemonde précédente et conformes au texte de la Luculen' 
tissimnquaedam terrac tot'nis dcscriptio publiée à Nuremberg en 
1515 *. Ce sont les globes de Paris % de Francfort * et de Wei- 
mar *. Le détroit du sud-ouest y est représenté comme 
fort large et par ime latitude comprise entre 44*> et 46" sud *. Il 
sépare V a America d de la a Brasilie regio » figurée comme une 
vaste terre australe. Une autre terre méridionale est tracée au sud 
de rinde. Enfin, les deux pôles sont occupés par des continents ^ 

rOcénn Pacifique et la Floride y sont indiqués. R.-H. Major et M. Wieser 
ostiment qu'on en peut fixer la date aux environs de 1513-1515. Major (p. 15) 
TaUribuc sans hésiter à Léonard de Vinci. Jji carte est construite sur les 
indications fournies par Vespuce. 

1. C'est la plus ancienne carte du xvi" s. qui indique un véritable conti- 
nent austral. Ce continent, de dimensions encore restreintes, est massé 
autour du pôle sud (Major, p. 14) et s'avance au nord jusqu'aux environs 
du (K)» sud. Une large ouverture de plus de vinprt degrés le sépare de la 
pointe sud de l'Amérique. 

2. Lui'ult'ntissima quaedatn terrât* lolius descriptio : cuni multis utilissimis 
Cosnioffraphtati iniv'iis. Novaqiie et quae ante fuit verior Europae nostrac 
fonnatio. Prcwterea Fluvioruni : Montiuni : Provintiarum : Urbiuni : et 
Genliuni ijuamplurimaruni i^elustissinia nomina recentioribus admijrta 
vtx'abuliit. Multa etiatn quae dillgens lerlor nova usuique futura inveniet. 
G5 f. in-i, Niiremljerg, 1515 ^Bihl. Mazarine, n« 16153). 

3. G. Marcel, Un globe manuscrit de l'école de Schofncr {Compte rendu du 
4"« Congrès international de Géogr.^ Paris, 188i), vol. I, p. 518-524. ; — 
Gallois, Géogr. allem. de la Renaissance, pi. IV. 

4. Joniard, pi. XVII; — Gallois, ouvr. cité, pi. V; — Xordenskjœld, 
fig. 46-i7; — D"^ Fr. Wieser, Magalhaes-St rosse und Austral-Continent auf 
den Globen des Joh. Schœner ^ Innsbruck, 1881, carte 2. 

5. J. Winsor, Narrative and Critical History of America, II, p. 118. 

fi. M. Xordenskjœld a publié dans le Bulletin de la Soc. de géogr. de 
New-York, 1884, n« 3, p.' 222-233, le fac-simlle d'un globe en 12 fuseaux du 
commencement du xvi* siècle, antérieur à la découverte de Magellan et 
conforme à la description de la Liwulenlissima de 1515. L'Amérique méri- 
dionale ye.st prolongée jusqu'aux environs du 45" sud. 

7. Il en est ainsi dans le texte de la Luculentissima, mais sur les vignettes 



— 250 — 

Ijol terre anslrale (ûgi. 18) située au midi du détroit sud-américain 
est dénommée a Drasiiie regio )) ou a Brasiiiae' regio. b Voici on 
quels termes Scliœner décrit cette contrée : Brasiiiae rcgio. - 

a AGapite BonaeSpei parum distat. Gircumnavigaverunt itaquc 

« Portugalienses eam regionem : et comperierunt illum transi- 
a tum fere conformem nostrae Europae (quam nos incolimus) et 
a lateraliter infm orientem et occidentem situm. Exalteroinsiiper 
a latere etiam terra visa est : et pênes caput hujus regionis circa 
a miliaria 60, eo videlicet modo : ac si quis navigaret orientera 
« versus: et transitum sive strictumGibel terme aut Sibiliae na\i- 
a garet : et Barbariam : hoc est Mauretaniam in Aphrica intueretur: 
« ut ostendet globus noster versus poium antarcticum. Insuper 

a modica est distantia ab hac Brasiiiae regione ad Mallaquam 

a Sunt in hac regione loca montosa valde, et in quibusdam hisce 
« locis nix toto anno nunquam dissolvitur. His in locis animalia 
a comperiuntur plura et nobis incognita. Accolae etiam corum 

a locorum pellibus animalium praeciosis se vestiunt » 

L auteur ajoute que ce pays est riche en fruits excellents, en 
métaux précieux, en oiseaux splendides, en plantes gigantesques, 
etc.^ et il termine sa description par ces mots : « Ilanc regionera 
« Seronissimus Portugaliae rex perquiri fecit '. » 

Ici Scliœner a puisé évidemment à des sources portugaises. Sa 
desci'iption de la côte sud-américaine est empruntée au récit du 
troisième voyage de Vespuce qu'il connaissait par les traductions 
latines et allemandes des lettres de l'aventurier florentin. Il s'est 
également servi d'une curieuse plaquette ' sans date ni nom 

insérées dans rouvrapre (avant le folio 1 et au folio IG) los deux pôles sont 
libres. Nous croyons comme M. Gallois (p. 82-8,3} que les deux vi^nelti^s ont 
été gravées avant la rédaction délînitive du texte de 1515. 

1. LHcul4mtissima..j tract. 2, c. xi, fol. 01. 

2. llumholdt aie premier signalé rimportance de cette plaquette dont l'ori- 
ginal est à Dresde et en a donné une traduction fran(;ai.se /'A'.rai)if»/i r/'i/i//»*.'', 
V, p. 23l)-258). — Cf. aussi S. liuge, lahresberic/tt de la Soc. de (iéogr. de 
Dresde, n" i-5, p. 13-27 ; — F. Wicser, ouvrage» cité, p. 28 et suiv., (H-(i<», 
85 à iif,). — C'est la plus ancieime plaquette qui porte le nom de Zrfjlung 
depuis devenu si comnum. 



-25i - 




FiG. 18,— La terre australe sur le globe de Schcener 1515 (d'après Nordenskjœld, fig. 47). 



— 252 — 

d'auteur', ]a a C40i>\a der Neiren Zcytimg auss Prcsillg Lamili, 
qui parait être la version allemande d'une relation de voyage à la 
côte du Brésil ', Une simple comparaison des deux textes prouve 
que Schœner a traduit presque littéralement le récit de la Copia. 
On lit dans cette plaquette que les Portugais arrivés par 40^ de 
latitude sud constatèrent que le Brésil (Presilïg iMndt) se termi- 
nait en promontoire. Le cap doublé, ils virent que le golfe était 
orienté de Test à Touest comme le détroit de Gibraltar '. Ils le 
parcoururent sur une distance d'environ 60 milles géographiques; 
ce qui leur permit de reconnaître qu'il y avait terre de l'autre 
côté, c. à. d. au sud. — L'auteur de la plaquette anonyme prétend 
aussi que la terre de Presill se prolonge jusqu'à Malacca. Est-ce 
pour cette raison que les cartographes aventureux du xvp s. pri- 
rent de bonne heure l'habitude de relier la. Terre de Feu à 
l'archipel desMoluques * ? 

L'insuffisance des textes contemporains ne nous permet mal- 
heureusement pas de décider si les indications de la Copia der 
Ncwen Zcytung sont fondées sur des observations positives ou sur 
de simples conjectures. Il est facile cependant de remarquer que 
la latitude de 40" sud ne peutenaucune manière convenir au détroit 
de Magellan situé par 5î3"/55" sud. Or à cette date on déterminait 
assez exactement les latitudes pour qu'il soit impossible d admett!*e 
une erreur d'au moins 13 degrés. — De plus dans le texte de la Zr'»/- 
tHug il est question d'un golfe et non d'un détroit. On peut doue 
supposer avec quelque apparence de raison que la Copia d(*r 
Nenu*n Zei/timg ne se rapporte pas à un voyage au détroit de 
Magellan, mais simplement à un voyage accompli le long de la 
côte brésilienne jusqu'aux pi-emiers golfes de la Patagonie. 



1. Elle doit être aiitf'rieure à 1500, car rauteur n'a sur la position do 
Malacca quo des idées très fausses. 
*î. Serait-ce le voyafre de Coelho et de Vespuce en 15()3 ? 

3. Il s'ajîit sans doute du {?olfe S»-Mathias vu par Vespuce. 

4. Vn t<»xte de Maximilien de Transylvanie (Xavarrete, IV, p. 25r>-2.V>) nous 
atteste riiicertitude des cosninj^raphes de ce temps sur les positions rela- 
tives des Moluques et de la partie australe de l'Amérique. 



-253- 
Qiiaiit au nom de « Prosill ■ ou « Presillg Landt t, il désigne 
tout le littoral atlantique de l'Amérique du Sud jusqu'au pré- 
tendu détroit marqué jKir -iO-'-i^' de lat. sud. Ij» ivgion austi-alc 
située au-delà du détroit n'est désignée par aucun nom particu- 
lier '. — En empruntant à la Cophi dcr .Veicc» Zcijtunif ces 
dénominations pourles placer sur ses globes -Scliiener n'a [as fait 




Sïhipner lôM [d'après Krelschmer, pi. Xfir). 



preuve de beaucoup de discenioment. Ainsi sur les globes du type 
de 1515, conformes à la description de la Lnculenlissiina le nom 
de Brasilie regio est appliqué i'i la terre australe située au sud du 
déti-oit, laquelle ne ijorle dans la Copia aucun nom particulier. 



i. L' • iiniJlerc PresMIg •> ou lirésil inftTionr dt'sitnie certniiiement 1a 
partit! ûqiiatorialc du Presillg Landl, car l'expression t jnrériuur • se rap- 
porte évidemment à la haiiteur dii pôle, e.-à.-d. à U latiludc pi-ographique 



— 254 - 

Sur le globe de Nuremberg (fig. 19) signé et daté de 1520 * Schœ- 
lier a modifié légèrement cette nomenclature. Le continent aus- 
tral situé au sud de TAmérique devient alors le Brésil inférieur. 
a Brasilia inferior * », appellation qu'il faut rapprocher sans 
doute de V a undtere Presillg y> que le cartographe franconien» 
maladroitement transposée. Par contre le nom de « Brasilia sive 
Papagalli terra ' » est inscrit à la place qui lui convient. 

Cette terre australe située au sud de la Tcri*c de Sainte-Croix 
(Brésil), la a Brasilie regio » des globes du type de 1515, est repré- 
sentée comme une terre très étendue avec des contours assez 
découpés. Au nord elle atteint à peine le 40« sud, au midi elle pré- 
sente une profonde échancrure. Quant à l'autre terre australe 
située dans rOcéan Indien, son tracé ne paraît relever que de la 
fantaisie. La cote s'élève dans la direction du nord-est et atteint à 
Test de Zanzibar à son extrémité la plus septentrionale lei38" sud. 
— Sur le globe de 15:20, le globe de Nuremberg, également 
antérieur à la découverte de Magellan, le continent austral n'a pas 
gagné sensiblement en étendue. Sur divers points il atteint le 36" de 
lat. méridionale. Tous ces globes sont décorés à Tintérieurdc mon- 
tagnes imaginaires et de bassins maritimes d'une régularité presque 
géométrique. Enfin, bien qu'ils présentent entre eux quelques 
dilTérences secondaires, ils sont tous construits d'après le mcMiie 



i. Lo seul jiluho signé dos sopt j^'lolu^s qu'on pont attribuer à Schœnef. 
(Voyez l'énninér.'ilion (in'en donne M. (icillois p. Si.) Santarem, Kolil» 
MM. WiosfT ot Krotschmor on ont doiniô dos reprodnctions partielles. \^ 
détroit y est Iraeê par nne lalitnde denviron W" sud entre 1' « America » cl 
la rêj^ion « lîrasilia inferior «. Los deux frajinients de la terre australe sont 
séparés jiar nn très large bras de nier. Seliœner est ainsi le premier carto- 
graplie du XVF s. (pii ait tracé largement les contours de la terre australe. 

2. « IJrasilie n^gionis pars inferior hoc » (Wieser, ouvr. cité, p. C<V. 

3. On sait (jno le Hrésil ost uik; des régions les jilus riches en perroquet*. 
La relation de (îoinieville (rpie nous étudierons j)lus tard), la Lucuientimnin 
mentionnent également les singes et les perroquets de ce pays. Comme la 
découverte du Hrésil fut en quelque .sorte l'origine de rhypothè.se de la 
terre australe chez les modernes, il n'y a pas lieu d'être surpris d(; ce que le 
nom de Terre de Perroquets ait été appliqué parfois à l'ensemble du conti- 
nent méridional. 



— 255 — 

type, tous appaiiionneiiL à la première manière de Schœner ' et 
proviennent des mêmes sources : le recueil de Iluchamer, la Cos- 
inographiac Introductio de S'-Dié et la Copia dcr ytnvcn Zvijtnng, 
Telles sont les cartes des premières années du xvF s. sur les- 
quelles certains érudits ont pensé retrouver l'indication du détroit 
de Magellan avant la date historique d*oct. 1520. Des observations 
présentées à ce sujet il résulte que rien ne nous autorise à contes- 
ter à Magellan la priorité de sa découverte. I^ légende de Behaim 
est une de ces traditions qui ne résistent pas à la critique ; 
d'autre part les indications de la mappemonde dite de Léonard 
de Vinci et celles des globes de J. Schœner ne conviennent pas 
d'une manière précise au détroit qui sépare la Terre de Feu de la 
Patagonie. Il nous semble donc légitime de conclure que Magel- 
lan n'a pas eu de devanciers dans ces parages lointains *, ou que 
du moins ces devanciers inconnus (à supposer qu'ils aient existé) 
n'ont laissé aucune trace authentique do leurs explorations. Que 
si le détroit était tracé sur les cartes, il l'était d'une manière très 
inexacte, d'après des conjectures et non d'après des notions posi- 
tives. On en soupçonnait l'existence, on ne le connaissait pas de 
source directe. Ce qui prouve bien l'ignorance réelle où l'on était 
encore à ce sujet, c est que Schœner ne marque pas moins de 
trois détroits sur ses globes de 1515 et de 1520 : l'un au nord par 
une latitude moyenne d'environ 50**, un second entre les deux 
Amériques par environ 10" de lat. nord', le troisième enfin par 

\. Sur lo plobe de Vienne (oolloction du prince Liechtenstein), ni signé ni 
date», que M. (Inllois croit c^lrc l'œuvre de Schœner et de date antérieure à 
\ô\Ty ((«allois, pi. ni), les deux pôles sont libres, et la terre australe en est 
complètement absente. 

2. Quelques critiques admettent pourtant la possibilité d'inic découverte 
du détroit de Magellan avant le mois d'octobre 1521) (H. Harrisse, Bibiio^ 
theca anif ricana vditstissinia^ p. XLix, et p. '175-I7(î). L'hypothèse nous 
parait très incertaine. 

3. De même une carte de Vescontc Maggiolo présente dans l'Amérique 
centrale un détroit largement ouvert (Winsor, Narrative and Critical His^ 
tnnj of Anierica.,. vol. IL p. 210). Sur le globe de Weimar, œuvre de Diego 
RiIm-to, l'isthme de Panama est marqué comme un détroit. C'est ce détroit 
que fit chercher Cortez. CUnge, Gcschichte des Zeilalters der Entdeckungcn, 
1881, p. 38M8S).) 



l 



— 25G - 

une latitude moyenne de 40» à 45» sud. Tel est à i>eu prt»s le 
tracé de la mappemonde dite de Léonard de Vinci. Sur cette carte 
TAmérique se compose de trois fi'agments : Pile sud-américaine 
(Amenca), une partie de TAmérique du Nord (Terra Floridn)ç{ 
TAmérique boréale {Baccalar) \ Entre ces trois sections du conli- 
nent américain le cartographe a laissé ouverts de larges détroils. 
C'est sans doute une carte, ou mieux une esquisse de ty|)e ana- 
logue, que Pigafetta avait en vue quand il parlait du document 
examiné par Magellan dans les ai'chives du roi do Poiliigal. 
C'était là, il faut en convenir, de bien faibles ressources, de bien 
imuvres indications pour un navigateur '. Nous ne croyons jxb 
qu*il y ait lieu de contester pour si peu à Magellan la priorité de 
sa découverte. C'est grûce à son énergie, à sa persévérance, à son 
audace que ce qui n'était qu'une conjecture devint une ceilitude. 
Il en fut de cette entreprise comme de la plupart des découvertes 
géographiques qu'on pressent, qu'on soupçonne, qu'on entrevoit 
même à demi avant de j>arvenir à les réaliser. Colomb, Gama, 
Magellan n'en restent pas moins dans l'histoire de grands initia- 
teurs. 

Ces observations pi-éliminaires terminées, il est *tenips d'abor- 
der le récit du premier voyage autour du monde dans ses ap- 
ports avec l'hypothèse de la terre austi'ale. Des documents assez 
nombreux et assez précis nous font connaître cette mémorable 
expédition. Ainsi un chevalier de Rhodes', Antonio Pigafetta, 

1. C'est le nom de Tcrro-Xoiivo. 

2. Sur les cartes marines qiu^ Magellan avait en sa possession ne llj^u- 
raient que les pays réellement découverts. Depuis le cap Frio jusipiaux 
Moluques elles no portaient aucune indication : « Desde este cabo Friu 
w liasta Los islas de Maluco por esta navegacion no hay ninginias tienus 
« asentadas en las cartas (pie llevan » (Navarrete, IV, p. l.V)). — I/atlas tic 
Vesconte de Majxgiolo, daté (;t si«:né de Gènes 15IU (auj. à Municli), im* 
représente la côte d'AinéritpH' cpie jnsrpiïi l'estuain» de la Plata (rziolli. 
Mapim))wniU..s p. H^H-Kll), n" IW»). l'ne léjrende placée au sud «le Prisilia 
(llrésil) nous apprend qu(» doi^, navigateurs ont fait voile le long de <<'s 
rivages, mais que l'intérieur du pays est resté inexploré (Kunslniaim. 
Alftts zut' l^nlderkuHijsgiiiichU'Jitc Anifrikas, 1851), p. UV et carte 5). 

'A. Pigafetta ne fut revu chevalier de Hliodes qu'après son retour, en 1521. 



- 257 - 

qui iil partie dt; l'équipage de la Victoirey nous a laissé une relation 
détaillée de ce voyage *. — Un pilote de Tescadre, Francisco Albo, 
nous a tmnsniis un journal de bord régulièrement tenu '. — 
Maximilien de Transylvanie, depuis secrétaire de Charles-Quinl, 
écrivit sur ce voyage une longue lettre datée de Valladolid, t24oct. 
1522 et adressée au cardinal archevêque de Salzbourg'. — Un 
pilote génois, Bauttista, attaché à Texpédition, nous a laissé un 
routier qui n'est pas sans intérêt'. — Nous ne mentionnerons 
j>as ici d'autres documents de moindre importance ^ recueillis 
jKir Navarrete au tome IV (1837) de sa précieuse collection'', 
(juant aux histoires générales de I^utos ', Herrera", Oviedo, 
(iomara, C^stanheda, elles présentent souvent d'utiles indications 
qui complètent les témoignages contemporains. D'ailleurs plu- 
sieurs de ces écrivains ont eu sous les veux les notes d'André de 
S'-Martin, le pilote le plus instruit de l'expédition '. 



I. Traduite en frniH'ais et publiée par Cli. Amoretti d'après le mss. delà 
Hildiotlièquc Anibrosionne de Milan. Amoretti publia en 1800 le texte italien 
(cpii n'est lui-même probablement qu'une traduction de l'original écrit en 
franrais, car le français était la langue officielle de l'oixlre de Rhodes. Cf. 
U. Tboinassy, Bull, de la Sm\ de gêoffi'. de Paris, sept. 1843, p. 105-183) et 
l'ainiéo suivante une» trad. française sous ce titre : Premier voyafje autour 
du monde jKir le elieralier Pigafelta...., Paris, l'an IX (1801), in-8, avec 
cartes et figures. — 11 a été donné de Pigafetta une trad. anglaise pour 
VlIakUnjt Soriehj, 187 i, in-8 (n" ui des publications de cette Société;. — 
L'édition princeps de Pigafetta fut publiée en 1522, en français. 

± Publié par Navarrete, IV, p. 20U-2i7. 

3. Cette lettre qui a pour titre De Moluccis iusulis... a été souvent réim- 
primée, dans les collections de (îrynaeus, Ramusio, Navarrete... Cf. llarrisse, 
BihI. amène. retuslissit)ia, n" 1*22 et suiv. 

i. Cq routier a été publié vu 18.31 en portugais, et en italien par M. L. 
Hugues en 1881 sous se titre : (Hornale di viafjrjio d'un pilota f/enovese 
addetto alla spedizione di F. MatjellanOy (iènes, in-8, 74 p. 

5. Citons cependant la lettre d'Antonio de Rrito, gouverneur de Ternate, 
au roi de Portugal. (Navarrete, vol IV.) 

(>. 1^1 plniKirt des documents publiés en 18117 par Navarrete au tome IV de 
sa Collection ont été trailuits en anglais dans le voluim» de» VHakluyt Sociehj 
que nous avons cité plus haut. 

7. J)ee. in, 5, 8 i\ 10 (édit. 1778, vol. V, p. G22-0(W). 

8. /J/v. 11,1», 10 à l,'». 

y. Ce pilote avait écrit un ouvrage spécial sur la découverte du détroit de 
Magellan. Qît ouvrage, qui est perdu, fut consulté par Herrera. — Nous 

17 



- 258 - 

L*esradre se composait de cinq navires, dont le meilleur, la 
Tnnllc , reçut Magellan. Des cinq navires la Victoire fui le 
seul (jui revint en Espagne. L'équipage se composait de 2:34 ou 237 
hommes, parmi lesquels on comptait 21 Portugais, 27 Italiens, 
10 Français, 4 Flamands et quelques autres marins de nationalité 
étrangère. Le tonnage des vaisseaux était des plus faibles, il variait 
de 75 à 130 tonneaux. L'expédition était abondamment pounuc 
de munitions de toute sorte. Dans les listes d'armement publii'os 
par Navarretc on voit indiqués des instruments nautiques, des 
cartes marines, des sabliers, des boussoles, des astrolalH\s '. \jc 
total des dépenses atteignit la somme de 8.751.125 maravédis (au 
moins 5.000 livres sterling de nos jours '). Des marchands de 
Séville et Magellan lui-même fournirent la plus gi-ande partie de 
cette somme. 

Le 20 septembre 1510 les cinq navires quittaient le port de San 
Lucar de Harrameda. Par prudence Magellan avait agi comme 
Colomb ; il s était bien gardé de faire connaître dès le début la 
route qu'il comptait suivre '. Les Portugais avaient réixmdu toute 
sorte de fables sur les dangers de la navigation dans les mers des 
Moluques, alin de se réserver le monopole du commerce dansées 
par*ag(^s *. Il était donc à craindi'e que ré(|uipage, instruit avant 
le départ de l'itinéraire^ projeté par le chef de l'expédition, ne 
cédât à ces vaines terreurs et ne rendit ainsi impossible l'exécu- 
tion des grands desseins de Magellan. — Le 20 septembre les 

avons ô^jr.alonitMU à rci^'n^lter la porto du journal d(» MajreHan. Ce docunioiil 
no nous ost connu (fU(» par \vs montions des liihliofrraplios hispano-portu- 
j^^ais, Antonio ot narl)osn. Kndn Loon Pancaido de Savono, pilote dr la Th- 
nilf', avait rôdijjô uno relation do son voya»?e aujourd'hui perdue. (Cf. Har- 
risso, notio(» l)io-hil)liojîrai)ln([ue sur Maj^ellan dans la JUbUothrca ant/wirana 
vi'tustissimit p. ^'iS-^'iîl.) 

I. Xavarroto, IV, p. 17l)-lSi); — K. C.oloioli, Culunihus-Sludirn.^ IX //(•//«- 
rhri/'i di'r Cn'Si'lhvhnft /'i)r Kntliniidc :h itcrlin, IKS7, p. i7(ï-i7l). 

'2. (îuillouîard, ouvr. c\\t\ p. 12(1. 

.'{. Pi}/afotta, p. (i, rdil. do ISOI, à laipiolle .se rapportent nos citation."?. 

\. Cet arlilice était renouvelé des Phéniciens et des Cartha<;inois qui par- 
vinrent de la .sorte à écarter pen<lanl longtemps des eaux de l'Atlantique les 
marins des autres nations. 



- 259 - 

navires relâchèrent à TénérilTe. De là le capitaine en chef fit 
mettre à la voile clans la direction du sud-est. A la hauteur de 
Sierra-Leone Téquipage eut à souffrir des calmes plats et des 
pluies de féquateur ; ce qui, remarque PIgafetta *, est contraire à 
l'opinion des anciens sur la zone torride. — Enfin, après deux mois 
do mauvais temps dans l'Atlantique équatorial, au mois de 
décembre 1519, Magellan abordait à la côte du Brésil non loin de 
Rio de Janeiro. En longeant ce rivage les Espagnols arrivèrent en 
vue de l'estuaire de la Plata déjà signalé par Solis. Francisco Albo 
nous atteste que Magellan et ses officiers, partageant l'opinion de 
Solis, cherchèrent dans ce golfe d*eau douce le détroit qui devait 
les mener à la mer du Sud *. La présence de l'eau douce n'était pas 
un indice suffisant de la véritable nature de l'estuaire, car on pou- 
vait penser que cette eau provenait des énormes courants d'eau 
douce qui débouchent dans ce large golfe. Mais à la suite de son- 
dages répétés les Espagnols reconnurent à la faible profondeur de 
festuaire que ce ne pouvait ôtrc un détroit. Ils continuèrent donc 
à naviguer au sud, mais en côtoyant de près le littoral, pour ne 
pas manquer l'entrée du détroit qu'ils cherchaient avec tant de 
soin '. La mer peu profonde, les côtes basses semblaient en indi- 
quer l'approche. Cependant par 40' de lat. sud un enfoncement du 
rivage où l'on voyait le détroit fut reconnu pour n'être qu'une 
baie '. Gomme la côte continuait à s'infléchir au sud-ouest, l'équi- 
page ne perdit pas confiance. Malheureusement la saison était 
trop avancée pour que l'escadre put continuer sans danger son 
aventureuse navigation. En conséquence Magellan se résolut à 
prendre ses quartiers d'hiver dans le port S*-Julien par 49" 30' de 

1. Pijïafelta, p. 11. 

2. Albo dans Xavarretc, IV, p. 211. — Pi^afetta, p. 23, rapporte siiiiplc- 
meiit cette opinion sans dire qu'elle ail été partaj^èe par Maj^ellan. — Sur la 
mappemonde dite de Henri H l'estuaire de la Plata est figuré comme un 
détroit. C'est probablement avec cet estuaire cpi'il faut identifier le détroit 
dont il est question dans la Copia (1er Newen Zt'ytunij analysée plus haut. 

3. Herrera, Dec. Il, 1), 10 et il. 

4. Herrera, Dec. H, 9, M. On la dénomma haie S»-Matliias du nom du* 
saint dont on célébrait la fèlc le jour de la liécouverte. 



- 2G0 - 

lut. inéridioiiale. Cet hivernage valut à rEuroi^e quelques nolions 

sur le peuple des Patagons. 

Après une station de cinq mois au port S'-Julien ' Magellan lit 

mettre à la voile dans la direction du sud sans s'éloigner Ijeaucoup 
de la côte de Patagonie. Par 50» 40' sud il fit explorer avec soin 
la rivière de S***-Croix découverte le li septembm 1520, car on y 
voyait déjà rentrée du détroit. Mais Juan Serrano courut pendant 
vingt lieues avec le plus petit des cinq navires, le S^-Jncque^, 
et ne trouva qu'une rivière au lieu de détroit*. Ces incertitudes 
montrent clairement que Magellan ne possédait aucune indica- 
tion précise sur la véritable situation du passage. Comme les marins 
de son temps, il en soupçonnait l'existence d'après la direction 
des côtes et des courants, d'après des considérations théoriques 
sur la libre communication des mers, mais il ne savait cer- 
tainement rien de précis à ce sujet par le témoignage de l'expé- 
rience. C'est ce que prouve d'une manière évidente sa conduite 
au port S'-Julien. Pendant l'hivernage Magellan avait tenu conseil 
pour faire connaître à ses ofliciers l'itinéraire qu'il coniplail 
suivre '. Dans cette réunion il déclara qu'il n'admettait aucune 
objection contre la continuation du voyage et qu'il poursuivait sa 
route jusqu'au 75" de lat. sud, s'il le fallait, pour trouver le 
détroit. Il ne doutait pas d'ailleurs que les mers australes ne fus- 
sent navigables à cette latitude (52" sud environ), puisque les niei*s 
de Nor\vèg(» et d'Islande le sont à une latitude encore plus élevée. 
Mais quelques membres du cousjmI fu'ent remarquer qu'il n'y 
avait rien de sur dans les assertions du commandant en chef au 
sujetdu détroit ', et que d'ailleurs le détroit existàt-il par une lali- 



1. J)ii 'M mars au 2V août 1520. Horrcra, (iomara nous out eons(^né le 
souvenir tles êpisodos les plus dramatiques de cet hivcruaji^e. Mn<;eilnii eut, 
à lutter nou seulement contre le décourajjrement de l'équipage, mais aussi 
contre son indiscipline. 

2. Herrera, Dcr. U, \), 1,'J; — Maximilien de Transylvanie (Ramusio, IV 
p. 3il) C:— Navarrete, IV, p. ^(vJ et suiv.). 

3. Uarros, Dec. III, 5, 1) (vol. V, p. (>32 et suiv.). — Goniara rapporte brit- 
veinenl ces faits (trad. Fumée, l(iÔ5, p. 270). 

4. Depuis l'insuccès de Solis il y avait eu Espagne des gens qui regar- 



— 261 - 

tilde (le 50> sud environ, cette route nouvelle ne serait jamais que 
d'une bien faible utilité à cause de la rigueur du climat \ 

Tant d'efforts énergiques eurent enfin leur récompense. Le 
21 oct. 1520, i)ar 52" de lat. sud, l'escadre était en vue du cap des 
Onze mille Vierges, ainsi nommé de la fête du jour. On observa 
que la mer était profonde, la marée forte, le courant violent ; tous 
signes auxquels on reconnut le détroit si impatiemment désiré, 
(le détroit fut d'abord appelé C^anal de Tous les Saints, puis détroit 
de Patagonie *. a Je crois qu'il n'y a pas au monde de meilleur 
détroit cpie celui-ci », écrit Pigafetta % charmé d'y avoir trouvé 
une pèche abondante, de l'eau et des ar'bres, beaucoup de coquil- 
lages comestibles, des plantes antiscorbutiques, des ports bien 
abrités. — I^ terre qui s'étend au sud du détroit fut désignée 
sous le nom de Terre de Feu, «Tieri-a del Fuego » \ Cette appel- 
lation de a terre », vague et indéterminée comme elle est, marque 
bien l'incertitude dans laquelle on se trouvait au sujet de l'exten- 
sion réelle de la Terre de Feu. Ktait-ce une ile, un archipel, un 
continent ? On ne le sut que bien plus tard, lors de Texpédition 
de Drake. Nous verrons bientôt que les partisans du continent 

(laient TAmériquc comme une masse cuutiiiue s étendant sans interruption 
jusqu'au pôle (Maximilien de Transylvanie dans Navarrete, IV, p. 255; -- 
Navarrete, IV, p. xxxvii). 

i. Pour comprendre jusqu'à quel point Magellan devait se montrer persé- 
vérant dans l'exécution <le ses projets de découverte du passage sud-ouest, 
il faut se l'appeler qu'il lui était rigoureusement prescrit de ne pas s'écarter 
du domaine maritime réservé à l'Espagne par la démarcation pontificale. 
Voyez dans Xavarrete, IV, p. 1.'}0-l5-2, les instructions qu'il re^;ut en date île 
llai-celone, 8 mai 1510. 

2. Pigîifelta, p. i(), en donne une esquisse. — Le détroit porta encore 
d'autres noms : détroit des Onz(» mille Vierges, — détroit de la Victoire, — 
détroit do Magellan (ce fut la dénomination officielle depuis 1527;, — détroit 
di* la Mère de Dieu CSarmiento en 15S()). 

H. Pigafetta, p. 47. 

4. Ce nom lui vient sans doute des feux qu'allument les indigènes. On a 
parfois supposé que la Terre de Feu était connue dés l'année 1515 et qu'il 
en était question dans une lettre d'Andréa Corsali. Ce navigateur florentin, 
au .servico lUi Portugal, dans une lettre datée du janvier 1515 mentionne 
à l'est des Moluques un pays de pygmées (ftircinnarolU^ où l'on a cru pou- 
voir reconnaître la Terre de Keu (Uamusio, I», fol. IHO C). Cette hypothè.se 
ne nous paraît guère admissible. 



— 262 — 

austral s'emparèi'ont aussitôt do cette découverte vl rexploitèi'enl 
à leur profit. 

Cepeudaut après trente-huit jours d'une navigation assez pénible 
les navires de Magellan franchissaient le cap Désiré et faisaionl 
leur entrée dans la nier du Sud le 28 novembre 1520. 

Dès que Tescadre eut reconnu le détroit de Patagonie, Magellan 
réunit son conseil. Encoui'agés par ce premier succès la pluiiarl 
des membres de l'assemblée furent d'avis de continuer à faire 
l'oute vers les Moluques '. En conséquence on mit le cap au non! 
l)ar une mer absolument calme (d'où le nom de « Pacifique i 
donné au grand Océan) et avec un vent favorable. Les Espagnols 
longèrent d'abord la côte du Chili, — une autre découveilode 
Magellan, — en se dirigeant au nord, puis arrivés ù la hauteur de 
la côte du Pérou au-delà du tropique ils prirent le large et i>er- 
dirent la côte de vue *. Dans l'immense étendue du Pacifique 
Magellan ne parvint à découvrir que deux îles désertes qu'il 
appela à cause de 1(hu* pauvreté les îles Infortunées, Desveut uradaf- 
Ce sont l'ile S* Pablo et Tlle Tiburones (ile des requins), situc^^s 
l'une par 15" sud, l'autre par 0» sud '. Il est possible que cette 
absence de terres dans le vaste bassin océanique de la mer du Sud 
n'ait que médiocrement surpris les comi>agnons de Magellan. L'un 
d'eux, Pigafetta, semble même ne tenir aucun compte de Tliypo- 
thèse de la terre australe quand il exprime la réilexion suivante: 
« Si en soitant du détroit, nous avions continué à courir vers 
a. l'ouest, sur le même parallèle, nous aurions fait le tour du 
<( monde; et, sans rencontrer aucune terre^ nous serions revenus 
a par le cap Désiré au cap des XI mille Vierges, qui tous les deux 
a sont parle 52" de latitude méridionale » *. 

Cependant l'escadre continuait sa route dans la direction du 
nord-ouest. Elle passa la ligne et toucha aux îles des larrons le 



1. Herrorn, Dec. U, 9, 15. 

2. 1.0 2i janvier 1521. (Fmncisco Ajbo dans Navarroto, IV, p. 2IR.) 
:i Pigafetta, p. .52. 

4. Tft., p. 53-5i. 



-r 263 - 

f> mars 1.V21. Le IG tUi luèiiio mois elle était en vue des Philippines, 
ot le 27 avril Magellan périssait de mort violente dans nn combat 
livré aux indigènes de Plie de Matan. Enfin le G nov. les Espa- 
gnols aperçurent 1 archipel des Moluques qu'ils étaient venus 
chercher par une voie nouvelle. A ce propos Pigafetta fait remar- 
quer que les Portugais n'avaient pas hésité à débiter des contes 
fantastiques au sujet des Moluques. Jaloux de se réserver le mono- 
pole du commerce avec ces riches contrées, ils avaient imaginé 
de répandre le bruit que la mer y était impraticable à cause des 
brunies et des bas-fonds. Or, écrit le noble chevalier de Rhodes, 
« jamais nous n'eûmes moins de 100 brasses d'eau jusqu'aux 
« Moluques même *. » Quant à prétendre que cet archipel est 
entièrement dépourvu d'eau douce, c'est là encore une impos- 
ture des Portugais *. — Ceux-ci gardaient d'ailleurs le plus pro- 
fond silence sur leurs découvertes dans ces pai-ages. Ils ne crai- 
gnirent même pas, à ce qu'il semble, de recourir à la violence. 
Ainsi, au témoignage de Pigafetta *, le roi Emmanuel aurait 
envoyé au cap de Bonne Espérance et au rio de la Plata des émis- 
saires chargés d'arrêter Magellan et une escadre pour saisir les 
Espagnols aux Moluques. Toutes ces manœuvres n'eurent aucun 
succès. Le 6 sept. 1522 le Basque Juan Sébastian Del diuo rame- 
nait à San Lucar de Barrameda l'unicpie navire échappé à la 
fureur des flots, la Victoire. Dix-huit marins accablés par la 
maladie étaient les seuls survivants de celte mémorable expé- 
dition *. 

Cjo qui prouve bien les difficultés de l'entrepi-ise ^ dont nous 
venons de n^tracer brièvement l'histoire, c'est que l'exemple de 
Magellan ne fut suivi que par un bien petit nombre de naviga- 



1. Pi}xafotta, p. KW. 

2. Jll.y p. 17."). 

:i Id., p. I7G, 177, 179. 

i. M., p. 228-22i). 

.5. C'est la plus prran<lo ontroprisc naiitiquo do tous los siêclos noconiplie 
par celui qui Hit peut-être le plus ^'raud navij^'ateur tie tous les teuïps 
(Lord Stanley d'Alderley, UakUnjl Society, n" 52, p. Lvm. . 



— 264 — 

te)urs et longtemps après lui. Drake, Olivier de Noorl, les corsai- 
res anglais et hollandais qui renouvelèrent cet exploit, ne sont 
pas, tant s'en faut, des contemporains de l'illustre Poi1uj»ais. 
Colomb et Gama eurent au contraire de très nombreux imita- 
teurs qui suivirent leurs traces et vulgarisèrent en quelque sorte 
de très bonne heure les voies de commerce et de navigation qu'ils 
avaient ouvertes avec tant de succès. Quant aux résultats de cet 
audacieux périple, ils furent d'une importance capitale pour le 
développement de la science géographique. Pour la pœmière fois 
des Européens voguaient sur les eaux du Pacifique. Dès lors on 
pouvait procéder à des études d'océanogi-aphie compare^. In 
nouveau monde maritime était ouvert à la curiosité des savautset 
des marins. — De plus, en révélant Timmensité du Pacifiquejes 
découvertes de Magellan condanmaient les hypothèses de ceux 
qui comme C. Colomb accordaient aux terres émei-gées une sur- 
face supérieure à celle des mers. Cette longue navigation de tmis 
mois dans la vaste étendue du Pacifique, durant laquelle les Espa- 
gnols n'avaient pu découvrir que deux îles de dimensions très 
restreintes, pouvait encore sans doute être présentée comme une 
objection redoutable contre l'hypothèse de la terre australe. Mais, 
comme les Espagnols n'avaient en réalité exploré qu'une très 
faible partie du bassin du Pacifique, il était facile aux théoriciens 
(le reléguer le continent méridional dans les régions encore incon- 
nues (le cet Oc(*an. D'ailleurs la Terre de Feu apercMie au sud du 
détroit de Patagonie pouvait être rc^ganh'e, non sans ([uelque 
vraisemblance, comme l'amorce de cette terre australe esquissi'e 
d(\jà sur la inappemond(» (l(* I/^onai'd de Vinci et sur les globes de 
Sch(mer. On sut du moins depuis la (hVouverte de Magellan 
que le contin(»nt sud-américain était séparé d(» cette terre australe 
par un long et tortueux détroit '. 

1. (Jiiai)t à |nvt(Mi(lro que le l'ait dr ci; voyage «le circumnavip:alion autour 
ilii nioude était une preuve ineontestable de la sphéricité de la terre, c'est 
là une conclusion à lacpielie ik)Us ne jiouvons souscrire. Il est bi(»n évident 
eu effet (ju'ou peut faire le toiu* dune surface non sphéri(pie, d'un cène, 
d'iui cylindre par exemple. 



— 265 — 

I^ découverte de ce canal au sud de l'Amérique provoqua de 
nouvelles tentatives. Ce prenuer succès n avait pas entièrement 
î^atisfait les Espagnols. Ils auraient préféré trouver pour aller aux 
Moluques par l'ouest un passage plus accessible, plus rapproché 
de l'Europe. On le chercha dans le nord de l'Amérique '. C'est 
a.însî qu'en 1525 un ancien pilote de Magellan ', Estevan Cornez, 
jaloux d'égaler la gloii'e de son chef, voulut inscrire sur la carte 
au nord de l'Amérique un détroit de Comez symétrique du 
détroit de Magellan. Naturellement cette entreprise n'eut aucun 
succès \ 

Enfin, en ouvrant le Pacifique aux explorations des navigateurs 
européens, Magellan inaugurait cette brillante série de navi- 
gations à la mer du Sud où Ton compte tant de noms illustres. 
Les partisans de la terre australe, — qui s'étaient emparés rapi- 
dement de ce nouveau domaine qu'ils exploitèrent avec une for- 
tune diverse pendant près de trois siècles, — d(;vaient en être 
chassés après de longues luttes par les conquêtes pacifiques de 
ces explorateurs. De Magellan à Cook l'histoire de l'hypothèse de 
la terre australe est intimement liée à l'histoire du progrès des 
découvertes accomplies dans la vaste mer du Sud. 

1. C'est par suite de la même prôoccup.ition qu'il fut plusieurs fois 
question au xvi* s. de percer l'isthme de Panama. 

2. Estevan Gomez qui commandait le San Antonio avait alwindonnê l'es- 
cadre dans le détroit de Matrellan pour revenir en toute hâte en Europe 
s'attribuer la priorité de cette grande découverte. Estevan Gomez arriva à 
Sévi Ile le G mai 1521. 

:i lïerrera, Dec. ÏH, 8, 8. 



CHAPITRE VI 



DK MAfiKIJ.AX AQUKinoS. — L HYPOTIIKSR DR LA TKRRE AISTRALE 

KT L?:s VOYAC.ErRS 



I.ES VOYAGRS DANS L'iIRMISPIIRRE AUSTRAL AU COMMCNCEMENT DU XVI* S. — Gonnevillc Ct 

rinde méridionale (Brésil) (1103-4). 

La Terre de Feu. — Loaysa (1525). — Drake (1578). — I^ Terro de Drakc. - La 
Terre de Vue. - Davis (•592) et Hawkins (i50i). — Rapports de la Terre de Feu avec le 
continent austral. 

I^ Nouvelle-Guinée. — Ménesès (1510). - Saavedra (I52B). 

Juan Fernandez et le continent austral. 

Alvaro de Mendana (15C7-8) aux Iles Salonion. — Hernando Gallego. 
DÉCOUVERTE DE l'Australie. —Rapports de cette découverte avec le tracé de la lerrt 
australe. — \jà mappemonde d'Oronce Fine. — La Regio Patalis. 

Cartes manuscrites du Rrilish Muséum et de Paris : carte du Dauphin, cartes àt 
Jean Roze,. carte de Vallard, cartes de Pierre Desccliers, carte de Guillaume le Testa. 



A cotte sri-ic de voyage.s à la cote atlantique de l'Amérique du 
Sud dont nous venons de retracer mpidement Tliistoire depuis 
l'époque de Colomb jusqu'à celle de Magellan il convient de i*at- 
ticher une navigation peu coimue accomplie dans les preinièivs 
années du xvr s. par un de nos compatriotes, Hinot Paulmyer de 
(ronneville *. Les Français en elTet ne restèrent nullement étran- 
g(M*s au grand mouvement des découvertes géograpliiques. Ainsi, 
pour ne rappeler ici que le rôle des marins bretons et normands 
dans la découverte du Bi-ésil, l'auteur de la relation du voyage de 



1. Cf. sur ro voya<;o : \)o, Hrossos, Ifistowe des naviffatlons aux len'rs aus- 
ti'ah's 175(>), I, j). 102- 1*20; — V. Marjïry, Les narhjations françaises... (IHlîT)' 
j). llH-lKi); — D'Avoziic, Rolntinn aulftcitliffue du royarjo du t^apitaiiu' ti*' 

ditnnorillt' i's nouvetlcs terres des Indes [Annales des voijarfes, juin 18(>î'. 

p. 2.")7-2*)7; juilhn 18G9, p. 12-Hl); — (iaffarel, Histoire du Brêsit franiHiiit, 
iSTH. 



— 2G7 — 

Gonnovillo accompli en loCK^ dcclanî (lue celte expédition à la 
cùle du Brésil avait été précédée (/6'/»/>«/.s aucunes années on ça 
|>ar d'antres voyages des Dieppois et des Malouins qui y allaient 
chercher du bois de teinture, des singes et des perroquets *. Cette 
expression : quelques années en ça nous permet de supposer que 
les navigateurs français fréquentaient le littoral de la Terre de 
S*''-Croix dès Tépoque de sa découverte, peut-être même avant les 
voyages de Pinzon, de Lepe et de Cabrai. En tout cas ils y 
auraient sans doute précédé Vespuce, lequel n'y aborda qu'en 
1501-1502. 

Quant au voyage du sieur de Gonneville, il se relie étroitement 
aux explorations portugaises. C'est à Lisbonne que le seigneur 
normand, saisi d'admiration à la vue des riches produits des Indes 
orientales, forme le projet de se rendre dans ces merveilleuses 
contrées. Deux Portugais qu'il a pris à sa solde lui serviront de 
guide dans ces parages qu'ils ont déjà visités *. Quelle route le 
hardi capitaine normand se proposait-il de suivre ? La route por- 
tugaise du sud-est par le cap de Bonne Espéi'ance, ou la route du 
sud-ouest que cherchait précisément à cette date l'expédition por- 
tugaise dont Vespuce faisait partie? On ne le sait *, car le texte de 
la Relation ne nous permet pas de suivre au-delà du cap Vert 
l'itinéraire de VEspoir\ — Le 12 septembre 1503 Gonneville passe 
la ligne. Deux mois après, le 9 nov., il aperçoit des varechs et des 
herbes flottantes, indices certains de la proximité d'une terre. 
Gonneville supposait qu'il approchait du cap de Bonne Espérance. 



i. D'Avezac, p. 70 (Ann. des Voy., juillet 18G9). 

2. Or à celte date de i7M les Portugais n'avaient encore accompli que 
trois voyages aux Indes orientales : — 1« en Ii97-H99, sous Vasco de Gama; 
-- 2o en 15(MM5(>1, sous Cabrai; — 3*» en 1501-1502, sous Joam de Nova. — 
Gama n'était pas encore de retour de son deuxième voyage ; il ne revint en 
Portugal qu'au mois d'octobre 1503. 

3. Nous présumons cependant que Gonneville dut choisir la route du cap 
do Bonne Espérance, la seule d'ailleurs que connussent les deux pilotes 
portugais qu'il avait engagés. 

i. Ainsi s'appelait le navire de Gonneville. U avait été construit à Honfleur 
et jaugeiiit environ 120 toimeaux. 



— 268 — 

Mais sur ces entrefaites une violente tempête entraîne le navireà 
la dérive et les marins normands se retrouvent dans la réfçiondes 
calmes. Enfin le 6 janvier 1^04 les hardis aventuriers abordent à 
une terre inconnue, située sans doute au sud du tropique du 
(iipricorne, puisqu'au voyage de retour ils durent franchir ce tro- 
pique. Cette terre ne peut être que le Brésil à une latitude semi- 
tropicale, entre le 24" et le 30 de lat. sud. I^s productions de la 
nature (bois de Brésil, perroquets), les mœurs des indigènes, tout 
semble bien indiquer un point du littoral brésilien. D*Avezac 
pense même pouvoir fixer d'une manière plus précise Tendroit 
où aborda Gonneville ; ce serait par 2G« 10' de lat. sud, à l>m- 
bouchure du rio Fmncisco do Sul, dans le pays habité par les 
Garijos, la plus hospitalière de toutes les nations brésiliennes. 

Comme Gonneville a négligé d'indiquer la position gt>ographi- 
que de la terre méridionale où il avait débarqué, les hypothèses 
les plus diverses ont été émises i^ar les géographes et par les 
marins. Suivant les uns, la terre de Gonneville doit être identitu'e 
avec une terre située au sud-ouest du cap de Bonne Espérance, la 
Tcvrc tir Vïœ^ ou Teri'c des Perroquets*. — Suivant d'autivs 
écrivains, Gonneville aurait abordé en Australie, ou du moins 
dans une des contrées qui font i)artie du groupe australasien'.Lo 
navigateur nor-mand serait ainsi un précurseur de Tasman et lo 
véi'ital)l(* (( découvreur » (\o la Nouvelle-Hollande *. — Si Ton en 
croit Bénard de la Harpe, Gonneville aurait touché à la cote de 
Maryland ou de Virginie î Au xvnr* s. Kerguelen cherchait dans 
les pai'ag(\'< de Madagascar <( l'Inde méridionale» ' » du hardi aven- 

1. Tcllo riait lopiiiion du îïi'Ojiraphn fi. Dclislo, du navigateur lîouvet- 
Lozirr. «'te, etc. — l^'i « Terre de Vue » (7" l(>n«.'it. est, — i!2" ou 48«.sud)est 
aus.si di'.signéi; sur les eartes sous le nom de « rap iios Terres Au.slrales ». 

2. Trlle était l'opinion di» Noiin et de Duval. ns reliaient par une longut* 
lifint» de côtes la « Terre i\vs P(?rro(piets »> (2)" long, est, — 4H« sud) à la 
Nouvelle Hollande. 

.*{. Cctait l'opinion de De Brosses, de l'ahlK' Pn'îvo.sl. de l^bonie. 
\. C'est cr (pianirniaienl l'abbé Paidmier de ('lonneville et Flacourt. 
r>. ('.«'Ile idenlitication a été accepté(» par nurney, Kyriés, O. Pescbel, oie. 
— ^\\v une mappemonde «le Louis de Mayenne Tunpiet datée de \{\^ 



turier. — Enfin de nos jours d'Avezac et M, 1^. Mai'gry montrè- 
rent qu'il ne pouvait être question dans la relation de Gonneville 
que de la ciMe brésilienne *. 

Le voyage de Gonneville n'est donc pas à proprement parler 
un voyage de découverte. 11 méritait pourtant. d'être mentionné 
ici avec quelque détail, car il a exercé une très heureuse 
influence sur la multiplication des voyages aux mers australes*. 
Au xvn[c s. surtout celte navigation préoccupe beaucoup les 
marins de notre pays. Ainsi un capitaine de la Compagnie 
des Indes, Bouvet-Lozier, sollicite Thonneur d'être envoyé à 
la recherche de l'Inde Méridionale. Pour se guider dans Texé- 
cution de ce projet il fait rechercher à Honlleur la relation origi- 
nale de Gonneville. Pendant plusieurs mois d'une navigation 
semée de difficultés et de périls il cherche sans succès dans 
l'Atlantique austral les traces de son devancier, et ne trouve que 
le cap de la Circoncision entouré de glaces'. Les savants : Mau- 
pertuis, BulTon, s'intéressent viv(»ment à la question des terres 
australes et le président de Brosses rédige son utile compilation 
sur l'invitation directe de BufTon *. Les marins ne montrent pas 
moins de zèle. Bougainville, Surville, Kerguelen, Marion- 
Dufresne partent à la recherche de l'ijide méridionale. Le succès, 
il est vrai, ne récompense pas leurs efTorts. Où ils comptaient 
ix?ut-étre trouver une vaste terre australe, ils ne voient que de 
[)etites îles déshéritées de la nature. Mais l'impulsion du moins 
était donnée. Ainsi dans l'histoire des découvertes géographiques 



(.section des Cartes, llibl. Nat., coll. naudraiid, vol. I, carte 5), on trouve dans 
le groupe des terres australes le pays d'Arosca au sud-ouest de l'hide. — 
Arosca est le nom du roi de la terre, où aborda (Jonncville. 

i. Le D' Neumayer reconnaît dans les îles Kalkland la terre de Gonne- 
ville (Die Erforschung des Sûd-Polar Gebietes, 1872, p. 11). 

2. Voyez la brochure de d'Avezac, passini, et la notice de M. L. Hugues, 
VJndin tueridionale dl Paulmier de GonncvlUe e le sroperte australiane net 
secon XVJ e XVII, 1873, p. 3-7. 

3. Le l""" janvier 173U. 

•i. L'Histoire des navigations aiuc terres australes fut publiée en 175G en 
2 vol. in-i. 



— 270 — 

les préjugés, les erreurs même, ont souvent servi d'une manière 
très efficace la cause de la science. Ce qui importe avant tout, 
c'est de produire un mouvement d'opinion et de provo(pier ainsi 
d'utiles découv(»rtes. Tel fut le principal mérite de Gonnevillo. 

Quand la découverte de Magellan eut prouvé (|ue le Iteil 
était limité au sud par un détroit, la Terre de Feu fut générale- 
ment considérée comme un des promontoires de la terre australe 
dans la direction du nord \ Cependant, dés IVxpédition de 
Garcie CeoITi-oi di', Loaysa envoyé en 1.V25 par Charles-Quint 
pour renouveler le voyage de Magellan, on pouvait soupçonner 
que la Terre de Feu ne s'étend pas au-delà du 5.V de lat. sud. En 
elTet une des caravelles de l'escadre, le San Lesmea, fut 
entraînée au sud-i»st* juscpi'à une latitude de 55" sud par une 
mer ouverte '. Les Espagnols déclarèrent au retour «pi'ils avaient 
vu une terre et qu'ils avaient cru apercevoir la limite méridionale 
de la Terre de Feu. Faut-il voir dans ce récit une allusion à la 
découvei'te de l'île des I\tats, ou plutôt le premier témoigna^ïe 
(pii soit relatif à la découverte du cap de Ilorn ? En tout cas 
cette découverte ne fut pas consignée sur les cartes postérieures. 
— D'ailleurs les Espagnols délaissèrent bientôt la route ouverte 
p:u- Magellan *. A l:i route incertain:», longue et périlleuse (In 



1. Trrra Au^ilmlis ou Rcfiitt }f(Hfi'lhniira. — Q'iKMidant l.*! Terre do Fou est 
fij;uroe odiuiuo nno, ilo sur uno oarto do \7)iH (Wiiisor, Xarratirr uiid crilnvl 
JUstor»! (tf Amci'u'd, vol. II, p. i»T), IV, p. W) ot sur los oartos du wv sinlo 
dôpcuuvuos do traoi' du oontinoiil austral. Mais d'ordiuairo oUo o.sl rojuv- 
soutoo oouuno uno vaslo torro, largt'iuout ôtalôo au sud {\i^ l'Anioricpu' <'l 
dôcoupôo par dos ^'olfos profonds. Puis ollo s'inHôoliit pour rojoiudro diiii 
ootô los autros torrcs australos de l'ocoaii Pacilicpio ot d<» laulre collos (k* 
lAtlantiipio. 

*2. Navarroto, vol. V, n" '20, p. iOV; — l'rdaiiota oilo dans nuruey, .1 vUnt- 
tHHjical JUstonj of llw Discnrcncs in Ihe South Srn, vol. I, p. |;j:J-I;H; — 
Kohi, Gi'srfiirhlr (O'r KnttliHkiuKjHi'narn ziir Mfujclhxn's Strasse {Zeilsrlirift 
dr la Soc. do ^roo^q*. iU^ llorlin, 1S7(», j). X)<V.T>7). 

'.\. Ku H'vrior i.V2(». 

't. Après rinsuooos tU' («aniar^^o ou \TW. Pondant iO ans (irv'Rï-I.V^M ils 
ron«)uooront à navijjrurr dans oos para;,'os. — Pour riii.storitpio dos navi>;a- 
tions dans \v détroit do \la;,'ollan voyez \v niômoiro de J.-G. Kohi cité plus 
haut (Zcilsr/irift île la Soc. tir «:oo«rr. do iJorlin, 187(>). 



- 271 - 

détroit do Patagonie ils préféraient la routt^ pins courte et plus 
facile du iMexique. Los galions partis d*Acapulco arrivaient en 
piMi de temps à larchipol des Moluques, grâce aux alizés qui 
soufflent très rôgulièronient du nord-est dans cette partie du 
Pacilique. Aussi le détroit de Magellan ne tarda-t-il pas à tomber 
en oubli. Il se trouva mémo en Europe, en Espagne, des gens 
pour vn nier rexistonce. Que si le détroit, disaient-ils, avait 
existé à une époque antérieure, il avait dû être depuis obstrué 
ou comlilé par un tremblement de terre ou par toute autre cause 
niturelle'. C'est pour en vérifier rexistonce que le corsaire 
anglais Di-ake se dirigea par TAtlantique austral, « pour cber- 
cher ce détroit auquel le vulgaire ne croyait pas, mais dont 
beaucoup de cosmograpbes affirmaient la réalité-,)) Drake favorisé 
|Kir un beau temps traversa en quelques jours le détroit de 
Magellan (17 août - 6 sept. 1578). Ses pilotes remarquèrent que 
la Terre de Feu est évidemment un arcbipel et non un conti- 
nent \ Peu de temps après, quand ils avaient déjà pénétré dans 
le Pacificjue, les Anglais furent repoussés au sud |3ar une violente 
tempête jusqu'à une latitude comprise entre 50" et 57" 20', oii ils 
trouvèrent la mer libre *. Un peu plus loin ils se trouvèrent en 
vue des îles «Elisabetbides » ** et aperçurent encore par 55» delat. 
australe les côtes d'une terre, cette terre de Drake qui figure si 
souvent sur les anciennes cartes. — Drake avait ainsi prouvé 



\. Acosta, IIis(nh'f. nalurclh i*l morale ilf.i hulf's (Irad. Regnault, livre Ilf, 
cil. X). 

% « A buscnr aqnci Estrccho de Majrellanes, no creydo de la opinion 
« ordinaria, y afirinado de muclios cosinf)j,'raphos » CArgensola, Conqulsia 
d<'. twt hlas MaluraSf lOlO, p. 1(K>). — Le souvenir de Texistence du détroit do 
Ma$;ellan était entretenu ehez les {xéograp!r:*s et les marins par le recueil 
de Hamusio dont le premier volume (contient la relation de Pi}îafetla et 
plusieurs autres documents relatifs au voyage de Magellan. Ce volunïc fut 
publié en 1,V>11 et souvent réimprimé. 

ti. Francis Fletclier, Thr World encotn passeil bij sir Francis Drake, édit. 
W. S. W. Vaux pom- VHahhnjl Society, IKji (n" XVt de la Collection), 
p. 82. 

i. Jff.f ihid., p. 87 et suiv. 

5. Id,, iffid., p. D2. 



-272 - 

i'iiisiilaiité de la Terre de Feu et démontré de la manière la plus 
évidente (|a'il fallait renoncer à l'aire de laiThipcl fiu'gien 
ramorce du continent austral, a Toute cette jjartie australe que 
Ton croyait un continent n*est qu'un amas d'iles et un profond 
détroit: plus loin c'est la grande mer, au contraire de ce qu'on 
aurait ci*u. » C'était là une découverte de grande imporlancc, 
mais les cartographes ne paraissent pas tout d'abord en avoir 
tenu compte. Ainsi la mappemonde qui illustre la grande col- 
lection d'IIakluyt ', — collection qui renferme des relations 
contemporaines du voyage de Drake*, — ne présente pas trace 
des explorations de Taventurier anglais î Opendant Drake était 
d(^ retour en Angleterre depuis dix ans, et la reine Elisabeth 
l'avait accueilli avec grand honneur. Néanmoins les découvcHes 
de ce hardi capitaine ne sont nullement consignées sur cette 
mappemonde di-essée pour une collection consacrée à per|)éliier 
le souvenir des explorations anglaises ' ! La Terre de Feu n'y est 
l)as encore représentée comme une Ile ou connue un archipel, 
mais connue une pai'tie du grand continent austral, <c terra aus- 
tral is nondum cognita. » Les découvertes de Drake ne fumil 
représentées que plus tard sur les cartes, et pour la première 
fois sur les cartes d(^ .lod. llondius, géogi-aphe flamand domicilié 
à Londres'. Encore llondius ne seml>le-t-il pas ajouter une foi 
entière au témoignage de l'illustre aventurier. Une légende 



1. n. ll.ikliiyt, Thf i)r}iii'iiu(l Xttriifalunis, VoifOiffs, Tfaf/hptrs and Vkro' 

vt'ries nf Iho EiKjîlsh Nation ir>ll9-l(i(X>, 3 vol. folio. 1^ niappemoiido 

rst reproduite dans VAtlius do Xordoiiskja?ld, pi. T., 

ti. Ainsi rollo du pilote portiijîais Nmio do Sylva (llakliiyt, vol. 111. p. 7W) 
et rollo d'Kdoimrd ClilTo (ihhl., III, p. 7i8). 

,'{. Pourtant, sur uno p<'tito carto d'Ainôritiuo contcMuiP dan.s l'ôditioii il^"'^ 
Th'radrs do P. Martyr doiniôo on i.'>S7 par Ilakluyl (in-8, Paris), on voit fui 
sud do la Pata^onio ((uohpies îlos, los iles do la reino KlisalM'th dénm- 
vortos on l.'>71) par los Anjilais (ilos Malouinos ou Talkland). Or un cartoiulH' 
au bas do la carto porto la dato {\q i,')87. 

i. l'n fac-siinilo <lo la cartes iU* llondius a ôlô publié dans le vol. XVI d<' 
XlialiUnjt Soricly «'ité plus haut. — La h'^^ende relative au voyajfo de Drake 
fij,'uro o^s'ilenu'nt sur la e^'u-to annexée à la huitième partie des jzraiiJjj 
Vovai^es «le Do Hry. (lotte eart<» est de; l.">l>îl. 



- 273 - 

inscrite sur sa carte nous apprend que Th. Gandish et tous les 
Espagnols protestèrent vivement contre les assertions de Dr-ake et 
ne voulurent pas admettre Tinsularité de la Terre de Feu. Quel- 
ques années plus tard les découvertes des Hollandais au sud de 
rAmérique mirent lin à ce débat en confirmant pleinement le 
témoignage du navigateur anglais. 

Drake avait été entraîné par la tempête jusqu'aux environs du 
57" de lat. australe ; quelques Espagnols de Tescadre de Sar- 
miento furent encore poussés plus loin, jusqu'au 58». Parti en 1580 
sur Tordre du vice-roi du Pérou, Sarmiento avait pour mission 
de se rendre en Europe par le détroit de Magellan que les Espa- 
gnols négligeaient depuis quarante ans. Dans le cours de cette 
traversée l'équipage d'un navire séixiré de la flotte par le mau- 
vais temps découvrit par 58« sud plusieurs îles et aperçut même 
vers le 50" une côte étendue. Le pilote de ce navire i-acontait à Acosta 
que ses compagnons s'attendaient bien à tout moment à être brisés 
contre les rives du grand continent austral et qu'ils furent fort 
étonnés de rester toujours en pleine mer'. — Ce texte impoi'tant 
nous prouve qu'on croyait alors î\ l'existence d'un continent 
magellanique dans la direction de l'ouest. On attribuait aussi à la 
Terre de Feu une vaste étendue, bien supérieure à celle qu'elle 
possède en réalité. 

Non seulement les cartographes marquaient la terre de Drake 
à l'ouest de la terre magellanique, ils traçaient aussi à l'est de la 
même région dans l'Atlantique les contours d'une autre terre, la 
célèbre a Terre de Vue», Terra di Vista -. — Sur un autre point de 
l'Atlantique austral l'Anglais Davis entraîné à quelque distance 
du détroit de Magellan découvrit le 14 îioùt 15î)2 un groupe d'îles 
nouvelles' que les Anglais dénommèrent lies méridionales de 
Davis*. — Deux ans après, le 2 février 1594, R. Hawkins poussé 

1. Acosla, ouvr. cité, livro II f, ch. xi, p. 1)7 (trail. Rcgnaiilt). 

2. CcUe terre légendaire doit se rapporter au troisième voyage de Vespuco 
en loai-1502. 

3. Hakluji, IH, p. 840. 

i. Ce sont sans doute les Iles Malouines ou Falkland. 

18 



- 274 — 

par les vents contraires à sa sortie du port Smulien découvrait 
de nouveau ces îles et en l'honneur d'Elisabeth, la a reine viergei, 
les dénommait « Elisabéthides » et « Terre Vierge » (llawkinsMai- 
denland, Virginie d'IIawkins)*. Le navigateur anglais courut le 
long de cette côte dans la direction du nord-est sur une distance 
d'environ GO lieues et vit une contrée fertile, bien boisée, arrosée 
de nombreuses rivières, dont l'aspect lui rappelait sa patrie. 
L'abondance des feux lui fit supposer que ces îles devaient être 
foi't peuplées. Malheureusement, faute d'embarcation légère, les 
Anglais n'y purent débarquer*. — Comme son compatriote Drake 
llawkins éUiit persuadé que la Terre de Feu ne se reliait pas au 
continent ausli*al, au moins du côté du sud '. Les terres qui 
s'étendent au midi du détroit de Magellan nesont, dit-il, qu'un amas 
d'îles brisées autour desquelles on peut tourner pour passer d'un 
océan à l'autre *. Drake lui avait d'ailleurs appris que poussé par 
la tempête jusqu'au-delà du 50" sud il avait trouvé la mer 
ouverte. 

A cette première section du continent austral comprenant la 
Terre de Vue à l'est de la Magellanie, la Terre de Feu et la Terre 
de Drake à l'ouest de cette dernière contrée les navigateurs et les 
cartographes rattachèrent sans difficulté une terre nouvellement 
découvei'te près de l'équateur, à une très grande disUince de la 
cote américaiiH*, la Nouvelle-Guinée. L'existence de cette vaste 
t(*rre fut révélée en i.ViO par le voyage du Portugais Jorge de 



1. Hawkiiis iio roiinaissait (pie \o. nord <l»^ ces îles. Aussi inclinait-il, à ce 
((u'il scnil»l(', comme ses ctmtemporains, ù remanier ceUe (erre nonvcllc- 
jnent «lêcouverte connne nn ]»r()muntoire du «jrrand continent austral an(|iicl 
se reliaient êj^'alement les terres niagellaniqnes et la terre vue par Drake. 
(.1. de l.aet, Histoire, du Xoiivrau Monde, livre XIII, ch. vi, Leyde KiiO.) 

2. Cf. Tlio observations of Sir Uivliard llawkins Kniffht in his voiafje in io 
the South Sea anno Domini dCpO*}, London, i(>22 (réédité |»our VHakluiit 
Sorietu, vol. I (18i7), |). 1()7-1()S, ou vol. LVII (1878) p. IKÎMUO). Ce sont deux 
rééditi<»ns du méiTW ouvraj^a^ 

:i JlakluiitSorielii, n" I {I8'i-7), p. 1V2, ou n" LVII (1878), p. 2*2i. 

\. llawkins jn^^^eail nuMue (pi'il était j>lus court de contourner rarcliii^ol 
fiié;iien (pie de passer par le «létroit de Magellan illakluijt Societ>i !, p. IH- 
142, LVII, p. 2-2^. 



Ménesês *. Ce navigateur qui se rendait de Malacca à Ternale fut 
entraîné par les courants au-delà de Tarchipel des Moluques et 
jeté sur la côte de la Nouvelle-Guinée chez un peuple nommé 
Pajyuaa, I/ile de Vevsija où il aborda au-delà de Téquateur parait 
correspondre assez bien à Waigiou -. — Après les Portugais les 
Esi)agnols eurent bientôt connaissance du littoral septentrional 
de la Nouvelle-Guinée. Saavedra, parti de Tidore le 3 juin 1528, 
rencontra après une navigation estimée de 250 lieues une cote 
habitée par des peuples noirs à la chevelure laineuse. 11 longea 
ce rivage sur une distance d'environ cent lieues jusqu'à une île 
où rhostilité des indigènes Tobligea à prendre le large. Saave- 
dra, préoccupé avant tout de trouver de Tor, s'imaginant, on ne 
sait d'après quel indice, que cette contrée était riche en métiuix 
précieux, lui donna le nom d'île d'Or, « Isla del Oro », dénomi- 
nation qui fut d'ailleurs complètement négligée des cartogra- 
phes'. — En 15137 Grijalva et Alvarado découvrirent une Ile voi- 
sine de la cùte des Papous et qu'ils appelèrent a Isla de los Cre- 
1K)S », île des gens à cheveux crépus. — Le voyage d'Ynigo Ortiz 
de Iletes accompli en 1545 mérita parfois à ce navigateur le titre 
de « découvreur » de la Nouvelle-Guinée '. Ynigo Ortiz qui 



1. narres, Dec. IV, I, 10 (êilit. do 1778, vol. VH, p. lOl-KK)). Dans uno 
leUre en «laïc du G janvier 1515 Andrt^a Corsali, navij,'alour lIonMilin au ser- 
vice du Portugal, fait allusion à des terres situées à l'est des MohKjues, f|ui 
se relient au pays de Vcrzino (nrêsil), formant ainsi comme un vaste conti- 
nent austral (Hamusio, IM8()C). Corsali dèsiî?ne non la Nouvelle-Hollande, 
comme on Ta dit quelquefois, mais bien plutôt la Nouvelle-Guinée. J^es 
léj^'cndes inscrites siu* les cartes de Mercator et d'Ortelius sous le nom de la 
Nouvelle-Guinée ne laissent auciui <loule ii ce sujet. 

2. I)»" Uamy, Bull, de In Soc. tir (fcoffr. de Paris, nov. 1877 p. 45()-457. 

3. L'ile d'Or est célèbre dans les légendes des i)euples de l'Orient : Hin- 
dous, Arabes, Malais. Ces îles d'Or, Y" d'Oro, sont inscrites sur la map- 
jH-Minnide de Séb. Cabot. La léjJKînde paraît avoir été fort populaire au xvi« s. 
chez les navigateui*s dont elle stimidait le zèle par l'appât des richesses. H 
est encore question de l'ile d'Or au xviH«s., au temps de Roggeveen. — Elle 
figure déjà sur la mappemonde de Hereford qui date du .viii« siècle (Santa- 
rem, Kssai..., II, p. 429). 

i. Ainsi dans un manuscrit espagnol de la nibliothcquc nationale [Mss. 
EsjHtffuoh^ n" 325) qui renferme entre autres pièces intéressantes la relation 
du premier voyage de Mendana. — Il en sera question un peu plus loin. 



- 2Î6 - 

cominantlait un des navires de l'escadre de Villalobos, le Sun 
Juauy se trouva au mois de juin 1545 en vue d'un groupe d'iles 
voisines de larchipel des Papous, a Passé ces îles, on en vit une 
« autre fort grande et de belle apimrence, et on la côtoya au nord 
«[ pendant SîK) lieues sans en voir la lin '. n Les Espagnols aper- 
çurent encore plusieurs îles dans ces [lai-ages, mais l'inconstance 
des vents, la violence des courants contraires génèrent beaucoup 
leur navigation. Ils durent revenir aux Moluques, et le3oct.l5i5 
ils étaient de retour à Tidore '. 

Dès lors la Nouvelle-Guinée iigura sur les cartes comme un 
des promontoires avancés du continent austral. D'audacieux car- 
tographes n'hésitèrent même pas à tracer à travers le Pacifique 
une ligne de côtes non interrompue pour relier cette terre nou- 
vellement découverte avec les contrées magellaniques. C'est sur 
cette longue ligne de côtes que deux pilotes espagnols, Juan Fer- 
nandez et Fernan Gallego, accomplirent, dit-on, d'importantes 
découvertes. Juan Fernandez, parti du Pérou en 1572 à desti- 
nation du Chili, fut entraîné à quelque distance du littoral et 
découvrit ainsi au large de Valparaiso les trois îles qui portent son 
nom. Dans un autre voyage il aborda aux îles S*-Félix et 
S'-Ambroise situées au large de Copiapo, au sud du tropique du 
Qipricorne. Mais une gloire plus bruyante était réservée au pilote 
espagnol. Les partisans de l'hypothèse du continent austral 
s'appuyant sur un seul texte, le Mémorial d'Arias adressé au roi 
d'Espagne Philippe 111 % ont attribué à Juan Fernandez l'hon- 
neur d'avoir découvert ce continent méridional, objet de si vives 
et si constantes préoccupations. L'audacieux pilote avait tenté 

1. llrnorn, Drr. VU, 5, 9. 

2. LvH faits relatifs à l'Iiisloiro do la découverte de la Xouvene-(iiii»«'C 
ont été réunis par M. lo D^ Uaniy dans lui important mémoire publié daiu<lo 
BnUctin fie la Sor. tin (h'oyr. de Paris, nov. 1877, p. 4i9-488. 

'X Arias a écrit son Mémorial pour provocpier Texploratioii et la coloiii^^- 
tion de la Terre Australe. Ce curieux mémoire fut publié en 1773 |Mir Dal- 
rympl(\ R. U. Major eu a donné une traduction anglaise dans le XXV' vol. 
de Vllakhujt Stuiefif, Knrhj Voyarfes to Terra Australie now rall^nl Amti'olKi 
(18.7.);, p. l-:{0. 



- 277 - 

une route nouvelle pour se rendre de Lima au Chili. Au lieu de 
suivre la côte comme la plupart des navigateurs de son temps, il 
fit route à Touest pour éviter le courant de Humboldt et les vents 
du sud qui sont contraires à cette navigation. Juan Fernandez 
s'avança ainsi à Touest, à 40 environ de la côte du Chili. Après 
un mois de navigation il aborda à une côte qui, à son avis, faisait 
partie d'un continent. C'était une contrée agréable, fertile, d'un 
climat tempéré, arrosée par de grandes rivières navigables, habi- 
tée par une population blanche V Rien n'y ressemblait à ce qu'on 
voit au Chili et au Pérou. — Fernandez revint au Chili charmé 
d'avoir enfin découvert le rivage du continent austral. Le pilote 
espagnol garda le secret sur sa découverte ', car il se proposait 
de revenir plus tard dans la riche contrée qu'il avait aperçue. 
Mais il mourut avant l'exécution de ce projet. Quant à cette terre 
mvstérieuse située à 40» à l'ouest de la côte sud américaine du 
Pacifique, certains ont cru y reconnaître la Nouvelle-Zélande', 
bien que ce vaste archipel se trouve à plus de cent degrés des 
rivages du Chili. Il est vrai qu'à cette époque l'estimation des 
longitudes est encore des plus incertaines. Peut-être Fernandez 
aborda-t-il à une des îles de la Polynésie australe situées au sud 
du tropique du Capricorne. Quoi (ju'il en soit. Arias ne doute pas 
qu'il n ait touché au continent austral. 

C'est également sur ce prétendu l'ivage de la terre australe 
reliant la Nouvelle-Guinée à la Terre de Feu qu'aumit eu lieu dans 
la seconde moitié du xvi*' s. la découverte des îles de Fontacias. 
Ces îles sont mentionnées dans la Lima fioulada, poème du 



1. ]ji iorre où aborda Fernandez ôUiit sans doute une des îles de la Polv- 

m 

n«'*sie australe. Les aneiens navigateurs font souvent remarquer dans leurs 
relations la blancheur des insulaires de la nier du Sud qui contraste étran- 
gement avec la couleur plus ou moins foncée des populations voisines, 
malaises, mélanésiennes et américaines. 

2. Arias (Major, Eartij Voyages...., p. 21) nous apprend cependant que 
Fernandez avait composé ime relation de son voyage. Elle n'est pas parvenue 
jusqu'à nous. 

3. Ruge, Gcschlchle des ZeitaUers (fer E/it(feck\mgen (I8SI), p. V.)\. 



— 278 - 

D*" Don Pedro de Peralla Barnuevo Rocha y Benavides, imprimé à 
J.ima en 1732, 2 vol. in-4. Dans une note placée à la pagellK) 
du tome I le D»* Peralta nous apprend que ces îles s'étendent du 
12" au .*X)« de lat. sud, à Touest de la côte du Pérou. Leurs habi- 
tants viennent sur leui*s pirogues taire quelque commerce dans 
les ports du Pérou, h Chincha, Pixo, etc. On conser\'e encore les 
dépêches originales du vice-roi du Pérou, marquis de Cannelé, 
en date du 15 juillet 1502, nommant Don Juan Roldan Davila 
amiral de la flotte destinée à la conquête de ces îles *. — Mais ni 
Tauteur de cette découverte, ni Fépoque où elle fut accomplie ne 
nous sont connues. De plus ces îles ne sont marquées suraucune 
carte. Aucun navigateur n'a rencontré d'îles dans ces pai'agfôdu 
Pacifique. Aussi le partisan le plus zélé du continent austral, 
Dalrymple lui-même, n'ose-t-il ajouter foi à cette découverte 
apocryphe. 

D'autres découvertes accomplies dans la mer du Sud sem- 
blaient encore justifier Thypothése du continent austral. Ainsi 
quand Alvaro de Mendana eut abordé en 1568 aux îles Salomon ', 
ce fut une croyance assez répandue que cette terre ne formait qu'un 
même continent avec la Nouvelle-Guinée et avec les tenues incon- 
nues situées à l'ouest du détroit de Magellan. Car, suivant la 
remarque d'Acosta % les grandes îles ne peuvent se trouver que 
dans le voisinage des grandes terres. De plus les P^spagnols ren- 
conti-anl des noirs dans les îles Salomon supposèrent naturelle- 
ment que cette terre était eu communication directe avec la 
Nouvelle-Guinée *. 

Cette expédition de 15G7-1568 fut provoquée par Pedro Sar- 



1. Nous no connaissons l'onvrajïo do Poralta que par Dalrymple. A» 
fiistorlial CoUcction of tfn* srreral Vmjagrs and Discovcnt*s in ihc South 
Parifir Oman, vol. I, 1770, \). .V)-.")(). 

2. Ainsi appeloos i)arco qno los Espaj^nols y trouveront do l'or : co qui évo- 
fpia dans lour osprit lo suuv(Miir do la mystôriouso Opliir. 

'A. Acosta, I, cil. VI. 

i. Horrora, Ih'srripcion de his Tndias OrridentaleSf çh. XXVII; — Acosta, I. 
cil. VI. 



— 279 - 

mienlo. I^ hardi navigateur demandait à explorer la mer du Sud 
pour y chercher la terre australe. Mais bien qu'il pût revendiquer 
en sa faveur la priorité de cette idée *, il fut placé sous les ordres 
d'AIvaro de Mendana, neveu du gouverneur du Pérou. Il fit par- 
tie de Texpédition en qualité de capitaine du principal vaisseau 
avec Hernan Gallego comme pilote chef, «piloto mayor». L'expé- 
dition avait pour but la recherche de la Nouvelle-Guinée '. De 
plus, d'après Figueroa et Queiros, Mendaùa avait pour mission 
d'aller à la découverte des terres austi'ales dont on soupçonnait 
l'existence : a orden pai-a que descubriessc hazia la parte incog- 
nila del sur las tierras que sospechava huviesse por alli '. » — Le 
10 nov. 1507 les deux navires partirent du Gallao et firent route à 
l'ouest-sud-ouest *. Comme les vents et les courants portent à 
l'ouest, les Espagnols se trouvèrent le 9 février 1568 en vue de 
rîle S^Msabelle " par 8" de lat. sud. L'île était si grande, dit Men- 
daùa, que les Es^^agnols pensèrent avoir rencontre un continent : 
c una isla tan grande que cuando la vimos entcndimos que era 
tierra firme *. «Durant trois mois les deux navires longèrent la 
côte pour décider si l'on se trouvait en vue d'une île ou d'un 
continent '. Les Espagnols montèrent même sur une hauteur pour 



1. Siirmiento se proposait do clierclier cette terre australe par le sud- 
ouest suivaut les instructions données. Mendana lit au contraire mettre le 
cap au nord. Ce chanjîenient de direction eut pour résultat d'amener les 
Espagnols en vue des Iles Salomon. 

2. Manu.scrit espagnol de la Hihl. nationale, n« liiT), fol. 17i. Cette relation 
est intitulée : « Uflarion brevf di* la snscedUlo en cl vlajc tfur h\zo Alvaro dt*. 
« }fendana en la demanda de la Niteva Guinea, laquai ya estai'a descubierta 
« ]}or Jnigo Ortiz de lietes que fue von Villalobos de la tierra de la Nuna 
« EftpaTia, en el aTut de i54i. » Elle occupe les folios 17i à 183 du m.ss. — 
Dulaurieren a donné une traduction françai.se dans \vs Annales des Voyafjes, 
juillet 1852, p. 57-85. Voyez p. 58. 

,'}. I)"" Chri.stoval Suarez d(> Figueroa, Herhos de Don Garcia Uurlado de 
Mendoza quarto marques de Canete, 1(513, in-i, p. 22U; — Historia del descu- 
brimiento de las regiones Austriales..., édit. Zaragoza, vol. I, p. 1-2. 

i. O^eiros, ouvr. cité, vol. U, p. 15. 

5. Mss. espagnol, Bibl. nation., n" 325, folio 17i; — Dulaurier, p. (jOJ 

r». Queiros (édit. Zaragoza), vol. Il, p. 18, d'après une relation datée de 
Lima, Il septembre 15Gt), adressée au roi d'Espagne et signée de Menilaîîa. 

7. Id., ibid., p. 21. 



- 280 — 

voir s'ils découvriraient la mer des deux côtés : « para entender 
si era ysla o tierra firme '. i» — Mendana arriva ainsi au mois 
d'avril 1568 dans les eaux de Guadalcanar. Mais, comme les vivres 
étaient près de s'épuiser, il dut abandonner l'exploration des terres 
qu'il venait de découvrir sans en avoir accompli le périple. Après 
une pénible navigation de cinq mois (août-décembre 1568) les 
Espagnols débarquèrent le i*^^ janvier 1569 à Ck)lima, au nord 
d'Acapulco *. 

Durant ce voyage l'idée du continent austral semble avoir 
préoccupé vivement les esprits. Ainsi dans l'île S**^-Isabelleelà 
fiuadalcanar les Espagnols gi-avirent des hauteurs pour recon- 
naître s'ils avaient abordé dans des îles ou dans une terre ferme 
do vaste étendue '. Ils s'assurèrent de la sorte que File S***-Isa- 
belle n'était qu'une île, mais ils ne purent savoir s'il en était de 
même de Guadalcanar. Cette incertitude favorisait naturellement 
laudace des cartographes et leur permettait de tracer dans le 
Pacifique austral ce gi-and continent auquel ils prêtaient volon- 
tiers de si éti-anges contours. Plusieurs y inscrivirent une longue 
étendue de côtes * parsemées d'îles qu'aurait signalées en 1576 le 
pilote Hernan Gallego; cequi lui valut ainsi qu'à Juan Fernandez 
l'honnour d\Hro considéré comme un des « découvreurs » du 
continent austral. Mais celte tradition est de celles qui ne résis- 
tent guère à la critique. Tout d'abord la date de 157G est sans 
doute inexacte, c'est 1567 qu'il faut lire ^ Or à cette date Hernan 



1. Quoiros, II, p. 23. 

2. Voyez pour ritinéraire do l'expédition la carte annexée au III"'* vol. de 
rédition Zara[roza et celle de M. Woodford dans le.s Proretnlings Sœ: (ituxfr. 
Lomlros, jnilU»t 1890. 

.*}. Mss. espagnol, n^ ."M"), fol. i?.*);— Dulaurier, p. 02, 70. 

i. Voyez entre autres documents la carte de la mer du Sud publiée par 
.Tansson en UiÔO dans la ,V partie de .son grand Atlas. Sur une mappemonde 
nKMvatorienne publiée par llondius en lG(hî on trouve ime léjjende qui .se 
rapporte évidemment aux prétendues découvertes de Gallego : « in$ula.s es.se 
« a NovaCiuinea usquead Fretum Magellanicum affirmât Ilernandus Galego 
« qui ad eas explorandas mi.ssus fuit l.')70. » 

5. A moins (pi'il ne faille lire 1572 ou une date voisine de celle-ci. Dans 
ce cas on aurait vraisend^lablement a.ssocié le souvenir de Heninn Gallego 



— 281 - 

Gallego était pilote chef de Texpédition conduite y)SLV Alvaro de 
Mendafia. Il n'a pu dans le cours de ce voyage découvrir le conti- 
nent austral, puisque les Espagnols revinrent des îles Salomon au 
Mexique par la partie du Pacifique située dans riiémisphère 
boréiil. Que si Ton a attribué parfois à Hernan Gallego la décou- 
verte du continent austral, c'est sans doute par suite d'une conjec- 
ture. On a dû supposer que Guadalcanar s'étendait jusque dans 
les i>aragcs de la Terre de Feu. — D'ailleurs les écrivains espa- 
gnols : Queiros, Seixas, Torquemada, gardent un silence complet 
au sujet de cette prétendue découverte. Entre tous le silence de 
Queiros est particulièrement digne de remarque. Queiros avait 
servi comme Gallego sous les ordres de Mendana ; il ne pouvait 
donc ignorer les exploits de son collègue. De plus Queiros, si 
préoccupé de rechercher partout des arguments en faveur de l'hy- 
pothèse de la terre australe, n'efit i^as manqué de signaler à l'ap- 
pui de sa théorie les côtes vues par Hernan Gallego. Gêné par 
toutes ces difficultés Dalrymple lui-môme n'ose accepter comme 
authentique la a découverte » de Gallego \ et c'est à Queiros qu'il 
réserve la gloire d'avoir le premier exploré le continent austral. 

Un peu plus loin, à l'extrémité du Pacifique voisine de la 
Malaisie,la découverte de l'Australie allait pendant deux siècles 
au moins favoriser le développement de l'hypothèse du continent 
austral. Cette découverte s'accomplit à une date qu'il est difficile 
de préciser, dans le cours du xvF s. Mais, même avant cette 
époque, on possédait déjà quelque notion de l'existence de 
cette vaste terre. Les Chinois et les Malais * en eurent certaine- 
ment connaissance de bonne heure. Les Arabes qui fréquentaient 
les mers de l'Insulinde ne pouvaient pas non plus ignorer le 
voisinage de ce grand continent. — En Occident Marco Polo 
semble être le premier à soupçonner l'existence de cette terre 



à celui d'un autre pilote, Juan Fernandez, dont il a été question précé- 
demment. 

1. Dalrymple, Hhlorical Collection..., I, p. 97. 

2. Major, Earhj Voyages to Terra Amtralis..., p. xiv-xvni. 



- 282 - 

dont il a sans doute entendu parler en Chine *. Quoi qu'il en soit, 
c'est au XI v'^ s. seulement que Jat'c la grande ap[iai'ait sur les caries 
avec des contours qui d'une manière générale correspondent assez 
bien aux contoui-s des rivages septentrionaux de la Noavelle 
Hollande. C'est donc au xvF s. que des voyageurs venus de 
l'Occident naviguèrent pour la première fois dans ces parages*. 
Les Portugais, maîtres de Malacca depuis 1511, durent se 
répandre de bonne heure dans les mers de l'Extrême Orient. Dè^ 
1517 ils avaient pénétré dans le jmrt chinois de Canton. Ilien 
n'empéchr» donc de supposer qu'ils aient fréquenté à Cette date 
des ivgions moins éloignées des Indes portugaises et des 
Moluques. a Tout porte à croire, écrit avec raison M. le D'^Hamy, 
a que c'est à quelqu'un des nombreux navigateurs portugais qui 
a sillonnaient la mer des Indes dès 1511 que sont dus les pre- 
« miers renseignements positifs sur l'Australie'. îi 

L'Australie ne fut représentée qu'un peu plus tard sur les 
mappemondes. La plus ancienne carte gravée où elle ligure se 
trouve au tome III de la Bible polyglotte d'Arias Montanus daté 
de 1571. On y voit simplement une ligne courbe indiquant la 
partie borc'^ale d'une terre inexplorée qui correspond d'une 
manière assez exacte à l'Australie septentrionale *. Les autres 
cai'tes gravées de cette époque présentent le tracé systématique 
d'une vaste terre australe ([ui relie la Terre de Feu à la Nouvelle^ 
Guinée. C'est en vain qu'on y chercherait quelque indication 
précise. Par conti'o certaines mappemoiules /ni/ntsc-r/^es, dont 
il sera question plus loin, sont d'une réelle importance pour 
l'histoiiv de notre connaissance géographique de l'Austmlie. 

Tue première esquisse de l'Australie se trouve sur une mappe- 



I. Major, Karl II Vondffrs, j). xv ol suiv. 

"i. VarllKMii.'i fait «lôjà allusion à rAiislralie, « la plu prando isola «loi mondo*, 
dans 1(* chapiliv du sa relation consiicrè à Hornûo 'llainusio, 1 *, 107 K). Sans 
doute il on a entendu parler aux Molu(|ues. 

'.\. ])' llaniy, Jhill. Sor. (irfHjr. I^aris, juin IJ<78, j). TviV. Cf. dalvao. êdit. «l»^ 
Vllalduiil Soi'u'tii, n" xxx, Wû, p. II.VIK». 

i. ll.-Il. Major, A'ar/'/ Vo\i((fp'x...,\K i,xv;— Life of prince ffennj...fH. ^^'- 



- 283 — 

monde de 1531, œuvre d'un géographe français, Oronce 
Fine, né à Briançon en Dauphiné. C'est la plus ancienne carte 
connue (fig. 20) où soit inscrite Vappellation de « Term Aus- 
ti-alis » '. Le continent austral s'y étale largement dans l'étendue 
des mers asiatiques et projette une vaste péninsule dénommée 




Fin. ce. - La terre australe sur la mappemonde double cordiformo 

d'O. Fine, 1531 (d'après Gallois). 



Rcgio Patalis, La Terra Anstralls y forme comme une sorte 
d'anneau irrégulier mais continu autour du pôle sud, tandis que 



i. Cpttc mappemonde donhlo. covdifonm*, doive de juillet 1531, a été compo- 
5uk> pour le Novus Ofbis de Gryiiaeiis (édition de Paris, l.'xfâ, in-foL). 
M. Gallois en a donné un fac-similé (De Orontio Fintco, pi. V). C'est la plus 
ancienne carte française où soit tracé le Nouveau Monde. (Cf. Harrisse, /. et 
Seh. Caboty p. 181-183; — Gallois, De Orontio Fi nwn, p. 38-51; — Wieser, 
Magnlhops^Strasse..., p. 6G-<>8.) Il faut rapprocher de cette mappemonde le 
plobo de Xancy qui parait être construit d'après le mome type (Wieser, p. -TiT, 
note 3; — Winsor, II, 4,*}3). — Une des principales sources de la mappe- 
monde de Fine est le plobe terrestre offert à l'archevêque de Palerme par 
le moine François entre 152G et 1530. Cet envoi était accompagné d'une 
lettre que l'archevêque Ht imprimer à Anvers avec une reproduction réduite 



- 284 — 

sur les globes de Schœuer l'anneau est brisé i>ar de ii*ès larges 
ouvertures. Dans la mer des Indes la terre australe atteint 
presque le 2r)« de lat. sud, au sud-est de Zanzibar (la BrmieUe 
Regio) ; puis elle s'abaisse très sensiblement pour se relever au 
sud de Java et former une très large péninsule (Patalis Rogio). 
Au delî\ le continent austral (fig. 21) s'abaisse jusque dans les 




FiG, 21. — I-a Icrro australe sur la mappemonde um-cordi forme 

U'O. Fine 153G (U'apK'8 Gallois). 



régions magellaniipies. — Ce tracé du continent austral semble 
bien indiquer une légère connaissance de TAustralie et des 
contours de son rivage septentrional. Le grand enfoncement 



(In ploho (fij?. 2*2). M. Gallois a réédité cotte lettre (Dt* Orontio Finwo, p. 87-l(>.')l 
ot donné un fac-similé du globe fibid., \k 43). Le moine François y a trace 
une vaste terre australe avec celte léjrende : « Hec pars orhis noliis navi^^- 
« tionihus détecta nunduni existit. » — Fine lit école. Son mode de projec- 
tion, son tracé, .s^i nomenclature paraissent s'être répandus jusque chez les 
Orientiiux. Ainsi la nibliothéque de S^Marc à Venise possède une gran»ii; 
carte jrravée sur bois en 155D par le Tunisien liadji Mohammed. Cette mappo- 
nifuule est pour ainsi dire calquée sur la mappemonde de Fine. I/antcur 
avait été prisonnier des chrétiens et avait étudié pendant ses années d'escla- 
vage les œuvres géographiques de l'Occident. Cette carte a été décrite par 
d*.\ve7.ac, Jhill. ih* ht Soc. tlo Grogr. de Paris, déc. 18(15, p. 075-757, avec 
fac-similé. 



-285- 




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- 28C - 

qu'on reinarcjuc à IVsl de la lir(fio Patalis semble bien ivpré- 
senler le jçolfe de Garpentarie,inais avec des proportions slngu- 
liêrenient exagérées. Dautre part le tracé de la Rcgio Palalis 
rappelle quelque peu les contours de la péninsule du cap Yorck. 
Stins (loute il ne faut pas chercher sur cette njapj>enTondc des 
indications précises. On y soupçonne TAustralie plutôt qu'on ne 
la voit. Mais il semble pourtant que le tracé de la Rcffio Patnlh 
se rapix)rte à quelque découverte réelle. Quels sont ces « dinrou- 
vreurs » ? I/histoire ne le dit pas, et ce silence na i^as lieu de 
nous surprendre. Comme beaucoup d'expéditions n'étaient entre- 
prises qu'en vue d'un but de commerce, les aventuriei's gardaient 
assez souvent le secret sur hnu's pi^opres découvertes. Seules les 
explorations patronnées par les gouvernements avaient parfois 
un caractère suffisant de publicité, (|uand l'égoïsme national, tout 
aussi tyrannique que l'égoïsme individuel, ne faisait i3as une loi 
du silence le plus complet. Ici, à défaut de témoignage positif, 
nous en sommes réduits aux hypothèses*. Certains critiques* 
supposent que la partie nord de rAustralie, — indiquée sous le 
nom de llegio Patalis % — a été découverte par des marins 



I. OuoI(inos-nns ont aUribni'* à (îoiinoviHe la ilècouvorlo do rAiistralio. 
Cf. IMvvost, IHsl(tirr des Voiiaffrs..., XI, p. 200; — Major, Enrhj Vaijafji's..., 
p. xviii-xxi. — D'aiitros on ont fait lionnonr à Maj^aMInn (Major, ihid.. 
1», xxi-xxvi). 

2. Ti'l H. -H. Major («l'ordinaire si ]mmi favorable aux « diVoiivrcurs » fraii* 
rais) dans son inênioii'c infilnlé Furfhrr Farts ht tfw Histnnj tif t/ic ctirhj 
Disrort'rif of Ausinilia lArr/iacoloffut, \\A\', iHTA, p. tî.'î.'NtîVI). 

li. Ce nom dr <' Jii'ij'm Patalis » notait pas nno nonvoanlé, Rog(M* lîacoii 
Irniploii* d«''jâ au xiii" s. dans VOjnts ^fajlls, p. iî)i, et son toxto est repro- 
duit par Pierre d'Ailly ilmaf/o Mumfi, e. n, xi, xv). Sur la niappenioiido 
ainiexêe à la « Salailf nDurt'llcmrnt itnjtrinu'r..., » ouvrajre rpu date i)ar sa 
eoniposilion «lu xv^ s. l)i«Mi cpi'il n'ait «''t**' inipriiné qu'en ir)2l, ce nom est 
appli(}u«'; eomnu' chez I«^s écrivains du Moyen A^'e à la [mrtie inférieure tic 
riu«l«î (S/mtarem, III, p. OJ-IÔ'.); — (iallois, Dr Orontin Fmwf^ p. U\ . Sur 
la earl«' «l'Kbstorf (xiii" s.) Patalis ftortus est placé dans l'Inde. — Sur h's 
^dohes «lu XVI" s. (j^dolie «l'i'lpius l.'»V*2, ^lolie de Nancy, «^lobe on bois de la 
lîibl. nation., jîlobe en cuivre fie la nième collection, la lictjio Palalis est 
j)lac«""e soit au milieu de la m«'r duSu«l,soit dans les environs do la Majrellauic. 
l/étyniolo};ie de cctt«; dénomination ^éograpliique n'est jias encore complè- 
tement éclaircie. C«M*tains érudits l'ont rapprochée du mot de Palaîionie 



- 287 - 

français, probablement des Provençaux, avant Tannée 15131. A 
lappiii de cette conjecture ils font remarquer que la nomencla- 
ture des cotes de « Jave la grande » est évidemment française *. — 
Dautres * revendiquent pour les Portugais Thonneur de cette 
première découverte. Ils font observer que des mots portugais se 
sont glissés dans la nomenclature française de ces caries, ce qui 
pourrait indiquer que cette nomenclature est en réalité d'origine 
portugaise. De plus, sur la carte de Nicolas Desliens ^(Dieppe 15G()) 
Jave la grande est ornée des armoiries portugaises. Que si aucune 
carte portugaise de cette époque * ne mentionne la terre australe, 
c'est qu'il ne nous en reste aucune qui ait été dressée au moment 
même de la découverte. 11 se peut aussi que les Portugais aient 
omis systématiquement cette indication sur leurs cartes pour gar- 
der le secret ^. Enfin les partisans de ce système rappellent le 
souvenir d'un navigateur français, le Normand Parmentier, qui 



«ins remarquer que Rogor Bacon ne pouvait sùromont pas connaître l'cxtré- 
mité inêriilionale de rAinêri(iue. Mieux vaut rapprocher celte appellation 
ilu nom (le la ville de Pattala dans l'Inde. C'est ainsi que Pline place Patnlis 
dans llnde (Pline, H, 73; - VI, 20 et 21). - L'explication de M. Wieser 
(Magnl/taes-Strwise.., p. 07) qui voit dans jKiiaUs nn adjectif ayant le sens 
d' « étendu » (patens) ne nous parait pas admissible. 

1. Ce qui n'est pas une preuve concluante, car cette nomenclature fran- 
çaise peut être ime traduction. 

2. Ttds M. Gallois, Di* Orontio Finwo, p. 7il,)'7yl\ — H. -II. Major, Earbj 
Voya(jes...f p. lt.k et suiv., — Life vf prince Ilenrij^ p. 452. D'après Major 
lf»s Portujrais auraient d«'*couvert l'Australie entre 1511 et 152U, mais ils 
auraient tenu secrète leur découverte. En conmiercants bien avisés ils ne 
se souciaient mdlemcnt d'ouvrir à tous l'accès de ces contrées où ils 
comptaient réali.scr de grands bénéfices. — Quelques-uns nomment même 
l'auteur de cette première découverte; ce serait (iomez de Sequeira qui 
aurait atteint en 1525 les rivages de l'Australie. Voyez sur ce navigateur : 
IJarros, Dec. 111, 10, 5; — Queiros, édit. Zaragoza, II, p. 2118-302; — Major, 
Earhj..., p. XLVI-U. 

3. Paris, Hibl. nation., Inw gên.y 242. ï^ carte est signée et datée. Elle a 
été reproduite par M. G. Marcel dans son Recueil de Portulans, V'^ livraison, 
18813. 

i. Xi le portulan de Joam Treirc, 154G, ni celui de Diego llomem, 1558, ni 
celui de Lazaro Luis, ni le bel atlas de Vas Dourado, 1570, ne renferment 
rien qui soit relatif à la terre australe. 

5. Major, Earhj Voyages ta Terra Auslralis..., p. LXnr. 



-28Ô - 

visita Ceylon, Sumatra, eu 152Î) et le premier de nos com[)alrioles 
pénétra dans llnsiUinde. Dans le cours de ses voyages Parmeo- 
tier eut connaissance des découvertes portugaises et les fit 
connaître en France. Ceci nous explique comment l'Australie a pu 
être indiquée sur des cartes françaises postérieures à la date des 
voyages de Parmentier '. 
Les cartes manuscrites du xvr- s. relatives à l'Australie soiilau 



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FiG. 2.T — < Jave la Grande » sur la carie dite du Dauphin (1530-1547) 

(d'aprt's Major). 



noiuhiv (le sept-. Cinq se trouvent en Angleterre ; ce sont la carie 
dite (lu Dauphin, les d(nix cartes de Jean Roze, la carte de Val- 
lal'd et la carte de Desceliers. Les deux autres se trouvent en 
Franc(» ; ce sont la mappemonde dite de Henri II et la carte lie 
Guillaume le Testu. — La carte (fig. 2:3) dite du Dauphin (au Bri- 
tish Muséum) présente une nomenclature toute fran(;aise à l'ex- 

é 

ception de quelques inscriptions en portugais. Elle parait avoir 



i. Major, Earhj Voiiwjrs^ p. ux el suiv. 

2. Elles ont rtê sij^nalées par Dalryniplc il y a plus d'un siècle. I^ snvfliit 
hy(lrt>}jrai)lu; an^'lais en publia incarne des fac-simile. Ainsi la Bibl. nation- 
po.s.sèHlo \\\\ cal(|ue de la carte du Dauphin (carton Y 6i«, Bêfcn'cK 



- 28Ô- 

étê exécutée en France au temps de Franrois l^»", entre les années 
ir):30 et 1547, pour l'instruction du Dauphin depuis Henri IP. Un 
énidit australien, M. G. Collingrid^e, pense que cette carte a été 
copiée sur un prototype esi>agnol ou portugais *. Nous ne savons 




FiG. Si. — La « Terre de Java > sur les cartes de J. Roze, 154S (d'après Major). 

sur quelle preuve il appuie cette conjecture. Il nous paraît singu- 
lier en tout cas que les Esi>agnols soient mêlés à ces événements. 
— Leliritish Muséum possède également un recueil de cartes de 
John Rotze qui n'est autre que Thydrographe dieppois Jean Roze\ 
au service de l'Angleterre sous Henri Vin. Deux de ces cartes, 
datées de 1ÎS42, présentent un tracé de TAustralie (Vi^, 24) bien 



1. R.-H. Major on a donné une reproduction, Earhj Voyagm, p. xxvn; — 
Liff of Prince Henry..., p. 4i8; — T/tc Discoveries vf prince Henry, 1877, 
p. 2iM>. 

2. Bulletin de la Société neuchdteloise de géographie, VI, 1891, p. 2(X)-208. 
Voyez aussi le mémoire du même auteur, Tfie early Discovery of Aiistralia 
dans les Proceedings de la Soc. de péojrr. de Sydney, V, 18i)2, p. 97-HC, 
120-123. M. Collingridge veut s'efforcer de démontrer la priorité des Espa- 
gnols et des Portugais dans la découverte de l'Australie. 

3. Cf. le fac-similé de Major, Early Voyages to Terra Australis..., p. xxix, 
et celui de M. E. Delmar Morgan, Hemarks on Ihe early Discovery of Aus' 
traita, 18iH, in-8. — Les cartes de Uoze sont déjà citées au xvni* s. par 

19 



— 290 — 

moins exact que celui de la carte dite du Dauphin*. La côle orien- 
tale fort accidentée, bordée d'écueils, d'iloLs et de récifs, comme 
elle l'est en réalité, est audacieusement prolongée jusqu'aux eiivi- 
l'ons du GO" de lat. sud '. Le cartographe est sans doute préoccupé 
de la pensée de relier rAustralie à la Magelianie. Ija, cùle occiden- 
t'Ue s'arrête mh's le I3G" '. — L'atlas d'un autre Dieppois, Nicolas 
Vallard, signé et daté de 1547, ne présente en ce qui coiicerue 
rAustralie aucune particularité nouvelle \ — Ia carte de ^ Pierre 
Desceliers, prêtre, le créateur de l'hydi^ographie française*, faiteà 
Arques en 1550 (aujourd'hui au British Muséum), offre beaucoup 
d'analogie avec la carte dite du Dauphin. Un certain nombre de 
légendes paraissent être empruntées à la relation de Marco Polo. 
On n'y trouve pas le nom de Jave la grande, mais simplement 
ceux de Java et de Jave. Iàï cùte orientale s'arrête à la « côte des 
Herbaiges ?> par ime latitude d'environ 3î2" sud ; la côte occiden- 
tale au contraire est tracée jusqu'au-delà du 50» et présente cette 
mention : « terre non du tout descouverte '. d — Quant à la map- 
pemonde dite de Henri 11, elledate de 1546 et est également l'œu- 
vre de P. Desceliers. Elle présente au sud de « Java petite », qui 

Dalrymple. Sur ce cartogr.ipho dieppois on peut consulter la notice de 
M. H. Harrisse, Jean H Sôbastirn Cabot, p. 2l)I-*20i, et celle de M. le I)' Hamy, 
liuUi'lin lie (froffi'ttph'w hislitr'upw et (Imrrijttivc, 18Si), [>. 87-%. 

1. I/Australie y est drnoinnjée « The 1^'uide of Java ». 

2. On retrouve un tracé analo«xue .sur la carte de Xieola.s Deslieiis, Dio|i|)C, 
15(î<j (Bil)l. nation., htv. <i(''>i., 2W). 

3. O^ (pii est assez (»xacl. tandis que le tracé de la côle orientale est au 
contraire un tracé d'imagination. 

4. Major, Karhj Vinja'jcs..., j). xxvii-xxvui, xxxv-xuv. 

5. H. Harrisse. Jran rt Schastirn Cahot, p. 220-2.31. 

(). V. .V. Maite-lirun, Bull. Sor. rjéofjv. Paris, sept. 1870, p. 21ï5-3<)I. 

7. Des cartes françaises du Hritish Muséum il faut rapprocher un texte (K' 
ÏHydrofjraphic rie Jean Alfonce le Saintonj^eois i^fss. Bittl. nation., foml^ 
français ()70). Ot ouvrage daté de l,"ji5 (folio HM) est par conséquent con- 
temporain de r.lr^' (If'l Xavrgar de IMerre de Medine (lôiô) qui fut cla.»îsi- 
que en Espagne au xvi" siècle. I/auteur parle à deux repri.ses de la terrp 
australe. Voici quelles limites il assigne à lAustralie : « La grande Jayvc 
« est une terre (pii va jus(pies dessouhs le polie antarctique et en occident 
(' tient à la terre australe et du cousté d'orient à la terre du destroict de 
« .Magaillan... » Jean .Vlfonce déclare formellement (pi'il a navigué dans as 
])araires. — Cf. P. Margry, Les navigations françaises.,., p. 290, 310-318. 



— 291 — 

est l'ile de JavayUnc vaste terre dénommée « Java la grande», unie 
vers le midià un continent que Fauteur appelle «Terre australe non 
du tout descouverte *. » — Enfm on conserve aux Archives du dépôt 
de la guerre à Paris un précieux atlas signé de Guillaume leTestu, 
pilote provençal natif de Grasse. L'ouvrage est daté de 1555. L'Aus- 
tralie y est très nettement indiquée (fig. 25) et la nomenclature 




Fio. 23.— La «Grande Jave » sur la carie de Guillaume leTeslu (1555) (d'après Gallois^ 

de la côte est assez abondante. Un des promontoires porte le nom 
de cap de Grâce. Serait-ce une allusion à la patrie du pilote pro- 
vençal, et serions-nous fondés à admettre que des marins proven- 
çaux, parmi lesquels se trouvait peut-être Guillaume leTestu, ont 
à une date antérieure à 1555 abordé à quelque point de la côte 



1. H. Harrisse, ouvr. cité, p. 210-218;— Jomard, pi. XIX;— Delmar Morgan, 
ouvr. cité. 



- 5^ - 

australienne * ? Dans cette nomenclature essentiellement fran- 
çaise ' quelques mots portugais se sont glissés çà et là. On y 
remarque aussi quelques dénominations étranges. Ainsi à l'angle 
nord-est de la grande Jave près de Tymor (Timor) Guillaume le 
Testu a inscrit cette légende : a Terre de Offir ». Sur la côle 
occidentale il a inscrit une baie hraccUlie ', appellation qui pro- 
vient sans doute des globes de Schœner et des caries d'Oronce 
Fine \ 

I.e témoignage de cette importante série de cartes semble bien 
indiquer queTAustralie fut visitée au xvf siècle par des naviga- 
teurs venus de rOccident. Quelle que soit la nationalité de ces navi- 
gateurs portugais, français ou autres, ces explorateurs ne [Mirais- 
sent pas avoir touché à la cùte septentrionale de cette grande ile. 
La côte sud leur resta également inconnue, car elle n'est tracée 
sur aucune des cartes que nous avons citées plus haut. Celte 
incertitude était des plus favorables au système des partisans du 
continent austral. Puisque la limite méridionale de la Grande Jave 
était ignorée de tous, il devenait facile de rattacher la terre nou- 
vellement découverte aux parties déjà connues du vaste continent 
du sud : Magellanie, Terre de Drake, cotes vues i>ar Hernan 
Gallego, Nouvelle-Guinée. I/erreur dura longtemps, jusqu'à ce 
que FI iiiders eût achevé lo périple de l'Australie commencé depuis? 
près de trois siècles. 



1. Celte hypothèse est admise par M. Maunoir, I/E.rploratcur, I (1X75), 
p. 2(K), et par M. Uujjrues, X^'huiiu int'ndUmah* di Paulmicr de Goniu'v'kUe oie 
sroperte australiauf nci srcoli XVI o XV 11 (1873), p. 8. 

2. Voyez le fae-siinile (réduit) puhlié par M. Gallois, De Oronlio Finn'o, 
p. 48. 

,'J. Ce m«*MTie nom se retrouve sur la carte du Dauphin. C'est la dcrniorn 
I» étape )• en (piehpie sorte de ce terme jïéojiraphiipie qui se fixîi hientol 
d'une manière déllnilive dans l'Américpie du Sud. 

4. Il y a aux Archives du Ministère des .XfTaires Elranjrères à Paris isection 
cartofjraphiijucf une autre c^rte de (Guillaume le Testu datée <ltî ^TlilG. 13 
terre australe (.Australie) si largement tracée sur la carte de 1505 est absente 
de la carte de 1500. Cf. (iallois, De Orontio Fnifvo, p. 51. 



CIIAPITRK VÏI 



DK MAGELLAN A QUEIROS. — L'IIYPOTIIKSE DE LA TERRE AUS- 
TRALE CHEZ LES THÉORICIENS ET LES CARTOGRAPHES 



Lf. voyage DR Magellan et les cartes du comuencement du xvi* siècle. — Les fçlobes 
de J. Sriiwnor : K^^b^ de 1^23 et 1533. — Le tracé de la terre australe sur le globe de 
1533 et dans la notice qui l'accompagne, VOpusculnm geographicum. 

Les DKCOUVEaTES du commencement du xvi" s. et les cosmographes théoriciens ; THÉORIE 

DES ZONES ET HYPOTHESE DES ANTIPODES : Pîcrre Aplan. — Le moine FrançGïs. — 
J. Honter. — H.Glareanus. — G. Postel. — A. Thevet. — J. Acosta. — J. Stoefflcr. — 
J. IL Ramusio. 
Tracé de la terre australe sur les cartes du xvi* siècle. — Magellanie. — Nou« 
velle-<juiaée. — Terre de Vue. — Terre des Perroquets. 

Un certain nombre de caries postérieures à Magellan ne présentent aucun tracé 
de la terre australe. 

Me^cator fixe sur ses mappemondes le tracé « classique > des terres australes. 



L'influence du voyage de Magellan se inanifesla de bonne heure 
sur les globes et mappemondes de la pi'emlère moitié du xvi® s. 
Ainsi sur un globe attribué à Schœner, en date de 1523 *, l'itiné- 
raire du premier voyage autour du monde est tracé d'une manière 
assez exacte. I^ carte anonyme de Weimar * (1527), la carte de 
Robert Thorn ' (1527), les deux cartes de Diego llibero * (1529), 



i. « /. Schœner. A reproduction of his globe of 15:23 long lost and the « De 
Moluccis ). of Mcwiniilianus Transylvanus », Londoii, Stevens, 1888. Ce globo 
a été signalé en 1881 par M. Wiescr. En 1885 le libraire Ro.senthal de Munich 
en a donné une reproduction. Il correspond au texte du traité De nujyer 
suh Cafttiliae ac Porlugalicie regihxis sereniss'nnis reiuartis Insulis ae Regio- 
nihus, réimprimé par M. Wiescr en 1888 dans les Sitzungsberichte de 
l'Académie de Vienne, classe de philosophie et d'histoire, vol. CXVII. 

2. Kohi, Die bciden œllesten genend-Kartcn von Amerika axmgefûhrl in 
den lahren i5'21 und i5W ; — H. lïarrisse, Cabot..., p. 17*2-175. 

3. Harrisse, Cahot, p. 176-177;— Xordenskjcrld, Fac-similé Allas, pi.XLl. 

4. L'une à Weimar publiée par Kohi, l'autre à Home (I)"^ Ilamy, Bull, de 
gêogr. historique et descriptive, 1887, p. 57-Ci:. 



— 294 - 

la carte de Verazzano * (1520) présentent également des imlications 
qui proviennent de la même source. Entre tous ces documents le 
globe de 1523 mérite une mention particulière ; il inaugure ce 
qu'on a appelé avec raison la « deuxième manière * » du carto- 
graphe franconien. Schœner semble renoncer dès lorsà toute ori- 
ginalité et se borne à reproduire sans contrôle les cartes qu'il 
reçoit. Il recevait en effet d'Espagne et d'Italie des informations 
précises sur les découvertes contemporaines. C'est ainsi que le 
voyage de Magellan lui fut sans doute connu par la lettre de Maxi- 
milieu de Transylvanie. Ce qu'il y a de réellement étrange, c'est 
que Schœner ait supprimé sur le globe de 1523 les continents 
arctique et antarctique qu'il avait si largement tracés dans ses 
œuvres précédentes'. I^ découverte de la Terre de Feu aurait dû 
au contraire le confirmer dans son hypothèse sur l'existence de 
vastes terres dans la direction du sud. Dix ans plus tard, sur le 
globe de Weimar * qui correspond au texte de VOpusculum Gcocim- 
jihicum^, le continent austral apjxirait de nouveau. 

Le globe de 15.'33 présente à plusieurs égards quelque analogie 
avec la mappemonde d'Oronce Fine en date de juillet lîxil. 
Séduit par cette ressemblance M. Wieser pensa d'abord que Fine 
s'était inspiré de Tceuvrc de Schœner*. Ainsi, quand le géographe 
dauphinois inscrit sur le continent austral de .sa mappemonde la 
légende célèjjre BraHiclic Rrffio, il reproduit une erreur ' que 

I. J. ('. Urcvourt daiis lo Journal (fr la S/h'. ilr ijrtti/''- '''' yew-York. IV 
(1H73), p. lii-i><J7. 
'2. Gallois, (ii'ofjr. allrni. di' la Uenalssann\ p. ÎK) ot suiv. 

3. Pour oxplicpier coUo sorte de contradiction on peut supposer que I^ 
globe de 1523 est l'onivre d'un disciple de Scluener lequel iiaurait pas 
suivi de tout point la doctrine de» son niaître. 

4. Wieser, 'Maffalhars-Strasso..., p. 77 et suiv., carie n"» ,">. 

.'». Optisculum geotjraphicunt r,c dircrsorum libris ar rartis sumnia cura e\ 
(iiligcntia roUrctuvi^ arro)}u}io(iatum ad yccnnter rlahoratuni ab Oixiem f//"- 
hu))i descriptionh torvenan, in-i, sans lieu ni date; mais la dédicace au duc 
de Saxe est datée de Nuremberg des i<les de novembre 1533. — Quant an 
globe dont il est question dans le titre <ie VOpusculum gtw/rnphicuw, '1 ^'" 
existe un bon exemplaire à la nibIiotbé(|ue militaire de Weimar. 

0. Wieser, ouvr. cité, p. 78 et stiiv. 

7. T.a ménic erreur apparaît sur d'autres monuments cartographiques «lu 



- 993 - 

nous avons déjà signalée sur les premiers globes du géograplio 
franconien, erreur que la découverte du détroit de Magellan rendait 
inexcusable. Cependant la légende BrasicUc Regione disparut pas 
de la seconde édition de la carte de 15.'M publiée en 1536 '. — 
D autres critiques, |)armi lesquels M. Gallois ' et M. Wieser ' lui- 
même qui a abandonné dans la suite sa première opinion, recon- 
naissent la priorité d'Oronce Fine *. Schœner dans son globe do 
15:33 n'a fait que copier la mappemonde publitîc à Paris en juillet 
15:H par le géographe dauphinois. Ce n'est pas il est vrai une copie 
entièrement servile, car il y a quelques diiTérences dans le tracé 
du continent austral chez Fine et chez Schœner. Sur la carte de 
Fine (15.31) la terre australe est représentée comme un véritable 
continent ; ce n'est pas comme sur les globes de Schœner une 
sorte d anneau brisé par une large échancrure. Là où Schœner 
traçait cette vaste brèche, Fine projette vers le nord à la rencontre 
de rinde une longue péninsule, la Regio Patalia. A d'autres égards 
il y a entre la carte do 1531 et le globe de 1533 une analogie très 
marquée. Ainsi sur les deux cartes l'Amérique est unie à l'Asie 
par le nord (Chine) et par le sud (Cattigara) ^ 



xvi« siècle, ainsi sur deux petit*? plobcs de la Hil>l. nation., l'nn on Jiois, 
Fautro en cuivre. Sur ce dernier document le nom de lîrésil est inscrit deux 
fois, dans r.Vmérique du sud à sa vraie place, et sur un promontoire de la 
terre australe au sud-est de Madagascar. De même sur un jietit ^dohe (pu a 
appartenu aux comtes Piloni de IJellune et où figure le détroit de Majrellan 
on voit la terre australe projeter dans la direction de l'Asie une vaste pénin- 
sule dénommée livasielie lioffin comme stir les globes de Scha^ner (BnUet. 
(Hla Soc. f/eoghif. ilal., 187(), XIII, p. 4l-i2). 

1. I^ section cartographique du Ministère des Affaires Etrangères à Paris 
{Port. I, Ci) possède un exemplaire de cette deuxième édition (Gallois, Dn 
(fronfio Fhifvo, pi. I). Celte mappemonde cordiforme fut gravée plusieurs 
fois en Italie, avec ou sans le nom de Fine. 

2. Gallois, Géor/r. nlU'))ian(fs de la litinais.snucf'. \). dl-OC). 

3. Der vevschollene (jtohus ehs Johnnju'.s Schoutcr von i.j*?.*) irlrdcr auf(jn~ 
fundpn und kritisi'fi (jewùrdUjt (Sit:unrfshrrirfile de rA(*ad. de Yienn(\ 
cla.sse de philos, et d'histoire, CXVII, 18S8, p. 10, note 1). 

4. Dans un des cartouches de sa mappemonde cordiforme de loîK) Fine 
déclare qu'il a élaboré son œuvre pendant près de quinze ans. 

5. Sur le globe de lô.'}.'} on lit même ces mots : America Indiae supcM'ioris 
et Asiae Continentis pars. 



— 296 - 

Le ti-acé de la terre australe sur le globe de 1533 mérite d'être 
indiqué ici avec quelque détail. Le continent du sud y forme 
comme une enveloppe circulaii*e autour du pôle antarctique.Otle 
terre est de découverte récente et n'est pas encore connue dans ses 
détails, « terra australis recenter inventa, sed nondum plenecog- 
nita. » Au nord elle a pour limite moyenne le tropique du Capri- 
corne, au sud de Tocéan Indien et des Moluques. Ailleurs cette 
limite varie beaucoup, et le tracé du rebord septentrional du 
continent austral est des plus iri-éguliers. Ainsi au sud du cap de 
Bonne Espéi'ance la terre austi'ale ne dépasse guère le 55" de lati- 
tude, puis elle s'élève dans la direction du nord jusqu'au 24° sud 
entre Madagascar et Taprobane. C'est à cette partie du continent 
austral que Schœner donne le nom de Brasiclic Reglo, Au delà la 
vaste terre du midi redescend dans la direction du pùle et atteint 
le 33» au sud de Java ; elle se l'elève de nouveau au sud-ouest des 
Moluques jusqu'au 24"envion de latitude méridionale pour étaler 
largement la péninsule de la Regio Patalis, De h\ elle s'abaisse 
jusqu'au 54" où elle rejoint la Terre de Feu. — Comme sur les 
globes antérieurs Schœner inscrit sur son globe de 15.33 des lignes 
pointillées qui semblent indiquer des chaînes de montagnes. Ixs 
côtes de la tei-re australe sont également découpées par des golfes 
dont quelques-uns sont très profonds. Tels sont les deux golfes 
entre lesquels s avance la longue péninsule de la Regio Pataliii. 

Pour rendre plus facile l'intelligence de ses globes terrestres 
SchaMier avait l'habitude d'y joindre des notices explicatives.Trois 
de ces notices nous sont connues. Ce sont la fAtculentissima de^- 
criptio de 1515 à Uupielle correspondent les globes de Paris, de 
Francfort et de; Weimar ; — le traité De nuper reperlls innHlh 
de 152.3, auipKîl correspond le globe à fuseaux de 152iî publié par 
M. lioseuthal ; — enfin ÏOpuseuhini geographicnm de 151^3 qui 
sert de notice au deuxième globe de Weimar \ Ce dernier traité 
est un abrégé de géographie d'après les découvertes des grands 

1. Cf. pour la st-rio kXqs globes de Scliœiicr (îallois, Les géographes alle- 
mands de la Renaissance, p. 82. 



— 207 ~ 

navigateurs. La première partie renferme les notions les plus 
essentielles de cosmograptiie et les généralités tle la science géo- 
graphique. Le chapitre i est consacré à la démonstration de la 
sphéricité de la terre ; le chapitre v à Tétude des zones, a L'expé- 
« rience, — dit Schœner, — a prouvé que toutes les zones étaient 
« habitables et habitées. Dans les zones polaires le froid rend il 
« est vrai l'habitation moins agréable, « minus commode », mais 
« dans la zone torride on a trouvé un climat très tempéré, « aer 
« temperatissimus experimento inventus est. » Plus loin au cha- 
pitre x[ Schœner emprunte aux anciens la classification des habi- 
tants de la terre d'après leur position relative : antipodes^ antorci, 
jtenoeci, etc. — I^ seconde partie du traité est une description de 
la terre avec des indications de latitude et de longitude. On y lit 
au chapitre i que la terre se compose de quatre parties dont la 
dei-nière n'a été vue et visitée qu'en partie. C'est la région que les 
modernes ont appelée Brésil ' ; elle est située vers le pôle antarc- 
tique à une grande distance du tropique du Capricorne. Elle n'est 
pas encore pleinement connue. Puis au dernier feuillet de son 
opuscule le géographe franconien complète ces indications un peu 
sommaires et termine son traité par un dernier paragraphe consa- 
cré à la description du Brésil *. 

D'autres cosmographes de la même époque tenaient compte 
comme Schœner des découvertes de leur temps et s'autorisaient 
également du témoignage de l'expérience pour corriger les théories 
traditionnelles. Ainsi dans son Cosmofjraphicus Liber publié à 
Landshut en 1524 ' Pierre Bienewitz, plus connu sous son nom 

i. Est-il encore nécessaire de rappeler ici que par ce nom de nrêsii 
Schœner désigne la Terre Australe ? 

2. Ce paragraphe est intitulé : BrasiUae novan terrao. annotalio. « Jîrasiliaî 
« Australis permaxinia regio, vei-sus Antarcticum recenter reperta, nonduin 
« auicm plene perspecta, se exlendens adusqiie Malacham, et quid ultra. 
« Incolae hujus regionis bonae ac honestae vitae degunt, nec sunt Anlhro- 
« pophagi sicuti caeterae barbarae nationes, legem non halKMit, neque reges, 
« sed seniores venerantur et eis obeilientiani praestant, liberis eorum Tho- 
« mae nomen imponunt, huic regioni adjacet insula permaxima Zanzibar 
« sub gnidibus iOi" 27' 30' Australes. » 

3. Et depuis souvent réimprimé dans le cours du xvi« siècle. C'était un 
des manuels classiques pour l'enseignement élémentaire. 



— 208 - 

laliiiisô Petrus Apianus, bien qu'il expose la théorie classique des 
zones, n'ose pourtant déclarer la zone torride inhabitée, mais oile 
est, dit-il, difficilement habitable, « nialae aut ae^çrae habita- 
tionis '. » — François le moine se montre plus affirmatif dansâ 
lettre à rarchevêque de Palerme * ; il déclare nettement que le 
témoignage de l'expérience a révélé que la terre était habitable 
sous la zone torride. On a constaté de même, ajoute-t-il, que 
l'Océan est navigable sous celte latitude et que Texistence d<^ 
Antipodes ne peut être révoquée en doute. — Dans une notice 
cosmographique publiée dans le Novus Ot'biii de Grynaeus (iîyH) 
Sél)astien Miinster dit que les anciens ont eu tort de croire la zone 
torride inhabitable \ — Jacques Cartier déclare que le préjugé de 
la zone torride est condamné par Texpériencc *. — D'autres compi- 
lateurs de manuels élémentaires de cosmographie, J. Honter *et 
Henri de Glaris % sont obligés de faire le même aveu bien qu'il 
leur en coûte, on le voit, de renoncer aux préjugés consacrés par 
le temps. Ainsi J. Ilonter a soin de déclarer que, si la zone torride 
n'est pas entièrement déserte, elle est à peine habitable à cause de 
l'excès de la chaleur : 

Quorum (zonaruin^ quap tupffia est vie Psl hahitnhUia aestu '. 

Au milicui du xvr^ s. Pierre IJiMubo raconUint l'histoire delà 
découverte du Nouveau Mondt* reproduit les objections de 
C. Colomb contre la théorie des zonc^s inhabitées *. — il en est de 



I. Cb. IV, fol. 10. 

H. C('tt(î Icttro fut ('orito ontrn l(\s aniu'cs I.V2() et ir>30. KUo a rtô ropn)- 
diiih' par M. (îallois, J)c Onnilin Finaoo, p. ST-HCk Voyoz p. 1)5. 

\\. Folio 4 verso. 

i. Préfac«» au l{oi q\\ tèto (Uî la relation de son deuxième voyajje. 

r». liuttiniontoruni ca.sniftffrdjifiiroruïïi lihri JIJI ru)Èi tahflUs (jt'ofjt'n)ihini 
fh'f/audssimis, Anvers, 1."»^. 

(î. De t/poffraphia Hhcr unus. Le chapitre i.\ est consacré à la tli»*'()rie «h'S 
ein<| zones (folio l*i-llj do l'édition de Venise, 17),^). 

7. Huiiiinrnf. CosnKtff., livre l, folio A 111. 

S. xniisUtiiw du Xuuveau Motuh* ilnsiuiuvn't par les Portuffaiotis... (Iraii. 
frang., irKit)), ouvraj^o cité par M. de Crozals {Hevue de géoijr., XVI (l«^'>^ 
p. 11). 



— 299 - 

même de rérudit Guillaume Postel. « I^ terre », dit-il, et est habi- 
table sur toute sa surface, « tota habitabilis », et la zone qu'on 
appelait torride, « torrida», mériterait mieux d'être appelée zone à 
rosée *, <( rorida ». — André Thevet, l'auteur de la Cosmographln 
rnivcrseUc proteste aussi en plusieurs passages contre la théorie 
traditionnelle des zones. Les cincj zones, dit-il, sont toutes habi- 
« tables, contre l'opinion de tous * anciens et aucuns modernes 
« Scholastiques qui ignoraient ce que j'ai expérimenté au 
« contraire '. » Thevet fait des réflexions analogues au sujet du 
voyage de Villegagnon au Brésil en 1555 *. 

D'autre part des explorateurs portugais avaient pénétré sur les 
hauts plateaux de l'Ethiopie (Abyssinie) et dans l'intérieur des 
régions équatoriales où ils avaient remarqué la n^gularité et 
l'abondance des pluies. Ces pluies équatoriales sont, au jugement 
de Ramusio ^, la véritable cause des crues du Nil. Dans la n'îgion 
du Congo elles tempèrent le climat et le rendent très agréable : 
« Tractus enim amoenissimus, aère ultra fidem potius quam 
a modum temperato », écrit Pigafetta dans sa description du 
Congo *. — Enfin le savant jésuite Acosta s'inspirait des observa- 
tions faites par les Espagnols dans l'Amérique intertropicale pour 
réfuter de la manière la plus complète et par les arguments les 
les plus solides les préjugés anciens sur la zone torride. 
I^ plupart des anciens considéraient cette zone comme inha- 
bitable i)arce que la chaleur s'accroît des pôles aux tropiques, et 
que le soleil y émet des rayons directs \ Mais, fait observer Acosta, 

1. Cosntoffrap/ticac Disciplinae Compcndhtni...^ in-i, 1561, Bàle, fol. 8-9. 
Cf. aussi fol. ôG. 

2. Thevet a tort d'oublier le.s protestations d'Eratosthène, do Polybe et do 
Posidonius. 

3. Cosmoff raphia VnivarscUc (157."»), fol. 2. verso, 
i. Ihid., fol. 107, 111, 4(3:3. 

5. Ramusio, 1« (1588), f. 2(î1-2G8. 

(). Vera desci'iptio vegni afncani quod tatn ah inrolis quam Lusitanis 
CnntjHs appnllalur (De Bry, Petits Voyages, I»"» partie, 1598), Cf. le chapitre lî, 
p. 5-G. —Cette relation a été composée par Pigafetta d'après les renseigne- 
ments fournis par le Portugais Edoardo Lopez. 

7. Acosta, Jlist. naturelle et morale des Tndes... (trad. Regnault), livre H, 
ch. H. 



— 300 - 

la zone torride loin d'être brûlée \)ar une sécheresse constante est 
au contraire fort humide ; elle est riche en eau et en pàtui-ages. 
L'abondance des pluies jointe à la longueur des nuits en rend le 
climat tempéré. De plus l'altitude du sol et les vents froids contri- 
buent t\ en rendre la température fort agréable *. 

Vn autr'o problème, le problème de l'existence des antipodes, 
préoccupait aussi les savants, témoins des grandes découvertes 
accomplies par l(»s Portugais et les Es[>agnols. Cependant les 
préjugés anciens étaient si profondément enracinés dans les 
esprits qu'ils exerçaient encoi'e une action considérable. Il y aN'ait 
comme un(^ sorte de comljat engagé entre l'autorité de la tradition 
et le témoignage de l'expérience. Cet état d'incertitude, d'embarras 
entre deux influences conti'aires n'est nulle i)art mieux marqué 
que dans le commentaire de Jean Stoeflîer sur le Traité de la 
Sphère de Pi'ocUis '. Le commentateur, qui est avant tout un 
érudit, cite beaucoup, suivant l'usage de son temps, et il cite les 
textes les plus opposés sans prendre parti dans le débat. Après 
avoir exposé les textes relatifs au problème des régions intertro- 
picales * (il s'agit de déterminer si ces régions sont remplies par 
la mer ou occupées par la terre ferme), Stoeflîer se demande si la 
zone australe tempérée est habitable, et à ce sujet il ne nous 
ménage pas les citations. Pour l'éfuter l'opinion [>aradoxale de 
Laclance il invoque la loi de la pesanteur *. Reste le témoignante 
de S' Augustin, le phis populaire des Pères de l'Église. Aussi 
Stoeflîer prend-il quelques ménagements à son égard. Loin de le 
réfuter directement, il met son erreur sur le compte de Tigno- 
rance générale de son tenqis en matière de géographie. Si le 
grand Docteur avait connu les découvertes modernes, il n'aumit 



1. AoosJa, ouvr. cite, liv. II, cli. ni, iv, vi, ix, x, xi, xn, xni et xiv. 

2. C«»t ()uvra<.n», n'uiaction d'un cours professé à Tubiîijjuo, fut publié tMi 

I.'kU, Joannis Stoc/'/h'rL... in VriK'U Diadochi Sfthiwiutm nmndi loii'Ji' 

ahsolulissimus ronunt'nlarhts. — M. (îallois a sij^nalt* l'importiuioo de ce 
texte (Gf'of/r. allctu. de ht Rennaissaiice.p. K3l)-l't!2'. 

3. VoL -W à M), VJ à 5't, 73. 
i. Ko!. 51 à 53. 



- 301 - 

pas sans doute nié les antipodes * . Quant à s'inquiéter, comme il 
le fait, de savoir si IVxistence des antipodes peut se concilier avec 
le caractère universel, «oecuménique», delà prédication évangé- 
lique, c'est là une préoccupation dont il n'y a pas Heu de s'exa- 
gérer les conséquences contre l'hypothèse de la terre austi'ale. 
Comme les autres contrées de la teri'e, les régions du midi ont 
pu recevoir la lumière de TKvangile, car Dieu a déclaré que la 
pai'ole des apôtres retentirait dans le monde entier *. Malgré tout 
Stoeffler est encore très embarrassé ; les textes des Pères, l'auto- 
rité de la tradition gênent ce géographe qui ne peut oublier 
complètement qu'il est aussi homme d'Église. Hypothèses, conjec- 
tures, explications confuses, il recueille tout ce qu'il trouve dans 
l'arsenal de son érudition. On sent qu'il cite beaucoup pour 
s'épargner la peine de discuter, qu'il invoque constamment l'opi- 
nion des autres pour n'avoir pas adonner la sienne. Quoi qu'il en 
soit, après avoir allégué les preuves d'autorité, il est bien obligé 
d'en venir aux faits d'expérience. L'expérience, dit-il, a révélé 
que l'Océan est navigable sous toutes les latitudes et que les 
régions équatoriales sont habitées ainsi que les contrées situées 
au delà dans la direction du sud '. Or les témoignages de l'expé- 
rience constituent une huitième science qu'il faut ajouter aux sept 
arts de la Scolastique : c( et ideo propriis vidisse oculis credo esse 
octavam scientiam*.» 

D'autres géographes affirment plus nettement la croyance aux 
antipodes du sud. Ainsi le moine François dans sa lettre De orbh 
»itn ac dcscriptlone adressée à l'archevêque de Palerme déclare 
qu'ils sont dans l'erreur ceux qui ne croient ni à l'existence 
d'une terre antarctique (sub antarctico cardine) ni à l'existence 
des antipodes comme S^ Augustin. L'expérience a prouvé le 



1. Fol. 51 verso. 

2. Fol. 53 verso. 

3. Fol. 5i rt'cto vt verso. 

i. Fol. 54 recto. En somme l'esprit scieiiiiflque île la Heimissancc vient 
encore d'affirmer ainsi sa victoire sur l'autorité de la tradition. 



- 30*2 - 

contiTiire*. — Apiaiius reproduit la théorie macrobienne des 
f|iiatre lies-continents et ajoute que Lactance et S* Augustin en 
niant l'existence des antipodes ont commis une grande erreur*. 
— Guillaume Postel déclare qu'une vaste terre s'étend autour du 
pùle austral ; c'est la cinquième partie du monde, et son étendue 
est très considérable (maxima, permaxima) * — J.-B. Ramusio 
est également partisan de riiypothêse de la terre australe. 
Dans une notice sur la navigation de la mer llouge il sou- 
tient en effet cette opinion que toutes les mers, environnées 
comme elles le sont par les tenues, peuvent être qualifiées de 
a méditerranées » \ ce ipii implique nécessairement Texistence 
de vastes terres dans l'hémisphère méridional. Sans doute 
Ramusio ne formule pas nettement cette dernière assertion, mais 
elle est la conséquence logique de son système. D'ailleurs, le 
tome troisième de la collection de Ramusio*, publié en 1565, ren- 
ferme entre les pages 455 et 45(3 une carte d'Amérique où l'on 
remarque ime terre antarctique laquelle s'abaisse de plus en plus 
dans la dii'ection du sud après avoir projeté son promontoii'e le 
plus avancé vers le nord, la Terre de Feu. 

Les lettrés eux-mêmes ne restaient jxis étrangers à cette préoc- 
cupation de la terri» australe. L'un d'eux qui représente» à nior- 
veille la curiosité universelle des hommes de son t(»mps*, 
lauleur des Kasainy déclare (|ue l'Amérique est une « terre fenue 
c( et continente aveccpies l'Inde orientale d'un coté et avcnjuoi les 

I. « At ('xptM'itMilia ot oculoniin scnsus manife.sto rontrnriuni (l(Miu)nstrat •• 
(Gallois, /A' Onmtiit Finnuo, j». ir)).(l('llo lotlro fut T'crilc entre les années l.Vil) 

et ircjo. 

"1. (losimujrdiih'iciis Lihi'r. \7rl'k, e. XVI, fol. ."ii-rM. 

.'{. (Utsnuujrapti. D'isc'ipï.^ ir»()I, |). I. Cf. aussi De Vmvcrsitale Lihci\ lôTri. 
fol. .V) reclo. 

i. Ilaniusio l « (ir»SS), f. :>82 F, 28;{ A. 

r». DcUf Xtti'iffaUniii ot Vi m. 7^/ /"..., I5r)l)-r>'.), .'> vol., Veni.so, (liunti. Klle «levait 
<'onipren(lre un (luatriênie volume relatif aux naviprations dnn.s riièniisphèiv 
auslral. Ce (|uatriènie volume dont llamusio avait préparé les matériaux 
j)érit(lans l'ineendie de Timprimerie des .îunte.f en nov. 1557. 

(). Voyiez dans la Urvw th' (}(''0(jmph'w, vol. XVI (1885), p. i5i-i55, les 
remaniues de M. Djvscliamps siu' les ijlées géograj)lnque.s de Montaigne. 



- 303 - 

« tvi'rcs qui sont soubs les deux pôles iVauUi\^ part ; ou, si elle 
« en est séparée, que c'est d'un petit destroict et intervalle, 
« qu'elle ne mérite pas d'être nommée isle pour cela*. » — On 
trouve dans la correspondance d'Ortelius une lettre qui trahit 
chez son auteur la même pi'éoccupation du problême des anti- 
podes du sud. Un professeur de droit à TUniversilé de Douai, 
Joannes Venduillius, depuis évéque de Tournay, écrit à Abraham 
Ortelius, l'illustre cartographe, pour le prier de vouloir bien lui 
acheter des livres de géographie et lui envoyer un exemplaire 
de sa mappemonde. A ce propos il lui demande quelques rensei- 
gnements sur la terre australe, jusque-là si peu connue, qui 
s'étend au-tlelà du détroit de Magellan : a Mi Domine, scire velim 
« an videris ali((uLd scriptum de terra illa australi hactcnus 
« parum cognita que est ultra fretum Magellanicum, et si quidea 
« de re extat, velim mihi comjxires '. » 

On doutait alors si peu de l'existence des terres australes que 
certains auteurs proposaient d'y faire des explorations. Ainsi, 
l'auteur des Trois Mondes ', I^ncelot Voisin, seigneur de la 
Popelliniêre, excite les Français à tenter des découvertes dans les 
régions australes, a Je ne demande pour tout, écrit-il, que d'ani- 
mer le coui-age trop endormi des Français à tenter quelque 
voyage lointain à l'exemple de leurs voisins, pour honorer du 
moins la nation de quelques exploits généreux. Il reste plus de 
pays à connaître que nos modernes n'en ont découveit, qui ne 
peuvent être moindres en toutes sortes de richesses, singularités 
et miracles de nature, si nous avons l'adresse de les al 1er chercher 

1. Livre I, ch. xxx, dos Cannilmlos. 

2. Krclesiat» Umdino-batav(w. avvhivnm. Tomus F, Abviihami Ortrlil et 

vlmnnu rruditoi'um aii eunidem et ad J. Colium OvlcHamun eimluUw 

'I52i-1028, éd. J. H. Hessols, Cambridge, 1887, in-i, Lxxv-ÎKiG p. Voyez 
lettre n« 25, p. 0(). 

3. Cet oiivrapre fut publié en ATilèrl. I/miteur qui était protestant était de 
l'école de Coligny. Les colonies de protestants français que Villegagnon et 
I^udonniùre conduisirent au Brésil et à la Floride n'eurent, comme on le 
sait, qu'une durée dequelcpies aimées.— Cf. les intéressantes publications de 
M. Guflarel, Histoire du Brésil français, Histoire de la Floride française. 



- 304 - 

vers le midi, où aucune nation n'a donné. Le Portugais a 
couru vers TOrient ; l'Espagnol vers TOccident ; rAllemand et 
l'Anglais au septentrion : aucun n a donné atteinte aux Terres 
Austi-ales qui sont si grandes et par conséquent sujettes à toutes 
sortes de températures, aussi bien que la riche Amérique. Elles 
ne peuvent être moins pourvues de richesses et de choses singu- 
lières que les autres parties de Tunivers ; vu leur longue et large 
étendue qui nous donne lieu de les appeler le monde inconnu. 
C'est là où les princes de ce tems devroient faire montre de leur 
puissance en des choses belles et profitables, comme ce seroit la 
recherche de ce troisième monde Vu la situation et l'éten- 
due de ce troisième }no)ide, il est impossible qu'il n'y ait des 
choses merveilleuses en plaisirs, richesses et autres commodités 
de la vie humaine. Quant il ne s'y trouverait rien digne de 
mémoire, la curiosité serait toujours louable dans le prince qui 

l'aurait fait visiter Voilà un monde qui ne i>eut être 

rempli que de toutes soi-les de biens et de choses excellentes. 11 
ne faut que le découvrir : il ne faut que suivre l'exemple des 
autres nations, qui ont frayé un si beau chemin. Ia renommée 
promet au capitaine qu'on chargera d'en faire la découverte un 
l'ang illustre avec les Colombs, les Vespuces, les Magellans, les 
Cortez et les Drakes '. » 

1^ Popellinière n'était pas le premier à désigner les terres 
australes sous le nom de ce troisième monde ». Déjà Mercator 
dans une légende inscrite sur la célèbre c^irle de I5(>.0 avait 
distingué trois masses continentales : l'Ancien Monde. l'Inde 
nouvelle (c. à d. rAméri(iue), enfin le continent austral. De plus, 
au témoignage d'un contemporain *, Ghymnius, le concitoyen et 
le biogiaphe de Mercator, h^ grand géographe llamand avait résolu 
de diviser le globe terrestre en trois parties égales ', dont la 

1. Go |iassa;>'0 so trouva dans « rAvanl-Discours » qui n\*st pas pajriiM'. 
La prolixitô ilo ce clrveloppenicnt ne nous a pa.s permis de le citer textiiol- 
ItMiionl. 

2. Cilr par M. llaoïiidunck, Gérard Mrrralor (1800), p. 121), noie 1. 

3. André Tlicvct écrivait dans sa Cosmofjrapfnc Universelle (iolô) qnix son 



- 305 - 

dorniêre était formée par la terre australe. — De même M. Livio 
?i>aiuito, auteur d'une Géographie publiée en 1588 à Venise, 
déclare qu'il y a trois masses continentales : l'Australie, l'Atlan- 
tique, c. à (1. le Nouveau Monde, et le coptinent ptoléméen, 
c. tid. le vieux monde connu des anciens '. 

Tous ces écrivains, bien qu'ils fussent obligés de reconnaître 
qu'on ne savait à peu près rien de l'étendue réelle de la terre 
australe, n'en mettaient pas en doute l'existence *. Le jésuite 
espagnol J. Acosta, un des créateurs de la physique du globe, 
invoquait même un ai'gument d'un nouveau genre en faveur de 
cette hypothèse. Il avait remarqué d'après ses propres voyages et 
d'après les relations des voyageurs « que jamais la mer ne se 
sé|>are de la terre de plus de mille lieues '. » En conséquence 
Acosta se croyait autorisé à penser comme d'autres géographes 
de son temps « qu'il y a quelque grande terre ferme proche des 
dites îles de Salomon, laquelle répond à notre Amérique du costé 
du Ponant; et seroit possible qu'elle courust jDar la hauteur du 
Sud jusques au destroict de Magellan. On tient que la neuve 
Guinée est une terre ferme et quelques doctes la peignent fort 
près des isles de Salomon. De sorte que c'est chose vraysemblable 
de dii'e qu'il y a encore une bonne partie du monde tr descouvrir. 
— Il suffit de scavoir maintenant au vray qu'il y ait terre de ce 
costé du Sud et que c'est une terre aussi grande comme toute 
l'Europe, l'Asie et l'Afrique mesme *, que à tous les deux P(Mes 
du monde l'on trouve et rencontre terre et mer embi-assées l'une 
avec l'autre. En quoy les anciens ont peu entrer en doubte, et le 
contredire i>ar faute d'expérience '. » En conséquence Acosta, 



jupemonl la terre australe était aussi étendue que l'Asie ou l'Afrique (1, liv. 
Xn, fol. 4i5 verso). 

1. Grographia distinta in XII Uhr., H, p. 24 recto. 

2. Voyez de plus un texte de Franeiseo TluMTiara, l'auteur de Kl Llhro di* 
las rnstunihrps do tinfan las fftmtos drl mundo 1/ do tas Indins^ Anvers, I.Ti(»< 
cité j)ar Major, Karltj Voijnffes to Trrra Au.itraHs, p. i.xiv-i.xv. 

3. Ilistoiro natHVoUe cA tuoralo drs Indes.., 1, eh. vi, p. 12 (Irad. llej^nault). 

4. Acosta se souvient sans doute de la théorie de Mt;rcator. 

5. Histoire naturelle et morale des Indes.., I, ch. vi, p. 13. 

20 



- 30G — 

partisan de rhypothèse des antipodes, réfute I^ctance et S^ Augus- 
tin *. Ailleurs il écrit : « 11 y a de grandes conjectures quen la 
zone tenipéive qui est au pôle Antarctique il y ait des terres 
grandes et fertiles^ mais jusques aujourd'huy elles ne sont des- 
couvertes. » On ne connaissait en effet de son temps dans cette 
zone que la côte de l'Afrique australe et la côte du Chili '. Quant 
à rétendue de la Magellanie, Acosta Tignore complètement. On 
ne sait encoi'e, dit-il, si la Teire de Feu est une île de faible 
dimension ou si elle est une terre de vaste étendue « courant vers 
l'Mst jusques à se joindre avec la Terre de Visla qu'ils api>ellent 

qui répond au cap de Bonne Espérance 1^ vérité de cecy 

n'est encore aujourd'huy bien comme et ne se trouve aucun qui 
ave couru cette tei-i*e '. » On ne sait encore si la Terre de Feu est 
une île ou un promontoire avancé des terres australes *, car les 
navigateui's n'ont pas dépas.sé la latitude de 50'» sud *. 

L'incertitude où l'on ét^iil sur les proportions réelles de la 
Magellanie autorisiiit en quehjue sorte toutes les audaces. Ainsi 
l'érudit G. Postel ne craint pas d'attirmer que le Nouveau Monde 
s'étend d'un pôle à l'autre sans présenter d'autre solution de 
continuité (pie l(^ détroit de Martin do Bohême (lisez : le détroit 
de Magellan) par r)5" do latitude sud *. D'autre part les carto- 
gra|)hes atlrihuaient volontiers à la Magellanie des dimensions 
gigantes(]ues. Ils la prolongeaient au loin dans les deux Ocmis 
Allant i(pi(» et Paeitique '. Ainsi sur une carte d'un allas anonyme 
du xvp' s. la Terre de Feu (*st prolongée jusqu'au cap de Bonne 

I. Acosta, oiiv. cit»'», I. cli. vn-viii. 

^2. l(i., ihui., III, (II. xxHi. Voyez aus.si 1. cli. IX.— AcostA publia son rcinar- 
cpiahlt' ouvra^'c vu i7ii<). 
.'{. ///., ihift., MI, cil. xr, p. 1)7. 
t. 7f/., ihid., III, cil. X, ]). \Ck 
T). 7</., ihid., cli. xxnr, p. lUi. 
(). Dr l'nivi'rsildtf Hfn.'r (l,V>*2), fol. Tii) rccto. 
7. V. 



--. 307 - 

Espérance *. Ailleurs ce prolongement oriental de la Fuégie n'est 
pas tracé aussi loin dans la direction de l'Afrique australe, mais 
on trouve au sud du cap de Bonne Espérance une terre assez 
étendue, « la Terre de Viie » (Teri-a de Vista)*. Cette terre avait été 
découverte, disait-on, par les Portugais. On lit en effet sur une 
carte de Thémisphère austral renfermée dans le SpecMhim ovhis 
de C. de Judaeis (Anvers, 150'2) la notice suivante sur cette 
région : a Lusitani Bonae Spei legentes capitis promontorium, 
« hanc terrain austrum versus exstare viderunt, sed nondum 
« imploravere ^ » 

A Touest la Magellanie éUiit reliée à la terre de Drake et 
souvent même à la Nouvelle-Guinée * par une longue ligne de 
côtes découvei'tes en partie par le pilote espagnol Hei-nanGallego. 
Ainsi sur une carie d'Amérique datée de I5ÎH) et publiée dans les 
Grands Voilages de D(' Bry (\u^ pai'tie) on trouve sur la côte qui 
relie la Terre de Feu à la Nouvelle-Guinée la légende suivante 
qui se rapporte à la découverte de Juan Fernandez ou à celle de 
Gallego : « Hae regiones cuidam llispano apparuerunt cum 
« disj(»ctus a classe in hoc Australi viigaretur Oceano. » Nous 
préférons y voir une allusion à la prétendue découverte de 
Gallego à cause des mots a disjectus a classe }> qui ne semblent 
l>as pouvoir convenir à Texpédition solitaire de Juan Fernandez. 

I^ Nouvelkî-Guinée était elle-même tantôt considérée connue 
un promontoire de la terre australe, le plus avancé dans la 
direction de Téquateur, — tantôt comme une île séparée de la 
grande terre du sud par un détroit plus ou moins large ^. 



1. CoM la carte iv 5 d'un Allas aiionyiiH^ ([iii se trouve à la IJibl. Vitl. 

tiiiniaiiuole à Rome (Uziolli, Ma]tp(unotuU , (1882), ii" '270, p. I7;j-17r)). 

J/allas est anonyme. Cependant (pieiques earte« portent cette mention : 
Antonins Millo fecit. 

2. Ainsi sur les mappemondes de .1. (iastaldi Ton Cnstaldi), Fernando 
li*»rlelli, Paolo Forlani, .1. Picijçano. Hotero place la Terre de Viie à 150 lieues 
du cap d(^ lionne Kspérance. 

3. Major, Earbj VoijdfffSf p. lxvh-lxvui. — XordcMiskjo'ld, Fac aiwilr. 
Atlas, \i\. XLVIIL 

4. Ainsi sur nne carte de Thevet (Uihl. nation., coll. Goss. Ii5). 

5. Voyez les caries de Mercator, Ortelius, Hondius. Ce dernier carto- 



— 308 — 

D'aiilivs carloj^raphes avoiiaieiil leur ijj^noranco à ce jmjet. 
Meiralor sur la gmiide iiiappoinoiulo do 15(3Î), Robert Hues 
dans son Tnùlô des globes ' déclai-aienl (|ue rexploration de h 
Nouvelle-Ci iiiiioc» n'avait i)as été poussée assez loin pour [x»rmeltre 
de déterminer Textension véritable de cette leri*e. 

Dans rOcéan lndi(Mi le ti'acé de la tcîrre austnUe était beaucoup 
moins étendu qu(* dans [v Paeifiquc*. dépendant quelques esprits 
aventureux supposiiient que la terre austi*ale devait se relier au 
groupcMle rJnsulind(» (»t peut-être même se prolonger jusqu'au 
cap de Hou ne Kspéi'ance * . (juant à Madagascar (lik 
S'-J^urent) (|ui en i-aison de son étendue pouvait avec quelque 
vraisemblance» être considérée connue un continent, ilestîïre^la^ 
quer qu^HIc» îh» paraît pas avoir jamais eu aucune atlacbe avec la 
terre auslnile. Kllc» ligure toujours connue une île sur les caries 
anciennes publié(»s parM.(;randidier\ — Au sud du cap deltonne 
Espérance les carlo;xraplies dessinaienl les contoui^s de la « Terre 
des Perroqu(»ls », ainsi dénonunée par les Portuji^ais en raison de 
labondance et de la taille de» c(»s oiseaux *. Ce nom provient sans 

graphe a dressô une rixvir \){n\r lt\s V(»ya},'t\s de Drake c^t de Cavcnclish 
(reproduite* dans It» xvi" vol. do YllakUnjt Socii'ly (pii reiiO'riiio rouvrajrtMÎc 
l-'lelclier, Tfn' ]y(n'l(i rtironijuissnl...^ sur laquelle* il a sépan» la Nouvi'Hc- 
(iuinrp de la tern» australe par un détroit (pii présente une resseinhiaiioc 
assez n'Uiarcpiahle ave<' le j^olfe dr (larpenlarie.Or cette carte est bien anti- 
rieure au vnyat;»' de Torn-s eu KiiH). — \a\ Xouvelle-tîuinée est êjrîdenuMit 
représenter enunne un(> ile sur le portulan de ,Iuan Martint\s (Paris, Ilibl. 
de l'Arsenal, K{2.*{j de l,V<*2, -- sur une nia|»peuionde j:ravée sur le titre ilc 
la Vni'" partie des (imnds \'niiiiift's de De Ury (ir)îïi)), édil. Iatin(\— sur la 
carte qui aceonipa^rne le Drsrriptionis lUdhnmùcac auijmonlmn tic Coriu'- 
lius WytHiet, Louvain, 1.7.17 (Nordenskjo'ld, -1//(ï.s', pi. Li) et sur les cartes 
de VJIistoirt' iniircrsi'lle (1rs Jndt's... du inéuK» auteur (Douai, Hill, fol.). 

I. Trarlatus dr ijhthis et rorum ii.sii, ITiihî. (Ilnfiltuft StK'irtij, vol. LXXIX. 
1881), p. 7'.)). 

"2. Voyez le chapitre xx de Vlïistif'wr ili' ht Xnrhfatioii dr J/msrhot rt»«^ 
ImJrs <nif'nl(fh's, 'A'' édit. au}zuienlée, .Vujsterdani. KW, p. .Ti. « Quehpics-uiis 
« pensent (pie (.lave la |,q*ande, c. à. d. TAustralie) c'est un continent faisant 
«« partie de la •< t«.'rra inco;jnita «; dans ce cas elle devrait »» s'étendre j"»*** 
(pi'au cap de lionne Ksperance ;... » 

,*{. l'n fascicule de Vllislitin' ifr MatftKjdiicar est consacré à la repriKlnction 
d'an<iennes cartrs de celle ;«ManiIc ile. 

i. Helation tU's voyai^'es d«' Trohislier, tfakluifl Nocie/i/, ir XXXVin. 
|8<»7, |>. .'{7. 



— 309 — 

doute de la confusion commise par 0. Fine et J.Schœner entre le 
Brésil et la terre australe proprement dite, confusion que la 
connaissancedu détroit de Magellan rendait difficilement explicable. 
Le Brésil est renommé comme on sait pour la beauté et la variété 
de ses espèces de perroquets. Sur plusieurs cartes du xvr s. il 
est qualifié de Terre des Perroquets, « Papagalli terra d. On voit 
même sur la carte dite d'Alberto Gantino * (1502) trois perroquets, 
trois aras, dessinés et peints sur la côte de la Terre de S^^-Croix 
comme une des particularités les plus intéressantes de ce pays. 

Ainsi pour un grand nombre de géograpbes du xvr- s. la terre 
australe méritait en raison de son étendue de prendre place dans 
les classifications à côté des continents déjà connus. Mercator, I^ 
Popellinière, Livio Sanuto pouvaient y voir la troisième masse 
continentale, le troisième monde. D'autres géographes en faisaient 
volontiers une cinquième partie du globe. — Par contre il se trou- 
vait aussi des géographes indépendants qui protestaient à leur 
manière contre le préjugés! répandu et ne faisaient sur leurs cartes 
aucune place à la terre australe, même après la découverte de la 
Magellanie '. Ainsi on remarque l'absence complète de la terre 
australe sur la mappemonde de Vholarlo de Bordone' (^^^^)y sur 
les cartes dressées par Gemma le Frison pour la Conmographle 
d'Apianus (1540). — Sur une carte de Gaspar Viegas * (1534) des- 
sinée jusqu'au 53« de lat. sud on ne voit également rien qui se 
rapporte au continent du midi. — lien est de même de deux atlas- 
l)ortulans du fécond cartographe Battista Agnese ^ ; l'un donné à 



1. Publiée par M. llarrisse ù la suite de son livre sur les Covle-Real où 
elle est longuement décrite. 

2. M. Kret.schmer est donc dans l'erreur quand il prétend que depuis 
15.31 jusqu'à la fin du xvi« siècle toutes les mappemondes présentent le tracé 
de la terre australe (Die Entdeckung Amorika's..., 181)2, p. 352). 

3. VIsolario de Benefletto Bonlone fut souvent réimprimé au xvi« siècle. 
]jx première édition est de 153i, Venise, mais l'ouvrage était terminé en 1521. 
Les cartes sont même peut-être d'un type antérieur à cette date. De là sans 
doute l'absence de continent austral. 

4. Paris, Bibl. nation., Inv. ffên., 230. (Harri.s.se, J. et Séb. CaJtat, p. IR'j.) 
.'». Sur ce cartojrrapbe voyez H. llarrisse. Cahot, p. ISS-PJ't. 



— 310 — 

Philippe II \)av Charles-Quint a été composé enU'cles années 1525 
et 1540 ', l'autre est signé et daté de Venise, 25 juin 1543*. 
Comme tous les portulans de B. Agnese, — et ils sont nonibreux\ 
— présentent entre eux de grandes analogies, nous nous contenle- 
rons de signaler ici ces deux atlas. Cependant le portulan de Mala^ 
ti(!, que M. Gaffarel croit pouvoir attr'ibuer à B. Agnese, s*écart«^ 
quelque peu à ce point de vue du tracé ordinaii'e des atlas 
du cartographe génois. On remarque en e(T(»t au centre d'un 
astrolabe dessiné .sur un des côtés de la deuxième feuille t un 
globe teri'estre avec TEurope, l'Africpie, une partie de TAmérique 
et, au pôle sud, un immense continent. Le même continent méri- 
dional se retrouve au centre de la troisième feuille *. » Si le por- 
tulan de Malai'tic est réellement, connue le pense M. Gaflaivl, de 
la main de Ballista Agnese, ce tracé de la terre australe serait une 
indication nouvelle dans Tœuvre du célèbre cartographe *. 

Li terre du sud est également négligée par Sébastien Cabot. Cet 
habile pilote est en raison de .sa profession lui espi-it positif, i)eu 
soucieux d'hypothèses aventureuses. Aussi n'indique-t-il sur sa 
grande mappemonde (1544) que les terres réellement découveiles. 
Pour le restiî il s'abstient prudemment et n'hésite jxis à avouer 
son ignorance. Aussi a-t-il inscrit sur les vastes étendues de Tln'*- 
misphère méridional ces simples mots : « Terra vel mare inoogiii- 
tnm '•. » — Sébastien Munster, le plus grand nom de l'école de 
géogi-aphie allemande du xvr siècle, n'est pas moins réservé. Dès 
'15IÎ12, dans une notice insérée dans le yorna Orhh de Grynaeus, il 
déclarait formellenK^nt qu'il n'y avait pas de continent autour du 



1. n faisait partie île la collection Spitzj^r. (Bull. Soc. grttffr. de Pat'is, '}\iin 
1H7<1, p. (>tîr>-(».'n, et SilzunfjshcricfitP de l'Acad. des Sciences de Vienii»*. 
classe de pliil. et d'histoire, tome LXXXII (IH7()), p. 5U-rj()l.) M. Spitzercii a 
fait exécnter le fac-siinile en 1875. 

2. Il se trouvt^ à la Dibliothêcpie nationale. 
'A. On (Ml connaît au moins douze. 

4. (ialTarel, Le portuUtu tic Malartic, p. (î. 

T). Ceci pourrait nous uiettre en ^'arde contre rhypothè.<?e de M. (îaffanM. 
('». I.a nia|»|)enionde de Cahot est à la liihl. national*' C. i'd\H). Jonianl 
Ta puhlire dans son },M*and HcTueil (pi. XX). 



— 3li - 

pcMe sud : <c sub polo antarctico comperluin est nullaiii esse ter- 
rain, salteni solidam. » Quant à la zone tempérée du sud, elle est 
également presque dépourvue de terre formant une masse conti- 
nue : « videbis in ea fere nullam esse terram continentem, sed 
mare duntaxat et insulas quasdam, nisi quod portio aliqua de 
Africa ineam extenditur*. » Aussi sur la mappemonde qui accom- 
pagne sa Cosmographie* ne fait-il aucune place h la terre australe. 
— On remarque également Tabsence du continent méridional sur 
d'autres cartes de moindre importance ; ainsi sur la mappemonde 
cordiforme de Vadianus ^ (ioK)), — sur la petite mapi3emonde 
l)artielle qui accompagne l'édition des Décades de Pierre Martyr * 
publiée à Paris en 1587, — sur la mappemonde qui se trouve dans 
le Recueil d'HakIuyt '^ (1508-1600). 

(lonune les cartes de cette époque sont trop nombreuses pour 
que nous puissions en présenter ici une analyse détaillée en ce 
qui concerne la terre austi*ale, et que Texécution de ce plan amè- 
nerait sans doute beaucoup de répétitions, nous croyons qu'il vaut 
mieux consacrer quelques pages à l'analyse des plus importants 
de ces documents, c'est-ii-diredes cartes mercatoriennes, lesquelles 
contribuèrent plus que les autres à vulgariser l'hypothèse du 
continent austral. 

L'œuvre la plus ancienne que nous possédions de Mercator est 
sa mappemonde (lig. î26) datée deLouvain 15Î38*. Par sa projection 

1. \ovus Orhis, Paris, LViS, fol. iv recto et verso. 

2. M. (iallois (Gi'otjv. allent. tlt' la Jirnaissance, pi. VI) a donné un fac- 
simiie de la mappemonde de Tédilion de 15H. 

3. Santarem, AtlaSj pi. XL VI. On n'y voit même pas de terre tracée au 
su<l du détroit de Ma[]^ellan. 

i. On n*y remarque que quelques iles (découvertes ])ar Drake en 1579) au 
sud du tiétroil de Magellan. 

r>. Voyez le fac-similé publié par YllakUnjl Society, vol. Lix <le la collec- 
tion (1880) ou celui de M. Nordenskjoîld, i-W simile Atlas, pi. L. 

Vk On ne connaît aucun exemplaire de la carte de Palestine datée de 
irvJT. Cf. M. Fiorini, Geranlo Marcalorc e le sue Carte tjeorjt'a fiche, dans le 
BoU. s(K\ yengr. ital., I8i)l), p. IK) et suiv. — Vi\ exemplaire de la mappe- 
monde de 1538 a été signalé à New-York dans le Journal of Ihe American 
tieoffr. Society, X (i878), p. 1U5-11K). En 1880 la Société américaine de Géo- 
graphie en fit exécuter un fac-similé. Le Di^J. Van Raeuidonck (pii a consa- 



— 312 — 

double cordilornie elle rappelle la carte (rOronce Fine on daie 
de juillet 15IH. Mercator y donne place à la terre australe ou 
Magellanique, bien qu'il avoue ne i>as en connaître les limites', 
lliendans le tracé ne révêle Tori^inalité de Mercator, car le conti- 
nent austral y pi'ésente à peu près la mônie forme que sur les 
globes de Scho»ner et sur les cartes de Fine. Il semble |X)urtant 
que sur sa mappemonde de 15:^8 le géograpbe flamand ii?duit 
quelque peu retendue assignée au continent austral par Tiiiiagi- 
nation libérale de ses prédécesseurs. 




Kicî. 2<^ — l-a torn» australe sur la inuppcinonde inercalorienne de irCîS 

(d'apifs Nordrnskj(i>ld, pi. MJU). 

TrfHs ans |)lus tard il publiai! un globe terrestre dédié au 
cbancrlier impérial Pei'i'enud de (iranv<'IIe *. Sur cette nouvelle 



civ sa vir' à r«''tinl4' patioiilc (h' l'oMiyrc i\o Morcalor a piit)lir on 1>^» à 
S«-Nirolas iiiic luochun' (vn-ST» p.) sur n?tti' inappomoinlo, Orhis luKUjn, 
iiHiitfn'imtmfr df (î. Mrè'catur (h* J.'t.'iS. 

I. .■ T^M'ias \\W vssv ciMtiiiiJ rst, svd quaiitas (piiliuscpH' liniitihiis finitns 
iiircrtinn. •» 

'2. Los (ion/»' fuseaux (»rij:inaux sont à la liihl. HoyaltMie HnixoHos. M. Van 
lia<>ni(l(Mi('k (Mi adonné un fac-siniilc en IH?.*), Li's uphôves ti'rrt'ntrr ft ti^lt*fihf 
ih' Mrrrnior. CUiU'iuw lies <l(.'ux spliôivs st» iMMnp<»s<» «le doiiKO fiinoanx ; la 



— 313 — 

iimppeinonde le continent anstral est bien plus étendu que sur 
celle de 1538. Mercator n'hésite j^as à déclarer que la terre aus- 
trale est la cinquième partie du monde et peut-être la plus vaste 
de toutes : a quinta haec et quidem amplissima * pars, quantum 
conjectare licet, nuper orbi nostro accessit, veruin paucis adhuc 
littoribus explorata. » Aussi dans les mers situées au sud de 
l'Asie le continent austral s'approche du tropique du Capricorne, 
il le dépasse même et s'avance au sud de Java jusqu'au 17* de lat. 
Ce continent méridional encore si peu connu était ainsi développé 
très largement, car on le considérait comme un contrepoids 
nécessaire à l'équilibre de la masse terrestre. Mercator exprimera 
bientôt toute sa pensée à ce sujet au chapitre x du traité De 
7nundi creatione ar fahrica publié avec la grande mappemonde 
de 1569. — Le géographe flamand, non content de tracer libéra- 
lement les contours de la terre australe, y place aussi quelques 
dénominations géographiques. Ainsi il fait mention de la Terre 
des Perroquets découverte par les Portugais*; légende fort répan- 
due au xvr s. par suite de la confusion connnise par Schœner et 
son école entre le Brésil et la terre australe proprement dite. Marco 
Polo lui-même est mis à contribution ; Mercator lui emprunte les 
noms de Beach, Locach, Malelur ', dénominations auxquelles l'au- 
torité du réformateur de la géogi-aphie modei'ne va donner une 
vie nouvelle. D'ailleurs une légende explicative de la carte se rap- 
porte à la partie de la terre australe située au sud de Java et men- 
tionne expressément le témoignage du voyageur vénitien '. 



sphère terrestre est cintée île I^ouvaiii 1541, la sphêrt^ céleste est datée de la 
même ville et cravril 1551. La nibliolhèqne Impériale de Viemie et la Biblio- 
thèque de Weimar possèileiit des exemplaires de la sphère terrestre. 

1. Amplissima peut sijjuilier « très vaste » ou « la plus vaste » des cinq 
pwirties du monde. 

2. Wieser, MngalJtaes-Slrassc..., p. (58-71. 

3. Voyez p. 175 de cette étude. Mercator a emprunté ces dénominations 
au texte latin de Marco Polo publié dans le Novus Orbi s de Grynaeus. 

i. « Vastis.simas hic esse re«,'iones facile credet qui xi et xn caput libri flf 
« Marcl Pauli Veneti lefferit, collato simul xxvn capit. libri VI Ludo (vici 
« Vartomanl) Rom (anl)patricli. » 



"- 314 - 

C'est dans la célèbre carie de 15()î) que Mercator a donné ie type 
accompli de sa mappemonde *. Comme sur les œuvi'es précé- 
dentes du même auteur on y rcmai*que la préoccuixition mani- 
feste du continent austral. Ainsi dans une légende inscrite sur sa 
cai'te le géogixipht» llamand déclare qu'il y a trois continents dis- 
tincts : TAncien Monde, l'Inde nouvelle (c.à.d. rAmérique).cnfm 
1(» Continent austral :<( tertiam quat» meridiano cardini subjacel.i 
Le témoignage de son concitoyen (»t biogitiphe, Ghymnius, est 
encon» plus précis : « In hoc postremo opère (le traité Dr mumli 

crealionc ) longe alip ordine quam unquam hactenus ab aliquo 

attentatum aut factitatum est, orbeni in hY»s aequales continente* 
dividere decreverat, quarum unam Asiam, Aphricam etEuropain 
constituisset, alteram Indiam Occidentalem cuni omnibus regnis 
et provinciis illi contiguis : tertiam vt»ro etsi adhuc latenteni et 
incognitam esse non ignoraverit, solidis tamen rationibus atque 
ai'gumentis demonstrare ac evincere se posse affirniabat, illani in 
sua proportione geonietrica, magnitudine et pondère ac gravitatc, 
ex duabus i'cli(^uis nulli cedere aut inferiorem vel minoi*em esse 
posse, alioquin nnmdi conslitutionem in suo centro non posse 
consistiM-e*. llaec Auslralis Conlinens a scriptoribus appellatur'.» 

1. Ci'tti^ inappoinonHt.' ost iiitilul(*'(^ A'ora /•/ aitrta <n'his It^rtuttuicsscriptio mi 
usuni narifjttntiuni t'nn'uifntc nrcnnuuftilit. Kllc fut gravôo par (iérani Mon^aUir 
hii-iiirmf. ItiiM» que crllt» rartc ait viv rlahoivp pour les marins. « ad usum 
navi^jaiilinni », ceux-ci c|)n)uvaiciit mic aversion trop vivo à IVjranl (l<*s 
pHnIiictions dos carto^rraplics « continentaux »> pour en faire ^rand nsap'. 
— Lonj.'teni|»s l'exemplaire de la nililiotlièque nationale fut considéré eounne 
uiïiipie. I)epuis le 1)' lleyer, sur les indi<-ations très précises du professeur 
Mark^'raf, a si^Mialé en 1S8S un auln' exemplaire de cett(» mappemonde dans 
la nililiotlié<pi<' de Hreslau. Cf. lleyer dans la /ritschrift fur wisst'nsrfiaftiiche 
(i^'offraphic de Weimar, vol. VII, p. :J7U-:«1), i7i-W7, rit)7-5i>8. — Kn 181)1 la 
Société iU' (iéo^'rapliie de Herlin en lit publier un fac-similé : Drci Karten 
v(m (Icrhnnl Mrrratin'. Les Irois cartes sont : une carte d'Kurope, ITmV, nue 
cart(» t\vii Iles Hritaniipies, l.")()i, (pii ne nous sont connues l'une et l'antre 
(pie par l'exemidaire unicpie de Hreslau; eniin la mappt.'monde de 1.')(%hl4)iit 
nous possédons ainsi deux exiMn|>lain's, l'un à l*aris, j>uhlié par Jonianl 
(pi. XXI), l'autre à Hreslau publié jiar les soins de la Société de Géograpliit' 
d(* Herlin, 

"1. Tel est h» principal ar^zunïent de Mercalor tiré de la nécessité do 
rexislenc»» de vastes terres australes pour le maintien do l'équilibro de la 
ma.sse terresln». 

*1. Cité par llaemdoiick, (Icrard Mcrmtttr, WA), p. 12*,>, note 1. 



- 315 — 

I^^ traité auquel Ghymnius fait allusion dans cet important 
passage est le traité De mundi creatione ac fahrica liber qui 
accompagne la mappemonde de 1569. Cette sorte de notice expli- 
cative fut reproduite dans les éditions successives de cette gi-ande 
carte. Au chapitre x de cet opuscule Mercator déclare que la 
terre est en état d'équilibre parfait, et il ajoute que si les anciens 
avaient songé à cette nécessité de Téquilibre du monde, a ils eus- 
sent juge au vi*ay ce qui est delà situation et gi*andeur de la nou- 
velle terre continente qui a été trouvée de noti'e siècle *, et de la 
continente Méridionale non encore découverte, située sous le 
pôle Antarctique. Car, puisque les teires connues aux Anciens 
sont comprises en 180 degrés de longitude, c'est-à-dire n'occupent 
que la moitié du rond entier, il était nécessaire qu'il y eut autant 
de terres en l'autre moitié '. Et, puisque l'Asie, l'Europe et l'Afri- 
que pour la plupart sont situées outre l'Equinoctial du côté du 
nord, il était nécessaire qu'il y eut sous le pôle antarctique une 
continente si grande qu'avec les parties méridionales de l'Asie et 
de la nouvelle Inde ou Amérique, elle fut de poids égal aux 
autres terres '. » 

Os observations préliminaii'cs faites, nous pouvons aborder 
l'étude du type devenu classique de la mappemonde mercato- 
rienne, tel que l'ont vulgarisé les nombreuses éditions de l'Atlas 
et les imitations des cartographes flamands \ Prenons pour point 
de départ de notre lecture de la carte (fig. 27) la Teri*e de Feu au 
sud de l'Amérique. A l'ouest de ce promontoire avancé la Terre 
Australe s'élève dans la direction du nord-ouest et dépasse même 



i. L'Amérique. 

2. C'est-à-dire dans l'hémisphère occidonUU. 

;j. Voyez l'édition de VAlUvt, UW, .\msterdain, p. IH. 

4. Les éditions de V Atlas de Mercator se succédèrent rapidement. l.a 
première, qui est posthume, fut publiée en parties séparées par le lils du 
célèbre cartographe, Rumold. La deuxième fut publiée à Amsterdam en 
l()UO. Les éditions suivantes furent publiées à Amsterdam par llondius en 
i(î()7, 1011, 1013, \GXiy etc., etc. Dans ces diverses publications les cartes qui 
appartiennent en propre ù Mercator sont signées de sjn nom. 



— 310 — 

le tropique du (^pi'icorne au sud de la Nouvelle-Guinée. Une 
légende tracée sur cette côte rappelle le souvenir de la décou- 
verte du continent méridional pai* Magellan : « Hanc continen- 
(L teni Australeni noiuudli Magellanicain ab ejus inventore uun- 

cupant * La Nouvelle-Guinée est représentée comme 

une terre très vaste et de forme quadmngulaire. Ses contours 
sont ceux d'une île, bien qu'on ne sacbe encore, dit Mercator» si 
c'est une Ile ou un promontoire du continent austral '. A partir 
de ce point la terre austi-ale s'infléchit au sud-ouest dessinant 
une vaste courbe jusipie dans le voisinage de Java où elle pro- 
jette au-delà du tropique une péninsule assez lai^e où le carto- 
gmpbe a placé les pays de Maletur, Beach, Lucach '. Elle pré- 
sente ensuite un enfoncement encore plus considérable et reste 
dès lors toujours au sud du 40^ de latitude méridionale. Au-des- 
sous du cap de Boime Espérance on trouve la légende bien 
connue sur la Tei*re des Perroquets : « Psittacorum regio sic a 
a Lusitanis appellata ob incredibilem earum avium magnitudi- 
« nem. » Au sud de l'océan Atlanli([ue et à l'ouest de la « Psitta- 
a corum rc^gio » s'avance jusqu'au 4'> de lat. environ le promon- 
toii'e d(^ la Terre Australe dist^uit selon la légcMule de 450 lieues 
du cap di» Bonni^ Espéi'anci* (»t de 000 lieues du cap S*-Auguslin. 
La mappemonde de ir)(îO devint bientôt un type consacré pour 
les productions cartographiques et fixa pour un temps le tracé 
hypothétique de la terre australe. Ainsi Philippe Apianns qui 
composa en loTf) un globe tern\stre s'inspira directement do 
l'anivrc» du géograpiie flamand. Le tracé et les légendes de sa 
carte raj)pellent tivs directement la mappemonde mercatorioniie 



1. \.o rostr «h' la Irjjrendf^ on so tnmvi' n'*sinii(''(î en (inclquos Vv^^nt's 
lliistnirr (lu voyajio «le M/i^'cllan uv \}Vvsvuio aucun intérêt. 

'2. u Nova (iuiiica nani situe iusula au pars continentis australis h^uo- 

a tuuj adhu»^ «'st. » Voyrz aussi plusieurs autres l«''«îen<l<\s inscrites sur 
d'autres cartes niercatorieuues (rart(; d'Asie, carte des Moluques). Ortelius 
s'exprime à peu [»rcs dans les uicnies ternies. 

.'{. Sur c(M*taiues cartes Heacli est dénonunêe province uurifèrt» (proviiioia 
aurifrra) et Maletin* pays des aromates (repnum scatens aromatihii.s). 



- 318 - 

de ir)(39 \ D autre part on peut dire d'une manière générale 
qu'Ortelius a reproduit pour la terre australe le tracé deMercalor 
et même quelques-unes des légendes de la carte de son rival *. 
Sur ce point d ailleurs, comme sur la plupart des autres, Orte- 
lius n'est qu'un compilateur. Ses cartes de géographie moderne 
n'ayant pas grande originalité n'apportent aucun élément nou- 
veau à rhistoire de rhypothèse de la terre australe. Quoi qu'il en 
soit, l'adhésion complète d'Ortelius au tracé fixé par son pn'tlé- 
cesseur contribua sans doute beaucoup à répandre le Xy\)e iner- 
catorien. Ainsi les deux principaux recueils du xvr siècle qui 
défrayèrent si longtemps les « Instituts Cartographiques » des 
Pays-Has ' contribuaient à populariser l'hypothèse du continent 
austral. 



i. C(» plobo toiT(\strc signé ot daté de 1576 est ù la Bihl. de Munich. U 
iJihl. nationale de Paris en possède un calque (Rep. C 3.V>3). 

"2. Voyez la première carte du Theatrum orhls terramm. La publication <ie 
cet Atlas en 1570 suivit de près la publication de la grande ninp|)eiiu)mle 
niercatorienne de 1509. On sait que jmr un sentiment de rart» gi'iièrtisilt' 
Mercator laissa son ami Ortelius livrer le premier au public son recueil de 
cartes. 

'A. Cilons seulement les noms des De Jode, llondius, Jansson, lUacnw, 
Visse lier. 



GIIAPITUE VIII 



PEDRO FEHNANDKZ DE QUKIROS LE « HEROS » DU CONTINENT 

AUSTRAL 



L'hjpolhèsc de la terre australe domine chez Quciros toute antre préoccupation. 
Les voyages de Queiros. — Voyage de 15'J5. — Son insuccès. — Queiros prépare une 
nouvelle expédition. — Voyage de 1605-6. — La Terre du Saint-Esprit. — Découverte 
fortuite du détroit deTorrès (IGOG). — Mémoires do Queiros. — U meurt en 1GI4 au 
mo)iicnl oit il allait entreprendre un troisième voyage dans rhémisphèro austral. 
Les idées de Queiros. — Indices sur lesquels il se fonde pour admettre Texistcncc de 
vasteé terres australes. — Etendue de ces terres. — I^ur richesse et leur fertilité. — 
Caractère paciflque des « Indiens > qui les habitent. 
Queiros propose de fonder des colonies dans Thémisphèrc austral. 
En provoquant de nouvelles explorations dans la ms.* du Sud Queiros a contribué 
aux progrès de la géographie. 



Jusqu'ici la préoccupation du continent austml, bien que réelle 
et parfois très marquée chez beaucoup d'esprits, n avait pas 
encore été cependant une préoccupation unique et exclusive. Ce 
que cherchaient avant tout les audacieux navigateurs des xv« et 
KvP s., c'était la route la plus courte aux îles des épices. Toutes 
les grandes découvertes de cette époque proviennent de cette 
Idée ou du moins s'y rapportent. En relevant les côtes de l'Afri- 
que et du continent sud-américain, les Portugais et les Espagnols 
avaient pour but de trouver un passage nouveau qui les conduisît 
aux Indes Orientales. Il en fut de même des explorations accom- 
plies le long des rivages de l'Amérique Centrale et de l'Amérique 
du Nord. — Mais à la lin du xvi« et au commencement du xYii^ s. 
rhypothèse de la terre australe va recevoir un développement tout 
ïiouveau. Reléguée jusqu'ici au second rang elle vadevenir la préoc- 
cupation principale et même exclusive d'un hardi navigateur. Le 



- 320 - 

PorUigais Pedro Ft*niaiKU*z de (jueiros* a sacrilié au prohlèinedo 
la terre australe une souune très considérable de recherches el 
(refTorls. Deux grands voyages à travei*s le Pacifique, une sôrie 
importante de mémoires et de i-apports, de longues annêi»sde 
négociations auprès des souverains, tels sont les principaux 
titres de gloire de cet intrépide « découvreur ». C'est le « héros i 
du continent austral ; il a consacré toutes ses forces et toute sa 
vie à la réalisation de cette idée *. On s'explique ainsi la pnHIilec- 
tion de Dalrymple, ardent champion de la même cause, i)Our cet 
audacieux navigateur. Par son enthousiasme chevaleresque cl 
désintéressé Queiros est un homme d'un autre âge ; il n'a rien 
de conmnui avec les aventuriers anglais et hollandais qui sillon- 
n(Mit la mer du Sud à la recherche des galions de l'Espagne. C'est 
un chevalier, ce n'est pas un corsiiire. Mais le temps n'était plus 
à la chevalerie, et Queiros malgré la générosité de ses efforts fit 
moins pour l(*s progrès de la géograptiie positive que tel ou tel 
des corsaires de son temps. 

L'histoii'e de Queiros est intimement liée à celle d'Alvaro de 
Mendana. Nous avons résumé plus haut les princi|>aux faits qui 
se l'apportent à la découverte» des il(»s Salomon en irHîS et men- 
tionné à ce sujet le» projet de recherche de la terre australe formé 
pai'Sarmiento. 11 résulterait méinedes textes de Figueroa et d'Her- 
nando Galiego que tel était le hut réel de l'c^xpédition mise sous 
les ordres de Mendaiia \ Il en l'ut de même de l'expédition de 
ir)î)r) '. Le vice-roi du Pérou, Don (îarcia HurU\do de Mendoza, 
mariiuis de C^inete, confiait à Mendana la mission d'éUblir une 
colonie dans les îles Siilomon et de partir de ce point à la recher- 

I. niieirus et non (^)uir(»s rdinine on Ircrit l«» plus souvent. 

*2. halryinple, Hisfnriml dnlhuliott..., I. p. îK"i. 

.'{. Voyt'/ p. *27'.> (le «'l'ito rhnlr. 

\. Lt's principaux (Incunicnts à ronsullt^r ])()ur riiistoire de re vuya.L'"' 
sont : -- VIfistnr'ni fft'l ilt'snifn'iinh'nfo dr hts mjinnrs Aiistruflrs, éorito .«*4MIs 
la cli<'l«M' «le Oiu-iros, r\\. i\ à xxxi\ (rilit. Zarajïuzii. vol. 1, p. 2Ii-Uh2); — »!»•' 
li tir»' <ir Ouciros an j^onvcrnein* «les IMiilippinos .Vntonio do Mr»r}:a 'ihni, 
II, p. r»l-()I|; — r«»nMa;_M' <l«' ri;.:urioa. Jfct/ios tir Don Gania Hiwt'nfo tit' 
Mrmfn:,i.,., \ù\',i, in-i. livre VI Inul enlier. p. *2^JH-*2*>2. 



- n-2l — 

clie du contineiiL iiirridioiial *. IVdro Fernaiidez de Qiieiros éUiit 
désigné comme premier pilote (piloto mrnjor) de Tescadre. — Les 
quatre kilimeiits qui composaient l'escadre mirent à la voile du 
port de Payta le iC juin 1505. Mendaila lit d'abord route à 
Touest-sud-ouest. A mille lieues de Lima ' et par lO de lat. sud 
environ les Espagnols rencontrèrent au mois de juillet 15î)5 un 
groupe d'Iles que MendaîTa dénomma Manjuisca i(c Memiozn en 
l'honneur du vice-roi du Pérou. Comme l'amiral avait bien vite 
reconnu que ce n'était pas les îles où il avait abordé en 1567, il 
reprit la mer le 5 août 1505 en faisant voile à l'ouest dans la 
direction supposée des îles Salomon. Mendaila arriva ainsi à 
1.41)0 lieues à l'ouest de Lima ', en vue de quatre petites îles bas- 
.ses et sablonneuses, que deux siècles plus tard le navigateur 
Hyron appela filles du D(ni(fcry>. Le vent se mit ensuite à souiller 
du sud-est et l'on vit apparaître; des nuages orageux très variés 
de forme et de couleur '. ]ji direclion de C(»s nuages (jui venaient 
d'une région inconnue lit supposer cpie la terre élait proche : 
« y por sera la parte incognita daban sospe(!ha ser por liei'ra. » 
i>s nuages se montraient constamment du même côté et persis- 
taient plusieurs jours sans se dissiper. Cependant la terre si impa- 
tiemment attendue semblait toujours se dérobei* aux regards de 
l'équipage. Les soldats murmuraient. MendaHa avait-il oublié la 
position des îles Salomon ? où bien ces îles avaient-elles disparu 
englouties dans les Ilots * ? — Enfin au mois de septembre 1505 
les F^i)agnols aperçurent une île avec un volcan, l'île de Santa 
Craz ou S'^^-Croix, un peu à l'ouest des îles Salomon. Mendaila 
crut y reconnaître la terre où il avait abordé en 1568 bien qu'il ne 
comprît nullement le langage des indigènes '^. L'île était fort peu- 



!. (Jufiros, I. p. 2.'J; — Mr!nj)rial d'Arias (l)niryni|)if>, JUslnrirnl Collect'um, 
ï, p. TiU; — Major, Kai'Uj Voijagt's fo Tfrni Anstratis, p. 18). 

2. Quelros, 1, p. ,"R). 

3. Kijrurroa, p. 2iX. 

k J((., ihift.; — niieiro.s, I, ji. 5i. 
r». Oneiros, I, p. ^}. 
lî. KijjiiProa, p. iT»!. 



21 



- 322 — 

[ïlée, très fertiU*, riche de tous les dons de la nature. Mais les 
récits de Meudaila sur les trésoi's des îles Sale mon avaient 
surexcité la cupidité des soldats. Ce que voulait avant tout la 
soldatesque, c'était de l'or, de l'argent, des pierres précieuses'. 
Jxa sédition réprimée à grand'peine, Mendafïa mourut et sa 
veuve investit Queiros du conmiandement en chef de Tc^cadre. 
J.es officiers réunis en conseil au mois de novemhre ir^îO 
reconnurent qu'il était difficile de prolonger le voyage et furent 
d'avis de mettre à la voile dans la direction des Philippines. 
A Manille on aurait sans doute toute facilité pour se ravitailler et 
revenir ensuite explorer les îles nouvellement découvertes ^ Mais 
l'escadre foil maltraitée par la tempête dans les eaux de Manille 
dut gagner les ports de l'Amérique espagnole. 

L'expédition de 1595 n'avait pas été favorisée par la fortune. 
Quelle fut la cause de cet insuccès ? Queiros nous la fait connaî- 
tre dans un chapitre très curieux de sa relation '. On ne connais- 
sait exactement, dit-il, ni la longitude, ni la latitude dQf> iles 
Salomon. On en avait systématiquement diminue la longitude pour 
que ces iles parussent moins éloignées aux colons embarqués 
avec Mendana. D'ailleurs l'imperfection des instruments et des 
procédés usités pour le calcul des longitudes suffisîiit parelle- 
jiiéme à explicpier rincertilude profonde dans laquelle on était 
sur la position de cet archipel '. — Il étiiit beaucoup plus facile 
d'observer la latitude ; mais là encore on n'avait pas i»leiiie 
conlianc(» dans les indications des [jilotes. On accusait lleniaii 
Gallego d'avoir volontairement faussé la latitude des îles Salomon 
\)(j\\v se réserver Thonneur d'en faire de nouveau plus tard la 



I. Oiifiros, 1, |). Îb2. 

2. ]<(., I, p. i:)<.)-lil. 

•A. Id.,ch. XXXIX (I, p. |Ki>-llh>). 

i. J.cs évaluations domines j)ar ios conliMiiporains pour exprimer la «li*^" 
tanco (les Iles Salomon à la côlr* du Pérou sont dos plus variées. Ilorreni. 
Acosia, Lopez Va/ estiment eette distanc-e à 8(M) lieues; Ovallc déelan* <1"'' 
les iU.'s Salomon sont à 7,r)(K) milles du Pérou; — Ki^^Mieroa (p. 2'iît). Oueiros 
(l, p. ."}(») estiment qu'il y a I/mO lieues de la eûte américaine aux il»'** 
Salomon. 



- 323 — 

découverte à son prolit. (jueiros, qui rapporte celte grave accusa- 
tion, ne la croit pas fondée *. Pour son compte il suppose que la 
Nouvelle-Guinée, les îles Salomon, les îles de S*<^-Groix sont des 
terres voisines les unes des autres puisqu'en cherchant Tune ou 
Tautre de ces contrées d'après les indications des navigateurs on 
en rencontre d'autres de ce groupe *. 

Ce premier insuccès ne découi*ag(\i pas l'audacieux pilote. 
Comme le vice-roi du Pérou lui avait faithon accueil, Queiros pro- 
fita de ces honnes dispositions pour lui soumettre deux mémoires 
sur Tcxploration de la terre australe. Il s'ofTrit à mettre à la voile 
avec un vaisseau de 00 tonneaux et 40 hommes d'équipage pour 
découvrir les terres méridionales dont il soupçonnait Texistencc : 
«a descubrir las dichas tierras, y otras muchas que sospechaba, y 
aun ténia por cierto, habia de hallar en aquellos mares '. y> Le 
vice-roi lui donna le conseil d'aller en Espagne solliciter une per- 
mission royale, car une autorisation de cette nature dépassait ses 
pouvoirs. L'infatigable a découvreur » alla donc en Espagne,y resta 
plusieurs aimées, envoyant au roi et auCionseil des Indes de nom- 
breux projets, le tout sans aucun succès. En IGOO il était à Rome 
à l'occasion du gi*and jubilé séculaire. Le duc de Sesa, ambassa- 
deur d'Espagne, le présenta au pape Clément VIII qui voulut bien 
l'encourager dans son dessein. A la cour d'Espagne Queiros était 
moins heureux et ne parvenait pas à obtenir l'autorisation néces- 
saire pour aller découvrir et coloniser les terres australes. Plu- 
sieurs conseillers et courtisans hostiles à ce projet alléguaient que 
le roi d'EIspagne possédait déjàassez de terres nouvellement décou- 
vertes et qu'il valait mieux y fonder des colonies que de chercher 
à occuper des régions aussi lointaines. Pour vaincre cette oppo- 
sition Queiros dut remettre de nouveaux mémoires*. Enfin après 



1. Queiros, 1, p. 183-18i. —En tout cns Gai lego nvnit dos données assez 
f'Xfictes sur la position de rarchipol Salomon (|u'il plaçait entre le 7" et le 
i!2" (kî lat. sud et à l,i5l) lieues de rAniérique ^Queiros, f, p. 18i). 

2. Queiros, I, p. 188. 

3. /f/., ibid., p. i%. 
i. /r/., ibid.^ p. 201. 



plusieurs années de patientes sollicitations il |jarvint à obleiiiren 
1G03 la licence royale. Dans les cédules qui lui furent dêlivrét^le 
hardi marin est qualifié de grand pilote, très expérimenté dans la 
navigation de la nier du Sud, <( gran piloto inuy platico del inar 
del Sur', d II y est fait également mention de ses nombreux raits, 
« relaciones, papeles », adressés à d'illustres mathématiciens et 
géographes. On y rappelle aussi sa foi profonde en l'avenir de son 
projet. Dans ses lettres et mémoires Queiros a apporté des preuves 
sérieuses qui ont produit dans l'esprit de ses correspondanti^ une 
conviction raisonnée. On ne peut guère douter qu'il n'existe 
quelque grande masse continentale ou quelque groupe d'iles 
considérables se succédant depuis le détroit de Magellan jusqu'à la 
Nouvelle-Guinée et Java la grande, (les terres doivent être fort 
riches, favorisées d'un climat tempéré et par conséquent liabi- 
tées*. — Cette cédu le royale datée de Valladolid, 31 mars ICiCï^ 
abonde ainsi en renseignements précieux sur la personne de Quei- 
ros, son expérience dans l'art de la navigation, ses projets do 
découverte, .ses protecteurs de Rome et de Salamanque. D'autivs 
actes de même nature nous font connaître également le but véri- 
table des efforts de l'intrépide marin : la découverte des îles et 
des terres australes qui doivent s'étendre depuis le détroit do 
Magellan jusqu'à la XouvelhMiuinée et Java la grande \ 



1. «hioiros (f, p. 2l)2-'2l'2) nous a coiiscrvi"' h* tcxto dos ('("'diilos royales. 

2. « Y con las hiuMias priic^has y razonos quv hizo. todos haii ((iKHlado jht- 
snadidos de que iio puede dejar de liaher prau pedazo de tierra firme, o 
eantidad de islas (|ue se eontiniien desde el (\slreclit) de Mapallanes liasta la 
Xueva Ciuinea y la Java inayor y ofras de acpiel grande An^liipielajie: y 
juzgan (jue pozaudo de lo niejor de las zonas torrida y teinpiada, i)or loque 
se lia visto, ansi en las anlipuas provinciîis del niundo coino en l.'is nuova- 
niente deseuhierlas, (pie no puede dejar de hallarse on el (ticho j)araj.'e 
nnicha y rnuy Ijuena tierra y nniy riea. teniplada y por cousijiuient(» liahi- 
tada; y que (ienen por niuy conveniente no se piorda tienqu) eu descubrir 
aquella parte Austral, iiu'opnila liasia a«rora, en que se hara gran servieioa 
Dios. » (Queiros, 1, p. •2^);^) 

3. Oueiros, I. j). '2()8-'2(H). — Arias (Major, Karlij Voifagea to Terra Ausfralis, 
p. |H) donne fies indications plus eoinplètos. (Jueiros avait en vue un Iriplf 
but : il voulait établir une colonie <lans file S'^'-Croix, poursuivre les décou- 
vert«vs commencées par Mendafia et reconnaître le continent austral. 



— 325 — 

Muni de laiitorisation royale qu'il sollicitait ilopuis si longteuips 
Quoiros l'etoui'na au Pérou poin* y préparer son expédition. Le 
Crnars 1605 il abordait au Clallao * ; le '21 décembre de la même 
année il en repartait pour la n)er du Sud avec trois navires *. 
Queiros songeait évidemment à coloniser la terre anstralc ; il em- 
menait avec lui six religieux franciscains pour évangéliserles infi- 
dèles '. De plus Tescadre était amplement pourvue d'instruments 
en fer, d'animaux et de plantes du Pérou destinés à ces terres 
loinUiines *. Le capitaine général ^' donna à l'équipage des instruc- 
tions en date du 8 janvier 1600 qui nous révèlent en Queiros un 
chef fort soucieux de faire régner à son bord Tordre le plus par- 
lait *. Plusieurs articles de ces instructions nous intéressent 
directement. Ainsi entre autres recommandations faites aux sol- 
dats et aux marins il leur était prescrit d'observer avec le plus 
grand soin tous les signes de nature à indiquer la proximité d'une 
terre ". Quand les Espagnols seront en rapport avec des a Indiens», 
ils devront s'informer auprès d'eux s'il y a dans le voisinage de 
leur pays d'autres îles ou de grandes terres, s'ils habitent eux- 
mêmes des îles ou un continent ". Quant î> l'itinéraire à suivre ', 

1. 0^»o'»*os, I, p. 2IG. 

2. /</., I, p. 22.3. — II faut coiisiillcr sur le dcuxièrnt' v<>yn;,'C do Quoiros le 
Mt^morial tr Arias, — lu Monanfuia Indiana do Torquemada (I"^ ^Mirtie, 

livro V, ch. LXIV ot suiv.) — VJfistoria di'l Dcsrubrini'umto de las refjionea 
Austnalm write sous riuspiratiou do Quoiros (Quoiros, 1, ch. XL-r.xxiv, 
p. Iy2-.'n5), — la rolation do (iîu^par Cîoiiçaloz do Loza jiiloto chof do 
Toxpôdilion (Queiros, II, p. 7()-I8()), ot quelques autres documents do nioin- 
dn* iniportanco publiés i)ar M. Zaragoza au tomo II do son édition do 
Quoiros. 

'^. Quoiros, I, p. 22t. — Tonpioniada [Monan]. ludion.^ 1« partie, livr. V, 
oh. Lxiv) insiste beaucoup sur le caractère religieux do l'expédition do 1G(t). 
A son .sens Queiros aurait eu pour principal hut do gagner dos âmes au ciel 
on gagnant dos royaumes à l'E-spagno. 

i. Queiros, I, p. 223, 238. 

,"». Le second était Luis Vaez do Torrès qui commandait le vai.sseau amiral, 
lo San Pedro. Iai cxipitane, lo San Pedro j/ san Paidn, était sous les oniros 
immédiats de Quoiros. 

t\. Queiro.s, I, p. 22.V2il. 

7. Id., ibid., p. 2:^2• 

S. Jd.. ibid., p.23ti. 

il Jd.. ibid., p, 22H-22U. 



— 326 — 

Quoiros rindiqiiail ainsi. On devait tout d'abord faire route à 
l'O.-S.-O. jusqu'au 1^ de lat. sud. Si l'on ne trouvait pas de terns 
dans ces parages,'ou meltmit le cap sur le N.-O. jusqu'à la rencontre 
du 10» de lat. De là, à défaut de la rencontre d'une terre, on se 
dirigerait au S.-O. jusqu'au 20' sud. De là enfin, toujours dans le 
cas où ils n'auraient i*econnu aucune terre, les Espagnols repren- 
draient la direction du N.-O. jusqu'au 40« 15' de lat. sud d'où ils 
feraient voile à l'ouest sur l'île S**^-Croix reconnue dans le couï*s 
du précédent voyage. Le volcan servirait de point de repère. L'iie 
S^'^-Croix, et dans cette île la baie Gracieuse où Queiros avait abordé 
avec Mendaïïa était fixée comme lieu du rendez-vous général. De 
l'île S'^'-Croix l'escadre réunie se dirigerfiit au S.-O. jusqu'au 20"(le 
lat. et de là au N.-O. jusqu'au 4" de lat. Arrivés dans ces parages 
les vaisseaux feraient route à l'ouest pour chercher la côte do la 
Nouvelle-Guinée, côte qu'ils devaient longer aussi loin que pos- 
sible pour se rendre aux Philippines. De Manille ils reviendraient 
en Espagne. — Queiros se proposait ainsi de tracer dans le Paci- 
fique méridional entre l'équateuret le Î30» de lat. sud un itinéi-aire 
en ligne brisée qui devait nécessairement l'amener en vue du 
continent austral. Si l'on s'en rapporte au témoignage d'Arias 'Jes 
compagnons de Queiros, Torrès en particulier, pressaient vive- 
ment le capitaine général de s'avancer jusqu'au 4(> de lat. sud. 
Mais Queiros qui redoutait la violence des vents et des tempêtes 
en de si hautes latitudes et au moment même de^l'éipiinoxe ne 
crut pas devoir se rendre à C(»s conseils. 

L'issue de l'expédition ne répondit pas aux espérances du eapi- 
tiine. Les Espagnols découvrirent sans doute un certain noiiihiv 
d'îles - dans le Pacifique austral entre le iïTy^ et le 10^ de latitude, 
mais le continent austral semblait fuii* devant eux. Ils étaient m 
mer depuis deux mois, à 'J.'JOîJ lieues du Callao, et murmuraient 

1. Major, Earhj Voi/(f(f('s tn Terra Anstraliit, p. 2*2. 

2. Plnsicurs (1(î r(\»< ilos étaient <k''S(M'l('s, |)riv('o.s de port, {|i*poiirvnes draii 
«louer. Lime (Teutre elles, « Sajjittaria >». .semble bien corre.spomln^ a '•'^ 
moderne Taliili. ((1. Tor.ster daii.s la relation du deuxième vova<ie de Cook. 
trad. franr.. <» vol. in-^, vol. H. p. "!-%.) 



- 327 — 

à cii\ii>o do la loii^iioiir do latraversôo '. Qiioiros dut rôunii* uiio 
assi^iiibléo d'officiers et do pi lotos et loin* expliquer par la dévia- 
tion produite par les courants océaniques les retards appor- 
tés à la marche des navires. Enfin de grands courants, de nom- 
breux oiseaux annoncèrent le voisinage d'une terre *. Par lO» 20' 
do lat. sud Ioî5 Espagnols virent une île peuplée, Tile deTaumaco. 
Le chef des indigènes, Tumai, leur apprit qu'il connaissait plus 
de 70 iles et une grande tei*re appelée Manicolo. Ces îles et ces 
terres se trouvent, disait-il, à l'ouest et au sud-ouest de l'île de 
Taumaco \ En conséquence Queiros fit mettre le cap sur le sud- 
ouest. Le 27 avril i()OG les Espagnols se trouvèrent ainsi en wio 
d'une grande terre avec de longues chaînes de montagnes, laquelle 
semblait être un continent : « una gran tierra, con grandes ser- 
ranias, la quai no pronietio ser menos que tierra firme *. » Quei- 
ros en prit possession au nom de l'P^glise catholiciue, au nom du 
roi d'Espagne, au nom de l'Ordie de S'-Franoois ^, au nom du 
S'-Esprit *. I^baie où ilavait débarqué le !•'•' mai 1603 fut dénom- 
mée d'après la fête du jour :« baie de S'-Philippe etdc S*-Jacques». 
Le capitaine général ne metLait guère en doute qu'il n'eiit décoit- 
vcM't l'objet de ses espérances et de ses rêves, le continent austral. 
Il prit possession d'une manière solennelle de la Terre australe du 
S^'E:iprit avec toutes ses dépendances, <( y de toda esta parte del 
SU!' hasta su Polo que desde ahora se ha de llamar la Austrialia 
del Espiritu SantOy con todos sus anejos y pertenecientes ^ » 

1. Voyez le chapitre lui, très intôrossant pour Thistoire de la navi-xalion 
(Qiioiros, I, p. 27't-2H0). 

2. Oueiros, ff, p. 118. 

3. lii.. I, p. 2HI-2ÎM); - H, p. 2;«)-23l. 

i. /</., H, p. I3(i-I37 fre»lation du pilote fiaspar Gonçalez de Leza). 

7), Il avait emmené avec lui du Pérou six religieux franciscains. 

i). Queiro.s dél>ar{[ué dans l'Ile y fit célébrer la fête du S* Esprit et fonda 
un ordre de ce nom. C'est un vrai chevalier du Moyen Age. 

7. O"eiros, I, p. 3iG. — Il faut remarquer cpie le texte le plus correct des 
manuscrits donne .lii^/Wa/m et non Auslrnlia. I/éditeur de Queiros, M. Zara- 
goza, pense que ce navigateur a dédié ses découvertes à la maise>n d'Autri- 
clie, Au.stria, et qu'on ne saurait rapporter cette a])pellation d'Austrialia à la 
terre australe. C'est ce qu'il nous semble difficile d'admettre, car la préoc- 
cupation de la terre australe domine, à n'en pas douter, tous les actes et 



— 328 — 

Doux cédilles royales font égahMiient allusion à cette espérance do 
Queiros. Sons ses ordres les Espagnols avaient découvert vin{ît- 
trois Iles', dont douze peuplées, et de plus trois [>arties d'une lenv 
qui parut être une terre unique et que Ton soupçonna ùive un 
continent : a y mas très partes de tierra cjuc seentendio ser toda 
una, y sospechas de ser tierra firme -. » 

c>pendant les hasards de la mer avaient séparé les navii-es 
durant Texploration de la Terre du S'-Esprit. Le vaisseau aniiraL 
le San Pedro y san Paulo, sous les ordres de Luis \-aès de Tor- 
ies, perdit de vue le reste de Tescadre dans les environs de la 
baie de S'-Philippc et de S*-Jacques. Les vents et les courants qui 
dans cette région du Pacifique se dirigent de Test à Touest k 



toutes les pensées de Queiros. D'ailleui-s Torqueinada emploie Texpression 
suivante: n Tierra Austral del Espirilu Santo. » Queiros lui-même parle dos 
liuiias Austraips (II, p. 39.')). Il emploie aussi diverses dénominations : -4m*- 
iralia tUd Espirilu Santo (II, p. 236), — Aiistrial {U p. 392, :J97, 402). - 
Austê'ialia th'l Espirilu Santo {lU p. 201, 229, 2il), — la Austrial dcl Espi- 
rilu Santo (II, p. 227). — la parle Atistrialia incognita (II, p. 217). 

1. Dans les j:roupes des Pomotou, de Tahiti, des Nouvelles- Hébrides. 

2. Queiros, I, p. 3l>2, 397, — II. p. 195. — Cette préoccupation du eoiiti- 
neutau.stral, de la terre femie dans l'hêmisphêre méridional, était i>arta^'»M' 
par rétiuipage de Queiros. Quand les Espajjfuols abordèrent tlans l'ile de la 
Conversion de S» Paul (18" iO',— proupt» de Pomotou), ils virent des Indiens 
((l«*s Poiync'sicns) ipii I(Mir apprirent rexistenee de vfistes terres à quelipn' 
disfaiH'c de ('«'Ite lie. Celte n(^»uvelle causa aux Ksi)a}inols une };rande jnii-. 
riiv ils <'n (MMicinnMit iiatun-liiMnent [existence d'une ^n'ande terre anstnilc 
( Tdrtjiicinaiia, Mmiuni. Im/ian.^ l'** partie, liv. 7), ch. Lxvi, i». 8I.V8I(>). — lu 
c<»MlcMi))orain, Diejxo de Prado, accusa nettement Queiros de nienson|jrc : 
(• Tndo io ([ue dice Pero Kernandez de Queiros es mentira y fals(»<lad, jjor su 
« culpa no se dcscuvrio lo cpie mas estimava cl coude de Montern'V h» vii'c- 
M roi (lu Pérou), que es la eoronilla del polo antartico, pues estuhimos tau 
« cerca (lella « (Queiros, 11, p. 190j. — Voyez enfin pour le tracé de Titiiié- 
rairc t\r c-ctle expé<lition et pour l'indit'ation de ses découvertes les cartes 
annexées au tome III de l'édition île Queiros ))ul)liée par M. Zarajzoza. 1^ 
TcrriMle S'''-Croix fait i)artie de Tarcliipel dénonuné Nouvelles-Cyclades par 
llou^siinville et Nouvelles-Hébrides par Cook. lioutiainvilie en eou}»ant entre 
le Hi" et le 17" de lat. sud le méridi<Mi de cetl<' terre a j^rouvé qiw c'était un 
arclii|)el et non un continent ( rf>//((f/c autour tt\i }fou<tr..., in-i, 1771, p. 2.')7 . 
Pourtant I)alrymj»le dans son llistorical CoUcrtion (1770) semble encore 
'minorer (pie les « découvertes »> de Queiros soient très compromises par le 
voya;ie du navij/aleur fran(;ais dont il connaissait certainement les princi- 
paux résultats, ('f. Ilamy. liutt. Sor. ffêot/r. l^oris. mai 1S79. p. i2'{. 



- 320 - 

poussèrent à rouest dans la mer de Ciorail. Torrùs atteignit ainsi 
rextrêinité méridionale de la Nouvelle-Guinée par 11» \W sud et 
s'engagea sans s'en douter dans le détroit qui a gardé son nom. 
I/habile navigateur mentionne dans sa relation les écueils de ce 
dangereux détroit J^alayé par de violents courants, parsemé d'îles 
innombrables, Iles basses et récifs de corail, aux eaux peu profon- 
des *. Torrès ne s'explique pas très nettement, il est vrai, sur le 
détroit qu'il avait parcouru ; mais les latitudes qu'il indique, 
comprises entre le 9« et le 5" de lat. sud, ne permettent pas de 
mettre en doute qu'il ait fait voile dans ce redoutable passage. Il 
longea une cote pendant plus de 800 lieues. Or Arias nous 
ap[)rend (|ue cette côte était située à la droite des Espagnols *. 
C'était donc la cote de la Nouvelle Guinée que Torrès a décrite 
avec une assez grande exactitude \ Torrès est d'ailleurs le seul 
Européen qui ait touché avant lîougainville et Cook aux côtes 
méridionales de la partie orientale de la Nouvelle-Guinée. Sur 
plusieurs points il descendit à terre, prit possession de la contrée 
au nom du roi d'Es|xigne et doima des noms espagnols aux 
principaux accidents de la côte qu'il avait en vue. — Torrès doit 
être compté parmi les plus grands navigateurs du xvir' siècle, 
(l'était sans doute à cette date le plus grand homme de mer que 
l'Esixigne eût à son service. Avant Cook il a tranché la question 
si souvent controversée pendant deux siècles des mpports de la 
Nouvelle-Guinée avec la grande terre méridionale. Sa relation si 
courte et si précise dénote de plus On i*are talent d'obsei'vation \ 

1. Major, Earhj Voyages ta Terra Ausfralis, p. 39- iO. 

2. Major, ouvr. citê^ p. 20. 

3. W Hamy, Bull Soc. gêotjr. Paris, nov. 1877, p. 477 ot suiv. 

i. [ji découverte de Tonvs resta loii}?temps inconnue. (î^Oj^îraplios et car- 
t(»^'i'aplies continuèrent à déclarer qu'on ne .savait encore si la Nouvellc- 
(iuinée était reliée à la Nouvelle-Hollande. C'est que la relation de Torré.s 
datée de Manille 12 juillet 1G07 resta ensevelie dans l«»s archives de la ville 
Ju.s(prà la prise de Manille par les Anglais en 1702. Ceux-ci ne tirèrent pas 
immédiatement parti de cette importante relation. Ainsi Dalrymple ne la 
connut que quelques années après avoir publié son Jlistoriral Collerfioa 
(1770-I77I). n en fit une traduction qui fut publiée par Burney, .1 Chromh- 
loffiral Jlistonj of the Discoveries in the South Sea, Il (I8<Hï), p. 44n-i7H. 



— 330 - 

Crpoiidant Quciros nVlail i>as honimo à so laisser découi'ager 
imr la inaiivaiso fortune. A peine de retour de son voyage de 
1006 ' où il avait couru do grands dangers il envoya de nouvi^au 
au roi d'FIsi)agne une série de mémoires pour Texploi-ation el la 
colonisation de la Terre Australe. L'un d'eux, qui i>ai'ait avoir êlé 
rédigé en 1007, contient Texposé de ses projets et de ses tentati- 
ves *. — Un autre, de 1009, présente le récit rapide du voyago de 
100r)-lf]0() \ — Un autre, des plus importants, en date de février 
KKH), est déjà le huitième dans la série des écrits de ce genre. 
I/auteur nous apprend que ses précédents mémoires sont restés 
sans réponse et nous fait connaître son désintéressement, sa 
patience au milieu de tant d'adversités *. — Ailleurs il montre 
au roi d'Kspagne la décadence des Indes Occidentales et lengaffe 
à compenser les pertes qui en résultent par la colonisation de 
VAuMi^idlia *. — Un autre mémoire de la même année 1009 occupe 
déjà le s(»iziéme i*ang dans la liste de ces écrits *. Queiros y insiste 
surtout sur la nécessité de prêcher TEvangile aux hahitants dt^ 
îh^s et des terres de la mer du Sud. 

Tant (refTorts ne pouvaient rester complètement inutiles. 11 est 
à cï'oire que la ténacité de Queiros lassa rindifîérence des grands 
officiers de la cour d'Espagne. 11 y eut en juillet 1000 une consiil- 
t^'ition du Consc^il d'Klat ; mais (^lle ne fut pas favoi-ahle aux pro 

Major on a ô^^'alcmoiit domiù la traduction anglaise iKarhj Voiiafjrs to Tfi'i-a 
Auslralis, p. .'U-W;. — Dans sa relation Tonvs no parlo pas lU* conlim'iit 
austral. Il avait vu sans douto une partie oonsidôrable dos oôtos do lAnsli-ali»' 
du nord, mais il était loin do supposer l'otenduo rôolle do c(?tto île irnnn'iis<'. 
— Il faut consulter encore sur ce sujet le» Mt^niorial d'Ariits et le liviv <!«' 
l-'i^Mieroa déjà cit«'s, ainsi que d«Mix lettres i\v lliojio do l*nido à lMiiIi])p<' I" 
roi d'Kspa^rno datées <lo lOl.'i (aicliives de, Siinancas, — publiées \>i\r 
M. Zara;:o7.a dans son édition i\e Queiros, vol. H, p. 187-190). — (Juaiil «' 
Queii'os, il ne parle truère des découverles d<» son lieutenant. 

1. Oueiros était de retoiu* au M<'xi<|UO le 1[ oct. IGlXi (I, p. lYll). 

2. Queiros, II, 1». 11)1-'212. 
:J. /(/., Il, p. '2-2K-*2:i<i. 

4. 7r/., Il, j). tiirH±2H. Charton a publié le texio do l'éditit»n fi*aiicai^'' 
de 1(117 (VinfiUffiirs tturirns ri nnnl('rnrs, IV, p. 2.'{(^ti'{7). 
r». /(/., II, p. )l'M''l't\. l/ori^Mual est à Siinancas. 
(i. /r/.. Il, |>. *2't2-2r»H. Siniancas et Déjiôt bydro«;i*apln(pH* t\o Matlrid.) 



— 331 - 

jets de Queiros '. Cepondant le hardi marin présentait une expé- 
dition à la Terre Australe comme une entreprise des plus faciles; 
500.000 ducats et 1.000 hommes y suffiraient. Le Conseil ne fut 
pas d'avis de risquer cette sonune d'argent dans une entreprise 
qu'il jugeait trop aventureuse. De plus Queiros était étranger, 
Portugais comme Magellan -. Rien ne nous empêche de croire 
qu'il a pu être en raison de sa nationalité Tobjet d'une certaine 
défiance. Enfin le second mari de la veuve de Mendaùa accusait 
le (i découvreur » de la Terre Australe de n'avoir pas suivi dans 
le coui's du voyage de 1505 les instructions du roi. — Pour 
répondre à ces attaques et plus encore pour intéresser l'opinion 
publique à ses projets, Queiros continua à multiplier ses mémoi- 
res. En trois ans, de IGOT-IGIO^ il n'en rédigea pas moins de cin- 
quante \ Quelques-uns de ces écrits furent livrés à l'impression ; 
la plupart restèrent manuscrits. L'auteur recjut Tordre de les 
déposer dans les archives du Conseil des Indes et de les tenir 
secrets de peur qu'ils n'attirassent l'attention des étrangers sur 
un vaste domaine que l'Espagne comptait se réserver avec un 
soin jaloux*. 

Cependant le succès ne répondait pas aux eflbrts de l'infatiga- 
ble « apôtre du continent austral ». Le pape Clément VllI lui 
avait accordé, il est vrai, des grAces spirituelles dans six brefs 
v(»nus de Rome ^, D'autre part quelques cédules roydles l'encou- 

1. Queiros, II, p. 259-2<5r>. (Dépôt hydrographique de Madrid.) 

2. II était né à Evora dîiiis rAlcintejo. 
:J. Queiros, U, p. 281. 

4. Les manuscrits de ces mémoires trouvent aujourd'hui à Madrid (Bilil. 
du Dépôt Hydrographique, — Dibl. de l'Acad. Royale d'Histoire, etc.) et à 
Simancas. 1a liibl. nation, de Paris en possède deux (n"* 87H-879, suppl. 
franc). — M. Zaragoza a jinblié un certain nomlire de ces mémoires au 
tome II de son édition de Queiros. — Le phis étendu de ces écrits, c(»lui 
qui les ré.sume tous, un Um^ mémoire de 1610 (II, p. 280-i^i88., a été publié 
en latin à Séville en 1010 : Terra Aitslralis cognita..^ et à Amsterdam en KU.'J 
avec divers autres documents géograpliiques. Kn 1017 il parut à Paris une 
plaquette traduite de Queiros : Copui de la Reijueste au lloij d'Espagne par le 

rapitaine Pierre Ferdinand de Quir Le Mercure français con.s^icra égah'- 

nient quelques pages à Queiros (vol. V, p. 103-171) de l'aimée l(il7). 

.^.. Queiros, II, p. 192-IlKl, ,TkJ. 



I 



ra*?oaient dans ses projets, niais sans lui accorder ce qu'il jugeait 
nécessaire au succès de TexiJi'^dition '. laissé de toutes ces hésita- 
tions et de tous ces refus, Taudacieux navigateui* résolut de ten- 
ter l'entrepi'ise avec ses seules ressources. En 1614 il s'embarqua 
pour TAinérique, mais il mourut la même année à Panama avant 
d'avoir réalisé ses plans de découverte. 



Quels étaient les arguments d'ordre scientifique invoqués i)ar 
Queiros en faveur de ses projets d'exploration ? C'est Ifi une 
question à laquelle il n'est pas aisé de trouver une réponse. Nulle 
part en effet Queiros n'expose clairement les motifs de son 
adhésion si profonde à l'hypothèse de la terre australe. Ce de\*ait 
éti'e chez lui un pressentiment, une espérance, une présomption 
plutôt qu'une conviction réellement scientifique. Les lois de 
l'équilibre terrestre, les convenances de l'analogie semblaient 
justifier cette théoi'ie. A ces ai-guments souvent reproduits 
déjà par les partisans de l'hypothèse du continent austral Queiros 
semble avoir ajouté quelques obsei'vations nouvelles. C'est ainsi, 
nous l'avons vu *, qu'à une époque où l'on considérait les phéno- 
mènes séismiques comme des indices d'une terre de vaste éten- 
due, Mendaîla et son premier pilote furent confirmés dans l'idée 
qu'ils avaient découvert le continent austral par l'observation de 
(lueUpies secousses dans l'archipel de S'''-Croix (Nouvelles-Hébri- 
des). D'autre pai-t la diversité de couleur des habitants des Iles 
Salomon pouvait faire supposer au sud et à Touest l'existence 
d'autres îles formant une chaîne ou un continent. Ce continent 
qui s'éttmd d'un coté jusqu'à la Nouvelle-Guinée s'étend de 
l'autre dans la direction des Philippines ou des terres austmles 
dans le détroit de Magellan, puisqu'il n'y a pas d'autres lieux 
connus d'où puissent être sortis les habitants de l'archipel siilonio- 



1. l/uno ost tlatécMln ir> th'-c. \m) (I. p. .'«M-.'ftJV), l'autro «lu h^ nnv. U\\0 

2. I*a«if' 7 i\v roi h' <''fu(l«'. 



iiieii. Quel que soit d'ailleurs le point de départ (ju'on leur 

« 

attribue, il faut toujours admettre nécessairement Texistence 
d'une chaîne d'îles ou d'un continent. 

Quant aux ressources d'ordre pratique nécessaires à l'expédi- 
tion, elles n'auraient pas imposé à l'Espagne une bien lourde 
charj^e. Ijim' somme de 500.000 ducats et une troupe de 1.000 
hommes pouvaient suffire à Tentreprise '. Ailleurs dans un autre 
mémoire Queiros ne demande même qutî 150 hommes *. De plus, 
si l'on mettait à la charge de la vice-royauté du Pérou les dépen- 
ses de ce voyage, il n'en coûterait pas un ducat à la cour d'Espa- 
gne. D'ailleurs les prolits que l'on retirerait de l'exploitation des 
lichesses naturelles de la terre ausëiTile compensemient large- 
ment toutes ces dépenses. 

Le (L héros j)du continent austi*al attribuait naturellement une 
très vaste étendue aux terres dont il rêvait la pacili(|ue conquête». 
Cette terre australe qui restait à découvrir était à ses yeux la qua- 
trième partie du monde, « la cuarta parte del globo »', plus vaste 
que les royaumes de tous les souverains chrétiens, turcs et mau- 
res de l'Afrique. Elle doublerait l'étendue des domaines du i-oi 
d'Espagne '. D'api'ès ce qu'il a vu et d'après le rapport de Luiz 
Vaez de Torrès, elle égale en surface toute l'Europcî et l'Asie anté- 
rieure jusqu'à la Caspienne ainsi que la Perse. Ces tei'res gisent 
toutes dans la zone intertropicale, et plusieurs d'entre elles tou- 
chent à la ligne équinoxiale ^. A ce qu'il lui semble, la terre aus- 
trale qu'il n'a fait qu'entrevoir doit être plus étendue que l'Amé- 
rique. On ne saurait mettre en doute que cette terre ne soit très 
vaste, car elle possède des chaînes de montagnes très élevées et 
très larges, des côtes étendues, des fleuves considérables comme 
le Jourdain *. D'ailleurs les discours des Indiens sur l'étendue et 



1. Queiros, II, p. 2rjO-2(i5. 

2. Id., Il, p. 268-279. 

3. Jd., h p. 2riO; - II, p. 229. 
V. /</., II, p. 278. 

5. M., Il, p. 218, 282-283. 
♦;. /r/., II, p. hl«-l»K», 2:xt. 



- 334 — 

la ricli(»ss(' tic ces tenvs poriuelteiil do supposer qu'elles forment 
uiu» ligne continue dans le sud de TOcéan Pacilique : « |>ara'c 
que, por el Sueste van corriendo acia le otra parte del Sur, y 
eslrecho de Magallanes, y por el poniente y Suduestc se van 
continuando hasta juntarse otras veces ; por lo quai promete kt 
nuiy grande su longitud y latitud ' .» — Or, remarque Queirus, 
il faut considérer que ces îles peuplées d'Indiens sont à (XK» et 
7U) licHies à Test de la terre dont il est ici question (la leriv ans- 
tiTile de Test), que ces gens à cause de rimperfection de Icui-s 
procédés de navigation ne peuvent naviguer plus de deux oulmis 
jouis à Testime : ce qui nous autorise à croire que l'autre frag- 
ment de la terre australe (à l'ouest de la Terre du 8*-Esprit) doit 
êlre fort i-approché de la terre australe située à Test de la Terre 
du S'-Esprit ». 

Il n'est pas sans intérêt de compai'er aux textes de Queiros sur 
l'extension de la terre austmle incomiue une mappemonde qui 
se trouve dans le recueil intitulé : Dencriplio ne drJineatio ijco- 

fjrapliica dctectionis Frcti lion Exegesia Hegi Hhpaukc 

farta, aaprr (racla rrmts dclcvio, in qulnta orh\^ pai'ic,cn\ nouicn 

Aaalralh h\cognUa ^ Connue cet ouvr'age renferme un 

document relatif aux explorations de Queiros dans riiémisphèiv 
austral, il y a lieu de penser que l'auteur de la mappemonde a 
t(Mm compte ih'^' voyages i4 des écrits (l(* C(» navigateur. Kn elîel, 
du (léh'oil (!(» Magellan jiisipie dans le voisinage des IlesSaionioii, 
ce carlographe a tracé une longue lign(* de cùt(»s avec la légoiulo 
suivante où s(* révèle rinllnence dc^s théories de Queiros ; <( Terni 
(( pei* P(4rum Kernande/. de Quir ' reciMis détecta olim vero sub 

I. niu'irns, II. p. lu". 

*2. ///., H, p. l'.JT-llW. Lr tt'xlp «h» Oiu'iros iir' nous soniiile |)ns tivs clair. 
Nous n'i'ii proposons vvWv «wpiii'.ition qnc sons tonte p'servo. 

.*{. Anjstfnlani, KIJ.'J, in-i, avrc V cartes. 

i. In certain iimnluc <!<' cartrs <ln xvir s. purttMit l'indication «le \a 
(Jiiiri rf(/ia, « tiMTtî «lo Onii* »i snr los cartes i\v riiydrojjrapho français Du Val, 
" pays (le Unir » snr les cartes de Handrand.Ci? tracé i)ersista même aprct^ 
les rléconverles de Tasnian. Ainsi snr nne carte de la mer dn Sud qu'il 
pnl)lia à Amsterdam vers UVM) {\. van Kenlen présente une ndai»tatioM assoz. 
cnriense de la <Jiiiri rcfjio av<'c les déconvcrtes de Tasman. 



— :335 - 

« noniiiic Tcri^ao Aiistralis Iiicogiiitae cclebrata.» Puis, à la liaii- 
leiir (hi 13" do lat. nimilionalo, le continent austral s'inllêciiil au 
sud, comme pour dessiner la courbe du golfe de (iirpenlarie sou- 
vent esquissée d'une maniiM-e assez exacte sur les cartes de celte 
époque. I^ cote sud de la Nouvelle-Guinée est ti-acée en poin- 
tillé : ce qui send)le bien indiquer qu'elle est encore inconnue. 11 
se pourrait aussi cpie le c^irtographe considérât la Nouvelle-Gui- 
née comme une terre distincte du continent austral. Aurait-il eu 
quelque connaissance plus ou moins vague, (pielque soupçon de 
la découvei'te de Torrès '? 

Une population nombreuse babite ces terres australes si éten- 
dues. I^ blancbeur relative de teint des insulaires de la Polvné- 
sie, des « Indiens », a été souvent signalée par les voyageurs de 
cette époque et principalement i^ar Queiros. I.e n découvreur d 
de la terre australe a n^marqué également la diversité de colora- 
tion de ces Indiens. Les uns sont blancs, les autres noirs, mulâ- 
tres de sang mêlé. Cbez les uns la cbevelure est noire et abon- 
dante, cbez d'autres frisée et crépue, chez d'autres encore Une et 
blonde. — Ces Indiens api)artiennent à une race i)acifique dans 
.ses rapports avec les étrangers, facile à convertir et à civiliser et 
par ses qualités pbysi(pies et morales bien supérieure aux races 
américaines *. 

1^ nature a libéi-alement doté ces régions des avantages les 
plus vai'iés. Cette quatrième jxirtie du monde renferme de bons 
ports et de vastes baies. Il serait facile de construire une grande 
ville dans le port de la Vera Cruz, port si vaste que mille navires 
y trouveraient mi refuge. C'est en même temps un abri très sûr, 
fl'accês facile et abondamment pourvu d'eau douce '. Ijol contrée 
est d'aspect pittoresque, variée de relief, bien arrosée, couverte 
d'une belle végétation dont les ixarfums embaument latmospliêre *. 

!. Voyez ros(|iiisso «h» rctto niappcmoiHltMlans Cimrtoii, Voyageurs anciens 

ft niin/frnns IV. ii. IMi-lKT». 



])(* plus II' cfLiiial y est très sain. Ia»s EsiJiigiiols ifeuniil 
à soulTrir dans ces régions traucune maladie bien qu'ils fussent 
obligés de se livrer à un travail considêmble. Les indigènes sont 
vigoureux, robustes, et tout annonce chez eux la force ot la 
santé. On voit dans leur pays beaucoup de vieillards '. — Enfin 
riionuiie ne l'enconti'e dans ces régions favorisées de la nature 
aucun de ces obstacles et de ces dangers qui contrarient si sou- 
vent ailleurs son activité. On n'y voit ni neige sur les nionlagni-:?, 
ni niai'écages, ni crocodiles dans les fleuves, ni insectes, ni ivjh 
tiles venimeux dans les forêts, ni fourmis, ni chenilles dévîistatri- 
ces, ni moustiques. I^ terre australe est donc exempte de tous 
ces lïéaux qui désolent les Indes occidentales '. 

Elle est supérieure également aux Indes occidentales par Tabou- 
dance et la variété de ses richesses naturel les. L'argent, les perles, 
lîi nacre n'y sont pas r-ares \ On y trouve même l'or *. — Quant 
aux fruits de la terre, ils sont remarquables par leur diversitécl 
leui* abondance. Les palmiers (cocotiers) et les ai'bres réussissiMit 
à merveille dans les plaines bien arrosées. Les forêts recèlent 
quantité d'essences variées dont l'industrie pourrait tirer gnind 
l)rofit. Si la Terre Australe possède des épices comme les Molu- 
(pi(»s, elle pcnit aussi en raison de son climat tempéré prodn ire tout 
c(* (pie i)roduit l'Lurope. Aussi Queiros se |)ropose-t-il d'y intro- 
duire les céréales et les plantes de son pays. — La mer fournitdu 
sel et des poissons. Les indigènes élèvent beaucoup de bétail, 
porcs, chèvres, oiseaux, volailles. Ils ont même dit aux Es|)agnols 
(pfils possédaiiMit des vaches "'. — En somme cette terre est J)Iuî^ 
riche encore (pic» le Pérou (»t la Nonv(»lle Espagne (Mexique). Ouf 
le l'oi d'Espagne s'em])r(*sse donc de i)rendre possession do 
contrées aussi favorisées i)ar la nature. Les Indes occiden tilles uni 



1. OiUMf'os, n, p. '202, iîi:i. 

2. hi.. H, |). 22(1. 

;]. /</.. !l, p. VM, 221. 
'k ///., II. p. 202, 222. 
."). hf.. II. p. 22(^-22:^ 



- 337 — 

été épuisées par les Espagnols, mais Dieu tenait en réserve les Indes 
Australes si agréables, si salubres, si fertiles, peuplées d'Indiens 
si bien disposés à recevoir la divine lumière de TEvangile et les 
autres bienfaits de la civilisation chrétienne V 

Queiros propose également un plan de colonisation des terres 
australes. Il convient d'abord, dit-il, d'évangéliserces populations 
pacifiques et de devancer les hérétiques dans cette entreprise de 
civilisation par la fol chrétienne.Les Franciscains du Pérou offrent 
leurs services pour cette œuvre d'apostolat '. Quant à la méthode 
de colonisation proprement dite indiquée par Queiros, elle dénote 
à plusieurs égards un grand esprit et une âme élevée. Il faut,dit le 
t découvreur » de la terre australe, entretenir des rapports de 
loyale amitié avec les indigènes. Les tuer serait offenser Dieu. Les 
« Indiens » bien traités peuvent d'ailleurs fournir d'utiles rensei- 
gnements sur les ressources de leur pays. — De plus les colons 
auront à introduire dans ces terres nouvellement découvertes le 
blé et les autres céréales européennes, sans négliger pourtant la 
culture des plantes indigènes '. — Enfin, pour assurer le main- 
tien de l'autorité des Espagnols dans la mer du Sud, Queiros pro- 
pose de marquer par des stations espagnoles les routes de naviga- 
tion que suivent les marins dans ce vaste Océan. Il serait néces- 
sain; d'établir au moins trois colonies, la première dans une baie 
de la Terre australe du S^- Esprit, la deuxième dans le voisinage du 



1. Queiros, II, p. 197. « Otras nuevas huUas Australes, do no menores (?spe- 
raiizas, si bien se considéra el lugar que en el globo tiene la dispusicrion 
de las lierras vistas, tan agradables, y Uin sanas, y fertiles, y de tan ffran 
coniodidad para lo que se prétende, y tan pobladas de tantas y tan varias, 
y dispiiestas gentes, y nnuclias de ellas tan lierniosas, todas tan racionales 
y de tanto aparejo para recibir la divina hiz del santo Evangelio, y todos 
los otros bicnes que a ellos, y a nosotros estan a cuenta, y juntaniente 
para venir con muciia presteza a la oliedicncia de V. M. » 

2. Queiros, U, p. 2<Ki, 227-228, 2i2 et suiv., 3()3 et suiv. - Au XVF s., la 
découverte des régions maj^ellanicpies provoqua naturellement beaucoup d(* 
projets de mission en ces contrées lointaines. Ces projets furent soumis à 
la Cour de Rome; mais les papes toujours prudents aimaient mieux réserver 
les missionnaires pour des pays dont l'existence était moins incertaine. 

3. Queiros, II, 'S%Um. 



- 3J6 — 

Pérou, la troisième près des Philippines'. Ces colonies serviraient 
de débouché aux liandes d aventuriei-s qui encombrent le Pérou 
et la Nouvelle Estxigne *. 

Nous arrêtons ici notre examen des projets de Queiros. Le plan 
complet d'organisation et d administration qu'il propose ensuite 
n a rien de commun avec le sujet de cette étude. Queiros a\7iit 
rame trop chevaleresque pour n'être pas quelque peu enclin à 
Tutopie. On s'en aperçoit bien vite en lisant le règlement do sa 
République de Salente '. — Mais Queiros a des titres plus incon- 
testables au respect, à ladmiration mémo de la postérité. M 
homme, qui tut aussi un navigateur des plus distingués, eut le 
mérite, rare en tout temps, d'être lapùtre désintéressi'» d'une idk 
et de sacrifier sa vie entière à une préoccupation unique. Que 
si les résultats ne répondirent pas à la grandeur de l'efTort, Quei- 
ros n'en rendit pas moins des services signalés à la cause des 
découvertes géographiques. En provoquant de nouvelles explora- 
tions dans les parages où il plaçait la Terre Australe il a contri- 
bué lui aussi à nous faire mieux connaître les vastes étendues de la 
mer du Sud. Sans doute la théorie conjecturale qu'il soutenait 
av(»c tant de passion a été condamnée, vaincue i>ar l'expérience; 
mais faut-il mesurer au succès d'une cause le mérite de ses 
défenseurs? 



I. Quoiros, II, p. '^2H. 

2. /(/., II, p. iin>, "ir^. 

.'J. Il (Ml fut (le mOim^ du plus j^rand a<li!ïirateur do Queiro.s, rhydrojrraplK* 
anglais Dalrymplo, (|ui ne sut j>a.s se garder de ce travers. 



CHAPITRE IX 



LES HOLLANhAIS DANS LA MKU DU SUD AU XVir SIbiCLE 
ET L'ilVrOTUÈSE DE LA TEHIŒ AUSTHALE 



Les marchands hollandais, en guerre avec TEspagne, cherchent une nouvelle roule pour 

alleindre les Iles des épices. 
Sebald de Weert et Dirk Gherrilz. 
Jacques Le Maire et Guillaume Scuol'ten (1G15-6). — I^urs projels. — Leur ilinèraire. 

— La préoccupation du continent austral chez Le Maire. 
Hendrik Brouwer en 1643. — La terre et le détroit de Brouwer. 
GooiNHo DE Eredia.— Sa prétendue découverte du continent austral, de l'Australie. — 

Luca Antara n'est pas l'Australie. — Sa position et sa forme sur les cartes de 1613 et 

1616. — Les terres australes dans le mss. et sur les cartes de Eredia. 
Les voyages des Hollandais aux cùtes de l'.Vustralie de 1600 a 1644. — Le DuyPcen 

en 1606. — VEendragt en 1616. — Prétendues découvertes de Zeachen en 161H. — 

Jan Edels en 1619. — Pierre de Nuytz en 1626-7. — François Pelsart en 16£). — Jan 

Carstenz (1623). — De Witt (1626). 

Les deux voyages de Tasmax. — Voyage de 1642. — Instructions de Tasman. — Itiné- 
raire de l'expédition. — Tasman et les terres australes. — Découverte de la Nouvelle 
Zélande. — Tasman prouve que le continent austral ne s'étend pas au sud du 45* et 
qu'à l'est et au nord-est il est indépendant des archipels polynésiens. 

Ijù deuxième voyage de Tasman n'est signalé par aucune découverte importante. 

Résultats généraux des voyages de Tasman. — Us font disparaître de beaucoup de 
cartes hollandaises des terres fantastiques signalées par les explorateurs du siècle pré- 
cédent. 



Tandis que Qiieiros se faisait aiulacieusement le champion de 
la théorie du continent austral, de nombreux aventuriers partis 
des Pays-Bas naviguaient dans la vaste étendue de la mer du Sud 
sans y trouver cette terre mystérieuse. Les premiers voyages des 
Néerlandais dans Tlnsulinde (15î)5-1602) * sont en eiïet contempo- 
rains des voyages de Queiros. Comme ils étaient en guerre avec 
TEspagne, les marins des Pays-Bas durent ch(M'cher une autre 
roule au pays des épices que les routes fréquentées par les Es|xi- 

1. Voyi»7. la riotico dt\ M. le prince Uolnnd Hoiiaparlo (ftevuc de Géogra- 
phie, vol. XIV, p. 4WÎ-455; - XV, p. KÎ-rM). 



- 340 — 

gnols elles Portugais. Ils cherchèrent dabortlle passage au iionl- 
est et ne renoncèrent à cet itinéraire qu'après trois tentatives 
faites sans succès de 1594 à 1507. — I^ route du cap de Ik)nne 
Espérance, la route portugaise, était plus facile. En 1595-iryîKi 
J. H. van Linschoten révélait à ses com{3atriotes les routes des 
Indes orientales qu'il avait appris à connaître durant un long 
séjour dans les possessions hisi>ano-portugaiscs de rExti-ùme 
Orient. En conséquence les Hollandais suivant l'itinéraire habi- 
tuel des flottes portugaises arrivèrent aux îles des épices où ils 
entrèrent naturellement en lutte avec leurs rivaux. Cette expédi- 
tion (1595-1597) ne fut pas sans profit pour la science ; elle révéla 
l'insularité de Java. — En 1598 les Néerlandais tentèrent une 
troisième route par le déti'oit de Magellan. — Ainsi, en sept ans 
(1595-1602), les marins des Pays-Bas avaient essayé presque en 
même temps trois routes difl*érentes pour s'ouvrir l'accès du pays 
des épices, — fondé plusieui's sociétés de commerce qui se réu- 
nirent en 1602 pour former la célèbre Coni|)agnie des Indes 
Orientales, — dirigé 15 expéditions et envoyé 65 navires. Or, bien 
que ces navigateurs fussent avant tout des corsaires, leurs explo- 
rations n'en exercèrent pas moins une réelle influence sui* le pi"»)- 
grès des connaissances géographiques. A [)lusieurs égards leur 
histoire est intimement liée à celle de Thypothèse du continent 
austral. 

Le 27 juin 1598 une escadre (h* cinq navires sous les onlresdc 
Jaccpies Malui cpiittait le ])()rt de Uotlerdam. L'année suivanlo 
elle explorait longuement le détroit de Magellan. Un des capi- 
taines, Sebalci de \V(Mn-t, aperçut le 24 janvier 1600 trois petites i les, 
situées par 50" iO' de lat. sud *. Comme elles ne figuraient jxis sur 
I(\s cartes*, les Hollandais leur donnèrent le nom d'iles Selxildes 
ou Sehaldines. — Ln autre commandant, Dirk Gherritz, après 

[. Ik'laliun du chii'iir;ii<"ii lî. Jaiisz, membre de l'expédition (De nry, 
Grands Voifngcs, addition à la IX*^ j)arlic (UîOi), p. 52, édit. latine). — ^••' 
sont les iles Malonines ou Falkland. 

"2. Pourtant (Hles avai(Mit déjà été vues en l.7.hî par Davis, en 159» \^^ 
Hawkins. 



— 341 - 

avoir traversé le détroit de Magellan le 3 sept. ISfK), séparé par la 
tempête du reste de i'esciidre, fut entraîné jusqu'au 04" sud par 
une longitude inconnue. Aucun navigateur n avait encore à notre 
connaissance pénétré si avant dans Théinisphère austral. A cette 
haute latitude Gherritz découvrit une côte d aspect semblable à la 
côte de Norwège, montueuse, couverte de neige, et qui paraissait 
s'étendre du côté des Iles Salomon *. Quelle peut-être cette terre? 
Est-ce la terre de Gmham par une lat. moy. de 00"? Est-ce le groupe 
des Shetland méridionales comme le pensait Dumont dTIrville *? 
Cette navigation avcMitureuse prouvait de nouveau que la Terre 
de Feu n'a pas une grande extension dans la direction du sud. 
D'autre part il semble qu'on pouvait en tirer des inductions favo- 
rables à la théorie du continent austral, car, d'après les déclara- 
tions du capitaine hollandais, la côte qu'ilavait aperçue paraissait 
s'étendre dans la direction de Touest jusqu'aux îles Salomon. Mais, 
comme on ignorait la longitude exacte de cette côte, elle fut 
généralement négligée des cartographes ^ Bailleurs le récit de 
Gherritz fut regardé longtemps comme peu digne de foi. 

L'aventureuse navigation de Gheri'itz venait de prouver une 
fois de plus que la Terre de Feu ne se reliait pas à la Terre Aus- 
trale par ses côtes occidentales et méridionales. Restait à marquer 
les limites de la Magellanie dans la direction de l'est. Cette déter- 
mination fut le principal résultat du voyage de Jacques Le Maire 
et de Guillaume Schouten de 1015 à 1017 *. Les Etats Généraux 



\. narrera, Description des Indt's occidentales (Ainslerdam, 1G22), p. 193. 

2. Voilage an pôle Sud et dans VOcéanie, I, p. 72. 

.*J. Elle ligure cepeiiilaiit sur une mappemuude de Mathieu AUxTt Lotter, 
.\ug8bourg, 1778. 

4. Iji relation do I^ Maire fut publiée à Leyde eu 10 11), in-i, sous ce 
titre : Spéculum orientants occidentalisque navifjationis, quaruni una Georgii 
a Spilbergen, altéra Jacohi Le Maire auspiciis itnperioque directa. H en 
)>arut à Amsterdam une traduction française, Miroir Oest et West Indical, 
'l(^21, in-i. Elle se trouve également à la suite de la Description des Indes 
(Huidentales de lïerrera (édit. franc., 1022, Amsterdam, in-fol., p. 107-17i). 
I»ans sa préface Le Maire proteste contre la publication de Schouten qui 
tend à le frustrer du mérite de sa découverte. 

1^ relation de Schouten fut publiée à Amsterdam en Kîli. in-i-. Plusieurs 



- 342 - 

des Provinces-Unies, jaloux de sauvegarder le monopole officiel 
de la Compagnie hollandaise des Indes orientales fondée en 1602, 
avaient rigoureusement défendu à tous les marins des Pays-Bas « de 
naviguer ou trafiquer à Test du cap de Bonne Espérance ny aussi 
par le détroit de Magellan à TOcçident soit vers les Indes ou 
autres terres cognues ou incognues '. » Or un gros marchand 
d'Amsterdam, Jacques Le Maire, et un marin, Guillaume Schou- 
ten, qui avait fait trois voyages aux Indes orientales, s'étaient 
souvent entretenus d'un projet d'expédition à la recherche d'un 
nouveau passage à la mer du Sud « où ils jugeaient de pouvoir 
descouvrir Terres * grandes, larges et abondantes en richesses, 
d'où les navires pourraient retourner richement chargés, de quoi 
ledit Le Maire se disait avoir déjà quelque connaissance. Conclu- 
rent en fin de faire une recherche es parties Méridionales incog- 
tteues de la Terre, et de chercher un autre passage que par le 
détroit de Magellan en la susdite mer du Zud : àquoy il leur sem- 

éditions latines se suivirent dans cette môme ville, 1618, 1620, 1621. 11 veut 
aussi une traduction française, 1619 et 1630. — Il faut consulter également 

le « Journal ou description du nien'e'iUeux voyage de Guill. Schouten , » 

Amsterdam, 1619, in-8, 88 p. avec cartes. Cette relation a été rédigrée d'après 
h\ journal d'Aris Clacssen, commis d'un des navires, et d'après plusieurs écrits 
et rc'iisoipnemonts verbaux dus à d'autres membres de rexpêdition. Elle a 
♦'té reproduite (avec quelques modifications de style) dans le Hocued </''« 
VoijftfjL's (jui ont servi à Vétahlisseinent et a u.c progrès de la Conipagiiu' (f^ 
Indf's nru'.ttith's, Rouen, 172,*), 10 vol. iu-12, vol. Vlll, p. 1U-229. - On peut 
consulter entin pour les nombreuses éditions des écrits relatifs à ce voyage 
le mémoire d(; M. P. -A. T\o\e, Les journaux des navigateurs nèerlanM^ 
(IH('.7), p. 42-02. 

Le j^'rand iionibn^ i\r ees publications (M. Tiele en cite 38) prouve le succès 
do curiosité (piobliiit ce voyaj]^e. Ce voyage marque en effet une date da»^ 
riiistoire des rout<\s de commerce et de navigation. Jusque-là les navires 
h)ii^a*aieut «le prés la ente «le Patagonie pour entrer ensuite dans le dêtn>it 
(le Magellan; dés lors ils se tinnMjt de préférence au large pour ne pai» 
man(îU(*r l'entrée du détroit de Le Maire réputé plus facile que le détroit de 
Magellan. 

1. Journal ou Description..., 1()I9, préface. 

2. Vu bisforieu d'AmstiM-dam. .leau-lsaac Pontanus, exprimait dès l'année 
Kill le soubait tpie les Hollandais tissent des découvertes dans rhémisphêre 
austral pour n'véler les terres qui iloivent élre situées dans las mers 
iunnens«\s cpii s'étendent des deux entés du détroit de Magellan [Renivi fl 
urbis A)})sielnfla)nensiunt ///x/or/c, lOIL in-foL. p. 217). 



- 343 - 

blait iry avoir pas peu d'apparence, à raison de plusieurs obser- 
vations remarquées par diverses personnes en divers temps, es 
environs du détroit de Magellan '. » Nous avons remarqué en 
effet ' que les navigations de Loaysa en 1526, de Drake en 1578, de 
Hawkins en 1504, avaient déjà démontré Tinsularité de la Terre 
de Feu. Un siècle avant les Hollandais Magellan semble avoir 
soupçonné que la Terre de Feu pourrait bien n'être qu'un archi- 
pel, car il y avait remarqué plusieurs canaux conduisant à la mer 
du Sud. 

Un privilège du 13 mai 1610 concédé par Maurice de Nassau 
accordait à Le Maire et à Schouten la permission d'aller trafiquer 
dans les royaumes de Tartarie, Chine, Japon, Inde, Terre Aus- 
trale, îles et terres de la mer du Sud '. En conséquence les deux 
associés équipèrent à Horne deux bâtiments bien fournis de pro- 
visions et de tout ce qui était nécessaire au succès de leur entre- 
prise. Tous les gens de l'équipage, officiers et matelots, s'étaient 
engagés expressément à suivre partout les deux chefs de l'expédi- 
tion. Gomme Le Maire et Schouten gardaient le secret le plus pro- 
fond sur le but de leur voyage, on les appelait chercheurs d'or. 
Quant à eux, ils donnèrent à leur association le nom de Compa- 
gnie Australe *. 

Le 14 juin 1615 les Hollandais mirent à la voile. Ils espéraient 
alors arriver en dix mois à la Terre Australe *. Quand ils furent 
dans les eaux de l'Atlantique méridional, les chefs publièrent le 
but véritable du voyage : a à savoir que nous ferions notre devoir 
pour trouver un autre passage que le détroit de Magellan pour 
entrer en la mer du Sud et découvrir nouvelles teri*es et îles vers 
le sud, là où on trouverait (selon l'opinion d'aucuns) grandes 
richesses, ou si cela ne succéderait à notre désir, que alors nous 



i. Journal ou Description..., prôfaco. 
2. Cf. p. 270 el siiiv. de cette étude. 
',i. Relation publiée par Herrera, préface. 
•i. Journal ou Description..., préface. 
5. Relation publiée par Ilerrera, p. 130. 



— 3ii - 

navigiiorions jiar la moi* du Sud es Indes Orientales. Tous nos 
gens étaient réjouis à cause de cette déclaration, qui savaient à 
cette heure là ofi on les menait, espérant chacun de profiler 
quelque chose d'un tel hon voyage *. » On s'éloigna donc de ta 
côte d'Afrique qu'on avait longée jusque-là pour mettre le capsur 
la côte de Palagonie. Au mois de décembre 1615 les Hollandais 
touchaient à Port Désiré par 47*» 40\ — Le 18 janvier 1G16 iU 
étaient en vue des îles Sebaldines (Malouines). — Le î24 du même 
mois, par une latitude d'environ 55", ils découvrirent une terre 
avec de hautes montagnes neigeuses séparée \mr un canal d'une 
autre terre aux côtes également très accidentées. A Tune (la terre 
de Test) ils donnèrent le nom de « Terre des Etats ij, à l'autre (la 
terre de l'ouest) celui de a Maurice de Nassau». Baleines, phoques, 
pingouins, chiens et lions de mer s'y trouvaient en abondance. 
D'autre part les neiges des montagnes y versent une grande quan- 
tité d'eau douce. IJien qu'ils n'y virent point d'arbres, les Hollan- 
dais crurent apercevoir pourtant quelque verdure dans la Terre 
des Etats *. Les vagues venaient du sud-ouest ; ce qui leur panit 
indiquer l'existence d'une vaste étendue de mer dans cette direc- 
tion. Va\ conséquence les Hollandais présumèrent qu'ils avaient 
découvert un passage nouveau. Les oiseaux nullement intimi- 
dés s(î laissaient pren<he à la main : preuve évidente qu'ils ne 
s'élaicnt pas encore» trouvés en la présence de Thomme. — Le tS) 
janvi(M' l()l() h\s deux navires avaient atteint la lattitude de T)?* 
sud. Uit(Mnpéte les obligea à nMUonterau nord, et sur leur roule 
ils rencontrèrent les îl(»s Harnevell et le cap de Hoorn \ Il n'y 
avait pas de terre en vue au sud du cap, et la marée, très forte, se 
dir-ig(viilà l'ouest comme les vagues. Le passiige était donc trouvr'. 



1. Journal ou I)rsrription...y\). il. 

2. Jtnii'mtl ou I)t's('ri})iiori..., p. lH-20. — HciTora, Di'scèûptiou des /n</<'< 
orrifi..., I». l'I'J. 

li. L<'s Hollandais no so doutaient pas que lo cap de Hoorn est situé «laiis 
un*' île. Sur la e;irt<' du Journal ou J)t'srri})tion.... (p. 2i) ee cap est plni*«* a 
ranjrl»' nu-ridional «le la Terre de Keu li^un'e comme une île unicpie. 

\. Journal ou Drsrripliou..., ]>. 21-2*2. 



~ 345 - 

11 fut décidé d'un commun accord que le canal si heureusement 
découvert porterait le nom de Le Maire. Schouten et les autres 
pilotes signèrent lacté de délibération '. 

C-ependant les Hollandais poursuivaient leur navigation dans la 
direction du sud malgré le mauvais temps. Le 3 février 1616 ils 
s'avançaient jusqu'au 59« 1/2 de latitude méridionale sans voir 
aucune terre ni aucun indice de terre vers le sud *. Puis ils 
remontèrent dans la direction du nord-ouest% et arrivés à la lati- 
tude do 10'» ou 18^ sud ils firent route à Touest, toujours à la 
recherche de la terre australe. Gomme il est facile de le prévoir, 
Le Maire et Schouten trouvèrent dans le cours de cette navigation 
plusieurs îles de la Polynésie australe, mais sans rencontrer 
Tobjet principal de leurs recherches. Cet insuccès faisait perdre à 
Le Maire un peu de sa confiance en la réussite de ses projets*. — Près 
de l'ile des Cocos (14" 30' sud) la faible profondeur de la mer fit 
supposer aux Hollandais a qu'il devait être encore tout près d'ici 
quelque autre pays des îles de Salomon ou de la Terre Australe ^d. 
Le 10 mai on aperçut deux îles dont la position était conforme à la 
descri[)tion de Queiros : « ce qui, dit Le Maire, nous fit espérer 
qu'on trouverait aussi le reste à l'avenant et que nous verrions 
bienlùt la Terre Australe*. » Quelques jours après, le 16 mai 1616, 
dans une assemblée du conseil Schouten fit remarquer qu'on 



1. Herrern, Descript. des Indes orcid., p. I;n-lîi3. Nnturelloment l'auteur 
(lu Juiii'nal nu Description, tout dévoué à Schouten, veut attribuer à Srhouteii 
tout le mérite de cette découverte. Il déclare que le piissape aurait été à 
uieilleur droit nommé détroit de Guillaume Schouten « à cause que princi- 
« paiement par son industrie, bon gouvernement et science de la navigation 
« ladite détection était faite et mise à lin » [Jimvnal ou Deseription, p. 2.'{-2i). 
Aussi sur la carte du détroit publiée à la page 2^4 du Journal.... riionneur 
df» la découverte est expressément attribué à Schouten : « Fretum Le Maire, 
a Wilhelmo Schouten Hornano primuni inventum et lustratum anno KHCi. » 

2. Journal ou Description..., p. %i. 
A. Ihid., p. 27. 

i. îlerre»ra, Descript. des Indes occid.^ p. t.T) : « quasi hors d'espoir et 
• craignant qu'il n'était point de terre australe. « 
,■). /</., ihid., p. VM. 
(î. ///., ihid., p. lit. 



- 346 — 

avait déjà bien « voilé » 1,600 lieues loin de la côte du Chili et du 
Pérou sans avoir rien découvert de la terre australe et proposa 
de modifier l'itinéraire et de ne plus continuer à se diriger à 
Fouest, ce qui conduirait les navires vers le sud de la Nouvelle- 
Guinée dans des parages inconnus et dangereux. Il valait mieux 
a voiler vers le nord afin de parvenir aux Moluques en 
naviguant au nord de la Nouvelle-Guinée. La proposition de 
Schouten fut accueillie avec faveur *. Seul Le Maire ne Tadopta 
pas, car il était persuadé qu'en faisant route à Touest on allîiil 
toucher bientôt à la terre australe de Queiros. — Pour se confor- 
mer à ravis de la majorité on fit voile au nord-nord-ouest. Les 
Hollandais arrivèrent ainsi le 22 mai en vue de Tile de Horn par 
14'» 50* de latit. mérid. Le Maire croyait avoir touché enfin à la 
Terre Australe ou du moins aux îles Salomon, car on avait trouvé 
dans Tile une rivière d'eau douce et des vivres en abondance *. 
Mais là encore lavis de Schouten prévalut et les navires conti- 
nuèrent leur route au nord-nord-ouest. Au mois de juin les Hol- 
landais se trouvaient près des rivages d'une terre « merveilleuse- 
ment haute » qu'ils soupçonnaient être la Nouvelle-Guinée. Api'ès 
avoir longé ainsi la côte septentrionale de cette grande île ils fmn- 
chirent la ligne équinoxiale et abordèrent aux Moluques \ — 
llsavaionteu le mérite de suivre dans le Pacifique austral un itim''- 
ralre nouveau, en ligne oblique, distinct des itinéraires de Magel- 
lan, de Drakeet de Queiros. 

D'après cette rapide analyse du voyage de Le Maire et de 
Schouten on voit que la préoccupation du continent austi-ai 
n'était pas étrangère à l'esprit des Hollandais. Le Maire connaii^- 
sait les voyiiges de Queiros; il connaissait également sans doute le 
mémoire de 1010, le plus étendu de tous, publié à Amsterdam en 
l()l*^ Quant au pilote Schouten, ses trois voyages aux liules 



1. Jnitnial nu Drwrijition, p. il). 

2. HrMToni, Dpsrript. des Iiufe^f occ'nf., p. liS, 157. 

'A. Kii juillet 1017, après un voyajjo do doux ans, ils étaient de retour «lan« 
leur patrie. 



- 347 - 

Orientales alors soumises à TEspagnc lui avaient certainement 
rendu familiers les projets de Queiros. D'ailleurs, dans les deux 
i*elations de Le Maire et de Schouten il est plusieurs fois question 
de la Terre Australe. Le Maire surtout pamit soucieux de décou' 
vrir ces contives mystérieuses cachées dans Timmensité de la mer 
du Sud. 11 veut les chercher à Touest par une latitude moyenne, 
près de la zone torride et un peu au sud du tropique du Capri- 
corne ; c'éUiit la position que leur assignait Queiros. — Schouten 
semble au contraire avoir été un espi'it plus pratique ; c'est un 
marin, un pilote, et à ce titre il éprouve une réelle défiance à 
Tendroit des conjectures et des audaces du a découvreur ». Dans 
le cours du voyage sa ligne de conduite est droite et inflexible. 
Tandis que Le Maire est toujours d'avis de faire route à Touest, 
Schouten propose toujours de gagner les rivages connus. SchoU' 
ten agissait sans doute en homme prudent, bien avisé. Mais 
n'est-il pas permis de regretter que la timidité des officiers ait 
donné gain de cause à cette proposition? S'il en avait été autre- 
ment, si l'équipage s'était rallié à l'avis de Le Maire, les Hollan- 
dais avaient la gloire de découvrir la côte orientale de l'Australie 
un siècle et demi avant le premier voytige du capitaine Gook. 

Quoi qu'il en soit, les Hollandais n'en supposèrent pas moins 
qu'ils avaient abordé aux Terres Australes. Ia Terre des Etats, 
— une bien petite lie en réalité, — leur parut être un promon- 
toire, un contrefort du grand continent austral. C'est ainsi que la 
représente la petite carte placée entre les mains de Jacques Le 
Maire sur le portrait placé en tête de sa relation*. L'erreur de 



1. Sur la carte du Journal ou Description...^ p. 2i, la poiutc occitlentale 
(le la Terre des Etats est seule indiquée. 11 «mi est de même sur la carte de 
^.<; Maire. — Sur une mappemonde contenue dans un atlas portugais du 
commencement du xvii» s. (Bibl. nation., Reg. B. 176i, Réserve) la Terre 
de Feu est représentée comme une île de dimensions restreintes, séparée 
par un détroit nouvellement découvert, estreito novo, d'une longue côte qui 
se prolonge à l'e-st jusqu'aux environs de la Nouvelle-Guinée. L'auteur de 
cette caiie (carte 1 de l'Atlas) considère donc la Terre des Etats comme un 
promontoire de la terre australe. ~ Sur une autre carte (n" 19} on lit 
ces mots sur le promontoire qui correspond à la Terrt^ des Etats : Terra 



— 348 — 

].o Mairo et SchouttMi ne fut dissipée que quelques ann<**es plus 
tard par le voyage d'un autre capitaine hollandais, Hendrik 
Brouwer, en 16iiî *. Brouwer avait pour mission de se rendre au 
Cliili i^ar le nouveau détroit, le détroit de Le Maire. Contrarié par 
le vent et la tempête il dut renoncera pénétrer dans le détroit; 
mais il trouva un autre passage qui le conduisit en niai's 1643 de 
TAtlantique dans le Pacifique. Cette aventureuse navigation prou- 
vait de la manière la plus évidente que la Terre des Etats ne se 
relie i)as à la côte d'Afrique, comme le supposaient Nodal, de More 
et d'autres explorateurs *. Brouwer prétendit même avoir décou- 
vert à Test de la Terre des Etats une terre inconnue à laquelle il 
donna son nom. Son voyage montrait également que la Terre de 
Feu est séparée du continent austral, puisque l'aventurier hollan- 
dais avait fait voile en pleine mer au sud de cette terre. 

Mais, comme la découverte de l'insularité de la terre des Etats 
n'était pas de nature à satisfaire les partisans de la teri*e australe, 



Austral.— I.a Terre des Etats est représentée comme un promontoire de la 
terre australe sur deux mappemondes de l'Iiydrographe français J. Guêrard, 
l'une datée de Ki'iTi (Archives du Dépôt de la marine, pf. I, pièce 2), l'autre 
datée de HilH (\bid., pf. f, pièce 3). — Sur une carte du Chili qui date du 
xyii" s. (\V\h\. nation., Kl. 58i), la Terre des Etats est dénommée Tenn 
Imoijnlta. 

1. Cf. Hurney, ouvr. cité, 111, p. H.'}-li5; — Kohi, ouvr. cité (Zeitschr'tft 
de la Soc. de (îéo;^^-. de lîcrlin, ISTC), p. Wv^-iTiO), d'après le journal de 
lîronwi'r jnihlié à Anistordam en 1(JU>, Journarl ende Historiés ivWmW vnn 
<h> lieyse ffcddt'ti hij ()<)st(>n de. Sirorf Lo yfd'we, naor di* custen van Cfiili in 
Hi'i'i (Cf. Ticlr, ouvr. cité, p. "mi) 

'1. (îarcic de Xodal envoyé vi\ 1018 par le roi d'Espajxne pourvoir s'il était 
l)ossil)le ih^ fortilicr l«» n()iiv(\iu pa.ssaj:^(^ trouvé par Le Maire fit route jmr 
nu canal qui trav(M'se la Terre ih» Teu et prouva ainsi (pie cette terre est un 
arfliip(»l (Huniey, 111, p. iTM-Uit). Sur sa carte, dont Kohi a donné une rtnluc- 
tion, la Terre i\ri^ Etats est nianpiée connue sur les c^u'tes hollandaises s;u)s 
limites dans la direction de lest. — Jean de Moore, jiilote hollandais, fut 
cli<'ir«;é en 1018 par le roi d'Espagne «l'une mission analogue à celle de 
Nodal. De Moore lit voile à l'est de la Terre des Etats pour reconnaître s'il 
y avait encore cpielque autre p.'issage ou canal ; mais « n'ayant rien trouvé que 
terre ferme, et conclu d(? là que cnltc côte s'étend continuellement à l'est 
ttccers le cap de lionne Espérance », il revint dans les eaux du détroit de 
Le Maire cpi'il franchit en peu de t(Mnps. (Herrera, Descript. des Indes (M\Ui.. 
p. 170.; 



-- 349 - 

quelques-uns d'entre eux ne craignirent pas de révo(juer en 
doute Texistence de la terre et du canal indiqués par le capitaine 
hollandais. Celui-ci. disaient-ils, avait dû passer au large par la 
mer ouverte, en contournant non la Terre des Etats, mais la Terre 
de Feu pro[)rement dite*. D'autres, plus habiles, prétendaient que 
Brouwer avait réellement fait route par un déti'oit séparant la 
Terre des Etats d'une partie du grand continent austral et lais- 
saient à ce détroit le nom de celui qui l'avait découvert ; mais ils 
ne sacrifiaient rien pour cela de leurs conjectures sur Texistence 
de la terre australe dans les régions situées à Test et au sud des 
paires explorés par Brouwer. C'est par un détroit plus ou moins 
large, disaient-ils, et non par une mer ouverte, que le navigateur 
hollandais avait passé dans la mer du Sud. — Malgré toutes ces 
attaques dirigées contre le témoignage de Brouwer les cartogra- 
phes ne pouvaient négliger des indications aussi précises que 
celles de l'expédition de 1G43. Aussi le détroit et la terre de 
Brouwer figurent-ils sur beaucoup de cartes du xvu'^ s. et même 
du commencement du siècle suivant *. Cependant certains géo- 
graphes se montraient moins crédules. Un savant français, Fré- 
zier, blâme formellement Nicolas de Fer d'avoir indique sur sa 
carte d'Amérique (1700) le détroit de Brouwer, détroit non moins 
imaginaire, dit-il, que les terres australes tracées au sud de 
l'Amérique, <c car tous les navires qui ont jmssé à l'est de la 
« Terre des Etats n'ont eu aucune connaissance d'autre terre 
« plus îi l'est, soit à vue de terre, soit au large ». Aussi n'hésite-t-il 

1. ne Urossos, Uht. don Xaviff. aiLc Terres Australes^ II, p. i7, atteste C(»ttc 
opposition à Hrouwer. 

ti. Ainsi par exemple snr la carte d'Amérique publiée en 17(Mi par les 
HoUandais (îêrard et Léonaril Valk (fac-similé par Kolil, pi. X du mémoire 
déjà cité). — ÏAi détroit d(i Hrouwer est représenté notamment sur certaines 
cartes de Técole hollandaise : cartes de V. de Wit et de X. Visscher, mais 
non sur celles de Pieter (Joos et de Keulen ; — sur certaines caries de 
l'école françai.se : cartes de Sanson, Du Val; — sur certaines cartes do 
l'école italienne : globes de Coronelli, etc. — Au xvni" siècle, Lenjçlet, 
Dufresnoy déclare dans sa Met f toile pour êtiuiier la (fêographie qu'on ne 
sait pas encore si la terre de Brouwer est une île ou si elle est attachée au 
ciMitiuent (édit. de 17:ifi, vol. IV, p. i«3-iXV). 



— 350 — 

pas pour son compte à supprimer de sa carte la terre et le 
détroit de Broiiwer *. Néanmoins plusieurs géograplies conti- 
nuèrent encore à tracer Tune et l'autre sur leurs cartes des régions 
australes *. 

Sur un autre poijit du Pacifique les Hollandais firent égale- 
ment d'importantes découvertes. Le nom de Nouvelle Hollande 
que garda longtemps TAustralie nous en a conservé le souvenir. 
Là, au témoignage de certains critiques, ils auraient eu pour donn- 
cier un aventurier portugais, le a Descobridor » Godinho de 
Eredia '. Ce métis de Malacca n'a sans doute nullement découvert 
ni le continent austral, ni rAustralie, comme on l'a affirmé parfois 
avec trop de précipitation, mais son nom n'en reste pas moins 
attaché à l'histoire des découvertes accomplies dans Thémisphère 
méridional. Godinho de Eredia, élève des Jésuites de Malacca et de 
Goa, avait reçu une éducation scientifique des plus complètes. La 
lecture de Marco Polo et de Varthema, l'étude des caries et des 
portulans^ les récits des marins de l'Insulinde, attirèrent de bonne 
heure sa curiosité sur le problème des terres australes. Sur ces 



L l{t'l(tfio)i (h( vo\iitfj(} ifc In ))i(*r <hi Sud, Paris, ITifî, in-i, p. StU-âlîtî, ot 
1»1. XXXII. 

"1. AiiKsi Robert jIi» Vaugtnidy indique encore la terre et le détroit «le 
IJrouwer snr la carte qu'il dressa en 175<> pour VHistoirr <ies Xnritjatunis 
aux Tt'rros Anstrah's du jirésident de Urosses. Il est vrai que cette carte est 
vnie carte histori(iue, rétrospective, et (ju ïi ce titre elle enrej^'istre natnR'lIc- 
nient des hypothèses dont l'expérience a depuis dén)ontrê l'inanité. 

1^1 Terre de IJrouwei' est peut-être iilentique à la terre vue par I^ Hoche 
en 1073. Uien n'enipèche aussi de croire (jne le navigateur hollandais ail 
jiris luï amas de ^daces pour une terre. I/j-rreurest facile à commettre sous 
ces hautes latitudes. 

3. Cf. H.-H. Major, The Life of Prinm Hennj (18G8), p. ii^-iiT; - Uc 
JJi.scorcrirs of Prince IIenr\f f1S77), p. .'K)1-3I0; — et deu.x mémoires puhliés 
dans \\\rrhiieolo(jla,\i)\. XXXVIII (18()1), j). i:Jl)-KilK et XMV (1873), p. ^2t2-'r»8; 
— Ch. Hueh'us, La tlécourerte de l' Australie, nollre sur un vianusrrit de in Jilhl. 
roij. de Uru.celles ^C.(}niptes Ih'ndus du ronffrès inlern. de gêotjr. dWnvers, 1871. 
vol. Il, p. r>i;i-r)-2r>); — D' Ilaniy, Le Desrohrldor (iodln/io de Kredia [IhdL Soc. 
îfêoffr. Paris, juin 187S. j). .M1-,">U); — Léon .lanssen, Malaeea, l'Inde nu'rl- 
daantle et le (Uithaïf, Manuscrit orltjlnal aulotjraphe de Gt^dinho de Kredia, 
appartenant à la Blhl, nnj. de Jiru,relles, reproduit en fae-sinnie et traduit 
par M. Jitnssen avec une préface de 3f. Ch. Ruelens, Hruxelles, in-i, 188*2. 



— 351 — 

entrefaites k^ bruit se répandit que des pécheurs de Solor poussés 
par la tempéle vers une île située au sud de Timor, «Tile d'Or» de 
la légende \ y avaient abordé et trouvé de Tor en abondance. 
Séduit par le mirage de Tor l'aventurier Godinho proposa aux 
Portugais d'aller à la recherche de cette Ile si riche. C'est dans cette 
intention qu'il adressa au vice-roi et amiral des Indes, Francisco 
de Gama, qui fut en fonction de 1596 à 1600, son mémoire inti- 
tulé : Informaçao da Aurca Chcrsoneso on Penlnsula c da» Uhas 
« Auriferas Carbunculas e Aromaticas. Gama fit bon accueil au 
projet du métis et le récompensa même par avance de ses futures 
découvertes en lui accordant le titre de découvreur, « descobri- 
dor», et le grade de gouverneur, aadelantado», des pays qu'il 
espérait découvrir. Mais Gama mourut en 1600, et Godinho dut 
se borner à explorer la pointe de Malacca qu'il a décrite avec 
beaucoup d'exactitude dans sa Declaraçani de Malacca e India 
Méridional com o Cathay écrite en 1613 '. Dans cet ouvrage il est 
nettement question du continent austral, l'Inde méridionale', qui 
s'étend du promontoire Beach, « la province de l'Or * », par 16" 
de lat. sud, jusqu'au tropique et au cercle antarctique. Ce conti- 
nent renferme quelques vastes provinces, comme celles de Male- 
tur, Locach et d'autres encore inconnues. A l'appui de cette 
assertion Godinho invoquait les témoignages de Ptolémée, de 
Marco Polo et de Varthema. Il racontait * aussi qu'en 160^1 la 
tempête avait jeté dans le port de Balambuan (île de Java) des 
étrangers partis d'une terre inconnue. Leur type rappelait le type 



1. Voyez p. 275 de cette étude. 

2. Cet ouvrage existe en manuscrit à la Bibl. royale de Bruxelles (n« 72G4). 
Il a été public et traduit en français par M. Léon Janssen, Bruxelles, in-i. 
Le titre exact du manuscrit est le suivant : « Declaraçani de Malaca e India 
« Méridional com o Calfiay en III Tract, ordenada j)or Emannel Godinho de 
« Eredia dirifjido a S. C. B. M. de D. Phel. Rey de E»pa. N. S. iOiS. 

3. Cette appellation dénote probablement l'influence d(» Gonneville. 

4. Cette province est ricbe en or, en clous de girofle, en muscade, en bois 
de santal et autres épiées et aromates incoiuius en Europe (édit. L. Janssen, 
2« partie, ch. i, p. 5i-55). 

5. Edit. Jans.sen, p. 5G et suiv. (2* partie, cli. i). 



javanais \ mais leur langage était diflërent de celui des liabilanls 
de Java. Ces étrangers accueillis avec bienveillance invitèrent 
en retour le roi javanais à aller voir leur pays. Or le canot à 
rames qui portait le roi aborda après une navigation de douze 
jours dans une grande terre nommée Luca Antara *, « île ou 
péninsule » de GOO lieues de circonférence '. Le roi javanais 
admira les riches produits de cette terre, Tor, les aromates et les 
épices. Au retour, poussé par les moussons qui favorisaient la 
marche de son canot, il ne resta que six jours eu mer. — En 
toute autre circonstance les marins du Portugal et de rEsjxigue 
se seraient précipités avec enthousiasme à la conquête d'une 
terre aussi riche ; mais ils étaient alors en guerre avec de retloii- 
tables rivaux, les Hollandais. Cette circonstance nous explique 
pourquoi Godinho ne put obtenir qu'en IGiO lai'gent nécessaire 
pour faire à Java une enquête sur la réalité des faits annoncés. 



1. Crt'i prouve? que ces étrangei*s étaient dos Malais et uon des Australit/us. 

2. Eli malais le mot Uwa parait avoir signifié « terre ». Le chinois huk, le 
sanscrit loc ont le même sens. 

3. Edit. Jans.sen, p. 50-57 (î» partie, cli. i). — Eredia nous apprend que 
Lnca Antara est située par Kî" sud et qu'en longitude eUe est aux anti|K)<les 
du Chili {ihifi., p. (iO). U .se pourrait enfin, ajoute-t-il, que le port de Calli- 
gara (la Cattigara do PtolênuM') fût cette grande île de LucJi Antara dans 
riiide nïéridionalc, si fertile en or et en rpices {ibiff.^ p. 81). — Quant aux 
indications des cartes manu.scrites, elles présentent entre elles tpiel(|ucs 
divergences, .\insi, tandis (|ue sur une carti» du manu.scrit de UruxoIIrs iful. 
IVk) la découverte^ de l'Inde Méridionale e.sl fixée à la date «le KîOl, sur une 
carte de ir»l(î (ni.ss. «le la lîibl. natioi»., r«)l. 58; — Uamy, liull. So<\ (iriujr. 
7Vm.v, juin 1878, p. TùVl) la découvcrle de Luca Antara par (io«iinlio do 
Eredia est indiquée «mi KilO. — La «Mrte du niss. de la Ihhl. Nation, est m 
«lé.saccord avec la cart»; porlugaire «lu liritish Mu.seum découverte par W. H. 
Major et publiée par lui en 18(51 «lans VArchacoloffia et en iSOS dans .sa /.»/<• 
of pnnci'. Ifcnni (et «r{q)r(\s lui [)ar .M. .Ian.s.s(Mi), laquelle porte cette nientieii 
exî»n\sse : « Xura Antnrti foi dcstuftcrta o anno iOOi par Manoel (itki'niho 
w <//' Krrt/ia }Kir ummiatio «/c Viro Bcij Aivt's dr Salitaha. » Sur ceth» carte 
Xu«*a Antara est placée à l'angh; nor«l-est de l'Au-stralie, au noni de la terre 
«riÙMulragt. Il est vrai tpie cette carte ne mérite guère de cré<iit ; ce n'est 
(pi'un niédiot're brouillon tracé à la fin du xvnr s. «i'après Ere«.lia et une 
mauvais*» copit» d'un»» autn» carie du xvii" s. faisant partie d'un atlas manuscrit 
de Teixeira ixvii'- s.). ^Cf. Codine, 7iif//. S(H'. Cf'Offr. Prtris, juillet 187 i, p. lOL^ 
Elle a .servi du njoius à attirer l'attention de Major sur un i»ersunnago 
jus(pie-I;i rest('' dans r«unl>r«'. 



- 353 — 

Iaî dôlégné de (îodinho reconnut que le clief javanais avait dit la 
vérité. Ce voyage d'enquête ne dura que quinze jours : six jours 
pour laller, six pour le retour, et trois de séjour dans le pays 
de Luca An tara. 

Cette terre mystérieuse de Luca Autant ne paraît pas poiivoir 
être confondue aven rAustralie. En elTet Godinho dit expressé- 
ment (|ue les liabiLints avaient le type javanais. De plus, la dis- 
tance qui sépare Java de TAustralie est trop grande pour que 
renvoyé de Godinho ait pu la franchir en si peu de temps. Cet 
homme déclarait qu'après trois jours seulement de navigation il 
avait aperçu les montagnes de Luca Antara : ce qui suppose une 
marche moyenne d'au moins vingt kilomètres à l'heure ; vitesse 
qu'on ne peut atteindre avec une petite embarcation à la voile, 
surtout au mois d'août où les vents soufflant du S.-E. produisent 
un courant ouest qui retarde considérablement la marche d'une 
barque. — Luca Antara doit être située au nord de l'Australie. 

De plus, si l'on examine avec soin les cartes annexées au 
manuscrit de Jiruxelles, on reconnaît que la position de Luca 
Antara ne correspond nullement à la position réelle de TAus- 
tralie *. Ainsi sur la carte (fig. î28) de Tlnde méridionale dressée 
|jar Godinho de Eredia, au folio 52 du manuscrit ', Luca Antara 
est représentée comme une péninsule de la terre australe, à 
l'ouest de Java minor et par une latitude comprise entre le 2)J'» et 
le 14" sud. L'auteur y a placé sans aucune critique à tort et à 
travers un certain nombre de noms géographiques empruntés à la 



i. R. H. Major lo reconnut lui-même, vol. XI^IV de VArrhacolorfia et The 
Discorer'u^s of Prince Henry. ^ 1877. Dans son mémoire de 1801 {Archaeolofjia^ 
\n\. XXXVHt, p. 431)-i5î)) il avait identifié Luca Antara avec l'Australie et 
déclaivquotiodinliode Eredia devait être considéré connue le v découvreur » 
de celte prande terre. Dans son mémoire de 'I87.'} (ArrhaeolofjUi, vol. XÏJV, 
p. S."»*^) il proposa d'identiner Luca Antara avec Madura. Celte opinion nous 
]>arait bien difficile à admettre, car Godinho connaissait parfaitement Tiliî 
fie Madura. Il l'a a.ssez exactement représentée au folio 28 du manuscrit de 
la Declararani. 

2. M. le Df liamy en a donné im fac-similé dans le Bull, de la Soc. de 
Gêofjr., juin 1878, p. 5!Ï7. — Voyez aussi la publication de M. Janssen. 



23 



— 354 - 

noinciRlaliire do rinsuliiide d'après Marco Polo. En outre, la 
position de Luca Antara sur cette carte correspond à celle de Tile 
deSmnbaau sud de Florès. D autre part, on trouve à Sumba 
connue à Lura Antara de Tor dans les alluvions et du bois de 
santal ; on y voit aussi des populations à demi malaises. 




FiG. 28. — Luca Autara sur la carie de Ercdia (1613)Cdapîi'S le D' Hamy). 

De cette» carte du manuscrit de Bruxelles (IG1I\) il convient 
de i*approcher une autre carte (lig. 2î)) qui se trouve dans un niaïuis- 
critdeia Bihl. Nation, de Paris en date du P'* dêc. 1010 '. Il y a 
entre les deux documents des dilTêrences assez importante^. 
Ainsi, tandis (jue sur la (*arle d(^ Kil.'î Luca Antai^a se rattache à 
une terre dont le prolungiMuent au sud du î2.> n'est pas indiqué 
(terre australe), — sui- la carte de lOKi au contraire Luca Anlaiti 
n'est (pf une portion, la portion orientale, d'une ile très étendue, 
J((C'( nrtJoi\ comprise entre le 20" et le 15" de latitude. Au sud 
de J((ca iH'ijor, dont elle est séparée par un bras de mer larjje do 



L IlihI. Xalion. — .Us.v. jtortii'j. u" f). iii-K VCy f. Ce niaïuiscrit ronfcnno . 
(lis ti'xlrs iiilrivss.iiils sur (îotliiiln), ri nolaiimuMit uno aulol)i<»^'ra[»Iiit' «!'» 
• hrs((»liii<|(»r -. La «'arlf .se trouve au loi. 5S ; M. llaniy, ouvr. cité, p. r>.^i, 
en a duiiu»' 1<^ fac-siinile. 



^ 355 - 

deux de^ivs, s'étend le rivagcî seplcntrioiial d-unc terre très vaste 
dont le prolon{j;enient au-delà du lU" de latitude n'est pas indiqué. 
Cette terre doit être sans aucun doute identiliée avec la terre aus- 
trale. On y lit ces mots : a gente bianca », et « Lucac Terra 
lirnie ». Or cette désignation de « gente bianca », po[)ulation 
blanche, ne saurait en aucune manière sapi)li(|uer aux popula- 
tions noires de TAuslralie ; elle désigne évidemment des indigè- 






INdU: 




P.CAPiUC 



«.V*-»- Tw\«*^wk. 



^-""^ÊÉk^ 



Fio. yj.— L'infle mèridùmalc sur la carie de Ercdia (IGIO) (d'après le D' Hamy). 

lies polynésiens '. De plus, la légende indique que ces po[)ula- 
tions sont vêtues alors que les Austr'aliens vivent dans un état de 
nudité complète. 

A d'autres égards la carte do lOlG mérite de fixer notre atten- 
tion, car elle renferme une représentation du continent austral. 
Comme Mercator et d'autres cartographes (îodinho prolonge à 
l'ouest le continent austral jusqu'à la Terre des Perroquets et 
même au delà dans la direction du détroit de Magellan. Cette 
Terre des PeiToqnets, Jîcfjiao dr Papagaioa, J^aidaronmi rcffio, 
auixiit été visitée en IGOG par un navire hollandais entraîné au loin 



1. M. liamy incliiio à y roconimilrc los populations polynûsioniK^s de la 
Nouvollo Zt'lando. 



— 350 - 

par les courants. I/éqiiipagc du navire débai'qua sur cette lerir 
située i)ar -48" sud et sous le méridien de l'île S*-Laurent (Mada- 
gascar). Les Hollandais v recurent un accueil bienveillant d'une 
population blanche. Ces indigènes qui ressemblaient à des Portu- 
gais mal vêtus employaient dans leur langage beaucoup de mots 
l)ortugais ; ils possédaient aussi de lartillerie de bronze aux 
ai'mes du Portugal. C'étaient des descendants de naufragés portu- 
gais qui faisaient partie de l'équipage d'Albuquerque retrouvés 
en 15()0 par le navire IS^-Paul *. 

Quant à la terre australe i)ropremcnt dite, Godinho senil)lo 
bien y faire allusion quelque part dans la deuxième section de 
son manuscrit de Hruxelhvs où il traite (ch. vi) des découvertes 
dues au hasard *. H raconte dans ce chapitre les aventures d'une 
barque (pii se dirigeant sur Sumatra fut entraînée \)av la tempéle 
jusqu'au 36" de lat. sud, puis poussée encore pendant plusieiu-s 
jours du côté de l'est jusqu'à l'île de « Sera », ainsi nommée à 
cause des nombreux gâteaux de cire qui se trouvaient sur lactMe. 
Au jugement de Eredia, cette cire a paraît être l'objet du coiii- 
d nuTce de marchands civilisés qui doivent la tirer de quelque 
a eonthient du Sud, » — De plus, I^redia mentionne la Terre des 
Perroquets vue par les Portugais par 40" de lat. sud, terre (|ui 
])araît être un continent. Il ajoute enlin (pie par le -41" de lat. 
méridionale les Hollandais virent une leri'c» ferme qu'habitaient 
des d(*seendanls de naulVagés i)orlugais ^ 

Le manuscrit d(.' Codinho de Eredia ramène ainsi notre atten- 
tion sur les anciennes navigations des Hollandais à la cote de 

1. nil)l. uali(m., Mss. povhui. u" iî-, fui. <)(). -- \a\ manuscrit do Unixollrs 
rciifonnc, aussi «nu*l(ni('s niuls k cm» snjrt (rdit. Jaiisson. 2*^ partie, cli vi;. 
— (inillaninc lo 'l\'stn fait «'«.Mloinonl allusion à c<» voyajro. — Lo portnl.iu 
(l'iùcrt (iiishcrfs Soon (]<^ l.V.H) (lîihl. Xaliou., ////•. ijén. "IW) Uicntiouiio aussi 
dans une Ir'XJMîd»* la dr-rouverh» du navim S^-Ptml. — I.a Torro des Vor- 
roijucts (»s( mw» (\i's îlos sitU(V's dans la }»arlio australe do rOocau Indi«'ii, 
ainsi driuMnuK'O p<Mit-r'lro à cause de la ;4,rande abondance des pin>:ouins 
dans ces par.Mîj(\s. lille peut être identiliè«» avec l'ile volcanirpie de S'I'aul. 
J(i<'n n'eni|)è«lic de croire ipic ce nom lui a été laissé j»ar le navire cpii )' 
loucha en ir)(»i). 

2. Kdil. Janssen, p. (Vl-i'ùl 
;j. Jbhl., p. iVl-Gi. 



— 357 — 

IWuslralic '. Ces voyagos ont iino grande importance, car ils 
nons ont révélé une cinquième partie du monde. Pendant près de 
quai-ante ans (1006-1(344) les marins des Pays-l]as ont fréquenté 
ces cotes que l'on croyait appartenir au continent austral et 
contribué plus que personne depuis Magellan à modifier Tidéo 
que se faisai(Mit les théoriciens de cette terre mystéiieuse. 

Le premier voyage des Hollandais en Australie qui nous soit 
connu est le voyage du vaisseau Diujfhon (la Colombe) en lOOf) -. 
Le 18 novembre 1(505 l'équipage de ce navire avait quitté le poi't 
i\v liantam dans Tile de Java avec mission de reconnaître s'il 
(existait le long des cotes occidentales et méridionales de la Nou- 
velle-Guinée un passage navigable de la mer des Indes à la 
gi-ande mer du Sud. En juéme temps les Hollandais devaient 
chercher la solution d'un problème non encore résolu et s'assu- 
rer si la Nouvelle-Guinée était une île ou un continent ^. Le capi- 
taine, W. Jansz, manqua l'entrée du détroit de Torrès, mais il 
reconnut quel(|ues-uns de ces groupes d'îles et d'îlots, îles Arou, 
Key, etc., qui rendent si dangei'euse pour les voiliers la naviga- 
tion dans ces parages. Puis les Hollandais pénétrèrent dans le 
golf(^ de Carpentarie en longeant la péninsule d'Yorck et s'avan- 
cèrent ainsi jusqu'au cap du Retour (Keer-\Vi»er ou Turn-Again) 



1. Cf. sur riiisloiro (Je ces diVoiivcrtcs v\\ Auslralio W. W. Major, Earhj 
Voijdtjf's la Terra AxtstraH^s..., 1S5Î); — Van Dijk, yb'di'dcol'nujen ait htU Oost- 
Iiulisrh Archicf\ II" i, Amstonlam, 1851). Co livrtî foiitiont outre lo journal de 
Clarstensz une inlroiJuction liisloriquo sur les voyages dos Nèorlandais on 
Auslralio. l'iio carto dresséo par 11. H. Major /7fa>7i/ Vo»/r/f//'.s.., j). "iCMl) donno 
rindication dos prinoipalos dôcouvorles aooomplios lo Jonj^ du littoral do 
IWustralie juscju'au temps de Cook. — Voyez aussi 1*. A. Loupe, Ih'iz^'n tfrr 
yt'(h'rlanih*rs naar hel Ziiidland of N'imw-HoUand tu du i7* en 1S'> Ecuv\ 
.\nislerdam, iS(38, in-S. J/auteur a mis largement à eonlribution les ai*cluves 
de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales. 

2. Ou peut consulter sur ce voyag(» : 1" une lettre du capitaine Saris 
datée de Uanda 'Purclias, PtUfriais.., I, iJHUftr)); 2» les instructions domioes 
à Tasman pour son deuxième voyage (Major, Karhj Vo\jarjfs...^ p. i.*)-.")!)) on 
date du 21) janvier Kiii. 

.'I. Fm'i nK"^mc année Torrès doimait .sans .s'en douter la solution de ce 
pn)!iléine qu'on discutait di^puis près d'un siècle. 



— 358 — 

par 1)>* 47 do lat. sud *. Ils so figui^aiont avoir toujours ou viiola 
côlo do la Nouvollo-Guiuôo. VA ci là ils aporouront dos iudigi'm^ 
noirs, sauvagos ot cruels, cpii lour tueront plusieurs hoiunit^; 
c'étaient des Australiens. Mais, couinie la découverte de Torrès 
qui prouvait de la manière la plus évidente la séparation do la 
Nouvelle-Guinée et de TAustralie resUi ensevelie dans le plus pro- 
fond oubli jusqu'à la fin du xviir siècle, Terreur dos marins du 
Duf/fhcn fut acceptée sans conteste jusqu'à la découverte du 
détroit de VEiulravour par le capiLaine Cook. — Le G juin 1006 
le vaisseau Duyfken était de retour dans le port de Bantam. 

Dix ans plus tard, le Hollandais Dirk Hartog, capitaine 
du 'navire Eendrachi (la Concorde) qui se rendait aux Indes 
orientales, découvrait par hasard la Terre d'Eendracht sur la côte 
occidentale de TAustralie qu'il avait longée du 20» 30' au 23« de 
latitude australe. C'est au munie navigateur que Ton doit la 
première reconnaissance de l'île à laquelle il laissa son nom, l'ile 
de Dirk Ilartog *. 

Les anciens compilateurs ' atli'ibuaient à un certain Zeachen 

I. l,es esliinations île la latitude du point exlrémo atteint par les Hollan- 
dais dans la direction du sud varient suivant les textes : l.> 44)', 13" kV. 
13". "W. — Il esl à remari(uer cpie les anciens jjféo^raphes hollandais no finit 
janjais mention du cap Keer-Weer, et (pi'à la latitude intliquée, 13" i.V, la cote 
ne j)résenle pas de saillie remarquable, w Tout cela, dit M. le D' llamy. d<Ht 
« laiss<M* i)lauer des doutes siu* retendue de la navijiation do W. Jansz stir 
u le Dmifht'n cl sur rauflicnticilé de la découverte du continent australien 
V (pinu lui attribue liabiluelhîment » Jhiil. de la S<n\ de Gritr/r.^ nov. l!^T, 
j). irô, noie 7). Il nous send)lc cependaid diflicile de révoquer en doute \o 
témoi.L'ii.'i^'e ih's instrucfions oflicielles données à Tasnian. J)'autre jiart, si 
b\<î anciens •.'é()j^qaph(\s hollandais ne font jam.ais mention (hi cap Koer-Wccr. 
c'est (jtiils nv. savent où le placer, j)arce (pi'un auti*o cap du même nom so 
trouve déjà sur les côtes de la Xouv(dle-(iuinée. Quant au cap sij:nalé par 
l'équipage du I)in/fkrn, il peut cori'esponilre à cpieliprune des saillies plus 
nu moins marcpiécs de la côle d«» la péninsule d'York à celte latitude. 

'2. 1/expédilion Iranrîiise de IV-ron et Haudin trouva en 18()l <lans cette il»" 
\in j}lat d'étain ([ui portait j^'rossièrement jiravées deux inscriptions en laii- 
jxue néerlandaise mentionnant l'arrivée dans cettiy île de VKcntlrai/if vu H»l(i 
«•t «lu Gcrliriiic/i en l()t)7. Cf. Pérou, Voi/aijc dr Dcconrcrtes aux Trrirs 
.lj/.s7>'ri//'.s..., vol. I (1X1)7), p. r.lV-l'jr); — Major, lùirhj Voyages , j>. lnxxi- 

LXXXIV. 

3. Ainsi De IJro.sses, ///,s7. des Xavif/. au,r Terres Australes^ I, p. 4^12; - 
Prévost, Ilist. f/ênér, des Voifnffes...^ XI, p. 201. 



— 359 - 

ou Zoarhan, natif crArnlioni, la (hVouvorto do la Trrrc 
(IWnihoin ol do Ja Terre» (]o Van Diénion à lanjiflo nord-onost d(î 
TAustralie. Mais dès 1859 \\. H. Major a élevé des objections 
sérieuses contre cette tradition. Tout d abord il fait remarquer 
avec niison que le nom de Zeachen ou Zechaen n'est pas hollan- 
dais. Il faut lire : Zechaen^ a la poule d'eau )), ce qui est un nom 
de vaisseau, et non pas un nom d'honune. De plus, ce voyap:e 
nVst pas mentionné dans les instructions données à Tasman en 
1044. 1) autre part, aucun texte ne i)ermet d'établir avec certitude 
que la cote nord de TAustr'alie ait été visitée en 1018 par un navire 
hollandais. Knlln, le gouverneur Van Diénien qui aurait laissé 
son nom à la Terre de Van Diémen par 14" d(» lat. sud ne fut pas 
gouverneur général des Indes néerlandaises avant le mois de jan- 
vier KiîJO. Il devient ainsi bien difficile (rachnettre la réalité du 
voyage de Zeachen ou du Zccliam en i()l8. Major obsei've égale- 
ment qu'un des vaisseaux de l'escadre de Tasman s'ai)pelait 
ZrrJinrn et pense que c'est à une étrange méprise qu'il faut attri- 
buer l'invention du voyage de 1018 ^ 

C'^ependant les découvertes se succédaient sur la côte occiden- 
tale de TAustralie, d'abord i)lus facile que la côte orientale proté- 
gée par la grande barrière de corail. Les capitaines hollandais à 
destination de Batavia entraînés dans les eaux du contre-courant 
équatorial de l'Océan Indien étaient ensuite souvent poussés le 
long de la côte occidentale de la Nouvelle Hollande. C'est ainsi 
(ju'en KJIO Jan Edels découvrit la Terni d'Kdels du 27" au 32» de 
lat. sud. Lésa Abrolhos )) ouécueils- d'IIoutnrui gardent égale- 
ment le nom d'un Hollandais qui prit i)art à cette expédition. — 
Ku 1022 l'équipage du nny'ive F.ormr in (la Lionne) atteignit la Terre 
de Leeuwin à l'angle sud-ouest de l'Australie. — Ku 1()2<)-1027 
Pierre de Xuytz, depuis gouverneur de Formose, qui connnan- 
dait le GnJdn Zccpanl (le Léopard d'or), constata que la côte occi- 
dentale de la Nouvelle Hollande, au lieu de se prolonger au su<l, 



1. Major, Enrhj Yntfaffpst lo Trrra A\t!itratis...f p. Lxxxiv-V. 

2. Abrolhos : « ouvro l*a»il. » 



— 300 — 

s'inflôchit brnsqnomont dans la direction de IVst. i>iio impor- 
tai! le observation lui lit supposer qu'il trouverait un passage, un 
canal conduisant à la mer du Sud. On voit donc que la préoc- 
cupation du grand continent austral exerçait toujours luic grande 
influence sur les esprits de ce temps ; elle était môme si puissante 
qu'il paraissait impossible d'admettre que le continent austral ne 
se prolongeât pas au sud des limites réelles de TAustralie. 
Tasman allait bientôt confirmer en la complétant la découverte 
de Nuytz. 

Sur un autre point de la côte occidentale le capitaine François 
Pelsart explorait en 1020 la partie du littoral située entre la Terro 
d'Eendrachtau nord et la Terre d'Edels au sud. La tempête l'avait 
séparé d'une escadre do cinq navires envoyée par la Comixignie 
hollandaise des Indes orientales et jeté sur des récifs de corail 
connus sous le nom a d'écueils de Fréd. Houtman », par 28<> i/'2 
envii'on de lat. sud *. Avec une partie de son équi|xige naufragé 
Pelsart monté sur une chaloupe longea la côte occidentale de 
l'Australie dans la direction de l'Insulinde *. 

Restait à explorer la côte septentrionale de la vaste ten*e à 
laquelle Tasman devait bientôt imposer le nom de Nouvelle Hol- 
lande. Sur les cartes de Mercator publiées après la mort du 
célèbre géograplie le rebord septentrional du continent ausli-al est 
eneore relié à l'Asie méridionale. II y a en effet chez la plupart 
des cartographes de coiU^ époque une tendance plus ou moins 
déguisée à faire de l'Asie méridionale unie au continent austral 



1. An mois «raviil lHi4) la dcVoiivorlo do quolqiios monnaies portant ladato 
de 1(120 a j^Minis de drtcrminc^r le liou dn naurra^«\ 

'2. F.a n.'lalioii de P(>Isart (trait, dn Iiolland.) a «'tô piddiôo à la lin du 
tomo l'»" de la dolliulion de Yfn/m/cs do Tliôvonot sous ce titre : La Tortr 
Attsli'alc th'caurrrh' par Ir capitaine J^'Iaart </ui ij fil naiifratp*. — Major on 
a d()nnô nno traduction anjilaise ilùirlij Voifaffes..., p. 51)-7'è). — I^i roiatioii 
liollandaiso fut puldioo à Amstordam on I(»î-7 vi souvent rôimprinn'e (Tiolo. 
p. '2(i2 ot suiv.), Oit'ji'Iackiiji' vaipufir raii V Srfiip JUUaria nfU' df 0- 
IihI., (irhïrvcn ap de Ahral/tas van F. Ihmhnan.... 11 est à renianpior «ni»" 
o'csl la st'ulo relation de voya;j:o hollandais en Australie (jui ait élô pulili<'«' 
au XVI 1" siècle. 



- 361 — 

comme un vasto continent symétrique du continent américain. 
Les découvertes de Tasmanau sud de la Nouvelle Hollande, celles 
do plusieurs capitaines hollandais au nord de cette même terre 
révélèrent bientôt le néant de ces hypothèses. Dès Tannée 162:î les 
navires néerlandais accomplirent d'importantes explorations 
autour du golfe de Garpentarie \ Le 12 avril 102:^ Jean Garstensz* 
parti du port d'Amboine avec deux navires, le Fera et VArnhoïn, 
touchait par 11» 45* sud à la Terre d'Arnhem qu'il considéra comme 
le prolongement des côtes de la Nouvelle-Guinée. Il poursuivit sa 
navigation jusqu'au 17» de lat. sud où le manque d'eau douce 
l'obligea à revenir en arrière. Il avait trouvé partout des eaux peu 
profondes, une mer difficilement navigable, des côtes tristes et 
stériles, une population clairsemée et barbare. Dans le cours de 
cette reconnaissance hydrographique il donna des noms à plu- 
sieurs rivières dont il avait aperçu les embouchures. Un de ces 
cours d'eau reçut le nom de Carpenter en l'honneur du gouver- 
neur des Indes hollandaises. Quant au nom de golfe de Garpenta- 
rie, il n'apparut que plus tard, sur les cartes du deuxième voyage 
de Tasman. — En 1626 des navigateurs néerlandais découvrirent 
les rives méridionales de ce grand golfe encore inconnues. — En 
1628 de Witt reconnut la terre qui porte son nom, à l'angle nord- 
ouest de l'Australie. — Enfin en 1636 deux navires furent mis sous 
les ordres de Gerrit Thomasz Pool (ou Poel) pour continuer les 
découvertes de Garstensz et explorer le littoral de la Nouvelle- 
Guinée. Le chef de l'expédition toucha à cette côte en avril 16ÎÎ6 et 
périt victime de la cruauté des indigènes. Son successeur, 



1. Le golfe de Garpentarie semble déjà être indiqué d'une manière p:ro.s- 
siêre sur les cartes du xvF s. qui représentent « .lave la grande ». U se peut 
que les cfirtopraphes de l'Occident aient eu quehpu» connaissance de la 
forme réelle de ce grand golfe par les Portugais étiiblis aux îles d(» la 
Sonde. — Sur la mappemonde qui accompagne le recueil d'ilakluyt (ir>lJ8- 
-l(j()(), 3 vol. fol.) la courbe du golfe de Garpentarie est assez exactement 
tracée. Voyez le fac-similé publié dans le vol, lix de Vlfa/chtyl Socli'li/, vX 
celui de M. .\orden.skjœld, Far-siniile Alhis, pi. L. 

2. i.e journal de .Tan Garstenz a été publié en 1S.7.) à Amsterdam par les 
soins de L. G. D. Van Dijk, MpdeihwUnfji^n uit hel Oosf-Ifulisrh Arvh'wf, n" 1. 



- 262 - 

Pietor Pioloi'sz, reconnut los i-iva^es do la Terre des Pa|W)us 
jusqu'au > de lat. sud, atteignit ensuite le lll juin IGlUi la cùlonunl 
de TAuslralie et dénonuna Terre de Van Diéinen (en l'honneur du 
gouverneur des Indes néerlandaises) la terre où il avait abordé. Il 
longea quelque temps cette côte inconnue, mais sans apercevoir 
d'indigènes bien que la fumée des feux dénonçât la pivsonce 
d'babitiuits '. 

Mais de tous les voyages accomplis par les Hollandais aux côlos 
de la IL Teri'e australe » (Nouvelle Hollande) il n'y en a pas do plus 
célèbres ajuste titre que les deux voyages dWbel Tasman (lig. iWi, 
le plus illustre des prédécesseurs de Gouk dans le périple de 
rAuslralie aux xvir et xviir siècles*. En 16-42, à la date du premier 
voyage de Tasman, la côte occidentale de TAustralie était à jx^u 
près entièrement connue depuis la Terre de Witt jusqu'à la Torn^ 
de Nuytz. Quant à la côte septentrionale, elle n'avait été expIoK'C 
que partiellement, et il restait à relier par un tracé continu la 
Teri'e de Witt à la Terre d'Arnbem. I^ péninsule d'York et la cùlc 
orientale protégée par la barrière de coi'ail n'avaient pas encore 
été relevées. On ne savait si la terre australe se reliait au nord à 



1. Tu fraî?inont ih^ Ifi relation do co voyajje a 0\ô publié dans Touvra^'o 
prêcéikMït. — l{. H. Major (Earlij Voi/affps...^ p. 75-70), qui ne* pouvait avoir 
connaissance de la publication de Van Dijk, a nienlionnê cette exjiloratioii 
traj)rcs VahMityn, riiistorien chissique des Indes néerlandaises. 

2. Sur Tasman nous ne possédons encore f(ue des tlocuinents très impar- 
faits. — Voyez la notic»^ Aio-^^rapliicpie de M. (3h.-M. Dozy dans les Uijtiiuiiji'n 
tôt (te T(utl-L(in<f-('ii Yollu'iihitiidc van Xrtfcrlandsrh-Tndir, 5""^ sérii\ 
om.. partie, 1HS7, p. ,'Î')8-.*J.'U. — M. le prince» Koland Uonaparte préjwire mio 
élud(» crilicpie i\os voyai^^es de Tasman. Il a acfpiis en IHIU du lihrain" 
Krrdrrik Millier d'Amstcnlam la carte originale inanu.scrite (catal. !>• 
Miiller, 18ÎM, u" 2IÔÎ.. p. Iî<>-1*.)); des deux voyages du célèbre navigateur. 
Ct'iU* cart(» très bien exécutée sur papier du .ïaj)on doublé de loile mesiir»' 
()'", 1)5 de largeur sur 0'", 7.'i de hauteur. Le titre qu'elle porte nous appn^nd 
qu'elle a été dressée en UWt par Tasman ou sous .<?a direction |)Our le gou- 
verneur général des Ind(\s orientales néerlandaises, Anthonio van niéineii. 
— La carte anonyme cpie H. -H. Major a découvi'rte dans une liasse «1»' 
inanuscrit.s du Uritisli .Muséum (n" 5*222) et publiéi; en fac-siniile iKarhj 
V(ni(t(jrs, p. xcvii) n'est cpiune copie lU's plus médiocres, de» lu^aucoup |h»s- 
térieiu'c aux deux voyages de Tasman. — La bibliographie de M. Tielc no 
renferme auciuK* indication sur les voyages de Tasman. 



- 303 - 

a Nouvollo-Guinéo ' ol h 1 est à la Torro du S'-Esprit vue par 
Juoiros. On ignorait do inr^nie qnollos rlaiont s(»s liinitos dans la 
liroctlon du sud. Nuylz avait bien remarqué, il est vrai, qu au- 
lekï du cap Leeuwin la côte s'inlléclnt à Test au lieu de so prolon- 
;er au sud ; mais on ne savait encore si ce brusque changement 



fiit^n'*^ 



'/v^ôSN 



^«^«*<e 












T7 



i 
/ 

/ 

/ 










FiG. 30. — Carlo-e<u|ui8sc des voyages de Tasman autour do TAustraHo 
(d apK*s une carie hollandaise, lUbl. nation., Ree. C. G7â9). 

de direction du littoral indiquait un détroit resseiTÙ ou un vaste 
océan. Délimiter au sud la Nouvelle Hollande, tel fut le principal 
mérite de Tasman. De même au siècle suivant un des plus grands 
services que Gook ait rendus îi la science fut de relever scientifi- 



1. \jn, (l<*»oo!ivcrle do Torr«>s ôtait tomlnîo, notis l'avons vu, dans lo plus 
romplel oiihli. 



— 304 - 

quomont la cCAo orionbilo oubliée depuis les cartes françaises du 
xvr siècle et de montrer après Torrès que la Nouvelle Hollande 
était indépendante de la Nouvelle-Guinée. 

Le premier voyage de Tasman date de 1642. Un abrégé de la 
relation de ce voyage a été publié en 1074 dans un livre rarissime 
de VanMerop * ; d'autres extraits furent insérés dans la collection 
de Yalentyn *. Il est assez vraisemblable que Valentyn a dû avoir 
entre les mains le journal de Tasman. Une traduction anglaise de 
cette notice fut publiée par Dalrymple dans son Hlstorical CoUec- 
lUm, 1770-1771, 2 vol. in-4. — Burney découvrit d'autre part dans 
la Bibliothèque de J. Banks une copie du journal de ce voyage et la 
publia dans sa compilation '. Il croyait avoir trouvé le document 
original, le propre journal de Tasman. — Enfin un savant hydro- 
graphe néerlandais, Jacob Swart, donna une édition du journal 
du voyage de 1042 d'après le manuscrit signé de Tasman : Jour- 
nanl van de rein uaar het oubekonde ZukUatul in dm lare dOi9\ 
C'est d'api-ès ce dernier document que nous allons incliquer ce qui 
dans le voyage de 1042 intéresse directement Thypothèse du 
continent austral. 

L'expédition fut entreprise par l'ordre d'un gouverneur des 
Indes néerlan(lais(\s, Aîithonio van Diémen, très zélé pour le pro- 
grès des (lécouviMles géographiques. Abel Janszoon Tasman qui 
en était l(* chef avait ponr mission de compléter les découvertes do 
s(\>^ roMii)ati*iotes (huis la région des tei'i'cs australes t*t d'examiner 
les limites de ces tenvs dans la direction du sud. On lui remit eu 



1. « Kt'u'uji' (h'i'niintjL'n iii ff(><lhfl;i' m nalm'i'hji'lic tlin'jon n, Aiiisicnlam, 
UVllI-lIlTi-. — Nous n'avons \)\\ lo coiisnlfer. 

2. Oiiil r.'i X'n^mr (>o^i-ln'lir'n Vmstcnlain, 172V, 5 toinos on 8 vt>l. ÇA 

onvra^rc est rcstt' classiifiu^ pour la oonnais.saucp ih's Indes liollamlaiscs. 

.'i. .1 chroHOf/'nud Ilialnrii nf Uic Vnifd'ji's ami Dist'ort^rivs in lltr South SVrt 
or I*ori/ir Ocran, Loiidon, |S;):{-|S17, 5 vol. in-V. Voyoz tome lU, \^. 51 M 12. 

'r. I)ans la collection des Vi'r/i(ui(it'Hnfft'n m licrifftcn hr'in'/ikfiijl; hrt 
zcciiu'zt'u en <h> -cfntdrlhumffK aimée ISTik 2' partie, vol. XIV, p. 7,")- 122; — 

is:,;;. ni., xvi. p. ii:>-j<;2; - isth, uL, xviii, p. 7:M2i): - is.7.>, ut,, xix, 

p. i:{7-l(»;): — ISV), i<f., XX, p. 77-U."3. — l'ne {jrrande carte indi(pie ritin«'rair<* 
d«* Tasman. 



- 365 - 

conséquence les instrucl ions données à ses prédécesseurs et les 
relations de leurs voyages \ Dans les instructions personnelles 
qu'il reçut, en date du 13 août 1042 *, il lui était prescrit de lon- 
ger le plus loin possible dans la direction du sud le continent 
austral inconnu, de revenir à Batavia par les îles de Iloorn, de 
Schouten et de Le Maii'c où Ton crovait retrouver les Salonion 
d'Alvaro de Mendaila ^ et de sassurer (Milin si la Nouvel le-duinée 
était séparée de la teri'c australe. De plus Tasnian devait vérifier 
et compléter les découvertes de Nuytz et observer si la côte occi- 
dentale de la Nouvelle Hollande s'infléchit réellement à Test. Il 
convient enfin de ne pas oublier que les Hollandais, ceux de J^ata- 
via principalement, étiiient des marchands préoccupés avant tout 
de leurs intérêts dalTaires. En conséquence ils espéi-aientbien tirer 
quelque profit de Texpédition projetée. ïasman avait pour mission 
de s'elTorcer, sans négliger la recherche des tenues austi*ales, de 
découvrir une route de commerce facile de Tlnsulinde à la côte 
du Chili. Ajoutons aussi que d'après une croyance assez répandue 
les terres situées dans le sud de l'Océan Pacifique encore incon- 
nues devaient receler une quantité considérable de métaux 
précieux comme les autres terres situées dans rhémisi)hère 
méridional, le Pérou, le Chili, le Monomotapa et le pays de 
Sofala \ 

Le 14 août 1042 Tasmaîi quitta le port de Iktavia avec deux 
navires, VUemskcrk et le Zechaen (la poule d'eau), à destination 
de l'île Maurice. Le 8 oct. il s'éloigna de cette île et lit voile 
au sud à la recherche de la grande île tract*e sur d'anciennes cartes 
portugaises et espagnoles"*, « l'île de Zanzibar ou paysdes Géants», 

1. Swart, 185^, p. ÎMVHI. 

2. /(/., i8r)i, p. 8:M>ri. 

3. n est souvoiit qu(*stioii do cotlp hlentifîcation dans lo journal pnbJié 
par .Swart. Tasman est ôvidoninuînt fort prùoccup:> de la position do ces 
ilcs. n les chereho avec soin, ot (piand il roncontrc des indijxènes de la 
Polynésie, il essaie; de converser avec eux en se servant du vocabulaire des 
iles Salonion. 

t. Swart, I85i, p. «'t. 

7}. Et aussi sur la carte dite du Dauphin (I53l)-15R5), et sur la carte de 
Pierre Desceliers, IXîO (au iiritish Muséum). 



— 3GG - 

laquelle semble répondre à File désolée de Kei'giielen. — h 
Onov. 1642 Tasnian se trouvait par 40* 4' de lat. sud et par iU«50* 
de longitude. Le temps était brumeux, la bourrasque violente, et la 
mer roulait du sud-ouest et du sud. De ce fait Tasnian conclut 
qu'il ne pouvait exister de terre dans ces parages \ Il s'était trop 
avancé à Test de la terre de Kerguelen ; méprise d'autant plus 
regrettable que quelques jours auparavant l'abondance des herbes 
marines * lui avait fait supposer le voisinage d'une terre '. Le 
navigateur hollandais (continua à faire route à Test i>ar une lati- 
tude comprise entre le 44" et le 40" de lat. sud. Les vents d'ouest 
qui dominent dans ces parages et le courant antarctique qui 
poile du sud de l'Afrique au sud de l'Australie fovorisêrenl beau- 
coup cette 'navigation. Tasman inaugurait ainsi une route toute 
nouvelle \ Jusque-là les navigateurs, au lieu de pai'courir la jxir- 
tie australe de l'Océan Indien, se hâtaient de remonter vers 
l'équateur pour atteindre les ports de TExtrémc Orient. — Enfin 
le 24 novembre 1642, par 41" 25' de lat. sud et 163" 31' de longit., 
les Hollandais aperçurent une haute terre aux montagnes escar- 
pées. L'aiguille de la boussole marquait le nord vrai *. En Thon- 
neur du gouverneur général des Indes néerlandaises Tasnian 
nomma Terre de Vmi Diénien la terre qu'il venait de rencontrer 
si heureusement. Quelques Hollandais descendirent à terre, mais 
ils ne virent pas d'indigènes à leur portée. On en voyait à dis- 
tance; la fumée des feux trahissait d'ailleurs la présence de 
rhomme sur cette cote montueuse ^ Tasman continua sa roule 



1. Swart. IHTiC), p. Vl'). 

:2. Il va en c(T«'t \i\\v ^'raiule (luaiitité do fucus dans rOcéan Indien au 
sud du V2". 

:^. Swart, isr><», p. 1-2!. 

i. Là eoninie sm* d*autn\s points Cook n'eut (|ua suivre les ti*aco.s do 
Tasnian. 

r». Aujounriiui le 0" de la boussole se trouve à quelque distance à ïowci^^ 
de la Tasuianie (H(MvI'«ius, P/n/sikttlisrhrr Atlas, carte ÎH)) ; il s'est déplnct' 
pru^uvssivcnient à l'ouest dans la dirocliou de la nier des Indes fibid-, 
carte i.'{). 

C. Swart, I>QÎ, p. i:i-2-i:U. 



— 367 - 

dans la direction du sud cl se trouva bientôt à rextréuiité méri- 
dionale de la Terre de Van Diémen [)ar ^V* 50' dans une baie qu'il 
appela kiie Frédéric Henri. De là il s'éleva à l'est jusqu'au 42" de 
lat. sans achever le périple de la terre qu'il avait flécouverte, sans 
décider, ce qu'il aurait pu faire si facilement, si la Terre de Van 
Diémen était une île * ou bien un promontoire du continent méri- 
dional. Tasman avait du moins prouvé que la Terre australe ne 
s'étendait {las aussi loin vers le pôle qu'on l'avait supposé jus- 
qu'alors. 

Le 5 décembre IG42 Tasman reprit la mer et mit le cap sur 
Test à la recherche des îles Salomon '. Le courant de la cote 
orientale de l'Australie l'entraîna naturellement sur les rivages de 
Ja Nouvelle Zélande après une navigation de neuf jours et par une 
latitude comprise entre 42" et 43" sud. Le li déc. les vigies signa- 
lèrent une terre élevée, déserte, stérile '. Ce point du littoral ne 
paraissant guère favorable à un débarquement, les Hollandais 
toujours portés par le courant remontèrent au noid et jetèrent 
l'ancre le 18 déc. dans une baie bien abritée, la baie des Meur- 
triers, Moonlouiavea bay, dans le détroitde Cook.Tasman dénonnna 
cette terre : Terre des Etats^ en l'honneur des Etats Généraux des 
Provinces-Unies. H est possible, ajoute l'auteur du Journal, que 
nous arrivions à atteindre l'autre Terre des Etats * (celle de 
Le Maire et Schouten à l'est de la Terre de Feu) ; mais nous n'en 
sonnnes pas certains. Celle-ci (la Nouvelle Zélande) est un très 
lK»au pays et nous pensons qu'elle fait partie du continent méri- 
dional jusqu'ici inconnu ^. Ainsi Tasman croyait que les deux 
Terres des Etals pouvaient élre reliées l'une à l'autre pai* une 
ligne continue de cotes formant connue le rebord du mystérieux 
continent austral. 

i. Comme Va prouvé (1. Hass à la fin du xvin- siècle. 

2. Swart, \KrÀ\, p. 143. 

.*!. L(* rap l''oii!wiinl dans l'ilc méridionale de l'archipel néo-zélandais. 

4. On se rappelle que l'insularité de la Terre des Etats voisine de la Terre 
de Feu ne fut démontrée (pfen 10 W par la navigation d'Ilendrik Hrouwer 
dont lioaucoup <le péoprraphes révoquèrent en doute le témoij^napre. 

5. Swart, 18îj(i, p. iôi. 



— 3G8 — 

Los Hollaiidais continuèrent à Ion«çor dans la direction du nord 
la côte d(î la Terre des ELits. Le 25 déc. lGi'2 ils étaient arrivés à 
la hauteur de l'entrée occidentale du détroit de Cook. mais sans 
soupçonner l'existence de ce canal. — Le 4 février 1G4^^ ils étaient 
en vue de l'extrémité septentrionale de la teire qu'ils avaient 
découvcMHe, au cap Mai*ia Van Diémen. De là Tasman fit mettre 
le cap au nord-est dans la dii'ection supposée des îles Saloiiion. 
il parvint ainsi à l'archipel des Tonga d'où un bras du courant 
équatorial se dirige sur la cote orientale de la Nouvelle-Guinée. 
Dans le cours de leur navigation les Hollandais virent de nou- 
veau plusieur's des îles signalées par leurs piiîdécessours, 
Le Maire et Schouten. Le long de la cote orientale de la Nouvelle- 
Guinée ils firent même avec les indigènes quelque trafic de noix 
de coco et de bananes. — Le 15 juin lOiî] ils étaient de retour à 
I^alavia, après un voyage de dix mois ; ils avaient accompli avee 
succès le péi-ipk» d'une grande i)artie de la terre australe. Dans 
c(»tle longue ti*aver.sée Tasman avait été constamment favorisé jiar 
la direction des courants de l'Océan Indien et de l'Océan Pacifi- 
que ; ce qui explique la rapidité de sa marche. Entreprise en 
sens inverse la même navigation eut été beaucoup plus longue et 
beaucoup plus péniljle. Dès cette époque les Hollandais connais- 
saient donc d'uîie manière assez exacte et assez complète le 
régime hydrographique des principales mers de l'hémisphère 
méridional. 

Par celle mémorable expédition (Kii^-lOtV) Tasman avait 
pi'ouvé (pie le continent austral ne s'étendait pas au sud du 45'^ '. 
A l'est, eîî faisant la recoîmaissance des archipels des Tonga, des 
Viti et de la Nouvc^Uc^ Irlande, il avait également prouvé l'isole- 
ment conq)let du continent austi'ai daîis la direction de l'est et du 
nord-est. II ne revotait i)lus qu'à déterminer d'une manière plus 



L 11 avait proiiv»'- on niOino loinp.s que, s'il existait un autre conlinont 
plus voisin (lu j»ôl«' dans cet lirnnsjihèro, ce conlincMit ne pouvait <iépas<i'r 
au n(»r(l le iô" «le latit. sud, au moins dans une ^'randc partie des mors 
australes. 



- 3C0 - 

précise Textension orientale de la côte australienne et les rap- 
ports de cette côte avec la Nouvelle-Guinée, la Terre des Etats 
(Nouvelle Zélande) et la Terre de Diémcn (Tasmanie). Au cours 
de son premier voyage Cook résolut dans la suite les deux pre- 
miers problèmes ; le troisième ne fut résolu que plus tard par la 
navigation de Bass. 

Cependant Tasman avait reçu pour mission de donner dans 
un nouveau voyage * une solution définitive au premier et au 
dernier de ces problèmes. C'est ce qui ressort nettement des ins- 
tructions qui lui furent envoyées à la date du 20 janvier 1644 *. 
Par ces instructions il lui était prescrit de longer les côtes de la 
Nouvelle-Guinée pour reconnaître si cette terre était unie au 
grand continent austral ', ou si elle en était indépendante, et de 
procéder à la même constatation pour la Terre de Diémen (Tas- 
manie). De la Terre de Diémen Tasman devait faire voile dans la 
direction de la Terre de Witt pour achever le périple de cette 
partie du littoral australien * qui devait bientôt porter le nom de 
Nouvelle Hollande ^. Le programme de Texpédition était nette- 
ment tracé. Il était recommandé au capitaine hollandais de faire 
le relevé exact de toutes les côtes qu'il aurait en vue et de noter 
tout ce qui est important pour la navigation, — de prendre pos- 
session au nom de la Compagnie néerlandaise des Indes orien- 
tales de ces nagions nouvelles et d'y placer des signaux h ses 



i. Nous possédons pou de roiisoigneiiients sur ce second voyage. Witsen, 
Thêvenot ne nous ont transmis que des notices de peu d'importance; ce qui 
reu<l d'autant plus regrettable la perte du journal du deuxième voyage. 

2. Pid)Iiées par Swart en 18ii dans les Verhamlclingeu en Berigten betrck" 
kelijk fiPt zeewezen en de zeevaurlknnde..., vol. IV, p. C5-81). — - R.-II. Major 
en a donné une traduction anglaise (EavUj Voyages^ p. i3-i8;. Elles avaient 
déjà été pidjliées iwir Dalrymple (Collection of Memoirs concerning Uw Land 
of Vapua...) et utilisées par Hurney (Chronogical Hislory..., IH, p. 179-181). 

3. Comme le supposaient les signatciires des in.structions (VcrhandcUngen, 
IV, p. 77; — Major, ouvr. cité, p. VJ). 

i. Verhandelingen, IV, p. 7(i-77; — Major, ouvr. cité, p. il). 

5. Ce nom semble avoir été appliqué dès l'année KiW iiar décret des 
Etats Généraux des Provinces-Unies à la partie occidentiile de la ttîrre 
australe découverte par les Hollandais. 



24 



- 370 — 

tinnes, — enfin, de conclure avec les cFïefs indigènes des IraihV 
aussi avantageux que i)ossil)le pour les niarcliands de la Coin|Ki- 
gnie *. — Pour remplir cette mission scientifique et commerciale 
Tasman avait sous ses ordres cent onze hommes d equipa^'o, 
distribués sur trois hàtimenls de faible tonnage, le Lhnum, 
le Zconruw et le Brah\ 

Dans ce second voyage Tasman ne paraît pas avoir accompli de 
découverte de grande importance. Il ne reconnut [xis la séi^ira- 
tion du littoral de la NouvellcvGuinéc et du littoral du golfe de 
Garpenlarie * : il n'examina pas davfintage si, comme on le siip- 
l)osait, le golfe de Garpentarie s'étendait sans interruption jus- 
qu'au rivage méridional du grand continent. Enfin il ne ixirvint 
pas à découvrir un passage navigabh^ entre les deux OcOanîy 
Indien et Pacifiipie dans les parages situés au sud de la Nouveile- 
(îuinée. II .semble s'être borné à relever quelques portions des 
rivages du golfe de Carpentaricî et à constater que l(»s Tenvs 
d'Arnhem et de Wilt sont reliées entre elles par une côte inter- 
médiaire longtemps dénonnnéc Terre de Tasman. Arrivé à la 
latitude de t2:V' 45' sud, Tasman revint à Ikitavia sans poursuivre 
plus loin l'exploration dont il étiiit chargé. Nous ne savonti 
encore pour (|uel molif le capitaine hollandais laissa ainsi soU 
<rnvre iiiaclicvée. Ouoi (pi'il en soit, pendant plus de cent aiiN 
(Ui l()4i à 1770, (laïc (h* l'arrivée de Gook à la cote orientale, uiim' 
connut de l'Australie (tig. 'M) cpie les |)arlies du littoral explurét':? 
par Tasman (*l ses prédécesseui's. 

Malgiv rinsuccès relatif d(; son second voyage, Tasman fui 
apprécié à sa juste valeur par ses compatriotes. Un décret des 
Etats Généraux des Provinces-Unies imposa à la plus grande 

1. Vi'rham/t'Unfft'it, IV, |). 7l)-H->; — Mnjor, ouvr. citr, p. 51. 5^-5.*). — Cvs 
iiislniclions .si prccisi's sont si}^nu"'Os du },'()uvf*rneur g«'MK"'ral «les hnlcs 
hollandaises, Antlioiiio vari l)i«''iiK!n, et des mondircs du Conseil <U' lîi 
(!«)m|)a}^Miie néerlandaise» des Imles orientales. 

2. Aussi sur les eartes du xvu'- s. eonuue sur celles du siêeh» piveêdciil 
la Nouv(*lle-(;uinée est fré(|u<Mnnient reliée au coidinent austral. Voyez jwir 
exemple In earl»' du jésuite .Vnsaldo (seeond(» moitié du Xvir s.}, publiée 
dans les Curtas ila Jiulias..., Madrid, 1S77, in-fol. 



- 37-2 — 

partie des terres nouvellement découvertes le nom de Nouvelle 
Hollande *. Cette appellation est restée en usage jusqu'au 
commencement du xix<^ siècle où les Anglais lui substituèrent 
une autre appellation plus conforme à la tradition historique, 
celle d^Australie *. — P]n 1602 la Compagnie hollandaise des 
Indes oi'ientales ordonna qu'une grande carte de la terre australe 
où figureraient toutes les découvertes de Tasman serait tracée 
sur une des parois de la grande salle consulaire de J*Hôtel de 
ville d'Amsterdam '. D'autre part les directeurs de la Compa- 
gnie ne pouvaient oublier les intéi'éts commerciaux qu'ils représen- 
taient avant tout. Il est très vraisemblable qu'ils ont cherché à 
tenir secrètes ^ ces importantes découvertes. Comme marchands 
ils ne se souciaient guère d'ouvrir à leurs rivaux laccès de la 
terre australe ; il importait d'autant plus de dissimuler ^ les 
résultats de cette navigation qu'elle avait été plus heureuse et 
plus rapide. 

Cependant les voyages de Tasman ne furent pas entièrement 
perdus pour la science. Les caries hollandaises de la seconde 
moitié du xvu'* siècle en présentent le tracé dans ses grandes 
lignes ^ On vit aussi à la suite de ces explorations disparaître de 



1. Co unm avait 0\c donur par Tasman à la partie du littoral scptrntnn- 
\\i\\ cil' i'AiisIraiio rpi'il visita vn KHi-. 

'2. l'iiiidor.s parait avoir ('(uitrihiu'; plus qno pcM'SDiino à propa^ror rcltr 
driioininatiui). Sa relation porte [jour titre : .1 V(nj(t(fC to Terra Auslrnln 
(Londres, I81i, '2 vol. avec atlas). De même la relation de Pérou et de IJaiuliii 
( ISn7, 2 vol. avec atlas) conserve encore dans son titre le souvenir d^'S 
terres australes. 

',i. Tliévenot en fit une eo])ie pour sa Collection de Voyages, MMV,}. Vuy»7. 
lAvis |)lacê en tète de la 1"' partie de .son Uecueil. 

i. ('.«'la est vrai surtout du deuxième voya}j:e cpii ne nou.s est connu qn<' 
par (pielques passa«5M\s du recueil de Witsen sur la Tartarie, A'^w/vZ-c/i-O^w/- 
T(irlarijcn...y 10l>2. — Vax 1K7J H. -H. Major sijjrnala une carte qu'il attrilma 
au capitainr' ani^lais IJowrey, carte .sur hupiclle sont indiqués les ilinérîiin's 
(K's d(Mix voya*xes (!<♦ Tasman rfac-simile, Earhj Voyafffs..., p. xe.vii). — On 
peut constdter é|.'alem(Nd uni» cart«» de la HihI. naticmale (Re»r. C. (»7Hl);. 

T) De là l'extrême rareté des documents relatifs à Tasman. 

(». Voyez enlHî autres les cartes de la ni(»r du Sud de 1*. (îoos, l(î<î<» <'l 
années suivantes, — de .F. de Wit. — de (t. van Keulen (fin du xvir s.\ etc. 



— 373 - 

beaucoup do cartes d'origine hollandaise les terres vues par Men- 
dana, Queiros, etc., terres auxquelles rimaginalion des anciens 
géographes accordait une trop grande extension. Les voyages de 
Tasman ruinaient à moitié les hypothèses aventureuses de Queiros. 
Ce n'est i^as que le navigateur hollandais ait renoncé pour sa part 
à l'hypotliêse du continent austral. Comme la grande majorité de 
ses contemporains, il croyait à la nécessité d'une vaste terre 
méridionale pour le maintien de Téquilihre de la terr^. ijuand il 
aperrut la Terre des Etats (N. Zélande), il crut a\oir touché aux 
rivages de ce mystérieux continent. Ainsi telle était rinfluencc de 
C(»tte préoccupation qu'elle s'imposait encore à Tesprit des plus 
grands navigateurs, de ceux-là même qui prouvaient directement 
l^ar les démonstrations de rexpérience l'inanité de ces audacieu- 
ses conjectures. 

— Sur ïuio mappenioiulo de J. lUaou (vers 'ir»()5j où sont fij?urée.s les décou- 
vertes de Tnsnian riiitliieiiee de ce iiavi<;ateiir a fait disparaître le tracé 
fantastique des cotes de TAustralie. 



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«if)'- • .';îr.— *- «i— r— i'iil- s-S— n: i>|i>^ ^i^risus an prix de Umt 
'J "îl/f-î*. A ^i 1;!: J'i >î- ■:-i»r>^>»iTrï*t ie }é<oite Acûsta * avait déjà 
ptjjy,;.' ijjj r-iiiir-j'i-ii-i'- •>r*i:*l*- î:r*:^jrraf«hîe comparv^. Au XMi's. 
ijfj utiU'* j*'-rijiU-. J*- Fvrv» fljocivii. lit t^^paiement une large place i 

isuUijv ;id(jj* i i'* i*î-ïi^«' •!•• in T»-m* d«*> Antiohthoni^ dont a 
l'-.f.'' I''.,','i|-'y!,.'.- M- : i : ::*i - • n ii"'-:i C'-nnait, dit-il, que h'S 
f j". -C ♦',(!* îj.- -, .•r«* .1 T'-rr- «i-- K»'U. /i N«*uv»:'llo-tiiiin«'f v[ l«^ 
/•;;,'/!]• ']'- il 0»:if<.ri- in T»'It«- •rE^-ndraclil », ih* lU*acli <'t de 
Ijj'-'i'h '. 11 fi^' -••inl'i»' |«.'i> «-lôir.* qu»* c*'lt«* ItTri* australe s\'*t«*mlc 
jfj -quan |j''>I<' .'uifaf'tiqti.*. rir il qnalili»:* de in»*r Ilftpemotimn^ 
Ut ui< I /''ifaiirlip- mi-«i»l;'i «!♦• la I-tiv australe jusqu'au jMjle sud'. 



1. \. Ili^itn m nul, Il al ,/ tuoral ftf hix ïniliiK... fut tniiltiito Oïl français ^wir 
I'.'.Im ff I'./ -ii;«iiH « <l,f. I.7IS. U'^u\, UU\. {ÙU\. 

■i. J -lî. hirr-ioli. Cn'ttfjifiiih'Kto i't Utj'li'tnjraiiinao >'^*furmattw lihr't XII, 
|{'»lo;'iH'. \t'4'i\. ifi-f<il. 

'.i. ..." 'r«riam Aiisffal<-m nijim littora lantuinmfKlo spootantia ad Majiolb- 
'■ m<:uii. r«'rr;irii I;.'tiiniii.<iiiiin*aiii imvain, ot He^'na îmmi Roj:ioiiosCoiio«mli.i«'. 
" \\tîii\\ il I.iic'hIi iiavi;.'aiifihiis pra**t<T cn^'iiita snnt, inira (|uao j.nHt 
. Aiihi hilnnuini h'Iliis, (!<■ «pia l'nmjMHiius Mcla lili. Vllï, <•. <J .* I, oh. \n.n'2 . 

4. ■• l'A 'jiin'l iiMra r«'iTam .\iislral«*iii ««ss*^ rro«|itur us(|iio a<l |x^liim 



— 375 — 

Ailleurs il dérlaro qu'on ost dans une jurande incerlilude à ce 
sujet et qu'on ne sait si la terre australe forme une niasse conH- 
nue jusqu'au p(Me sud ou si elle est entourée par la mer. On 
ijçnore également si elle se compose d'une réunion d'îles et quel 
est le nombre de ces îles V 

Tandis que Riccioli s'occupe principalement d'hydrographie et 
de nautique, son contemporain Varenius est avant tout un géo- 
graphe. Le titre même de son ouvrage 'prouve que sa conception 
de la géographie était conforme aux principes de la science 
moderne. Aussi les liistoriens de la géographie s'accordent h le 
proclamer un des fondateurs de la géographie scientifique '. Or 
comme ses prédécesseurs Varenius admet l'existence de la Terre 
Australe ou Magellanique ignorée des anciens *. Cette terre se 
rapproche de l'Ancien Monde dans les régions qui avoisinent la 
Nouvelle-Guinée et de l'Amérique ou Nouveau Monde dans les 
régions qui limitent le détroit de Magellan ". D'ailleurs elle n'est 
oncore que bien imparfaitement connue *. On sait seulement 
qu'elle est entourée de toute part par la mer et isolée des autres 



<* Aiitarctirnni, iVic'i potest UypcriKiliuin, ad imitAtiononi contraposili Hy|>pr- 
« l)OI*(M « (I, l.'i, i). 

1. •< Et an Terra Australis sit tota conthiens usque ad polum, an mari 
« circumcincta, ot an et (|U(>t insulis referta ipnoratur adhuc » (ÏII, 10, 11). 

2. Uern. Varenius, ficiKjraphht [loncraUn in qua a/Irclionfs gcnorah's Iclluris 
explimnlur, .\fnstenlani, KIzevir, KMH, in- 10. 

3. Cf. O. Halbi^r, ZiùUrhnfl fur wissenschalUcfte Gcographifi de Wcimar, 
Vlll, 18iM, p. :m-'M\ 

Il ne sera pas cpiestion ici de Ph. Clavier. Son Introduriio in unirrrsam 
cft^ofji'aphimn n'a pas une jurande valeur scic»ntifhiue. Clavier s'est occupé 
avant tout de toj)Ographie liistoriqiu\ M. .1. l*art.«;ch a publié une intéres- 
.««inte étude sur ce personnafre, Ph. Clihu»r, dcr Ik'fjrCindcr dor Instoi'isrhm 
Ln'mU*rkundi\ 18i)l. 

4. I, ch. I, p. 7 (édit. 10(U). — Cette terre australe doit être mémo très 
étendue, puisipie, au jugement de Varenius, la surface des terres est égale 
à celle des niers (I, cli. xvui). -- Varenius. il est vrai, présente cette opinion 
comme une simple conjecture. 

5. I, ch. VIII, p. 70 ot suiv. 

tî. « Terra Australis nondum cojrnita nobis est o (F, cli. xxi, p. 4(>1). — 
« Majçellanicam terram sive Australeo» cujus hodie nihil cojmitum habennis 
(ir. ell. XXIV. p. VH). 



-- 370 — 

parties du monde '. — Plusieurs îles sont interposées entre le 
détroit de Magellan ' et le détroit de Le Maire '. Ce dernier sé|jare 
la teri'e australe des îles magellaniques. A Touest de ces Iles le 
rivage de la terre austi'ale s'avance en présentant de noinbreus(>s 
sinuosités jusqu'à la région de Beach et à la mer de I^ntchidol 
(au nord de TAustralie). De là les côtes de la Nouvelle-Guinée se 
dirigent au nord et s'infléchissent ensuite au sud pour atteindre 
les rives du détroit de Magellan *. Quant à la zone froide de l'hé- 
misphère austral située au sud du cercle polaire antarctique, on 
ne sait si elle est le domaine de la terre ou celui de la mer *. A 
cette date en elTet aucun navigateur n'avait encore franchi le 
cercle polaire du sud. Cook est le premier à notre connaissance 
qui ait accompli cet exploit. 

D'autres géographes ne craignaient pas d'avouer comme Varcnius 
l'insuffisance des notions qu'ils possédaient sur le continent aus- 
tral. Jod. Hondius dans son Tractact publié en 1612 déclare fmn- 
chement que, à défaut de connaissance positive, on ne i}eut rien 
dire de la Terre Magellanique ** . Ph. Cluvier affirme de même 
qu'on ne connaît du continent austral que le nom ^ — On voit 
donc que parmi les géographes les plus autorisés du xvir- siècle 
beaucoup ont perdu sans retour les illusions de leurs devanciers 
sur la vaste étendue du continent austral. L'insuccès des tenla- 



1. « Polaris australis sivr potins Torra Australis niaxiim^ viciua est Volori 
M Orbi ad \()va<î (liiiiirao jnocunviilem tractum : Anicricac» sivo Novo Orbiail 
« fretnm Ma^rollîinicuni. C<'lornrn de sola hac Australi certo twplcira- 
« tum lialKMnus qnod mari midiqno cingatur et a roli(fnis ^•eparl•lll^. « 
(1, cil. vni, p. 70). 

2. Dont par inïo confusion rtraiifro Varenins (l. rh. xu, p. 120- 1:21) ait ribiio 
la tlrconvcrlL' à Va.sco Xunr'z de Halhoa. 

.*J. 1, cil. VIII, p. 77. 

4. I. ch. XII, p. 121 et 120. 

5. H, ch. XXIV, p. W7. 

(>. Traclacl nf h> Uandt'llmjc van hnl fffhruifk (for Ifcntrlschor emlr Arrh- 
t'ht'v (llohc, 1012. p. 2S. — « Ma}-a'Ilanica is toi noch loo hiy naer ganscli 
« onhekent {/ehleven, soo dat nien weynich daer van spreeeken can »» (citr 
par M. Wieser. yfaf/nl/nu's-Slrassc p. 72, note 2). 

7. Inlrmf. in f'uin'rs. llrniji'., liv. VI, cli. XVI. 



— 377 — 

tativesde Qiieiros, les résultats négatifs du grand voyage de Tas- 
inan ont rendu plus prudents les théoriciens et les géographes de 
cahinet. Depuis un siècle et plus les navigateurs n'ont trouvé que 
de vastes étendues de mer là où ils pensaient rencontrer les rivages 
de la mystérieuse terre australe. Ce démenti constant infligé par 
rexpérience aux théories aventureuses du siècle passé était une 
leçon directe dont (juelques-uns firent leur profit. 

Néanmoins on mettait alors si peu en doute Texistence des 
terres australes que beaucoup formaient le projet de les coloniser. 
Queiros avait fait école, et ailleurs même qu'en Espagne. Ainsi li 
une date postérieure à lOfKj et antérieure ài(>21, année de la mort 
du fils de Philippe II, leD** Juan Luis Arias adressa à Philippe III, 
roi d'Espagne, un important mémoire' où il lui proposait d'explo- 
rer, de coloniser la terre australe et d'y ré|jandre l'Evangile 
suivant les ordres du Christ. Arias ne doute nullement de l'exis- 
tence de la terre australe. Aucun texte de la Sainte Ecriture ne 
contredit expressément la croyance aux antipodes. D'autre part 
n'est-il pas absolument nécessaire pour le mainti(»n de l'équilibre 
terrestre qu'il y ait dans les étendues inexplorées de l'hémisphère 
sud une masse de terre corn^spondant à peu près à la masse des 
terres de l'hémisphère nord * ? C(îtte terre australe doit être f(»r- 
tile et habitable comme celle (pie nous occupons. I^ distribution 
des zones doit étreen elîet symétri(pie dans lesdeux hémisphères. 
Il semble même que la terre australe doive être plus favorisée que 
la nôtre ; elle doit être riche en métaux précieux, perles et autres 
produits variés tout difl'érents des produits de l'Europe. Ici Ai'ias 
fait une allusion manifeste aux descriptions enthousiastes de Quei- 
ros. — A l'appui de ses affirmations il passe rapidement en i-evue 
les principales découvertes récemment accomplies dans cet 
hémisphère depuis l'expédition de Mendafïa en ir)(>7 jusqu'à celle 



1. Ce méinoire se trouve dans un n'cueil de manuscrits du Hritish Muséum. 
H a été signalé par l)fi\r\m\)U\ H ist or irai Collrrtion...,vo\. I (1770), p. 7hi-')i.— 
H. -H. Major en a donné une traduetion anglaise ^Karhj Vonniff's...f p. I-.'KM. 

2. Major, ouvr. rite, p. 13. I.*», U\. 



- S78 - 

(le Qiioiros oïl 1()()() *. Un de cos navijçatours, Juan Fornandrz,i 
(lécouvoii la cùto do la terre austi-ale ; il y a vu de grandes 
rivières et des populations au teint blanc qui difîèrent des popu- 
lations de rAniérique *. De plus les Indiens de Tauniaco ont 
parlé àQueiros d'un vaste continent situé au sud de lourile, fertile 
et peuplé. Il est probable aussi que la baie de S*-Philippe o\,i\^ 
S'-Jacques fait i)artie de cette terre australe. Une des deux rivières 
qui déboucbent dans cette baie est forte comme le Guadalquivir, 
et ce vohnne d'eau considérable indique bien que c^ cours dVau 
coule dans un continent et non |3as dans une île '. — De tous ces 
faits Arias conclut à rexistence certaine d'un vaste continent aus- 
tral, peuplé et fertile. Il y a là, dit-il, des milliers d'infidèles à 
convertir. Que le roi d'Esi^agno songe à les conquérir fi TEvangilo 
avant que des béréliques anglais et hollandais viennent les gagner 
à Terreur *. — Ot important mémoire se rattache, comme on le voit, 
pai* une filiation dii'ecte aux mémoires de Queiros. Comme son 
illustre prédécesseur. Arias est un apcMrc du continent austral 
dont il vante im peu à la légère les merveilleuses richess(»s. 
Comme lui entin, et ce dernier caractère est un de ceux qui font 
le plus d'honneur aux déronvrours du xvr siècle, .\rias est aniuu* 
d'un |)i'osélylisme religieux des i)lus louables. A certains moments 
ces aventuriers savent se translbi-nn^r en apôtres. 

IJeaurouï) (1<» i)i-oj(»ls analogu<'s furent soumis sans doute aux 
souverains ratholiqucvs d'KspagUi» et aux i)ontifes de Home. Les 
grandes découvertes accomplies aux xv et xvr- siècb^s avaient 
encouragé toutes les audaces, lisei'aitlrop long d'examiner ces \)i\y- 
jels qui en détinitive n'ajoutent rien d'essentiel à ce que nous 
avons remai'ipié déjà dans les mémoires deQu(Mrosetd'Ai-ias. Ou'il 
nous soit [XM'mis cependant d'indicjuer ici quelques écrits de ce 
geni'e (pii intéressent plus directement notre histoire nationale. 



I. Major. Kdrli/ V(nnt<jfs to Terra Australis, p. l7-2i. 

*2. hl.. ihid., p. ^2i)-2'k 

:\. lil., ihid., p. ^l'A. 

\. hi., \h\i}., p. 2î-:{o. 



- 370 — 

En lOtiO Ilichelieu reriit un mênioiro anonyme à ce sujet '. 
L'auteur soumettait au grand ministre un projet de découvertes 
dans la terre austmle, située d'après lui entre le cap Gomorin et 
la petite Java, ou bien encore un peu plus à Test autour de la 
Nouvelle-Guinée. Ge sont, dit-il, «d'après les mémoires d'un que 
a Toilage y a porté depuis quelque temps terres plus fertiles et 
a plus peuplées que le Ganada, et lieu propre à s'habituer à par- 
« ticiper comme eux au trafic des Molucques, de la Ghine et du 
« Japon '. » 

Trente ans plus tard, Flacourt, l'historien des premiers temps 
de la colonisation française à Madagascar, s'exprimait en ces ter- 
mes sur les avantages que Ton peut retirer pour la religion et 
pour le commerce de l'établissement de colonies dans cette 
grande île : « Pour les Terres Australes, leur continent n'estant 
a esloignéde Madagascar que de quelques semaines de traject, il 
« serait aisé d'entretenir quelque léger vaisseau qui navigeroit 
a incessamment de Madagascar dans les pays Austraux et ce qui 
« en viendroit chargé dans les vaisseaux qui de temps en temps 
« doivent aller de l'Europe en Madagascar. 

« Les advantages de cette navigation Australe ne pourroient 
« estre petits, les contrées Australes estant d'une si vaste esten- 
<c due qu'il est impossible qu'elles n'aient diverses choses qui 
(L méritent estre recherchées ; et tous ceux qui les ont abordées 
« nous en parlant assez advantageusement, et entr'autres Pedro 
« Fernandez de Quir dans les Requestes en forme de Relation 
« présentées à Philippes III Roy des Espagnes. 

a Mais quand il n'y auroit autre advantage à espérer que celuy 
a de la propagation de la foy, cela devroit estre suffisant pour 
a nous exciter à la descouverle de ces amples Provinces du Midy, 
« pour lesquelles Madagascar nous offre tant de commodités ; et 

1. Archives du Ministère des Affaires Etrangères, fonds de France n" 783 
{Hevue de géographie, XVll (1885), p. ÎJG?). 

2. Signalé par M. L. Deschamps dans son article sur la rpiestion colo- 
niale en France au temps de Hichelieu et de Mazarin {ihid.y vol. XVII, 
p. ',VVé). 



- 380 — 

a nos François semblent d'autant plus fortement estre engagez à 
« rentroprise de descouvrir et de conquérir pour Dieu les Toitps 
« Australes, c'est-îi-dire le iroisicsine Conilncnty ou la cinquième 
a partie dii globe Terrestre, plus grande que nostre Europe, 
a qu*ils se peuvent vanter que nul vaisseau Ghrestien n'y a faict 
(t descente avant le vaisseau François, party en 1503 de Hon- 

tt fleur » 

Suit riiistoire du voyage de Gonneville à l'Inde Méridionale, et 
Flacourt formule ensuite la conclusion de son développement: 
a Je dis ces choses pour faire remarquer à nostre France qu'elle 
a doit d'autant plustot s'appliquer à la descouverte des Terres 
a Australes, et à y planter la foy, et le commerce, que les siens 
a sont les premiers qui y 'ont abordé, qu'ils y ont esté bien 
a receus, qu'ils n'ont faict de difficultés d'envoyer des leurs en 
a France, dont la postérité y continue encore, pour nous faire 
a ressouvenir de ne pas négliger les pays Méridionnaux, d'où 
a nous pourrons tirer autant d'avantage que les Espagnols en 

a tirent des Occidentaux, et les Portugais, et autres nos voisins 
a des Orientaux \ » 

pji Hollande Arent Hoggeveen, père du célèbre navigateur 
J. Hoggeveen, forma également le projet de constituer une 
compagnie pour la découv(M*te des lei'i'cs australes, projet qu'il 
soumit à lu (lompagnii^ néerlandaise des Indes orientales et (pril 
pul)]ia en \iuiS - à Middelhourg. Sa proposition fut bien accueil- 
lie ; la (Compagnie donna même des ordres pour faire équiper 
trois vaisseaux ; mais les nécessités pressantes de la giu>rre ne 
permirent jjas de procéder inunédiatement à l'exécution de ce 
(h^ssein. I/idée ne fut pas perdue. Iaî fils d'Arent Hoggeveen pré- 
senta en IT'JI à la Compagnie des Indes un mémoire sur le méiiie 
snjc^t, mémoire dans le(|uel il s'inspirait directement d(»s idées de 

1. Flaconrl, IHsl(th'r tir la (jramlr isln ^fa<ht^fllsr^r, l(i()!, iii-i. '2« iMirtio, 
cil. 1)1, p. i()iù W). 

2. Vnnrioopi'r np 'I oïlriiji, r<ui de... Sfatfn (ioncracV v(*rli*riU arti Arrnt 
Utufffcrt'fn ru a'ijn tnt'tlt'stanth'rs, ovcr di' Aiîsfralisr/n' Z/v? offi* hftor (jt'StHjht 
Iti't nnfu'/.rndc fft'ffrr'Iff dt's iiwfrlls , 1(»7(», iii-i. 



- Mi - 

son père. Le projet fut accepté et J. Roggevee!i,plns heureux que 
son père, mit à la voile avec trois vaisseaux '. 

Cependant en France le souvenir de la navigation de Gonne- 
ville évoqué par Flacourt faisait naître des projets analogues à 
celui du Hollandais Arent Roggeveen. En IGIK), peu de temps 
après la paix de Ryswick, le ministre de la marine rerut plu- 
sieurs mémoires sur l'exploration et la colonisation des terres 
australes. Deux de ces écrits nous sont parvenus *. Le premier ' 
est fort peu développé. Son auteur, le sieur de Voutron, adressa 
au ministre de la marine deux lettres sur son projet de décou- 
verte des Terres Australes. Ces terres auraient été vues en 1(587 
par :]1" sud dans le cours d'un voyage aux Indes. Elles peuvent 
être fort étendues ; et il y aurait sans doute quelque gloire et 
quelque profit à les reconnaître. — Le second mémoire * a pour 
auteur un sieur de S*<^-Marie, lequel insiste sur la nécessité de 
répandre TEvangile dans ces contrées lointaines et de continuer 
la tradition de Gonneville. Il assigne aux Terres Australes une 
étendue très considérable : « en longitude plus de 5.000 lieues, 
a et du 20" sud jusqu'au détroit de Le Maire qui est par les 00" et 
« qui est la terre connue la plus avancée vers le pôle antarctique.» 
Ces terres doivent être, ajoute-t-il, peuplées et fertiles connue 
leurs antipodes de Thémisphèrc nord entre le 20** et le GO*» de lati- 
tude. Pour point de départ de cette expédition fauteur propose 
le cap de Ronne Espérance, car il estime que la Terre de Gonne- 
ville doit se trouver au sud-est de l'Afrique australe. — Ces pro- 
jets n'eurent pas de suite * et ne reçurent sans doute aucune publi- 
cité. Rs nous attestent du moins la persistance d'une hypothèse qui 

préoccupait encore beaucoup l'imagination des géographes et des 
navigateurs. 

1. Voyez pour c(?Uc exploration le chapitre qui suit. 

'i. Aivhives du Dépôt Ilijdt'ographi(fiic de la Marine^ vol. 105', liasse 1. 
Cet intéresîwint recueil concerne les terres australes. 

3. Jhid., pièces 1 et 2. 

i. Ibid.f pièces 3 et i. 

.*>. Kii tète (lu mémoire du Mieur de S' '-Marie o:i trouve pourtant celle 
note : K.rnmini*r. 



CHAPITRE XI 



LKS lîoLCANIEIlS KT LKS SAVANTS. — LKS VoYAliliS IMAGINAHUIS 

AUX Ti:iuu:s austualks 



LVeUVRK DBS BOUCANIERS DANS LE PACIFIQUE MÉRIDIONAL. — Sharp, COWlcy. USTIS. 

Danipier. 

Antoine La Roche. — llalley. 

J. Ho;;geveen el la préoccupation du continent austral. 
Les voyaciES imaginaires aux terres australes. — Joseph Hall, D. Vairasse, Sadear. 
— Une iiarodie des descriptions de (^uciros. 



Par leurs cour.scs dans les vastes étendues du Pacifique austral 
les |joueani(»rs * anglais continuèrent dans une certaine niesua* 
l'œuvre d(» Tasinan et préparèrent en même temps celle de Cook. 
(^online ces ilhustres navigateurs, ils montrèrent le vide des théo- 
ries relatives au continent austral. Oti les cartes marquaient des 
rivages continus, ils naviguaient à pleines voiles ; où elles nmr- 
tpiaient (h\s terres, ils ne trouvaient souvent i\iw des îles, el des 
îles de niêdiocn» étendue. Là (Micore l'autorité de rexpérience 
condîiinnail sans appel le préjugé traditionnel. 

PIusiiHU's de ces intrépides corsaires ont laissé lui nom dans 
riiisloire des découvertes géogra|)liiques. Sliarp, (lowley, Davis, 
Dam|)i(M- sont parmi les plus connus de la postérité. — A son 
retour de la mer du Sud Sliarp pénétra dans rAtlanti(|ue (novem- 
bre l()8l ) ])ar un canal qui n'était ni h» détroit de Magellan ni 
celui de Le Maiiv. Avait-il fail voile pai' la mei* ouverte et |)ar un 
temps hrunKMix ; c<' (|ui aurait laissé croire à ré(pii|)age ipi'il 
naviguait dans un délroit V Ou bien s'étail-il frayé un passage par 

1. Vovi'z VlHatoir»' tl '< h!nir.i:i'n')'.ii {\i' Uin^'i'ost^ (ti'ail. fraiir.. Hoiumi, 17i')) «'î 
Je tome IV <lr la ('«uniiilatioii (!<• UnriK'y. .1 (lln'nnolo<j}cal llislttrij af lin' 
l)ist<)r('i'irs in tfir Soul/i Sca ar ]*ari/if Occan^ ISKJ. 



- 383 - 

un des nombreux canaux de l'archipel luégien ? Rien n'enipeche 
aussi de supposer que Sharp ait passé connue Hendrik Brouwer 
à Test de la Terre des Etats *. — Quelques années plus tard, 
en 1683, un autre flibustier anglais, Gowley, essayait de pénétrer 
dans la mer du Sud par le détroit de Sharp ; mais la tempête le 
jeta au large au-delà du 60' de lat. sud, et il passa par une mer 
ouverte. — Pareil sort arriva en 1687 au capitaine Davis qui Tut 
entraîné jusque dans le voisinage du 63" de latitude et se crut 
perdu dans les glaces au sud du cap Ilorn. Il avait découvert 
la même année dans le Pacifique, par 27« 20' environ et à 
Touest des îles Juan Fernandez, une terre où il ne put aborder. 
Au témoignage de Dampier, qui tenait cette indication de Davis 
lui-même, cette terre est située à cinq cents lieues de Copiapo 
(Chili) et à six cents lieues des îles Galapagos *. Depuis plusieurs 
navigateurs cherchèrent en vain à retrouver la Terre de Davis. 
Roggeveen, Carteret, Bougainville, Ihron ne purent Tapercevoir. 
Cependant cette terre n'était autn^ que la petite lie de Pâques, 
découverte de nouveau par Roggeveen le 5 avril 17î22. Roggeveen 
reconnut que c'était une île de faible étendue, mais il ne songea 
pas à identifier Tile de Pâques avec la Terre de Davis à laquelle les 
cartograplies contemporains, toujours hantés de la vision du 
continent austral, attribuaient une extension démesurée. Ce tracé 
était dû tout entier à Timagination des géographes, car Davis 
n accordait pas formellement la qualité de continent à la terre 
qu'il avait aperçue ^ 

A la même époque TAtlantique méridional était le théâtre d'une 
autre découverte . Un marchand, Antoine La Roche, au retour 
d'un voyage dans la mer du Sud, fut porté par les vents et les 



1. Uurney, ouvr. cité, IV, p. 122. 

2. Les deux seuls textes contemporains relatifs à cette découverte sont 
ceux de Dampier et de Lionel Waffer (Description of hthmus of Dnrien, 
lOlK), p. 2il et suiv.). Voyez In tmd. franc, des Vo\iarjcs mur Terres Amt raies 
de Dampier (Rouen, 1723, 5 vol.) vol. IV, p. im-im ; — Dalrymple, Hislori- 
cal Collection, II, p. 122-12i ; -- Hurney, ouvr. cité, IV, p. 201 et suiv. 

3. Burney, IV, p. 208. 



- 38V - 

cuin'aiils à IVsl du détroit de Le Maire. Au mois d'avril lG75il 
rcuronlra dans ces parages une lei're qui doit faire i>arlio du 
grouprî des Malouines'. Peut-être aussi la Terre de I^ Roche doiir 

elle être identiliéis comme le supposait Gook *, avec la Nouvelle 
Géorgie découverte par le grand navigateur au coui*s de son 
second voyage en 1775. Kn tout cas le seul texte qui nous fosse 
connaitn» le voyage de La Hoche, le texte de Seixas y lèvera', 
nVst i)as suflisainnient explicite pour nous permettre de pro|)u- 
ser un(^ identification certaine. Au témoignage de Técrivain espa- 
gnol, la Terre de La Roche est située par 18" à Test, ou plutùlau 
nord-est du détroit de Le Maire, dette indication i>ar*aîtniit mieux 
convenir aune île de Tarchipel des Falkland *,à File orientale jxir 
exemple, quVi la Nouvelle-Géorgie, distante de 28" environ du 
détroit de L(» Maire. Il est vrai que le courant antarctique, ([ui est 
très puissant, a pu entr-auier mpidement le vaisseau de I^a Roche 
et lui faire parcourir une distance plus grande en réalité qu'il ne 
Testimait. On sait qu aloi-s le prohlême de la détermination des 
longitudes en pleine mer était loin encore d'être résolu. 

Il est temi)s d arriver à un voyage réellement scientifique, celui 
de Halley. Pendant un séjour d'une année entière ( 167(5) dans 
VWc de S'"'-Hélène Ihilley avait lait des ohservations importantt'S 
pour lastrononiie et la |)iiysi(pi(» du glohe. ('/est d*a|)rès ces ohser- 
vations (|u'i! lornuila en WX\ dans le recueil des Phi h.<()ph irai 
Tr(t)iii((ctio)tii d(» la Société Hoyalc thî Londres les principes de sa 



1. Sur la carlr irAm<'Ti([iM' «Iiossrc par les HuIIaiKlnis (irranl «^t I/'onanl 
Valk (ITtH») l'ile (1p La HrM-lic rst placée à Tniiest du drtroil <le Kalklaiid. 
(fac-similo Kniil, Crschirhlr drr Entilt'cliuiujsrrist'u... :ur }fafjfllait's Strassr..., 
carte n». ISTC). 

'2. Dciixicinc voya^ic de On^k ((rail, franc, en i\ vol. iu-8) vnl. I, p. xvi- 
xvii). — llurncy pcns«" «le niiMUc et sn|)|)ose <pie la NouveUe-ficorjrie a ct«' 
vue cj^alcinent en \17ii\ j)ar le vai.^^soan c.>i|K'i^niol c Léon « (jui l'appela .S<i/» 
Priim (nuvr. cite, V, p. I4I-IV'2;. 

.'{. La l)c.*;cripti«>n lU* la nV'iol» Ma^'ellaniifne «le .^ixas y Lovera (Madrid. 
KV.M). in-i a èlé cltrc par halryniplc. .1 (InlhulKm of lo»/m/e.s- rhic/hj in thc 
Sinilhi'in Atliinfir (hriiii..., 177.'). in-i, et par lînnicy, III, p. ,'ftlViOi. 

'k Le détroit «le l'.dkland ne lut dêcouv«'rt ([n'en janvier ItîlM), par le capi- 
taine .L»hn Stron^' (lîinMiey. IV. p. ,'Cn». 



-. 385 - 

théorie sur le magnétisino terrestre. Gomme cette théorie susci- 
tait de violentes attaques, Halley demanda et obtint Tautorisation 
d'entrepi'endre un second voyage dans TAtlantique austral. En 
1609 le savant directeur de l'Observatoire de Greenwich reçut le 
commandement d'un navire de la marine royale, le Pammour^ 
avec mission d'observer la variation de Taiguille aimantée sous 
les diverses latitudes et de découvrir les terres inconnues qu'on 
supposait exister dans la partie méridionale de l'Atlantique. 
Pourvu d'excellentes boussoles il explora l'Atlantique sud et fit de 
nouvelles observations dans l'ile S**^-Hélène. Poursuivant sa route 
dans la direction du sud il trouva les glaces (janv. 1700) vers 52« 
de lat. environ et par 347» de longit. de l'Ile de Fer *. Les glaces 
faisant courir de grands dangers à son vaisseau, Halley ne s'avança 
pas plus loin dans la direction du pôle et mit le cap sur le nord *. 
Le 20 janvier, par 43« 12' de lat. et 49" 32' de longit. ouest Gr. il 
vit ou crut voir des indices de terre. — Le 11 février par 4!3» 51' 
sud et 25« 50' ouest Gr. la présence de quelques oiseaux lui parut 
annoncer le voisinage d'une terre \ — En sept. 1700 Halley était 
de retour à Londres. 

Durant ce voyage, contrarié souvent par l'indiscipline de l'équi- 
page, Halley avait déterminé la longitude de plusieurs points. A 
son retour il dressa une carte des variations de l'aiguille aiman- 
tée et proposa une méthode d'observation des longitudes en mer 
au moyen des occultations d'étoiles fixes *. Ge voyage ne fut donc 
pas entièrement perdu pour la science. Quant aux découvertes 
géographiques de Halley, elles n'eurent aucune importance. Le 
savant astronome ne découvrit aucune terre nouvelle dans les 
vastes étendues de l'Atlantique austral. D'autre part, en février et 
mars 1775, Gook chercha en vain les îles de Dénia et de Marse- 

1. Dalrymple, A Collection of Voyages chiefï y in the Soulhcrn A ilanlic Océan 
piibliëhed from original Mss., London, iii-i, 1775, p. ,'3i. — Les journaux de 
bord de Halley sont au Bureau des Longitudes de Londres. 

2. /(/., ibid.^ p. 35. 

3. Uurney, IV, p. 38G. 

4. Cook, Deuxième Voyage, (G vol. in-8), I, p. xvn. 

25 



— 38G — 

veen marquées sur la carte de son illustre prédécesseur i>ar 4i«ïW 
sud et 4» est du cap de Bonne Espérance. Il ne i*encontra dans ces 
parages aucune terre ; il n*observa même aucun signe qui annon- 
çât la proximité d'une terre ou d'une île '. 

Les boucaniers et les corsaires devaient rendre à la science 
géographique proprement dite des services plus iniporUints que 
lastronome Halley. Le plus connu des navigateurs de cette é[K)que, 
G. Dainpier *, avait formé comme Tasman et avant Ck)ok le projet 
de faire le tour des terres australes *. 11 découvrit dans les parages 
de la Nouvelle-Guinée la Nouvelle Irlande et la Nouvelle Bre- 
tagne, sans reconnaître que ces terres formaient deux îles dis- 
tinctes. 11 croyait avoir touché à quelque point du littoral de b 
Nouvelle-Guinée ; mais il observa dans la suite qu'un détroH 
sé|xirait la Nouvelle Bretagne de la Terre des Papous *. En elle- 
même la découverte était de peu d'importana», mais elle autorisait 
des hypothèses défavorables au pr(»jugé traditionnel du continent 
austral. Puisque les navigateurs trouvaient ainsi une mer ouverte 
là où les cartographes marquaient des lignes de côtes continues, 
ils pouvaient à bon droit concevoir une certaine défiance à Tégard 



1. Cook, Douxiènif voyage, trad. franc., vol. V, p. 3ii, X><). 

2. Son pn'micr voyajrc; date des années KiK^KilU; le second des anntVs 
I(»î)l)-I7id. I.a relation eles denx voyages fnl sonvent imprimée en anglais «'t 
en français. I/édition française la plus eomplèle est celle de Rouen, 17*2^if 
en 5 volumes. 

.'{. Kn 17(MS Woodes Roggers exprimait également le désir ciu'une Compa- 
gnie de ronnn<;n*e anglaise o»i de toute autre nation essayât de faire (fui*l- 
(pies découvertes dans le PaeiHque austral où il doit se trouver selon toute 
apparence un continent austral faisant éipiilihrc ri la mas.sc polaire du nortl 
(cité dans De Rrosses, llisfoin* des Xavifjntliniif aux Terrt»s Auslmh'.%...y H, 
p. .'J.*i7-8). — Kn 171.*{ .lolm Welbe, ex-compagnon de Dampier dans ses voyagi'î^ 
à la mer du Sud, présenta au ministèn? .anglais un plan de voyage où il pro- 
posait d'achever la découvi^rte du continent austral. U ne demandait pour 
exécuter cette entreprise cpiun seul navire et ISO liommes. Avec ces n\s- 
sources il avait rinlenli«)n d'explorer les parages du cap Horn, la Terre de 
Juan Fernand<'z, les îles Salomon et la Nouvelle-Guinée. Il adi*es.sa à ce 
sujet de nombreux mémoii'es à la Tré.sorerie et à r.Vmirauté. Ces ménioia** 
reslénMit sans réponse, (liurut^y, ouvr. cité, IV, p. 517-510.) 

i. Dampier, vol. V, p. 12^ (éilit. de Rouen, 1723). 



— 387 - 

de ces tracés fantastiques du continent méridional '. Ces contra- 
dictions continuelles entre le témoignage de l'expérience et les 
indications imaginaires des cartes devaient nécessairement amener 
les marins à concevoir des hypothèses absolument contraires à la 
tradition classique. C'est ainsi que Dampier, loin d'exagérer 
comme ses prédécesseurs l'étendue de la Nouvelle Hollande, isole 
cette terre des autres parties du monde * et n'ose même affirmer 
qu'elle soit un continent, a Car, dit-il, les grosses marées que j'y 
rencontrai me firent soupçonner qu'il pourrait bien y avoir ici 
une espèce d archipel et peut-être môme un passage par le sud de 
la Nouvelle Hollande et de la Nouvelle-Guinée dans la grande mer 
du Sud vers l'est '. » Ailleurs encore * il formule cette hypothèse 
de l'existence d'un détroit orienté nord-sud et divisant en deux 
parties la Nouvelle Hollande *. De même l'observation d'un cou- 
rant local lui avait paru une raison suffisante pour supposer que 
la Nouvelle-Guinée pourrait être un archipel composé de deux 
grandes îles. 

Par son premier voyage Tasman avait montré que la Nouvelle 
Hollande et ses annexes forment une masse tout à fait distincte de 
la Terre des Etats (Nouvelle Zélande). Mais, comme aucun navi- 
gateur n'avait encore fait voile entre cette terre et la Terre de 
Davis, on pouvait soupçonner que ces deux régions se ratta- 
chaient au même continent bien qu'elles fussent éloignées l'une 
de l'autre de près de cent degrés. Le voyage du Hollandais 
J. Roggeveen * résolut en partie cet important problème. 

i. Ainsi Frézier blàmc les cartographes d'avoir tracé des terres au sud de 
rAmêrique. Ces terres n'existent, dit-il, que dans l'imagination échaulTée de 
certains géographes. En faisant voile au large les navigateurs ont prouvé 
que CCS terres n'existaient pas (Relation du Voyage de la mer du Sud..., 171G, 
in-i, p. 201-2G2). 

2. Dampier, II, p. 168; — Major, Earhj Voyages.^ p. iOI. 

3. Jd., IV, p. 12:2; - Major, ibid., p. 152. 

4. Jd., V, p. 5. 

5. Voyez aussi De Drosses, I, p. 420, et Pcron-Baudin, Voyage de décou^ 
vertes aiw Terres Australes...^ I, p. 329. — On supposait volontiei*s que le 
détroit s'élendait du golfe de Carpcnlaric à la Terre de Nuytz. 

r». Le Journal de Roggeveen a été publié pour la première fois en 1838, 



— 388 — 

En 1721 ce navigateur soumit à la Compagnie hollandaise des 
Indes orientales un projet de découvertes dans la mer du Sud, 
projet analogue à celui que son père Arent Roggeveen avait pro- 
posé cinquante ans plus tôt à la même Compagnie '. La proposi- 
tion fut accueillie avec faveur et J. Roggeveen reçut le comman- 
dement de trois vaisseaux avec mission d'aller à la recherche des 
terres australes *. Un autre motif, dont il n'est pas question dans 
la relation française de ce voyage, car on garde naturellement le 
secret sur les préoccupations de ce genre, ne fut pas sans 
influence sur la décision de la Compagnie : Roggeveen deail 
dans le cours de cette navigation aller à la découverte de File 
d'Or '. 

Au mois d'août 17î21 les Hollandais quittaient le port de Texel, 
et trois mois après ils abordaient aux îles Falkland qu'ils se 
croyaient autorisés à gratifier d'un nom nouveau, Belgia Austm- 
//s. De là ils cherchèrent à pénétrer dans la mer du Sud par le 
détroit de Le Maire ; mais les vents et les tempêtes les entraînè- 
rent à une grande distance de la Terre de Feu jusqu'au-delà du 
62" de lat. sud \ Un des navires, le Thlenhovcnyïut même poussé 
en janvier 1722 jusqu'au 64" 58' de latitude, au sud du cap Hom*. 

î)an{iv(*rhaal dry Onttfrkkhirfsrris van }fr. Jacoh lîofjffovecn. I)alrym|>lp on 
ronnaifiisait rcxistonco; il drclaro uirTiic» que plusieurs Uollanrlais lui affir- 
maient avoir eu entre l(\s mains ee précieux ilocument fllislnriral CoUct'- 
linn.^ Il, p. H()). Avant la publication du Jtfurnal en IK'ÎH on ne connaissait 
ee voyajie cpie par deux relatit)ns, wuo relation anonyme publiée en hollan- 
dais (Ml 1728, in-i, et la relation d'un Alleman»! du Mecklendjourp, C. K. l>oh- 
rens, sergent drs troupes embarquées avec la llottt?. Cette relation fut 
publiée à ba Haye en 17:P.), "1 vol. in-l*2, et en français. Histoire ifc Tcr/x^/»- 
ti<)n de trois luiissrnuj' enroi/rs par la Coniparfuic des Jiides orridentalrs th's 
Provinct's-rnics aux Terres Australes. — Voyi'Z aussi les historiens lit'S 
découvertes accomj)lies dans le Pacilicpie: De Grosses, Ifist. des nadij. aur 
Terres Australes, 11, p. 2*2()-!2r>V; I)alrymi)Ie, Historical Cotleetion, H. p. SV 
120; Hurney ouvr. cité, IV, p. .m'î-.jSi). — C. Meinickc a résumé la question 
dans un article publié dans le xi" fascicule des ïahresheriehte de la ScK*i«'tc 
de (;éoHrraphi(» d(^ Dresde, 187V, p. 'A-VA. 

1. Voyez plus haut, p. .'^HD. 

2. Kdition d(^ l^a Haye, 1, p. 7. 

3. Voyez plus haut, p. 275. 
\. lielalion franc.-. I, p. 80. 

T). Cette indi«*ation de latituile se trouve dans la relation hollnndai."i«e «l*" 



- 389 - 

C'est la plus haute latiliido que des navigateurs aient atteinte d'une 
manière certaine et autlientique avant les méinoi'ables voyages de 
Cook. — Les Hollandais ne semblent pas avoir misen doute Texis- 
tence de terres antarctiques au sud du OO. L'abondance des 
glaces de mer qui d'après l'opinion de la plupart des physiciens 
du xviH'^ s. ne peuvent se former que dans le voisinage des terres, 
— la présence d'oiseaux, — tout indiquait la proximité des terres. 
11 en est de même de la direction des courants qui portent du 
nord au sud *. a Les courants qu'on voit dans l'Océan, dit Beh- 
rens, viennent tous des embouchures des rivières, lesquelles tom- 
bant d'un continent un peu élevé et se jetant dans la mer avec 
impétuosité conservent ce cours impétueux '. » Behrens n'ose 
décider si ce continent antarctique est habité ou désert. Cepen- 
dant, sans doute d après Topinion des Hollandais, il inclinerait à 
penser qu'il ne doit pas être entièrement désert. Le Groenland et le 
détroit de Davis ne sont-ils pas, à ce qu'on dit, habités toute Tannée 
jusqu'au 70» de lat. nord ? H est également possible que ces terres 
antarctiques ne soient habitées que durant la belle saison, à 
l'époque des pèches '. 

Après avoir pénétré dans la mer du Sud par la haute mer Rog- 
geveen fit voile au nord h la recherche de la terre que Davis affir- 
mait avoir vue par une latitude de 27"30' sud et par une longitude 
qui semble correspondre au 120" ouest du méridien de Paris. 
Mais tous ses efforts restèient infructueux. Pour expliquer son 
insuccès le capitaine hollandais suppose que le vent du nord- 
ouest détourne toujours les navigateurs des terres australes et les 
empêche ainsi d'en apercevoir le gisement véritable \ En réalité 
Roggeveen ne connaissait pas la position exacte de la Terre de 
Davis ; il la cherchait par 120» ouest de Paris alors qu'elle se 



1728. que nous ne connaissons que par une note de Peschel, Ceschichtc dar 
Ei-dkunde s (1878), p. 473, note i. 

1. Relation française, ï, p. H{-Ki. 

2. IhUL, I, p. 82. 

3. Wul., I, p. 82-a'J. 

\. Ihid.. I, p. M«-h>l, i:«». 



— 390 - 

trouve par 104«. La véritable Terre de Davis est cotte petite ilede 
Pâques que Roggeveon ap(M*cut par hasard le 5 ou le 6 avril 172. 
Non satisfait de cette découverte le capitaine hollandais conti- 
nuait à faire route au nord-ouest, toujours à la recherche de la 
mystérieuse Terre de Davis *. 11 désirait aussi constater conformé- 
ment à ses instructions s'il n'existait pas, comme on le supposait, 
un continent austml en arrière des îles découvertes par Le Maire 
et Schouten *. Dans cette traversée Roggeveen ne découvrit que 
quelques îles du groupe des Pomotou et acquit ainsi l'assurance 
qu'il n'y avait pas de continent austral dans ces parages. — Il se 
proposait ensuite d'aller à la recherche de la Terre des Etats vue 
par Tasman ; mais ses compagnons, plus préoccupés d'intérêts 
de commerce que de découvertes géographiques, Tobligèrent à se 
diriger sur la Nouvelle-Guinée ' par la route qu'avaient déjà sui- 
vie Le Maire, Schouten et Tasman. Cette traversée eut pourtant 
quelques résultats heureux. Roggeveen découvrit les Samoa et 
par 11" sud deux îles assez vastes, l'île Thienhoven et l'île Gro- 
ningue. Telle était encore la force du préjugé classique qu'il se 
trouva des gens dans l'équipage pour supposer que Groninguc 
devait être un continent. D'autres pensaient que ces deux îles 
forment peut-être un promontoire avancé de la Terre australe *. 

Quanta Roggeveen, il paraît être un adepte convaincu des hypo- 
thèses de Queiros dont il admet la parfaite véracité. Il est certain, 
dit-il, a que depuis la Nouvelle Guinée Jusqu'aux extrémités 
orientales du pays vu par Hcrnando Gallego il y a pour le moins 
deux mille lieues décotes. » 11 pense même que le continent aus- 



1. Behrcns regrette poiir sa part qu'on n'ait yms mis à la voile dans la 
direction du sud (I, p. l.'JO). Il croit fermement que si on avait fait route an 
sud-ouest, on n'aurait pas manqué de « découvrir du pays. » 

2. /</., I, p. liO-Hl. 

3. Dans sa relation Beln*ens affirme à plusieurs reprises (ï, p. lGM6<î, 
2()î^, 211) (pie les officiers j)rehsés d'aller aux Indes orientales pour y faire 
du connnorcc nôjiligèrent de poursuivre la recherche du continent austral. 

4. Dalryrnple (Ilistoriral Collrcfion, II, p. 107). — Behrcns (I, p. 210) êvilc 
pour son compte de se prononcer sur la question, « faute de preuves 
convaincantes, n 



— 391 - 

tral dépasse au sud le 52« et qu'il s*étend jusque sous le pôle aus- 
tral comme les terres de riiémisphère nord. Comme son prédé- 
cesseur Queiros, dont il cite expressément le témoignage, il 
attribue à ce continent austral tous les caractères d'un véritable 
paradis terrestre *. A ce propos Roggeveen s'étonne que depuis la 
découverte de l'Amérique par Colomb a on ait regardé ceux qui 
s'eflforçaient de prouver l'existence des Terres Australes inconnues 
comme des visionnaires, ou, comme on dit en proverbe, comme 
des gens qui ont passé la ligne *. » A l'appui de cette assertion il 
rappelle les difficultés sans nombre que rencontra Queiros dans 
l'exécution de ses projets. Il s'étonne aussi que personne n'ait 
songé à Caire la conquête des terres australes et propose d'y 
envoyer successivement à cet effet plusieurs navires. — Rogge- 
veen est, comme on le voit, un disciple de Queiros. I^ cause qu'il 
défend est déjà bien compromise ; il nous en fait lui-même l'aveu. 
Roggeveen avait sans doute parfaitement compris que les grandes 
navigations des marins du xvin*' siècle condamnaient sans retour 
le préjugé classique du continent austral. 



L'hypothèse de la terre australe émanée de l'imagination des 
physiciens et des cartographes confinait au domaine de la fiction 
C'était un vaste champ ouvert aux romans géographiques des 
auteurs de voyages imaginaires. Dès 1607 parut à Hanau sous le 
nom de Guillaume Knight un récit de ce genre, le Mundif^i nlior 
et idem y sivc Terra Australis antchac scmper incognita, Ion gis 
itineribus peregrini academici nuperrimc lustratay œuvre de 
Joseph Hall, évèque d'Exeter, qui sous prétexte de découvrir les 
terres australes inconnues se donne toute liberté pour faire la 
satire des vices de divei^ses nations. Cette œuvre aurait, dit-on, 

i. Relat. franc., I, p. 179-181 et siiiv. Hehrens cite expressément Queiros. 
2. Jb'ni., I, p. 19^-195. — Behrens reproduit sans doute les idées de 
Roggeveen. 



- 392 - 

inspiré à Swift Tidée des voyages de Gulliver *. Les cinq carlesde 
l'ouvrage donnent le tracé des terres australes depuis TOcéan 
Pacifique jusqu'à Tlnsulinde. On y voit figurer des fleuves, des 
montagnes, des forets. L'auteur n'a pas négligé non plus de pla- 
cer sur ses cartes une abondante nomenclature. Pour mieux 
montrer sans doute son intention satirique il n'a pas craint d'ins- 
crire sur les rivages de la Terre australe ces mots : « Terra snncta 
ignota etiam adhuc. » Tout y est de convention, le tracé comme 
la nomenclature*. 

Nous ne nous arrêterons pas à d'autres fictions du même 
genre qui ne nous apprennent rien de nouveau sur la conception 
du continent austral, telles que VH'tatoirc des Scvaramhes de 
D. Vairasse % les Voyages de H, Wattonaux Terres Inconnues du 
Sud\ etc. Nous ferons exception pourtant pour la Terre Australe^ 
de Sadeur où nous croyons retrouver une satire assez piquante 
des imaginations de Queiros. Sadeur relie sans hésiter la Terre de 

1. Santarem, Essai sur Vhistoire de la cavtographie II, p. 280 ; — Major, 

Early Voyages..., p. Lxxxiv. 

2. Cette fiction eut du succès, car elle fut réimprimée plusieurs fois dans 
le cours du xvn* siècle. I/èdition d'Ulrecht, 10W, renferme des écrits ana- 
lo^rues, la Cité du Soleil de (lam[)anella et la Nouvelle Atlantide d*» Fr. IJaoon. 

'A. (I). Vairasso) Historié der Sevaranibes, volkeren die een (jedeelte van het 

darde rastland heiroumni, [letneeulijk Zuidiaud yeuaaoïd vefjeerimj znlen, 

tatd, en:..., Am.'^terdam, in-i, 1()8*2, \)\. — Cette œuvre bizarre fut plusieurs 
fois rèimpriruèe. 

i. Viaygi di Enrico ^Va^^on aile Terre Incognite Australi ed al jxiese délie 
sriniie. \e' ijuali si sjiirgano li rostunii, le ,vc«/'/i:/', e la }>oH:ia di guel ;//« 
sttrtordinari ahitanti, Iradotti da un manosrritto inglese, Nai)oIi, I7ô(»-177r), 
i tomes en 2 vol., avec li<;ures. 

r». La Terre Australe connue, rrst-à-dirr la description de ce jyays inconnu 
justfu'ici, de ses nururs et de ses coutu)}U's, jmr 3/. Sadeur, avec les aventures 
gui le conduisirent en ce cinitinent..., Vann(?s, 1670, in-12. — I/auteur t'st 
(îahriol do Foi^my, ex-cordelier. — L'ouvraj^e a èlè réimprimé .^^ous vo 
titre : Les Aventures tle Jacgues Sadeur dans la découverte et te voyage de la 
Terre Australe, Paris, KVJ.'Î. Plusi«^urs éditions portent la rubrique dWnis- 
terdfini ; ainsi l'édition de 17.'^2 à laquelle .se rapportent nos citations. L ou- 
vra^'c fut traduit en an^dais et en hollandais. — \ji préface du livre attrilmo 
à Sadeur la découverte «le la Terre .\ustrale. Si son nom et .sa découverte 
.sont restés inconnus, c'est (pie .si\s mémoires ont été enfermés dans le 
cabinet d'un ^ran«l ministre d'où on n'a pu les retirer qu'apnX»^ sa mort! 
C'ost d'après ces mémoires cpie le livre a été réili^^é. 



— 393 — 

Feu à la Nouvelle Hollande et lui fixe les limites suivantes du 
côté du nord: le 52", puis successivement le 40», le 5l«, le 42", le 
J^y\ \e'M> et le 60"'. Cette limite est donc un rivage fort acci- 
denté, découpé par des golfes profonds. — Au sud la terre aus- 
trale a pour limites de prodigieuses montagnes beaucoup plus 
hautes et d'accès beaucoup plus difficile que les Pyrénées, les 
monts Tvas. De plus, a elle contient vingt-sept pays différents très 
considérables et qui ont ensemble environ î^.OOO lieues de lon- 
gueur et A à500 de largeur *.» A Tintérieur il n'y a pas de monta- 
gnes, car les Auslralicus (habitants de la Terre australe) les ont 
toutes aplanies ! Leur pays est donc un pays dénué de relief, sans 
forêts, sans marais, sans déserts. Il est partout habité. — Ici 
commence ce que nous pouvons regarder comme une amusante 
parodie des enthousiastes descriptions de Queiros. La terre aus- 
trale, ditSadeur, est un pays d'idéale félicité. Le climat en est 
tempéré ; jamais l'homme n'y souffre de la pluie ni des oi'ages, et 
ce n'est que fort rarement qu'on y voit quelques légères nuées. 
11 n'y a ni mouches, ni chenilles, ni aucune autre sorte d'insectes. 
On n'y aperçoit ni araignées, ni serpents, ni aucune bête veni- 
meuse, a En un mot c'est une Terre qui renferme des délices 
« qui ne se rencontrent point en aucune autre i^art et qui est 
« exempte de toutes les incommodités qui se trouvent partout 
« ailleurs '. » Sadeur et Queiros se sont ainsi rencontrés sur le 
même terrain, celui de la fantaisie et de la fiction. 



i. Eililion d'Ainslordain, iii-i-2, 173'2, p. 8(5 et siiiv. 
H. Ih'ul., p. îH. 
3. Jh'ui., p. 112. 



CHAPITRE XII 



LE VOYAGE DE LOZIER-BOUVET DANS L ATLANTIQUE AUSTR.VL 



Bouvet-Lozier cl la Compagnie française des Indes orientales — Ses projets de 

découverte dans l'hémisplière sud. 
Voyage dans TAtlanlique austral (1738-1739). — Instructions de la Compagnie. — 

Itinéraire suivi. — Difflcullés de tout genre que rencontre Bouvet. — Le cap de li 

Circoncision et la Terre do Bouvet. 
Rouvel-Lozier et Thypothëse du continent austral. 
Cook, Furneaux chorcb«nt sans succès la Terre de Bouvet et mettent en doute soa 

existence.^ Le Monnier afflrmo la réalité de la découverte de Bouvet. 



Le navigateur français Bouvet des Loziers *, un autre partisan de 
rhypothèse du continent austral, invoque souvent le témoignage 
de Queiros. Avec Gonneville Queiros est sa principale autorité. 
C'est aux descriptions de Queiros qu'il emprunte ce qu'il sait des 
richesses de la terre australe, et c'est la Terre du S*-Esprit qu il 
propose à la France d'aller chercher dans la mer du Sud *. 



1. Ou L()zi(M*-]iouv(ît, liouvet-Lo/.ier. 

2. L(^ vnliiino 10,")' (liasse 5; des nrcliivos du Dépôt Hydrographique de la 
marine renferme i.'i pièces relatives à ce voyafçe. On y trouve des mémoires 
de Houvet, h's instructions (pii lui furent données, la relation de voya^'e et 
des lettres de Houvet, des lettres écrites par d'autres ofliciers, le Journal de 
Hay, des pièces de comptabilité. — Le vol. 81, n" 1, renferme cpielques 
mémoires postérieurs au voyaj^e de I7.'38-I7.')*J. — Le carton ii2 est trt\s riche 
en <locuments relatifs à cette expédition. On y trouve le journal de la fréjzale 
la Mûrir, (pièce u" 7), — les journaux de la fréprate V Aigle (pièces n"* H, 
V). in), — h^ journal d(^ la Marie par Jean Cantin ou Catin, premier piloto 
fn" II), — un doul)l(^ du journal tenu par Lozier-Bouvet (n* 1*2), — le jour- 
nal de bord du pilote (lallo (n" L'i), — un extrait de la lettre de Bouvet à 
la Cornpajznie des Indes datée de Lorient, 2() juin 17110 (n» 16). 

Comme docuuients imprimés il faut citer une plaquette de IG pages in-4, 
Kstrait ihi voynrfd fait aux Terres Australes les années il3S et 11S0 jyar 
M. (les Lii:iers-n(fuvet cinnniandunt la Frégate V Aigle, accompagnée de la 



— 395 - 

Plus heureux que ses devanciers, Bouvet n'eut pas de peine à 
faire accepter ses projets '. Ia Compagnie française des Indes 
orientales cherchait alors un lieu de relâche pour ses vaisseaux 
sur la route de Tlnde et de la Chine. Dans les années 17130-1731 
elle envoya à cette fin quelques bâtiments à File Martin Vaz ; 
mais cette expédition n'aboutit qu'à la découverte de quelques 
rochers. Ce n'était pas là un abri suffisant. — En 1732 la Compa- 
gnie fit explorer en vue du même but la côte de la Cafrerie entre 
le 24» et le 30» de lat. sud ; mais on ne put découvrir sur cette 
longue côte inhospitalière un endroit favorable. — Quanta l'ile do 
l'Ascension et à l'ile de France (Maurice), on jugeait la première 
inhabitable et la seconde trop éloignée. — La Compagnie songea 
à l'ile de Noronha ; mais cette île avait appartenu jadis au Por- 
tugal qui pouvait élever des réclamations si l'on tentait d'y fonder 
un grand établissement *. C'est sur ces entrefaites que Lozier 
présenta son mémoire en 1733. Le mémoire ne fut pas exa- 
miné de suite, car dans une lettre signée et datée de Pondichéry, 
7 juillet 1736, Bouvet rappelle à un des principaux personnages 
de la Compagnie ses projets de voyage aux terres australes et fait 
allusion à un mémoire envoyé par lui à la Compagnie quatre ans 
auparavant. Il demande enfin qu'on le soumette à l'examen d'une 
commission '. 

Bouvet-Lozier espérait toucher à la Terre de Gonneville entre 



Frégate la Marie^ et un extrait du Journal de Lozier publié dans les 
Mémoires de Trévoux, février 17U), p. 251-27G. 

Dalrymple (A Collection of Voyages chiefly in the Southern Atlantic Océan, 
1775), Burney (ouvr. cité, V, 30-37) ont connu et utilisé quelques-uns de ces 
documents. — M. G. Marcel, l'érudit bibliothécaire de la section des Cartes 
à la Bibl. nationale, se propose de compléter toutes les recherches anté- 
rieures par la publication de documents tirés des Archives du Dépôt Hydro- 
graphique de la Marine. Lozier-Rouvet aura enfin trouvé un historien. 

1. Un projet analogue avait été formé en 1708. Mais la mort de l'officier 
Du Vivier qui devait commander l'expédition ne permit pas de le réaliser. 
Dans ses mémoires Lozier parle de ce projet (Archives 105', liasse 5, pièce 
i, p. 7;. 

2. Arch. Dépôt hydrogr., vol. 105*, liasse 5, pièce 1. 

3. Jhid., 1«>', liasse 3. 



- 396 - 

le 42" et le 4i" de lat. sud et y trouver un abri sûr, un bon port 
des indigènes bienveillants. Les vaisseaux de la Compagnie des 
Indes pourraient relàeber dans ce licMi en tout tenjps, tandis que 
les rek\ches du cap de Bonne Espéi-ance et de Tile S**^-Hélène sont 
impraticables en temps de guerre. D'après le témoignage de Gonne- 
ville cette terre australe jouit d'un climat tempéré et il n'y a pas 
lieu d'y redouter un froid excessif. De plus, comme elle est située 
dans la ré^çion des vents variables et non dans celle où dominent 
les vents d'ouest, les navigateurs n'ont pas à craindre de ne pou- 
voir faire route dans la direction de Test. On trouvem donc dans 
cette terre un bon point de reltlche accessible en tout temps ; on 
pourra aussi y faire quelque commerce avec les Espagnols du 
fleuve de la Plata, avec les Portugais du Brésil et avec les indigè- 
nes. Gomme Queiros son prédécesseur. Bouvet fait encore valoir 
des considérations d'un autre ordre. Il est nécessaire, dit-il, de 
convertir à la foi chrétienne ces milliers d'infidèles. Comme 
Queiros il insiste aussi avec complaisance sur les avantages 
naturels de la terre australe, et surtout sur son climat tempéré 
et salubre. On est assuré, dit-il, d'y trouver des rafraîchissements 
et des remèdes contre le scorbut '. Enfin, pour aborder ù cette heu- 
reuse contrée, il n'est nullement nécessaire de se détourner de la 
roule ordinaire des vaisseaux cpii font voile au sud du cap de Bonne 
Espérance. Souvent en effet les navigateurs sont obligés de 
.s'élever juscjuau -iO de lai. sud pour rencontrer les vents d'oucî^t 
el les vents variables. Or la Tenv de Conneville est située à une 
faible distance de ce point, entre le it2" et le -ii" de latitude sud *. 
Au retour de son voyage de I7IW-I7:5Î) Bouvet rédigea d'autres 
projets de découvertes dans rhéinis[)lière austral, particuliêre- 
nicMit dans les vastes étendues du Parilique. C'est ainsi qu'il pro- 
posa à la Fi-anee (l'alhM- occuper la Terre du S^-Espi'il. Au l'ap- 
port de Queiros qui en a lait la découverte, cette contrée est fort 



I. n est facile do roinprondro (|iio le ïV'nxi \o plus terriblo <ïo ces lonj^riios 
navi^'îilioiis à la voile était le scorlmt. 
"2. Archives, vol. KC)', liasse 5, pi«''co 1. 



— 397 — 

riche ; elle produit des épices, de Tor, des perles, de la soie. Or 
par le seul fait du couiinerce des épices la France pourrait 
gagner dix millions. En effet la consommation annuelle de la 
France en cannelle, girofle, muscade, s'élève déjà à trois millions, 
et on peut évaluer au moins au double le chiffre de la vente. En 
outre, le débit de ces marchandises précieuses serait d'autant plus 
considérable que les Français n'ayantpasàdépenserautantqueles 
Hollandais pour garder leur colonie pourraient vendre les épices 
à plus bas prix que leurs rivaux. On pourrait ainsi introduire les 
épices dans Tile Bourbon et dans Tile de France. Nous devons 
en effet chercher partout les moyens d augmenter notre richesse 
nationale, car c il n'y a qu'un grand commerce qui puisse sou- 
tenir une grande marine. » L'exemple des Anglais et des Hollan- 
dais suffit à le montrer '. 

Lozier-Bouvet subit encore rinffuence de Queiros dans plu- 
sieurs autres mémoires postérieurs à son voyage '. De la Terre de 
Gonneville d'où les Français pourraient tirer quelques objets de 
commerce: peaux, plumes et bois,d'oii ils pourraient tirer aussi quel- 
ques approvisionnements pour l'île Bourbon et l'Ile de France, — 
Bouvet propose de faire route ensuite dans la direction de la Terre 
australe du S*-Esprit. U serait convenable d'y aller par le sud de 
la Nouvelle Hollande et non par le détroit de la Sonde que les Hol- 
landais gardent avec un soin jaloux. On observerait ainsi a si la 
Nouvelle Hollande, la Terre de Diamant (Diémen), la Terre Aus- 
trale du S*-Esprit et la Nouvelle Guinée ne sont pas contiguës '. » 
— La Terre Australe du S*-Esprit, terme de cette exploration, est 
une terre des plus riches en dons de la nature. Queiros y a signalé 
l'or, l'argent, les perles, la cannelle, le poivre, la musc>ade. Les 
épices y sont, dit-il, aussi abondantes qu'aux Moluques. De plus, 



1. Archives, i05', liasse 5, pièce n" li. — Un autre projet daté de Paris, 
10 janvier 17(>7, présente l'exposé des mêmes idées. Ce dernier mémoire 
n'est pas signé et n'est pas de la même main que les mémoires signés par 
Lozier (Arch., 1()5», liasse 5, pièce n" 30). 

2. Archives, vol. 81, n" 1. 

3. Jhid,y n« 1, p. i. 



— 398 — 

comme une i>artie de cette terre est habitée par des Nègres, on y 
trouverait les éléments d'un commerce avantageux avec les colo- 
nies d'Amérique '. Enfin on pourrait y faire des obserN'atioDS 
scientifiques comme on en a fait dans rhémisphère nord et sous 
réquateur. — Quant à la route à suivre pour atteindre ces riches 
contrées, Bouvet préfère la route de Gonneville au sud du cap de 
Bonne Espérance '. Il faudrait s'élever jusqu'au 5Qp sud' parle 
50" de longit. et parcourir ce parallèle jusque par 90*» et iOO* de 
longitude. De là on irait chercher la partie méridionale de la Nou- 
velle Hollande et on en suivrait de près les rivages pour voir si elle 
est contiguë à la Terre de Diémen, à la Terre australe du Sainl- 
feprit, et si cette dernière touche à la Nouvelle-Guinée *. Après 
un hivernage dans l'hémisphère austral on ferait route en Europe 
par le cap llorn. — C'était, on le voit, un véritable voyage autour 
du monde par Thémisphère austral *,voyage dont la durée sui\'aDl 
les prévisions de Bouvet devait être de deux ans. Deux vaisseaux 
seraient nécessaires pour cette expédition. 

Les projets de Lozier sur la Terre de Gonneville furent accep- 
tés par la Comjxignie des Indes qui espérait sans doute trouver 
dans ces lointiiins |)ai-ages encore si mal connus le point de 
reliiche qu'elle cherchait sur la route de l'Extrême Orient. L'au- 
teur du projet fut chargé du soin d'en assurer le sUccès. On lui 
confia deux vaisseaux % VAufle de 280 à 300 tonneaux et de 
02 hommes d'équipage, et la Marie du port de 180 à 200 tonneaux 
et de ()8 hommes d'équipage. Lozier-Bouvet etllay conimandaient 

1. Par l'importation dos nègres do la mer du Sud dans les colonit'î? 
amôricainos. 

2. On pourrait ogaloniont partir do l'Ilo do l'Vance, mais avec moins 
d'avantaj^'o (pio du Caj), pour tontor la dôcouvorle de la Terre de (ioniic- 
viUo (Arohivos, vol 81, n" 1, p. 1*2). 

.*i. Lozior propose lo 52" sud parce que roxpôrience de son premier voya;:»' 
ni a rôvôlô que 1rs terres australes no se trouvent pas j)ar le i^î" de lati- 
udo, mais qu'elles sont plus reculées au su<l qu'on ne le croyait. 

\. Archives, vol. 81, n" 1, p. 10. 

."). (:o(»k allait bientôt (»xccuter entièrement ce vaste programme.. 

(i. C/ètaiont de mauvais voiliers (lettre de Houvet à ia Comj)agnio dos 
Indes o\i date du (» juin IT.'R), Archives, carton U2, jnèce n*» IG). 



- 309 - 

les deux navires dont Téquipage avait été recruté avec le plus 
grand soin. I^ petite flotte emportait des vivres pour dix-huit 
mois. Le départ était fixé à Lorient, au i'»* juillet 1738. 

Le commandant en chef reçut de la Compagnie des Indes des 
instructions précises en trente-deux articles datées de Paris du 
25 juin I7î]8 *. L'article premier de ces instructions désigne très 
bien le but de Texpédition, envoyée a pour aller découvrir les 
Terres Australes ». Après quelque temps de relâche à Tile Sainte- 
Catherine (Brésil) Lozier devait mettre à la voile à la fin d'octo- 
bre * et aller chercher le di" sud par le 355" de longitude (méri- 
dien français). De là les deux vaisseaux devaient faire route à Test 
jusqu'au 7» de longitude. Si Ton n'avait pas de terre en vue sous 
ce méridien, Lozier devait s'avancer au sud jusqu'au 55" de lat., 
gagner ensuite le nord jusqu'au 44" par le 8» et le 9* de longitude 
et parcourir enfin le 44" de lat. sud en suivant un ilinéraire 
sinueux jusque dans les environs du 80" de longitude '. Pour 
stimuler le zèle de ses envoyés la Compagnie leur promettait une 
augmentation d'un quart de solde tant qu'ils seraient en vue des 
terres australes *. Ordre était donné au commandant en chef de 
prendre possession au nom du roi et pour la Compagnie de toutes 
les terres qu'il pourrait découvrir "*. A cet effet on remit à Lozier 
un modèle de la formule à employer pour cette cérémonie*. Enfin 
il lui était défendu d'embarquer des Australiens pour les rame- 
ner en France ^ — Un article additionnel modifia quelque peu 
l'itinéraire indiqué plus haut. Cet article était ainsi conçu : a La 

Comi)agnie vous a donné ordre de relâcher au cap de Bonne 

Espérance, si vous ne trouvez point de terres pendant les trois 

1. Archives, vol. 105*, liasse 5, n^ i, 5, G. Ce sont trois copies des mêmes 
instructions. 

2. .\rticle 9 des instructions. 

3. Jd., ÎO. 

4. hl., 12. 

5. Jd., 20. 

0. .\rcliives, vol. 105*, liasse 5, n" 7. 
7. Article 2(î des instructions. 



- 4C0 - 

mois et demy de navigation que vous aurez du faire après votre 
départ de Tile S^'-Catherine ; comme elle vous a prescrit de ne 
parcourir d'abord que les 44", ce qui ne lui pai^it pas suflisant 
pour une recherche aussi exacte qu'elle se le propose. Elle vous 
ordonne présentement de faire route par le sud jusqu'au 46» et 
de suivre ce parallèle jusque par les 360» de longitude méridien 
français, » — Knûn s'il ne découvrait ims de terres, Lozier devait 
au retour de son voyage faire relâche à l'ile S*'*-Catherine. S'il 
découvrait des terres, après avoir opéré la reconnaissance et pris 
possession de tous les lieux où la Compagnie pourrait fonder un 
établissement, il devait rentrer directement à Lorient sans relâ- 
cher à nie Stc-Catherine *. 

Muni de ces instructions si précises Lozier-Bouvet mit à la voile 
du port de Lorient le 19 juillet i7i]8. Au mois d'octobre de la 
même année il étaiten vue de la côte du Brésil d'où il s'éloigna 
pour aller chercher à Test le i4" sud par le 355<» de longit. où il 
espérait trouver la Terre de Gonneville. Sous ces hautes latitudes 
le temps était brumeux. Le i décembre ' 1738 par 41® 19' sud et 
352" de longit. les Français remarquèrent une grande abondance 
d'oiseaux et de goémons, ce qu'ils interprétèrent comme un indice 
de la proximité d'une terre. — Le 7 déc. ' ils se trouvaient par 44" 
sud et 355" de longitude. — Le 10 décembre* par la même latitude 
et le (>' de longit., c. à. d. dans les parages où les cartes marquaient 
la « Terre de Vue », hîs Franeais n'aperçurent aucune terre. 
a C'est à ce point, écrit Bouvet, que plusieurs géographes placent 
les terres australes. Mais nous n'y découvrîmes aucune api^arence 
de terre')). Ia\ «Terre de Vue » n'est donc qu'une île de glace ou 
un jeu de la brume. 

Cependant une brunie éi)aisse contrariait constaminent la 
marche des deux vaisseaux dans la direction du sud. Le 15 dtn^. * 

1. Arcliivos, vol. 105', liass(3 '2, j)iôccs '2-3. 

2. Ces dates sont fournies par le.s yfrnionrs de Trévoux, février ITW, 
p. 2r)i-2ô7. 

3. Jhi(f., p. 257. 

i. Tous le.s document.s, manu.srrit.s et imprimés, «'accordent sur ce point. 
SiMd le pilote (îallo, l'auteur du .Journal de VMgh^ indique la latitude du 
V> 1/2 sud. 



- 4ui - 

par 48« 50' sud et 7" de loiigit. Lozier aperçut les premières 
glaces flottantes: phénomène qui présageait pour la plupart des 
marins de ce temps le voisinage d'une terre. Lozier remarque 
même que la hauteur des glaces est une preuve de la hauteur des 
terres auprès desquelles elles se sont formées *. — Malgré le 
froid, les brumes et les vents contraires, les Français conti- 
nuaient à s'avancer dans la direction du sud. Enfin le i«^ jan- 
vier 1739, entre trois et quatre heures du soir, par une lat. d'en- 
viron 54<» et une longitude comprise entre le 27«etle 28" de long.*, 
ils découvrirent une terre fort élevée, fort escarpée, enveloppée 
dans la brume, qui leur parut être couverte de neige et cernée 
par les glaces. Gomme ils lui trouvèrent l'apparence d'un « gros » 
cap, ils nommèrent ce point Cap de la Circoncision (d'après la 
fête du jour). Bien qu'ils en fussent fort rapprochés, ils ne purent 
y aborder ; la terre resta à l'est-nord-est de leur position dans 
l'éloigneraent de huit à dix lieues. Elle paraissait avoir de quatre 
à cinq lieues du nord au sud. 

Durant plusieurs semaines les Français restèrent en vue du 
cap ; mais les brumes et les glaces les empêchèrent toujours de 
les reconnaître de près. Il ne fut donc pas possible de décider si 
la Terre de la Circoncision faisait partie d'un continent ou si elle 
n'était qu'une île isolée *. Jean Gantin (ou Gatin), premier pilote, 
déclare dans le journal de la Marie qu'il admet de préférence la 
seconde hypothèse. Il pense que le cap de la Girconcision est 
situé dans une île, et encore dans une île de bien faible étendue. 



i, LeUre à la Compagnie des Indes en date du 20 juin 1739 (Archives, 
carton li2, pièce n» 16). 

2. Les chiffres de longitude et de latitude varient sensiblement suivant les 
textes : — Si" sud et 27® à 28" longit. d'après l'extrait publié dans les 
Mémoires de Trévoux, p. 202 ; — 5i« 20' et 25<» 47', vue de la terre d'après 
In plaquette, p. 4;— 5i" et 20' à 27o, vue du cap, tbifi., p. 5;— 54" 10' et 3(>> 
environ, d'après le journal de VAigh* (carton 142, pièces n"' 8, 9, 10) ; — 54" 20' 
et 24« 50', d'après luie lettre de l'enseigne de Trèmolières (Archives, vol. 105^, 
liasse 5, pièce n" 21). 

3. Plaquette de 10 p. in-i, p. 0. 

26 



^ 402 — 

(( Car si c'eût été un continent ou une île un peu grande, il n'eùl 
pas été possible de ne point voir d'autres terres se prolongeant un 
peu vers le sud, l'horizon aussi claire qu'elle l'était dans ce 
moment '. » 

Tous les témoignages, ceux des commandants Lozier et Hay, 
ceux des officiers, ceux des pilotes *, s'accordent à fixer au 
i*^^ janvier 1739 cette découverte. Au reste le nom de cap de la 
Circoncision qui fut donné à ce promontoire ne laisse aucun 
doute à ce sujet. — Quant à la position exacte du cap. Bouvet la 
fixe entre le 54" 10' et le 54" 15' de lat. sud et entre le 27» et le 28» 
de longit. est de Ténériffe, c'est-à-dire à l'est de l'ile volcanique 
appelée île Bouvet. La latitude est juste; l'évaluation de la longi- 
tude est au contraire entachée d'une erreur de quatre degrés, si 
du moins la Terre de Bouvet doit être identifiée avec l'île qui 
porte aujourd'hui ce nom. 

Le 20 janvier 1739 les Français jugèrent à l'estime qu'ils 
avaient atteint le 54" 40' de lat sud *. Ce fut l'extrême limite de 
leur navigation dans l'hémisphère austral. La saison était déjà 
fort avancée ; la maladie faisait des ravages dans réquijiage des 
deux vaisseaux. I^ prudence faisait une loi de songer au retour 
a[)rcs une course de plus de 400 lieues, toujours le long des 
glaces (le rAlIanlicpie austral, en vue d'une terre que la banquise 
doit rendre inaccessible. — En conséquence Lozier fit mettre le 
cap au nord-est à la recherche de la Terre de Gonneville, roclier- 
che qu'il se proposait «de poursuivre jusque par le 55" de longi- 
tude. Il le lit sans succès. 

Au retour de ce voyage Lozier ne mettait pas en doute l'exis- 
tence de terres dans cette partie do l'hémisphère austral. U 



1. Arcliiv(îs, carton 1V2, pièce n*^ II, à la date <iu \ janvier I7.'R). 

2. Senl La Nux, ])reinier pilote (Je \\\i(jU% qui vit le premier la terr«* (Tt 
reçut la î^ratilication promise, fixe la dècouvcM'te au 'i janvier M\f^. Voyt7. 
son journal «laus Le {\{*\\{\\,Vn[iafjn daiiR les mers de Vlnd;', 1781, vol. IL p. ^^ 
et suiv. 

:\. Happort (lu i juillet 1 7.' jî) (Archives, 105^, liasse 5, pièce n'' 'iU. ; - 
lettre du î(> juin 173D {ihid., carton 142, n" 10). 



- 403 — 

quantité de glaces dont ces mers sont remplies lui paraissait en 
être une preuve absolument certaine. Nous avons en effet déjà 
remarqué à propos de Halley que la plupart des physiciens du 
xvin«^ siècle n'admettaient pas que la glace pût se former en plein 
océan et loin des terres. D'autres indications étaient fournies par 
la présence des oiseaux et Tabondance des goëmons '. — Malheu- 
reusement des obstacles presque insurmontables empêchèrent 
les Français d'aborder à ces terres. Des brumes continuelles, 
un froid intense, les rigueurs de l'atmosphère, la neige, la 
grêle, la pluie, l'abondance des glaces ', tout rendait cette naviga- 
tion pénible et dangereuse. En dépit de toutes ces difficultés les 
équipages firent bravement leur devoir, a Aucun des obstacles 
« que nous avons trouvés n'a pu nous empêcher de suivre des 
c traces de terre et de côtoyer le contincut austral depuis le 7» 
« jusqu'au 55« de longitude, tant que nous avons pu espérer de 
< trouver quelque terre qui fut utile. Je dis le continent austral ; 
€ je crois que les glaces, les pingouins, les loups marins, tous 
« deux animaux amphibies, que nous avons trouvés incessam- 
« ment l'espace de 48 degrés en longitude peuvent bien faire cette 
« opinion '. » Ailleurs * Lozier tient un langage à peu près sem- 
blable, a Les glaces, les loups marins et les pingouins, animaux 
« amphibies que nous avons vus continuellement depuis le 7» de 



i. Voyez le rapport adressé par Lozier à la Compagnie des Indes du port 
de Lorient en date du i juillet 17iJU (Arcliives, vol. 1(X3*, liasse 5, pièce 
n<» 20). 

1. Les énormes dimensions de ces glaces étonnèrent les marins français. 
Le pilote Jean Cantin mentionne dans le journal de la Marie (Archives, 
carton 142, pièce n* 11}, à la date du 15 doc. 1738, une glace flottante qui 
devait avoir à son estime 20() pieds de hauteur sur une demi-lieue de tour. 
— Dans son journal (carton ii2, pièce n" 12) Douvet emploie souvent 
l'expression de « grosses glaces ». -— Dans une autre relation datée du 
jK>rd de la Marie^ 2i juin 1731), (carton li2, pièce n<» 15), il est fait mention de 
plusieurs grosses glaces de 2 à 300 pieds de haut et de deux à trois lieues 
de circonférence. — Douvet donne les mêmes chirtres dans sa lettre à la 
D)mpagnie des Indes du 20 juin 17.'R) (carton H2, pièce n" 10), 

3. Rapport de Douvet, 4 juillet 1731) llX)', liasse 5, pièce n" 29). 

♦. Carton 142, pièce n" 15. 



- 404 - 

a longitude jusquau 55'* me l'ont croire que nous avons cùloyê 
« un continent, mais qui serait peu praticable pour des Euro- 
« péens, si toutes les années sont semblables à celles oîi nous 
« nous y sommes trouvés. t> 

Gook ne fut pas aussi heureux que Bouvet. Dans son second 
voyage, en février 1775, il parcourut treize degrés de longitude 
sur le parallèle de la Terre de Bouvet. « J'étais donc bien assuré, 
ft écrit-il, que ce qu'il (Bouvet) avait vu ne pouvait êta» 
a qu'une lie de glace, car s'il avait vu luie terre, quelque petite 
a qu'elle fût, il serait difficile que nous l'eussions manquée '. » 
Or Gook n'aperçut dans ces parages aucun indice certain du 
voisinage d'une terre, car il ne faut pas interpréter comme tel 
la présence des oiseaux de mer, des pingouins et des veaux 
marins, puisque ces animaux se trouvent dans toutes les parties 
de la mer du Sud. — De même le capitaine de VAvetiturCy Fur- 
neaux, revenant de la Nouvelle Zclande, traversa le méridien du 
cap de la Circoncision sans rencontrer de terre *. Le 3 mars 1774 
Furneaux se trouvait par 54" 4' sud et 13** de longit. est, c.-à-d. 
par la latitude assignée à la Terre de Bouvet et à un demi-degré 
à l'est de la longitude qu'on lui attribue. Or les Anglais n'aper- 
cevaient pas le moindre signe de terre ; ils n'en avaient d'ailleui^ 
observé aucun indice doi)uis leur arrivée à cette latitude, a Notro 
« dernière route au sud, écrit le compagnon de Gook, ayant élo 
« à peu de degrés d(^ cette i)rélendue terre, au milieu de la lati- 
d tnde qu'on lui donne, et à environ trois ou quatre degrés au sud; 
« s'il y a une cote dans lesenvirons, elle doit être foi't peu considé- 
« rable. Mais je crois cpie le navigateur français ne vit que de la 
« glace ; car dans notre première campagne nous crûmes aussi 
« voir teire plusieurs fois ; et nous reconnûmes ensuite que 
« c'était de liantes iles d(^ glace, derrière les grandes niasses ; ot, 
(( [)uisque le ciel étiiit é[)ais et bruineux, lorsque M. Bouvet la 



1. Cuuk, fh'uj-irnir rinjaifi', Irad. franr., (i vol. iii-S, vol. V, 3îJn-3.*n. 

2. !<(., ihi,f.. V, p. :{81. 



— 405 — 

a rencontra, il lui fut aisé de se méprendre *. » Cependant, 
quand il eut trouvé le Géorgie du sud entièrement couverte de 
neige durant Tété austral (janvier 1775) et par le 54» sud, Gook 
admit que^ la découverte de Bouvet pouvait être réelle *. C'est 
alors que se dirigeant à Test de la Nouvelle Géoi-gie il se mit à la 
recherche du cap de la Circoncision. Cette tentative ne fut pas du 
moins malheureuse de tout point ; elle amena les Anglais en 
vue de la Terre de Sandwich. Au-delà de cette terre Gook conti- 
nua îï faire route dans la direction de Test, mais sans trouver le 
cap de la Circoncision. Cet insuccès ne pouvait que diminuer sa 
conliance déjà hien faible en la rmlité de la découverte de Bouvet. 
Il est donc très probable, conclut-il, que Bouvet ne vit qu'une 
grande île de glace. 1/erreur dailleurs est facile à commettre. 
Beaucoup de navigateurs, et non des moins expérimentés, ont été 
victimes de pareilles illusions dues à un phénomène que Ton 
pourrait ajipeler le mirage des glaces sous les hautes latitudes ^ 
Cependant Bouvet trouva à celte époque un zélé défenseur 
dans la personne de Le Mon nier, membre de l'Académie des 
Sciences. Ce savant soutint avec énergie l'existence du cnp de la 
Circoncision malgré Tinsuccès des tentatives de Gook *. 11 recon- 
naissait, il est vrai, que Bouvet s'était trompé sur la longitude * : 
erreur qu'on ne peut lui l'eprocher sévèrement, car les horloges 
marines qui permettent d'estimer d'une manière plus exacte les 
longitudes ne furent employées que postérieurement au voyage 



1. ht., ibui., v, p. :m. 

2. W.. ihiii., V, p. 288-281). 

li. .Au mois de niar.s 18iH .lames Clarko Ross chercha également Tile de 
Rouvet sans parvenir à la trouver. Comme son prédécesseur Cook, lioss 
inclinait à croire que Bouvet s'était tromj)é et qu'il avait pris pour une terre 
un amas de glaces. Mais de retour en An;^'leterre il apprit d'Eiiderhy que 
jilusieurs vaisseaux de ce haleinier avaient réellement visité quelques petites 
îles dans ces i)arages. — Cf. A Vot/nfft' of Dismvenj and Hmeai'ch in Ihe 
Smnhern and Anlarclic lier/ions..., 18i7, vol. II, p. 370-37i.— On voit sur les 
cartes par r)5"/5()" sud et 7»/8"» ouest (ir. ime petite île, l'ile Bouvet. 

i. Acad. Sciences, 177G, Histairp. p. 38-39; — Mémoires, p. 065-670. 

i). Si les Anglais avaient cherché plus à l'ouest le cup de la Circoncision, 
ils l'auraient certainement trouvé. 



— 406 — 

(le 1738-17139. En conséquence il faut faire subir à révalualion 
de Bouvet une correction importante d'après les variations de 
Faiguille aimantée. — Le Monnier revient encore sur ce sujet 
trois ans plus tard * et cite un extrait du journal de Bouvet et 
une carte que cet oflicier lui avait communiqués. On présenta 
éfralement à TAcadémie le journal d'un pilote de VAigle^ lequel 
affirmait avoir vu et relevé douze fois du i**"" au 8 janvier 17'.{9 
les terres du cap de la Circoncision. De plus, dans cette 
note Le Monnier précise ses indications sur la variation de 
Faiguille aimantée et fait remarquer combien il est nécessaire de 
corriger la longitude estimée par Bouvet. Cet officier Ta calculée 
d'après la déclinaison magnétique. Cette déclinaison étant connue 
pour le cap de Bonne Espérance, Bouvet a évalué la longitude du 
cap de la Circoncision d'après la différence de variation qu'il avait 
observée entre le cap d'Afrique et le nouveau cap, mais des 
erreurs d'observation ont entraîné des erreurs dans le calcul de 
la longitude. Remarquons ici que Le Monnier se bornait à affir- 
mer la réalité de la découverte de Bouvet sans rien affirmer au 
sujet du continent austral. Le cap de la Circoncision est situé, 
dit-il, dans une petite île. Après la navigation de Cook dans ces 
parages il devenait en ofTet impossible de ratUicher au continent 
méridional la a Terre de Bouvet ». 

1. Acad. Si-'iences, 177U, Mt'nwircSj p. 12-18. 



cnAPiTur: XIII 



LK CONTINENT AUSTRAL ET LES TIlEOniCIENS AU MILIEU 

DU XVIir SIÈCLE 



Maupertuis. — Ses vues sur l'exploration des terres australes. 

BuFFON. — Buflon et le problème des terres australes dans la Théorie de la Terre (1749) 

et dans les Epoques de la Nature (1778). 
IMi. BuACHE. — Liaison des terres australes avec les autres continents. 
De Brosses. — I^s idées de son temps sur les terres australes. — Arguments en faveur 

de l'existence de ces terres. — Leur étendue. — Leur richesse. — Obstacles qui 

s'opposent à leur découverte. — Les places. — Origine terrestre des glaces do mer. 

— Ces glaces ne forment pas sans doute une barrière continue. — Colonisation des 

terres australes. 
De quelques projets d'établissements français dans les terres australes. 



L'insuccès de Bouvet ne scinl)le pas avoir fortement ébmnlé 
riiypothèse du continent austral. L'expérience prouvait seule- 
ment que les terres méridionales étaient plus voisines du pôle 
qu'on ne le croyait jusque-là. On n'en continua pas moins à se 
préoccuper vivement de Texistencc des terres du sud. Ainsi dans 
sa Lettre sur les j^i'ogrès des seienees \ où il indique quelques 
recherches « utiles pour le genre humain, curieuses pour les 
savants », Maupertuis consacre des pages très intéressantes au 
problème des terres australes. Dès le début de la lettre il attire 
l'attention de Frédéric II de Prusse sur cet important sujet. Tout 
le inonde sait, écrit-il, a que dans Thémisphère méridional il y a 
un espace inconnu où pourrait être placée une nouvelle partie du 
monde, plus grande qu'aucune des quatre autres. » Il s'étonne 
qu'aucun prince n'ait la curiosité d'explorer les immenses soli- 



1. Œuvres de M. de Maupertuis^ noiivcUo édition corrigée et augmentée, 
Lyon, \Ti\ i vol. in-8, vol. II, p. ;jW-3l»i). 



- 408 - 

tiules (le riuMiiisi)hùro austral, de rechercher si ce sont des terres 
ou des mers qui les remplissent. Quant à lui, il juge difficile 
d'admettre qu'une aussi vaste étendue soit occupée entièrement 
par la mer. 11 doit sans aucun doute s'y trouver des terres. D'ail- 
leurs tous ceux qui ont navigué dans rhémisphêre austral ont 
aperçu a des pointes, des caps et des signes certains d'un conti- 
nent dont ils nïiUient pas éloignés. Quelques-uns de ces caps des 
plus avancés sont déjà marqués sur les cartes. » Entre autres 
découvertes de ce genre il cite celles de Lozier-Bouvet. Cet officier 
envoyé par la Compagnie des Indes pour explorer les régions 
méridionales trouva entre TAmérique et TAfrique « pendant une 
route de 48 degrés des signes continuels déterres voisines et aper- 
çut enfin vers le 52« * de latitude un cap où les glaces Tempécht^ 
rent de débarquer. » Maupertuis juge qu' a on n'avait ixis pris les 
mesures les plus justes pour cette entreprise, qu'on Ta trop tut 
abandonnée.)) Il préférerait qu'on explorût les terres situées à Test 
du cap de Donne Espérance, a On voit en effet, jxir les caps qui 
ont été aperçus, que les terres australes à l'est de l'Afrique s'ap- 
prochent beaucoup plus de l'équatcur et qu'elles s'étendent jus- 
qu'à ces climats où l'on trouve les productions les plus précieusi^s 
de la nature. » 

On trouverait, à ce qu'il semble, dans ces terres australes edes 
clioses fort dilVérentes de celles qu'on trouve dans les quatn» 
auti'cs pai'ti(^s du monde, d Les tiM'res australes constituent on 
(»lVel un domaiiH» isolé, entièrement indépendant des autres 
régions du glolx^ : (c (*lles forment pour ainsi dire un Monde à 
part, dans lequel on ne peut prévoir ce qui se trouverait. ïii 
découverte de ces teri'es pourrait donc ollVir de givandes utili- 
tés pour le Conunerce et de merveilleux spectacles pour la Pliy- 
si(pi(\ » — C'est dans les îles de ces mers du sud que les voya- 
geurs aflii'uient avoir vu des hommes .sauvages, des hommes 



1. MaujKM'Inis 110 so iJHjiu' pas icMl'une bien i^'ramlo (^xaclitudo. U'i latitmle 
(\o la U'iTO »lr lîniivcl est flo ."»i" environ. 



- 409 - 

voliis,porLint des qiionos;c(iino espèce mitoyenne entre les singes 
et nous. » Or Maupertiiis nous déclare franchement qu'il aime- 
.i"ait mieux une heure de conversation avec ces peuples primitifs 
qu'avec le plus bel esprit de TEurope. — Que la Compagnie des 
Indes ne se laisse donc pas décourager par le peu de succès de sa 
première tentative. Qu'elle poursuive ses rechei'ches, car la navi- 
gation du capitaine Lozier prouve que ces terres australes exis- 
tent réellement. Lozier les a vues de près ; s'il n'a pas pu y 
aborder, ce fut à cause d'obstacles qui peuvent être à l'avenir évi- 
tés ou surmontés. On devait s'attendre à trouver des glaces par 
50® de lat. sud pendant le solstice d'été, car a toutes choses d'ail- 
leurs égales, dans l'hémisphère austral le froid est plus grand en 
hiver que dans l'hémisphère septentrional. » Maupertuis explique 
cette loi physique en faisant remarquer que l'hiver de l'hémis- 
phère boréal survient au moment dnpcrigêey tandis que l'hiver 
de l'hémisphère austral coïncide avec Vapogêo de la terre et 
qu'ainsi l'hiver de l'hémisphère austral est plus long de huit 
jours que la saison correspondante de l'hémisphère opposé. 
D'autre part dans tous les lieux où la sphère est oblique les jours 
les plus chauds n'arrivent qu'après le solstice d'été, et ils arrivent 
d'autant plus tard que les climats sont plus froids. Lozier aurait 
eu sans doute plus de succès s'il était arrivé un mois plus tard, 
quand la chaleur de l'été austral fait fondre les glaces. D'ailleurs 
« les glaces ne sont point des obstacles invincibles au débarque- 
ment. D Les pécheurs de baleines et tous ceux qui naviguent dans 
les mers boréales débarquent en effet dans les terres polaires du 
nord malgré les glaces flottantes. Quant aux glaces fixes qui tien- 
nent aux terres, elles se laissent encore plus facilement pénétrer. 
Maupertuis remarque en terminant que les envoyés de la Compa- 
gnie des Indes auraient du recourir aux pratiques usitées dans les 
pays du nord. « S'ils avaient eu plus de connaissance du physique 
des climats froids et des ressources qu'on y emploie, il est à 
croire qu'en arrivant plus tard ils n'auraient point trouvé de 
glaces, ou que les glaces qu'ils trouvèrent ne les auraient pas 



— 410 - 

einpèclié d'aborder nue terre qui, selon leur relation, n'était cloi- 
prnée dVnx que d'une ou deux lieues *. » 

Tell(?ssont en l'ésunié les vues de Maupertuis sur les terres aus- 
trales. Le savant académicien qui s'inspire tout à la fois des théo- 
ries physiques et des faits d'expérience a montré avec une grande 
clarté plusieurs des grandes lois de rhémisphère austral. Maiss'il 
indique quelques-unes des conditions physiques de cette |)artic 
du globe, il n'apporte aucune preuve théorique en faveur de fexià- 
tence des terres australes. S'il admet comme très probable l'exis- 
tence de ces terres, c'est uniquemement d'après le témoignage des 
nombreux navigateurs qui en ont signalé quelques indices. Ne 
serait-il pas d'ailleurs invraisemblable au dernier point que l'hé- 
misphère austral ne recélAt pas quelques terres encore inconnues 
au milieu de ces vastes océans ? Quant à alléguer la nécessité de 
Texistence de ces terres pour le maintien de l'équilibre du globe, 
Maupertuis est un physicien trop expérimenté pour attacher 
grande importance à un argument destiné tout au plus à frapper 
l'imagination du vulgaire. 

A la même époque un autre savant, le plus illustre du xvnr s., 
BufTon, inaugurait son Iliatolrc Naturelle par une magisti-ale 
introduction consacrée à l'exposé delà Throrte de ht T'rnv'.Dans 
l'article où il traite de la géographie ^ le célèbre naturaliste se 
montre eonune ses contemporains, Maupertuis, de Brosses, etc., 
fort pi'éoccupé des découvei'tes qu'il reste encore ix entreprendre, 
(les pi'oblèmes qui attendent encore une solution. Ainsi la décou- 
verte des tei-res australes serait un grand sujet de curiosité. Les 



1. L(; passajie do la Lettre sur les profjri'fi dos sciences qui conoorno h-s 
t(MTo.s aiistralos,— o\ dont nous vouons do donner l'analyso,— osl au tome II, 

p. •M(\-:m. 

2. Co prcniior volume fut publié on \1V.). 

:i Histoire Xdturelle, vol. I (1741)), p. 20^-228. 

Sur los \{\ôcs gôojxrapln(|uos d<» HufTon, — contonuos dan.s la Théorie de 
la Terre ol dans los Ki^y/ites de la Xature (Supplôniont, V, 1778) qui on sont 
lo coni|)lôm(Mit, — on peut consultcM* uno notico do M. B. Auorhach dans la 
Jlerue de dêoifraphie, XXIII, p. 44)l-ihi; - XXI V, p. l(î-2i, 1U-12:{, 175-Is:). 



— 411 - 

navigateurs qui ont essayé d'y aborder ont été arrêtés par les gla- 
ces et les bruines. Cependant, ajoute Buflbn, a malgré ces incon- 
vénients il est à croire qu'en partant du cap de Bonne Espérance 
en différentes saisons, on pourrait enfin reconnaître une partie de 
ces terres, lesquelles jusqu'ici sont un monde à part *. » Il pro- 
pose de choisir pour point de départ de cette exploration Valdivia 
ou tout autre port du Chili et de faire route par le 50» de lat. sud. 
II est probable qu'on trouverait de nouvelles terres dans cette 
traversée. En effet ce qui nous reste à connaître du pôle austral peut 
être évalué à un quart et même plus de la superficie totale du 
globe. Il se peut donc que Ton rencontre dans ces espaces inex- 
plorés un continent aussi étendu que l'Ancien Monde. Que si l'on 
objecte à ces prévisions la rigueur du climat des régions antarcti- 
ques, Buffon déclare que l'opinion de la plupart des navigateurs 
sur ce point paraît être entachée d'erreur. On prétend que les 
terres australes sont plus froides que les terres arctiques ; « mais 
il n'y a aucune apparence que cette opinion soit fondée *. » Sans 
doute on a trouvé des glaces dans les mers australes à une lati- 
tude où l'on n'en trouve presque jamais dans les mers boréales, 
mais cela peut venir de quelques causes particulières et locales. 
Quant au phénomène des glaces, il est une preuve directe de la 
proximité des terres. Les glaces se forment en effet près des terres, 
et non au large des mers. De plus des gens dignes de foi ont 
affirmé à Buffon qu'un capitaine anglais nommé Monson s'était 
avancé jusqu'au 88*> sans avoir eu aucune glace en vue à cette 
haute latitude. Les Hollandais observèrent le même fait par 89° sud. 
— Les glaces doivent venir de l'intérieur des terres d'où de puis- 
sants cours d'eau les déversent dans la mer. Ainsi en est-il des 
fleuves sibériens. D'autre part la calotte de glace qui s'étend 
autour des pôles depuis le pôle jusqu'à la limite des glaces flot- 
tantes ne forme pas sans doute une masse entièrement compacte ; 



1. Uistoivp NahireUe, I (I7i9), p. 213. 

2. md.y I, p. 2U. 



I 



- 412 - 

ollo doit présontor dos fissures par oii les navigateurs pourraient 
se frayer un passa<jje *. 

En mémo temps BulTon engageait le président de Brosses à 
rédiger son Ifistoivc des Navifjutious aux Terres australes quifot 
publiée en 175G *. 11 rendait hommage à Tintrépide explorateur 
des mers du sud, au capitaine Gook, m qu'on doit regarder, dit-il, 
comme le plus grand navigateur de ce siècle '. » 11 e5t vrai 
d'autre part que le deuxième voyage de Gook jusqu'à la limite 
des glaces flottantes et même au delà fit perdre à Buflbn quel- 
ques-unes de ses illusions sur les voyages aux terres antarctiques. 
L'auteur des Epoques de ht Nature, ouvrage public en 1778, ne 
parle plus le même langage que Fauteur de la Théorie de la 
Terre publiée en 1749 *. ail est très probable, dit celui-là, qu'au- 
a delà du 50« on chercherait en vain des terres tempérées dans 
a cet hémisphèi'e austral, où le refroidissement glacial s'est 
<c étendu beaucoup plus loin que dans l'hémisphère boréal *. » 
G'est pour ce motif que le capitaine Gook n'a pu pénétrer bien 
avant dans la direction du sud. 

Revenons à l'époque de la Théorie de la Terre, c .à d. au 
milieu du xvur siècle. Un des fondateurs de la géographie pliy- 
sicpie, Ph. Buache, pirsenta à l'Académie des Sciences le IX) juil- 
let 1754 dos Co}i}iidératio}i^ tjéofjraphiques et j^f^U^iqi^^''^ ^^^'' ^'*^ 
Terres Auiih'dlrii cl A}d(t reliques. Préoccupé avant tout de délor- 
niiiKM" l'ossatui-e et comme la charpeule du globe terrestre inar- 
(|uée par des chaiuos de nionlagnes continues, Buache supposait 
naturellemeiU une jonction entre l'Asie et la Nouvelle Hollande 
et entre cette teri'e australe (»t les terres antarctiques |xir la Nou- 
v(»lle /élaiide ^ 11 reproduit cette même conjecture dans une 



1. Histoire Xalitrrllc, vol. I (ITiO), p. 215-211). 

"2. dorrt'sjKnuhincc iiu'ilitt' ilr Ihijfon |ml»li('o p/ir M. XadauU ili' I»ulï<»n 
(ISC)!). 2 vol. iii-S). lottn^ .Vi, vol. I, p. (il), ot iiolo p. 21>7-2Î^H). 

',). J'iKKHK's ilr la Xdluri', Snpplùnioiit vol. V (1778;, p. 2()7-2Gl). 

i. Cf. Tht'drii' <h'. la Terre, 17 W, }). 'lïd; — JCpoqucs de la Xatitre, [IIX, p. TrfU 
et siiiv.. cxpliratioii i\o la carte. 

.">. Kfxx/aes (le la Xalure, \). 2()7. 

Vt. .\ca(l. Soienco.^, 17.V), Mrnïoirea, p. 17-20. 



notice publiée en 1755, où il décrit une nouvelle mappemonde 

dressée pour le duc de Bourgogne. « les îles de l'Archipel 

« d'Asie, dit-il, qui sont la liaison du Continent Austral voisin de 
c celui des Terres Antarctiques par la partie qui nous est la plus 
« connue, savoir la Nouvelle Zélande. Ce pays est le commence- 
c ment de cette continuité des Terres Antarctiques, que je crois se 
c joindre, par une chaîne de montagnes marines, aux montagnes 
c terrestres du cap de Bonne Espérance et de la Terre de Feu *. » 
— Enfin le 12 novembre 1757 Buacbe lut à TAcadémie des Scien- 
ces un nouveau mémoire sur ce sujet*. Ixi liaison des terres aus- 
tralesavec les autres continents se fait, dit-il, par trois points : par 
la Terre de Drake qui est unie à l'Amérique méridionale, par le 
cap de la Circoncision qui est uni à TAfrique, par la Nouvelle 
Zélande qui est unie à la Nouvelle Hollande. Une ligne de côtes 
continue relie la Nouvelle-Guinée à la Terre de Feu ^ Dans ce 
mémoire Buache émet une idée nouvelle en supposant Texistence 
d'une vaste mer glaciale antarctique. L'abondance des glaces 
dans les mers australes doit faire supposer qu'il existe dans ces 
mers deux débouquements ou détroits qui livrent passage aux 
masses de glaces amenées par des fleuves sans doute aussi puis- 
sants que les fleuves de Sibérie. Ces deux débouquements se 
trouvent, l'un au sud du cap de la Circoncision vu par Lozier en 
17:^, l'autre au sud des glaces vues par Davis en IG87. De mémo 
la mer glaciale arctique présente deux ouvertures de ce genre, 
l'une autour de l'Islande, l'autre dans le détroit de Behring. Il y a 
donc une symétrie réelle dans la disposition des deux calottes 
polaires au nord et au sud. 

C'est sur les encouragements de BulTon qu'un de ses compa- 
triotes de la Bourgogne, Charles de Brosses, premier président 
au Parlement de Dijon, publia son Histoire des Navif/alions aux 

1. Ihid., p. rr2G-5:«). 

2. Obtien'ations groifraph'tquf^ tU plnjsiqucs où Von donne une idée de 
Vesistence des Terres Antarctiques et de leur Mer (Ucuiale intérieure (Acad. 
Sciences, Mémoires^ 1757, p. 11K)-2(W, avec 2 cartes). 

îj. Ibid,^ carte à In pajïe 2()2. 



- 4Ii - 

Tcnrumiatralea \ L'érudit magistral songeait depuis longtemps» 
cette élude quand la publication des Lettres de Maupeiiuis mr 
(livei^s sujeta 2^^'^P^'^^ ^ ravancancnt des sciences lui fournit 
Toccasion d'écrire Thistoire des découvertes des terres austraifs. 
Comme on lui demandait de rédiger ses notes sur ce sujet, de 
Brosses écrivit trois mémoires dont il fit plus lard surles conseils 
de lUilTon un ouvitige d'ensemble. Dans cette compilation asseï 
étendue de ïîrosses a disposé par ordre chronologique le rvcil 
des voyages accomplis dans les terres australes depuis le xvr s. 
jusqu'au milieu du xviii'*. Il analyse ainsi 47 voyages accomplis 
dans la Magellanie, dans TAustralasie, dans la Polynésie *. Ces 
analyses sont aujourd'hui de peu de profit ; les érudits de nos 
jours ont à Unw disposition beaucoup de documents originaux, 

cartes, mémoires, relations, etc que le président de Brosses 

n'a pu consulter. Mais il n'est i>as sans intérêt de rechercher 
dans cet ouvrage les idées que se faisaient alors les gens instruits 
de l'étendue et de la position des terres australes. 

Comme Maupertuis, de Brosses met au premier rang des 
découvertes utiles à tenter celle des terres australes. Pour un 



1. Ilisto'nu» des Xavhjationa aii.c Tfrrt's Aiistrah's contenant ce qut* Von sait 
(tns )H(rurs rt (tt*s ptun/urtions (ffs Coiilrrt's (irrouvrrtes Jns<m'à n* jour; «•/ '♦«"« 
î7 est traité de Inutilité it'ij faire ite plus amples dêeottvertes^ et des nioijensifij 
former un êtahlisst'ment, Paris, I7r>(», 2 vol. in-i. avec 7 cartes. — |/ouvra>:P 
n'est j)as sijzné. Mais dans le privilè^c^ du rui (If, j). ôUi) le jin^sidiMil 
de lîrosses est dési^riK* foninici en étant l'auteur. Pour (|U(*Ue raison (!<:• 
lîrosses ne voulut-il pas inscrire son nom sur cet ouvrajje? Il est diflicii»' 
de le savoir. i){w Montesquieu, magistrat connne de Urosses, n'ait pas si^ziif 
les l.t'ttri's l'ersanf's, cela se eom|»rend. De I{nKs.ses craignait-il (pion ne lui 
re|)roeliàt de consacrer à iU^s travaux d'ènulition un temps «|u'il devait h 
l'exercici.' (Ui svs fon<*tions <le premier prési<lent?— D'autre |>art ses tliéorifs 
l)liysi(pies sont celles <le .si»n temps. De Hros.ses (pli est un compilateur, 
plutôt ([u'im .savant, n'avait donc i)as à redouter riiostilitê d(»s savants <1«* 
l)rofession, puiscpi'il ne cond)attait pas leurs doctrines. D'aill(*urs de iJross^s 
("'tait couvert de c(» coté par le puissant i)atronage de lUifTon son ami et son 
corres|)ondant. ((^f. la publication de la Correspondance inédite de Bu/fon 
par M. Nadault de IlufTon, IsliO, 2 vol. in-«.) 

2. De IJrosscs sendih* avoir employé le j)remier ces expressions (^.t»^■î^*<^ 
tasie, l'ohjnésie, (pii sont restées av(.»c raison dans la nomenclature géugra- 
plii(pie. 



- 415 - 

roi ce serait une entreprise beaucoup plus glorieuse qu'une 
guerre, qu'une conquête. Le plus célèbre des souverains moder- 
nes sera celui qui pourra donner son nom au monde austral. 
Cette entreprise ne peut être faite que par un roi ou par un Etat ; 
elle est au-dessus des ressources d'un particulier et même d'une 
Compagnie, car une Compagnie cherche avant tout des bénélices, 
et des bénéfices immédiats. C'est la Fi-ancc surtout qu'elle doit 
tenter, la France qui jusque-là s'est laissé bien devancer par les 
autres nations dans le domaine des découvertes australes. Les 
Français ont même laissé tomber dans l'oubli le nom de Gonne- 
ville qui le premier fit en 150:] la « découverte du monde aus- 
tral ». De Brosses ajoute qu'il faut se préoccuper de la découverte 
exclusivement pour elle-même. Après la réussite, on verra quels 
avantages on en peut retirer. Il faut aussi agir avec persévéï-ance 
comme les Portugais au xv^ siècle *. 

On ne saurait révoquer en doute l'existence d'un continent aus- 
tral. Il est nécessaire en effet qu'il y ait dans l'hémisphère aus- 
tral une masse de terre qui fasse contrepoids à la masse des 
terres de l'hémisphère boi-éal. Comme d'autre part cette inégalité 
dans la distribution des terres et des mers est encore beaucoup 
plus grande entre les deux pôles qu'entre les rebords des régions 
équatoriales, il faut de toute nécessite qu'il existe dans l'hémis- 
phère antarctique une masse de terre inconnue qui contreba- 
lance la masse de l'hémisphère arctique. De plus cette conjec- 
ture sur Texistence d'un contrepoids est déjà en partie vérifiée 
par l'expérience, surtout dans l'étendue de la mer du Sud où les 
navigateurs ont aperçu la Terre de Diémen, la Nouvelle Hollande, 
la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle Bretagne, la NouveUe ZêlauJe '. 
Toutes ces terres ne forment peut-être pas un seul continent. 



1. Histoire des Navigations aiuc Terres Aiistrales,.^ I, p. 0, 10, 11. 

2. Lo mot est (l»ins de Brosses, I, p. 15-15. Il so trouve» di-jà dans le 
mémoire de Buache en date de 1755 (voyez plus haut p. i!*2/V13) et dans Len- 
j^Iet-Dufresnoy, Méthode pour étudier ta fjéorjraphie (17.'^), 5 vol. in-l*2j vol. ÏV, 
p. 4W. L'appellation de Nouvelle Zélande est donc bien antérieure au pre- 
mier voyage de Cook. 



II y a toute apparence qu'elles sont séparées les unes des aiitn^ 
par plusieurs détroits inconnus *. 

En raison de leur isolement ces régions offrent un sujet d'étude 
du plus gi'and intérêt pour la science et pour le commerce*. 11 
faudrait tout d abord civiliser les indigènes en évitant avec soin 
les excès commis par les Espagnols dans le Nouveau Monde. On 
ne s'attacherait pas à faire des conquêtes, mais à établir des colo 
nies de commerce sous le régime protecteur, tel que les Hollandais 
le pratiquent dans leur colonie du Gap d'Afrique. De Brosses est 
un parlisiin déclaré de la colonisation bien réglée, l^s colonies 
procurent du travail ; elles offrent en même temps un asile à c^r- 
tiines catégories d'individus dangereuses pour la Métropole. 
Ainsi on pourrait envoyer dans ces terres lointaines les criminels 
condamnés h la déportation, les femmes coupables d'infanticide, 
les vagabonds, les enfants trouvés. Après avoir créé des comptoirs 
de commerce on chercherait à fonder des établissements agricoles 
partout où la nature de la contrée le permettrait. La culture du 
sol est en effet la vraie richesse d'un Etat. Il faudrait en un mol 
imiter la conduite des Hollandais : exploiter et non conquérir, 
afin de vivre en bons rapports avec la population indigène *. 

De l^i'osses ne se dissimule pas que ces découvertes présentent 
de grandes dillicultés. Les mers australes encore peu explorées 
recèlent sans doute beaucoup d'écueils inconnus. Le régime des 
courants, la variation magnétique n'y ont été encore observés que 
d'une irianière très imi)arraite. Les gisements de eûtes marqués 
sur les cai'tes ne sont nullement exacts. Ainsi quand on navigue à 
l'est dans la mer des Indes, on rencontre les terres plus tôt qu'on 
lie les attend. Dans le Pacifique, quand on navigue à Touest, c'est 
le lait contraire qui se produit. Les longitudes sont donc inexae- 
les \ — Un derniei- obstacle, cU; tous le plus l'edoutable, ce sont 
les glaces. Le [)résident de Hi'osses a étudié avec soin le phéno- 



1. \)v iJrossi'S, I, \). 1*2-11). 

± jbui., 1. p. \{\'Vi: 

W. Ih'ui., I. p. V2-'m. 



- 417 ^ 

mène des glaces \ leur mode do l'orniation, l'étendue qu'elles 
occupent. Il remarque avec raison que dans l'hémisphère sud le 
froid est beaucoup plus intense que dans l'hémisphère nord. Les 
motifs allégués : inégalité de durée des saisons, inégalité de dis- 
tance du soleil à la terre suivant les saisons, ne lui paraissant 
l)as sutllsants pour expliquer un tel écart de température entre 
les deux hémisphères, — il présente une autre explication et 
invoque l'hypothèse du déplacement de l'axe polaire. L'axe de la 
terre passait anciennement par le Librador et les antipodes méii- 
dionaux de cette terre, c. à. d. au sud de la terre que découvrit 
plus tard Kerguelen. C'est pourquoi il y a tant de glaces dans la 
partie australe de l'hémisphère oriental et dans la partie boréale 
de l'hémisphère occidental, tandis qu'il n'y en a point * dans la 
partie boréale de l'hémisphère oriental. Quoi qu'il en soit de la 
valeur intrinsèque de l'hypothèse alléguée par De Brosses % l'éru- 
dit compilateur a marqué nettement une loi générale du globe : 
dans l'hémisphère sud les glaces se rapprochent beaucoup plus 
de l'équateurque dans l'hémisphère nord. 

La présence de ces vastes étendues de glaces doit être interpré- 
tée comme un indice de l'existence des terres \ En efl'et les glaces 
doivent se former dans la mer comme elles se forment dans les 
rivières, c. à. d. sur les bords, le long des rivages, où les eaux 
sont moins agitées que dans le milieu du lit et où le talus de la 
rive sert de point d'appui à la glace naissante. « Plus il y a de terre, 
plus il va de glace : par conséquent plus il y a de glace, plus il y 



1. De Hrosss, 1, p. i(i-70. 

2. Du moins à ce quft croyait De Brosses. Depuis rcxpérience a prouve 
qu'il iren était pas ainsi. 

3. De Dros-ses n'c»st jias l'inventeur de cette hypothèse. Au xvi' s. AIcs- 
sandro dci?li Ales.sandri avait déjà expose la théorie du déplacement de 
l'axe polaire. Maupertuis l'avait également développée peu de temps avant 
la publication de l'ouvrage du président De Drosses [Œuvrrs de Mauj)ertuis, 
vol. III, p. 103-1%). 

i. De Drosses, II, p. 312, 31i. L'auteur de VJIisloirc des Xavigafions aux 
Terres Australes partage l'opinion de la plupart de ses contemporains, 
Hoggeveen, Douvet-Lozier, DufTon, Cook, etc. 



— 418 - 

a de terre. Aussi la mer ne gèle-l-ellc que vers les c<>U»set surtout 
dans les détroits où il y a doubles côtes. Les meilleurs physiciens 
ont remarqué, d'après les navigateui's, qu'il ne gèle pas en liaute 
mer, méine dans le voisinage des pôles *. » L'étendue, la pmfon- 
deur, la forte salure des eaux de la haute mer s'opposent à la 
congélation. Ici De Brosses s'appuie sur la grande autorité de 
Buflbn. Il n'y a ikis d'exemple, dit l'illustre auteur de VHiMoifr 
Naturelle^ qu'on ait trouvé la surface de la mer gelée au lai-geloin 
des côtes. — D'autre part l'eau des glaces de mer est douce ; elle 
est donc, à n'en pas douter, d'origine terrestre. De grands lleuves, 
qui annoncent un vaste continent, la déversent dans la mer. C'est 
ainsi que la mer de Tartarie (mer de Sibérie) est couverte do glaces 
que transportent les grands fleuves de l'Asie septentrionale. De 
tous ces faits le président De Drosses tire la conclusion suivante; 
Il est constant, et il est en mémo temps véi-ilié ixir rexiXTienco, 
que les glaces ne peuvent pas se trouver en mer à un grand 
éloignement des terres ; que leur rencontre est un très bon 
indice que le continent est voisin, et que leur première formation 
s'est faite contre les côtes, et plus encore dans les grandes rivièa^s 
qui ont parcouru des terres élevées et travei'sé des chaînes de 
hanti^s montagnes *. n Donc, si le capitaine Lozier-Iîouvet a ren- 
contré t;inl d(» glaces dans rhémisphère méridional, c'est (lu'ildoit 
y avoir V(»rs le pôle anstnil dcîs terres élevées avec d(» hautes mon- 
liigneset de grands fleuves qui gèlent l'hiver et rejettent dans Irî? 
mers aush-îiles à la débâcle d'été cette immense qiiantilé de glaces. 
I.ÎI chalcMU' (le l'été ausli*al en vaporisant ces glac(*s produit ces 
brunies épaisses si redoutées de ceux qui naviguent par ces hau- 
tes latitudes. 

Connue Dull'on, De Drosses ne pense pas que ces glaces forment 
une barrière continu(î rendant inaccessibles les grands continents 
voisins du pôle* aiitai'cticpie. 11 y a lieu de présumer que ces Ixir- 



1. De Hrosscs, 1, p. (K). 

2. A/., 1, p. ()2. 



- 419 — 

rières prêseiitonL en certains endroits des ouvertures. Si Lozier 
avait eu assez de persévéranee pour côtoyer plus longtemps les 
rivages glacés de la terre australe, il aurait fini presque certaine- 
ment par trouver une entrée. La barrière de glaces doit être 
ouverte au moins pendant la belle saison, à rentrée des gmnds 
fleuves qui ouvrent l'accès des terres antarctiques ^ — D autre 
liart il n'est pas vraisemblable que la quantité des glaces augmente 
à mesure que Ton se rapproche du pôle. Les explorateurs des 
mers polaires ont été surpris de voir le froid diminuer d'intensité 
au-delà du cercle arctique. Des marins hollandais prétendent 
s'éti-e avancés jusqu'au 89« de latitude nord, et ils ont trouvé dans 
ces parages une mer ouverte, libre de glaces et fort profonde. Le 
soleil restant au pôle longtemps sur Thorizon doit y produire une 
insolation assez intense *. Or les explorateurs ont constaté dans 
les mers australes le même phénomène que dans les mers boréa- 
les. Plus ils se sont avancés dans la direction du sud, plus ils 
ont trouvé la mer libre de glaces et la température supportable. 
Drake ne s'est plaint ni du froid ni des glaces. Beaucoup de navi- 
gateurs, et entre autres Brouwer, Sharp, Beauchesne, Le llen- 
Brignon, ont passé sans difficulté à mer ouverte au sud du cap 
Horn '. 

Qu'il y ait terre ou mer autour du pôle, ce sera toujours une 
importante découverte que d'avoir vérifié ce fait. On fera dans ces 
régions lointaines des observations d'un très grand intérêt sur la 
figure de la terre, les lois de la pesanteur, du magnétisme terrestre, 
et sur beaucoup d'autres phénomènes physiques. Magellan a fait 
le tour du monde dans le sens de la longitude ; entreprise qu'on 
regardait alors comme impossible. Il reste à faire le tour du 

1. De Brosses, I, p. GO. 

2. Telle serait pe.t-ètre In première ébauche en quelque sorte de la 
théorie connue sous le nom de loi de Plana. Un ardent promoteur des 
naviprations au pôle nord, G. I^mhert, invoquait cette loi à l'appui de ses 
projets. (Voyez la notice d'Elie de Beaumont sur Jean Plana, Mém. Arad. 
Sriences^ XXXVIII.) Depuis des calculs phis précis ont démontré l'erreur de 
Plana (C. R. Acad. Sricncejf, LXXIV (1872), p. i521-152i). 

3. De Brosses, I, p. 70-75. 



- 4t>o - 

inonde dans le sens de la latitude. De Brosses ne doute i>as qu'on 
n arrive enfin à exécuter avec succès cette tentative *. 

Si nous avons exposé avec quelque complaisance les théories 
du président De Brosses sur les terres du sud, bien quecestlH-o- 
Hes n'aient pas en elles-mêmes une grande valeur scientifique, 
c*est pour montrer l'évolution qui s'accomplit alors dans Thypo- 
thèse du continent austral. Après les grandes découvertes mari- 
times du xvnp siècle il devenait bien difficile d'attribuer aux 
terres australes une vaste étendue dans les mers de la zone tempé- 
rée. Les partisans du continent austral furent donc obligés de modi- 
fier peu à peu la conception classique. C'est ainsi que rhypothê?<^ 
des terres antarctiques va se substituer progressivement à Fhypo- 
thôse des terres australes proprement dites. Au moment où écrit 
De Brosses, c. à. d. au milieu du xviiP siècle, les deux hypo- 
thèses sont en quelque sorte juxtaposées. En effet, bien qu'il 
s'efforce de prouver l'existence des terres antarctiques, fauteur 
de VHistoire des Navigatio))» aux Terres A i/s/ra/rs déclare, confor- 
mément au préjugé traditionnel, que la majeure partie de ces 
terres est située sous des climats chauds et tempérés. Ces terri»s 
forment une cinquième partie du monde et occupent le tiers envi- 
ron de la surface du globe. Une ligne tirée du Cap d'Afrique au 
détroit de Magellan et de là au sud de l'Afrique par la X()uv(»lle- 
Cuinée en marque la limite. Dans cette vaste étendue* du monde 
ausli'al Do lirosses propose de distinguer trois portions : VAnutrn' 
lanie, au sud de l'Asie, dans la mer des Indc^s ; — la Mafjrlhnùc, 
dans l'Atlantique ; — la Pohj)H'^te, au sud du Pacili(iue '. Dans la 
Magellanie il convient d'explorer la région qui s'étend entre lecap 
llorn et le cap de Bonne Espérance. 11 doit s'y trouver des terres; 
les navigateurs Vespuce, Bouvet, aflirment en avoir vu. Mais ces 
terres sont sans doute de faible étendue, car souvent les explom- 
teurs ont passé à mer ouverte. Une nouvelle exploration de cv< 
régions serait facile, car les vaisseaux franrais qui i:)assent par le 

1. ])r lîrnsscs, I,]». 7r>-7(l. 

2. /(/.. i. p. H'»: - II. p. :n[. 



- 421 - 

Cap d'Afrique n auraient quïi infléchir leur course à l'ouest de 
dix à douze degrés de longitude. De Brosses engage vivement la 
Compagnie des Indes à tenter une nouvelle entreprise. Ces régions 
du sud peuvent être habitées, car les régions du nord le sont à 
des latitudes beaucoup plus élevées. L'homme d'ailleurs résiste 
mieux que tout autre animal à la rigueur du climat *. 

Plus éloignée de l'Europe que la Magellanie, la Polynésie jouit 
en retour d'avantages naturels des plus précieux. Son heureux 
climat en fait le pays du monde le plus charmant. Partout on s'y 
procure des vivres d'excellente qualité. C'est un vaste domaine 
ouvert à la colonisation européenne, domaine encore inoccupé. 
L'Espagne seule y possède un établissement dans l'île de Guam 
(archipel des Mariannes). On pourrait y exploiter les richesses les 
plus variées, les épices, le sucre, les plantes médicinales, Tindigo, 
le bois de teinture, le corail, les perles, l'or. — Le peuplement 
de ces innombrables archipels * de la mer du Sud n'a pu se faire 
que par étape et d'île en île. 11 est donc permis de conjecturer qu'au 
sud, au sud-est, au sud-ouest, il y a d'autres îles qui se suivent de 
proche en proche, ou bien encore une terre ferme reliant ledétroit 
de Magellan à la Nouvelle-Guinée. — Puis De Brosses indique tout 
un programme de ti-avaux à opérer dans la Polynésie : l'explora- 
tion de la Nouvelle Zélande, la recherche de la Terre de Drake et 
de la Terre de David (Davis), enfin la prise de possession de l'île 
de Juan Fernantlez, excellent point de relûche pour les 
vaisseaux '. 



I. 1)(» Urosses, II, p. 311 et siiiv. 

"?,. De Brosses est un des partisans de la Uiêorie du continent polynésien. 
« On ne peut guère s'empcVher, dit-il, de regarder cette longue chaîne d'iles 
« rangées à la file comme un monde perdu dont on n'aperçoit plus que les 
M sommités » (II, p. 'Jô'i). -— Voyez aussi II, p. I3i8, 353, 38*2-383. — Ou sait 
que c<?tte théorie a compté de nombreux adeptes. Au xvni» s. Hanks, 
compagnon de Cook dans son pnMnier voyage, de ï^borde, l'auteur de 
l'Histoire abrégée de la mer idt Sud (vol. H, p* 10-12, 1G-18; III, p. 2i-26), se 
sont rencontrés avec De Drosses. Dans notre siècle Malte-Drun, Dumont 
d'Urville, d'autres encore ont reproduit la même hypothèse. Cf. de Qufttre- 
fages, L'espèce humaine , i n-8, 1877, p. iW et suiv. 

3. Do Drosses, If, p. 3:î8-:W)7. 



- 422 - 

Mais c'est de TAustralasie que De Brosses se iriontre le plus 
préoccupé. Un établissement dans cette partie de rhémisphère 
méridional lui paraît plus facile, plus sur et moins coûteux que 
partout ailleurs. Il faut s'établir près de ce grand continent afin 
de le découvrir peu à peu. — La Terre Australe du S*-Esprit dont 
Queiros vante la richesse paraît être d'accès plus facile que la 
Nouvelle-Guinée ou la Nouvelle Hollande. Mais en raison de sa 
position centrale la Nouvelle Bretagne est préféi-able à toute autre 
contrée. C'est sans contredit le meilleur point de départ pour 
l'exploration des terres australes. Il conviendrait donc d'y fonder 
une colonie. Les colons, venus de Pondichéry ou de Bourbon, 
seraient ravitaillés par les ports de l'Inde française \ 

On trouve aussi des idées analogues dans un mémoire du 
Malouin Bénard De la Harpe -. Comme Queiros qu'il cite volon- 
tiers, comme plusieurs de ses contemporains : Roggeveen, 
Lozier-Bouvet, De Brosses, Bénard est un partisan déclaré de la 
colonisation des terres australes. Dans son mémoire il prof>ose 
de fonder quelque établissement dans les régions situées dans la 
partie méridionale de la mer du Sud, c. à d. dans la Polynésie 
du président De Brosses. — Ces idées alors assez répandues ne 
furent pas sans doute sans exercer quelque influence sur les 
événements. Quand en l7Gî] le désastreux traité de Paris eut 
consacré la perte de nos plus belles colonies, le gouvernement do 
Louis XV songea à réparer au moins en partie ses fautes polili- 
ques ; il envoya Bougainville fonder une colonie aux îles Maloui- 
nes. Mais cette colonie n'eut qu'une durée éphémère. L'Esj)agiie 
prétendit avoir des droits de propriété sur larchipel que Ton 

1. Nous avons rùsuinô ici en quohiuos lij^ncs le livre cin(iiiiême de l'ou- 
vi*age de De Drosses (It, \). SIO-W.)), consacré tout entier à rexamon des 
moyens qu'il conviendrait d'employer pour former un êtablissemenl aux 
terres australes. 

2. Ce mémoire imprimé est une plaquette de 14 p. {Arrhives du Dcjwt 
Tfijdroifraph'ujut' fit» la Marine, vol. I()5^, liasse 5, pièce n* \(\). Ce niénioin' 
ne porte pas de date, mais il est en tout cas postérieur à l'aimée ITi."», car 
il y est fait mention, p. \, d'un acte du Parlement d Anjrleterre en dal(» ilu 
l'{ avril 1745. 



- 423 - 

voulait occuper et le gouvernement de Louis XV céda à ses récla- 
mations. I/idée d'un établissement dans les terres australes ne 
fut reprise qu'à la fin du xvuF siècle, sous le Directoire, et Bau- 
din fut désigné pour continuer en quelque sorte Tœuvre de 
Bougainville. Si le domaine colonial de la France ne reçut de ce 
fait aucun accroissement, la géographie du moins retim quelque 
profit de ces deux grands voyages autour du monde et principale- 
ment dans les mers de rhémisphèrc austral. 



cîiAPiTiŒ xrv 



LA QUKSTION DKS TKRHES AUSTRALKS ET LES VOYAGES DAN:? 
l'hémisphère sud dans la seconde moitié du XVIir SIÈCLE 



Byron. — Carleret. — Rougain ville. - Duclos-Guyot. 
Marion-Dufresne. — Ses découvertes et Thypothèse de la terre australe. 
Kerguelen. — Ses deux voyages dans les mers australes. — Là France australf. - 
Ses prétendues richesses. 



L'hypothèse dos terres australes conservait encore une cer- 
taine popularité. Beaucoup parmi les gens de mer croyaient à 
Texistence de ces terres lointaines ; quelques-uns se llaltaienl 
môme de Tespoir de les découvrir. Dans les instructions données 
au Commodore Byron, en date du 17 juin i7G4, il est fait allusion 
en termes très précis à cette hypothèse, a II y a lieu de croire, 
écrit le rédacteur de ces instructions, qu'on peut trouver dans la 
mer Atlantique, entre le cap de Bonne Espérance et le détroit de 
Magellan, des terres et des îles fort considérables inconnues jus- 
qu'ici aux Puissances de l'Europe, situées dans des latitudes 
commodes [)Our la navigation et dans des climats propres à la 

production de dilférentes denrées utiles au commerce '. » 

— Les navigateurs anglais cherchèrent aussi dans le Pacifique les 
terres qui devaient d'après les indications des cxirtes se relier au 
prétendu continent austral. C'est ainsi qu'en 1705 lîyron cherciia 



1. .1. Hawkcsworth, Uoïafion des voi/affea ontrrpris par ordre de Sa yfnjeilt' 
Britannique pour faire des découvertes dans Vliêoiisphère méridional, d 
surressivenient e.rérutés par le llon\n\t>dore liijron, le (lapitaine Carteret, li' 
Capitaine Wallis et le Capitaine Cook..., traduite de lan^rlais, 177i, i vol. 
iii-8. — I/éditioii anj^'laisf» fut publiée à Londres eu 177.3, .3 vol. in-i. — 
Voyez la trad. franc., vol. I, p. xvir-xvm. — Les éditeurs français de la 
traduction du recueil d'ilawkesworth font aussi allusion à cette crovamt:' 
aux ternvs australes (1, p. ix-.x}. 



— 425 — 

sans succès la Terre de Davis \ Eu I7()7 Clarlerel uo tïit pas plus 
lieureiix, el i'iusiiccés de s(»s lenlatives ramena à déclarer (pril 
ne i)ent exister d(* terre de (pielcpie étendue dans les parajçes où 
les caries marquent la Terre de Davis *. L'année suivante Bou- 
gainville éprouva la même déception ; il cherchait cette terre |iar 
54" '-I de long, (ouest Paris) alors qu'elle se trouve par 112" envi- 
ron de longitude \ 

Au sud de l'Atlantiqutî un navire de connnerce espagnol, le 
Zco», découvrit au retour du Chili, le 28 juin 1754, par une latit. 
nioy. de 55" et par le 52" 10' de longit. une terre encoi*e fort éloi- 
gnée, « paraissant comme des nuages », et d'une hauteur extraor- 
dinaire. Le lendemain, sur les neuf heures du matin, écrit le 
Français Duclos-Guyot de S*-Maloqui était à bord, a nous recon- 
nûmes un continent d'environ 25 lieues de long du N.-E. au 
S.-O., rempli de montagnes escarpées, d'un aspect clTroyablc et 
d'une hauteur si exti-aordinaire (|ua peine en pouvions-nous 
voir les sommets, quoi(iu'à plus de six lieues de distance. » Cette 
terre était couverte de neige. L(^s Espagnols lui donnèrent le 
nom de San Pedro en raison de la fête du jour (29 juin). La posi- 
tion indiquée par Duclos-Guyot semble bien convenir à laGéoi'gie 
du Sud * vue et relevée depuis par le capitaine Cook. I^ latitude 
s<Hde fut observée d'une manière exacte ; l'estimation de la longi- 
tude est entachée d'une erreur de dix degrés dans la direction de 
l'ouest ^ 



1. C'est l'ilo lie PAques (lêcouverto à nouveau par Rojrpeveon on avril 
1722. 

2. Uawkosworth, trad. franc., in-H, I, p. 2r):5-2(î(î. 

',\. Honj/ain ville, Votjaffe autour du Monde..., in-i, j). 177-178. 

i. liiirnoy, Chronolnfj'wal IJistonj of tfu» Discoveriesin tfin Souih Sro, vol. V, 
p. I il- 142, et Poschel, Geschivhtt* dor Krdkundr*, p. 41)5, admottcMit cotto 
iilontilication. 

5. 1^1 relation do Duolos-Gnyot (IG p. iii-V) a ôtô puhlioo on franoais 
d'après le manuscrit de Tautour (coinnnnnquô à Dalryniplo par D'Apros do 
Mannovilletto) dans le recu(Ml dôjà cité i\v l'hydropraphe anjjrlais A. Dal- 
ryniplo, A Collection of Voyaffes vhie/hj in the Southern A liant w Orean^ 
puhlis/ied frotn orifjinal Mhs., Lundros, in-i, 177."). — Ilnrnoy («nivr. oitt", V, 
j). i.T)-1i2, non parlo quo d'aprôs Dalryrnplo. 



— 426 - 

('.opendaiil los iiavi^^ateurs français ne se désintéressaient jjjb 
de la reclierclie des terres austi*ales. Le capitaine Marion- 
Dutresne, animé de la noble ambition de rivaliser avec le capi- 
Uiine Cook, mil à la voile pour faire des découvertes au sud de 
l'océan Indien et de l'océan Pacifique, o 11 était question », dit le 
rédacteur du journal de ce voyage *, Tabbé Rocbon, ol de sa\-an- 
a cer dans le sud pour tenter d'y découvrir les îles ou le continent 
a qui doivent se trouver dans cette partie australe de notre 
a globe *. » Dans le jouinal de Du Clesmeur ' il est également 
noté que Tintention du capitaine Marion était de découvrir les 
tiMTCs austiTiles. Le 24 décembre 1771 Marion commimiqua \o 
plan de ses opérations, a dont la première était de reconnaître le 
a (Continent Austral *. » 

Le "2^ (lécend)r(î 1771 Marion partit du cap de Ik)nne Vjs\^ 
rance dans la direction du sud a dans le dessein de découvrir les 
terres australes \ n Le 10 janvier 1772 le capitaiîic français se 
trouvait i)ar 44" de lat. sud. Le froid éUiit intense, la brume 
épaisse. L'abondance des oiseaux faisait présumer le voisinajîe 
d'ime terre. Le I.'idu même mois i)ar 4(]" 45* sud on était en vue 
d'une petite île *. L'auteur du journal auquel nous empruntons 
ces dates " engagea le capitaine Marion à explorer cette île. Cette 



1. Xoiivcaii V(n/a(jc à la nier du Su(t...^ Paris l78iJ, iii-H. — I/abbr Hi>ohon 
r.Mli}ï«»a l'ouvra^'O d'apivs les jilaiis ot les jcmrnaiix de l'officier Crozot. 

Marion avait sons ses ordn's deux flùlca, le Mascarin (2*2 canons. 
IVd lionnnes) qu'il commandait en j)ersonne, et le Marf/uis de CasirU's 
(l(i canons, KM) hommes) commandé par Du Ch'smenr. — I/armemenl fut 
fait au nom du roi, mais aux frais d'une société de particuliers dont Marion 
faisait partie. 

2. Xdinuutu Vo\iatji' ù la t)\nv du Sud,..^ p. .'{. 

.'{. Arrhirrs du Drju'tf Ifi/droffr. de la Mar'nw, carton IW, pièce \\" \\K p. t 
— Voyez aussi VK.rtrait di' la Cau\}Hvjur de la fh'dc du roi li* Mascarin 
j>ar (Iro/.et, si^iné et daté du l(i janvier ITT.'Î ^.IrrAirc.s.... vol. KC)', liasse ÎL 

i. Arrhiri's..., carton 1V2, pièce u" 10, p. i. 

.'). Snurrau Vayatjr à la nirr du Sud..., ji. 7. 

(i. 1/ile Marion dans le },'roup(» d(\s iles du Prince Kdouîird. Latitude : 
'i^*.' :»<)' à U\" .Y)' sud, — longitude : entre le .'H" :{()' et le ;W" est C.r. 

7. (^est le journal dr» Du Clesmeur, commandant du Ca.^lrifs (Arrhivrs 
du hi'jtnl llijdrnijr. de la 3/(i/*/<c, carton Ii2. pièce u" ID). Voyez p. 8. 



- 427 — 

tiMTC pouvait èlre « Tun des proniontoiivs du coutiuonl austi'ul 
tant désiré. » Comme on ne voyait pas les limites do Tile à 
rO.-N.-O. et au S.-E., on put supposer que cette terre nouvelle- 
ment découverte était d'une grande étendue et qu'elle faisait 
peut-être partie du continent méridional. Marion la nomma 
Trrre d'Eapévancc a parce que sa découverte nous flattait de 
Tespoir de trouver le continent austral que nous cherchions *. » 
Les Fi-ançais aperruient ensuite deux îles par 4Go 50' et 4Go ÎW * ; 
ils débarquèrent dans Vunc des deux îles a Australes » et y virent 
avec surprise un pigeon blanc, « sans doute égaré de quelque 
teri'e voisine '. » La rencontre d'une glace très considérable fut 
également interprétée comme l'indice de l'existence d'une terre 
peu éloignée *. Il y avait donc quelque mison d'espérer la décou- 
verte prochaine du continent austral si l'on continuait à faire voile 
au S.-E., dans la direction supposée de la Terre de Gonneville ^, 
Mais les navires démâtés étaient par malheur incapables de pour- 
suivre cette navigation. En conséquence Marion dut renoncer h 
l'exécution de son premier projet ; il se dirigea à l'est et le 
24 mars 1772, après quelques jours de relâche à la terre de Dié- 
men, il touchait à la Nouvelle Zélande, a cette portion des terres 
australes» *, où il devait périr misérablement avec une grande 
partie de son équipage. . 
Les découvertes de Marion ' furent consignées sur une carte 

'I. Nouveau Voyaffc à la mer ttu Sud, p. 12. 

2. Co sont les îios Crozot par i()» 20'- tO» 25' de lat. et 51" 30'-52» loup, est Or. 

li. Nouveau Voyage à la mer du Sud^ p. 22. 

i. Mnrion pas.sa en elTot nu nord de la terre que Kcrjjjuelon découvrit 
quelques jours plus tard, le 13 février 1772. 

5. Cette préoccupation de la Terre de Gonneville e.st marquée plus d'une 
fois dans le Nouveau Voi/affe à la mer du Swl (p. 7, 23, 25). 

G. Nouveau Voijuffe à la }uer du Sud, p. 37. AilUîurs l'autt'ur de cette rela- 
tion qualifie la Nouvelle Ztlande d' « île » {ibid., p. 152). Il suppose que 
celle terre a été détachée autrefois par des convulsions volcaniques d'un 
v.aste continent d(»nt les îh»s de la mer du Sud seraient pour ainsi dire les 
derniers débris. C'est ainsi (pi'il exjilique Tunité de langajîe des ])Opulalions 
polynésieimes. En se servant du vocabulaire de Taïti les Français se fai- 
saient comprendre (Iqh indigènes di; la Nouvelle Zélandc (ouvr. cité, p. 4«, 
1W), 151-155).— Cf. plus haut p. 421, note 2 de cette étude. 

7. Il faut consulter sur ce voyage, outre la relation rétlijîée par Uochon et 



— 428 - 

de rhéinisphôro austral publiée en mars 177:5 par de Vaugondy. 
Cook eu eut connaissance au Gap dans le cours de son second 
voyaj^e, au mois d'octobre 1772'. Plus tard, au mois de mai*s 1775, 
rillustre navigateur rencontra au Gap un des officiers de rexix*di- 
tion,Grozet, qui lui communiqua une carte où étaient tracta ses 
découvertes et celles de Kerguelen dans la position où les Anglais 
avaient cbercbé ces nouvelles terres. I/illustre navigateur ne 

s'explique pas comment ses deux navires ne les ont i^as retrou- 
vées *. 

Un autre navigateur fi-ançais, le Breton de Kerguelen, accom- 
plit également dans ces parages une importante découverte. Il 
avait pour mission de faire des recherclies dans la jiartie australe 
de l'océan Indien et de retrouver la Terre de Gonneville. Depuis 
longtemps il avait formé le projet a de découvrir les terres aus- 
trales ou de faire un voyage dans la partie méridionale du glol)e 
pour tacher de trouver quelques terres dans res[>ace immense 
des mers qui environnent le pôle sud '. d Au mois de sep- 
tembre 1770 il se rendit à Versailles pour exposer ses projets, et 
en mars 1771 il commençait au port de Lorient les préj^aratifsde 
l'expédition. Le 10 avril 1771 il recevait des instructions pour 
son voyage en date du 25 mars 1771. (les instructions sont si pré- 



j)ulili<''c' vi\ I7î<'} f\t)ur<'(tu V<nfa(/if à la mer du Sud nmntu'uvr sous h's 
ordres de M. Mariou et achevé après la oiort de cet of/ieier s(n(s reu.v dt* 
^f. huelesmeur, (jarde de la marine, rêdujè d'ajtrès Irs plans et jtturuau.v de 
3/. C.rozel, I7K{, iii-H; jilusicurs Hik'uiîhmiIs mamiscrits qui se trouvent aux 
Arcliives (lu lïrpot llyilr()«rraplii(iu(^ de la Marine : 1" Journal Iiisloriipir 
du .\îascarièi et du Hastries à l'Ile de France, Madafjascar, y. Zêlaiale, ih' 
yfarinn..., I77l-177.'{ (carton li'i, jMcee U" iH); — '>•• llelalitm d'un Vinjaijt' 
dans les mers austrides et jtaci/à/ttes... C'est le journal ile Ihi C.lesnieur. 
I/ori^nnal se trouve dans 1(M'oI. llC»^. pièce S. tl y en a une copie dans !•' 
caiton l'f'i, pièci' n*» 11). — .> Vu extrait de Crozet (cet officier était enihar- 
<pic sur le Masc(trin) se trouve dans le vol., KC» ^, pièce 1). — M. (i. Marc»'! 
publiera hi«'ntèt ces relatidus. 

1. Uelation du 2""" voyage de (look, trad. franc., ((* vol. iu-8), vol. I. 
I). 1M)-1)7. 

n. ihid., v, |). ass-:R)(>. 

i». Helaltitu de Ih'U.r Vtn/<afes thuis lé's mers Australes et des Indes faits en 
1111, 111'?, 111'i, 111^1, itar M. tie Kertfueten..., l7X'i, in-S, p. i. 



cisos quelles niénteiil d'être citées au moins en partie. « Le sieur 
(le Kerguelen, y lisons-nous, est instruit qu'il y a toute apjxi- 
reiice qu'il existe nn très grand continent dans le sud des îles de 
S^-Paul et d'Amsterdam, et qui doit occuper une partie du globe, 
depuis les 45 degrés de latitude sud jusqu'aux environs du pôle, 
dans un espace immense où Ton n'a point encore pénétré. Il paraît 
assez constant cependant que le sieur de Gonneville * y aborda 

vers Tan 1504, et y séjourna près de six mois Le sieur de 

Kerguelen en partant de l'Ile de France avec sa corvette fera 
voile vers ces terres. S'il parvient à les découvrir, il cberchera 
un port où il puisse s abriter, se rendra à terre, entrei-a en rela- 
tions commerciales avec les habitants, examinera les produits, le 
commerce » L'abbé Rochon, mathématicien et physi- 
cien distingué, était chargé des observations astronomiques. — 
Puis de la Terre de Gonneville Kerguelen devait faire route 
sur la Plata pour s'y ravitailler et de là mettre à la voile dans la 
direction de la France -. 

Muni de ces instructions, le l*^"" mai 1771 Kerguelen quittait le 
port de Lorient avec quatorze mois de vivres pour un équipage 
de trois cent^ hommes '. 



1. Koririielen reconnut dans la suite (jue la description de Gonneville ne 
jxîut convenir à une terre aussi stérile et aussi désolée que la terre qui 
porte son nom. Aussi propose-t-il d'identifier la Terre de (ionneville avec 
la grande îhî de Madagascar (hclalion de deux voijages dans les mers Aus- 
trales..., p. 1K3-U5). 

2. Ces instructions .sont insérées in extenso dans la Relation.. ., p. i-G. 

3. Kerguelen a été fort maltraité par la fortune, n ne reste presque rien 
de son œuvre non plus que des écrits de ses officiers. Il semble qu'il y ait 
eu une suppres.sion systématique des documents relatifs à ces deux expé- 
ditions dans les mers du Sud. 

\a relation de Kerguelen fut publiée à Paris, 1782, in-8. Relation de tleu.v 
voyarjes dans les mers Australes et des Indes, faits en i77i, i77x^, i71S et 
i774, jyar M. de Kerguelen, ou Extraits du Journal de sa navigation ixiur la 
découverte des Terres Australes et pour la vérification d'une nouvelle route 
proposée pour abréger d'environ 800 lieues la traversée de l'Europe à la 
Chine, 1782, in-8, vii-2i4 p. — Celte relation est devenue fort rare. I^ dis- 
tribution en fut interdite par le Gouvernement de Louis XVI, et beaucouj» 
il'exeniplaircs furent saisis et sécfucstrés. Il est vraisemblable; que l'épilre 
dédicatoire à la Patrie placée en tète du volume (p. v-vn) dut déplaire à la 



- i:u) - 

Le 20 août 1771 il abordait à l'Ile de France d'où il |)artil [X)ur 
un voytige dans les mers de l'Inde avec mission d'examiner dans 
ce voyage le projet d'une route nouvelle à l'Inde et à la Chine par 
la partie de Tocc'ran Indien située au nord de l'équatcur. Ixî Hdi'C. 
Kerguelen élait de retour à l'Ile de Fi-ance. Quand il eut teniiiné 
les pré[)aratifs nécessaires pour l'expédition antarctique, il quitta 
cette lie le 10 janvier 1772 avec deux bâtiments de faible tonnaj,^, 
la llùte la Fortune avec 200 hommes d'équipage et la i)elite 
gabai'i'e le Gros Ventre conunandée par le comte de St-Allouariie 
(120 hommes d'écjuipage) \ Kerguelen fit mettre le cap droit au 

Cour. — l/ouvrajjf«» n'est pas nccompa^nié d'iino carte. Il y eut pourtant une 
earle «iravée pour le.s deux voyajre.s de Kerguelon ; la niI)liolliô((uc natioiialo 
en po.s.sêde un exemplaire (.sortion de.s Carte.s, Ilej?. C lUi) : » Trnrs 
Austntles ou partie scptnitrionah' do, t'isle de Kfrfjiwlen silure par AO^SO' de 
Int. ot par 08- d^' louffit. or'n'nt. (Parls^ dt'convf.rltjs par 3f. le ComU* d^ 
Kcrfpwlcn m ill''^. » 

Le récit de.s deux voyajjes (p. 1-120) est fort succinct; il remplit à iK'ino 
la moitié du volum(\ Le reste de l'ouvrage se compose cfe divers ménioin^s 
relatifs aux colonies et à la science de la navijration. — Pour ex])liqut»r la 
hriévf'té de sa relation, Ker<;uelen nous apprend (p. 1)1) qu'on n'a pas voulu 
lui rendre aucune des piéc<»s qu'il avait fournies pour son procès, jkls 
même son journal. U en avait fait heureusement un extrait à laide diniucl 
il rédijïea .sa rel.ilion imprimée. 

D'autre i)art le» Dépôt llydro^raphirpuî de la Marine po.ssé<Ic un ccrlain 
nond)re de documents manusciils relatifs à ces expéilitions : le journal 
de liord de la ^^abarre du roi le (iros VcNtrr eonmiandée par S'-Allouann' 
(Archives, vol. 10,*)*, cahier n" 10). La pièce ii" 1(3 tlu même volume est nii 
autre journal de hord du même» navin»; la pièce u" 15 est une autre relation 
moins comijlète; — h^ journal tlu vaisseau du roi le Rolland (carton 1^2' 
piéc(î u" 20), et le journal de la fré^'ah^ VOiscau fcarton li2, j)iéce n" 21} «jui 
se rap|)(jrteiit à la deuxième expédition, celle de I77i. 

Le volum<' S2'* (liasse 1) renferme i)lusieurs letlnvs adr(\ssées par Kcr- 
j^Mielen i\u célèhre hydrographe D'Après, l'auteur du Xcjihmr Orirutal. - 
Le volume S2 *, pièc(» n» i^) renferme des Ilt'/h'.rinns sur h>s avaïdofjrs qui' 
pt'ul pnu'uror ht Franco ,\usiralt\ i- pages signées de Kerguelen. — I^i liasse 
22 «lu vol. S2 contitMit également plusietu's pièces et documents nautiipuv^ 
du même auteur sur les routes de llle de France aux Indes vX à la (Ihinc 

Knlin un académicien. Le l'aute D'Agclet, connnuniqua fi ses confréries les 
observations scientili(fues qu'il avait faites au cours du voyage de ITT^J- 
\11\ iArad. dos Scionros, 17SH, p. WT-.'iOiJ, avec cartes). 

Il faut (Micore consulter le Voijafio à MadfKjnaoar de l'abbé A. noclimi 

(an X, 1}<(>2, ',\ vol. in-S) tpii prit part à lexpédition eu ([ualité dastrononn*. 

M. (1. Marcel, l'érutlit bibliothécaire de la Section des Cartes à la bibi. 
Nationale, nous doimera bientôt une histoire {\Qi^ voyages de Kerguelen. 

l. Rolal'inn do doii.r royagos daim Ion }}}ors Atmlralos..., 1782, p. 17. 



sutl pour pénétrer dans les mers polaires par le plus court che- 
niiii. Il croyait en outre que la Terre de Gonnevile se trouvait 
dans les mers situées au sud de l'Ile de France '. 

Le l'"' févriei* 1772 pai* IH" sud et 52" 30' est de Paris les Fi-an- 
çais remarquèrent une grande abondance d'oiseaux ; ce qui sem- 
blait indiquer le voisinage d'une terre. Il en fut de mémo le 3 fév. 
et les joui*s suivants par 4i' sud et 54" est Paris. De plus la pré- 
sence d algues marines entre le 35" et le 45" sud paraissait confir- 
mer par un nouvel indice les présomptions tirées de la présence 
des oiseaux ', — Enfin le 12 février 1772 Kerguelen était en vue 
d'une terre, d'une petite ile. Le jour suivant il en aperçut d'au- 
tres par 4î)" 40' sud et (>!" 10' est Paris. Sur ces entrefaites une vio- 
lente tempête le sépara de la gabarre le Gros Ventre et l'empêcha 
de prendre terre. Un officier, le comte de S*-Allouarne, parvint 
cependantâ descendre dans la baie du Lion Marin ; il n'y vit au- 
cun habitant et se boi'na à prendre possession du pays au nom 
du roi de France '. — La persistance du mauvais temps et 
des brumes épaisses rendait dangereuse la navigation en ces 
ixii-ages. I^i saison d'ailleurs était déjà trop avancée pour qii'on 
pût espérer naviguer avec quelque profit sous ces hautes lati- 
tudes. De plus Kerguelen désirait sans doute apporter le plus 

1. Ui'kUion lie dcu.r voijafjes dans 1rs nirrs austrnh^s..., 1782, p. 18-t9. 

'2. Ihid., p. 11>-20. 

îl f^ nibl. nation (section dos Cartes) a accjuis récemment une carte 
manuscrite relative au i)rcmier voyaj,'c de Kerguelen. Ce précieux *<locu- 
iiient ((1 e I) Ihllî) est ToHivre de M. de .Tassaud, officier de l'expédition, 
cndiarqué sur la Fortune, i\\\\ l'a signé et daté (n7*2). M. de .lassaud a tracé 
avec un soin minutieux l'itinéraire <le ce navire et n'a négligé aucune des 
particularités intéressantes du voyag<?; les rencontres d'oiseaux tît <le goé- 
mons, la direction d(\s vents sont notées régulièrement. De plus cet officier 
a inscrit dans un angle de sa carte îles observations de latitude, de longi- 
tude, de déclinaison magnétirpu», et même de température. M. de Jassaud 
est un partisan de l'hypothèse du continent austral. Dans une note margi- 
nale il s'exprime ainsi au sujet dt; la découverte (hî Kerguelen : « II (Ker- 
«c guelen) est [)arvenu au Cnnthienl Austral... lequel Continent fait d(?puis 
« plus de deux siècles l'objet de la curiosité des savants et des recherches 
V de toutes les nations. » — l.a Terre de Kerguelen y est désignée sous le 
nom de « France .Vustrale. » 

M. Ci. Marcel se propose de publier cette carte très intéressante. 






- 432 - 

vite possible dans sa ijatrie la nouvelle de sa découverte. En 
conséquence il donna le signal du retour. Le 16 juillet 177211 
était à Brest. 

llentré en France Kerguelen annonça qu'il avait découvert des 
terres australes '. En outre, si Ton en croit une ti*adition répan- 
due sans doute par les envieux de sa renommée, il aurait emlK*lli 
des plus brillantes couleurs la terre stérile et déserte qu'il avait 
aperçue. Ce n'est peut-être là qu'une calomnie. Du moins Kei^giio- 
len n a rien écrit dans sa relation publiée en 178!2 qui puisse jus- 
tifier cette accusation. Il est vi-ai que dans ses Réflexions sur ks 
avtmtu(jcs que jwnt procurer la Finance australe ' il n'hésite jxisà 
formuler les affirmations les plus téméraires sur les avanta*(eî> 
départis par la nature à cette contrée lointaine. « Les terres (fiie 
j'ai eu le bonheur de découvrir paraissent, dit-il, former la masse 
centrale du Continent Antarctique: c'est une Cinquième Partie du 
monde, et la terre que j'ai nommée France Australe se trouve 
placée de manière à dominer sur l'Inde, sur les Mohiques, sur la 
Chine et la Mer du Sud. Elle se prolonge à l'E. N. E. en offrant 
des établissements sous différents Ciels et sous différentes tempé- 
ratures I^ France Australe peut dès à présent donner une 

nouvelle existence aux îles de France et Bourbon, tripler annuel- 
lement le produit de leur commerce par mer, les approvisiojinor, 
les enrichir... ]ji latitude sous laquelle cette terre est située promet 
toutes les i)roductions végétales de la métropole trop éloignée de 
ces lies [)our les approvisionner facilement. » La France Australe 
leur i)rocurera des grains, des bois de construction, des gou- 
di'oiis, (les chanvres, des pelleteries, des bestiaux. 11 sera très 
facile d'y établir des salines, et rien n'empêchera d'y installer des 
péclK^ries. (c Le sol de la France Australe, le même que celui delà 
métroi)ole, fournira aux Colons transportés du Climat teuipéréde 
rKuro[)e dans la zone lori-ide des productions auxquelles ils sont 



1. lifUil'nui <ir (Icii.r Vmjn'frs ifans Irs turrs Ausli-alrs.... p. .'{(i v{ ',^J, 

2. Arc/tires Drpôt llijih'iujr..., vol. S-2 ', piùee w i. CoUt; pitru (te (juatro 
paj^'cs rsl si|/ii('T «I»' Kcivirleii, niai.** cllo iTost pas dalc-o. 



accoutumés dans leur Climat natal, et dont ils ne peuvent se pas- 
ser : il n'est pas douteux qu'on y trouve du bois, des mines, des 
diamants, des rubis, des pierres iines, des marbres.» — Ce qui 
ajoute encore à la valeur économique de cette région, c'est sa 
proximité : on peut s'y rendre de TIlc de Fmnce en quinze jours. 
— On y fera sans doute des observations scientifiques d'une 
grande importance, a Un continent isolé qui n'a point communi- 
qué avec les autres et qui fait un monde à part doit fournir des 
éclaircissements lumineux sur les révolutions arrivées dans le 

globe. On y trouvera peut-être des honunes nouveaux Enfin, 

si Ton n'y trouve pas des hommes d'une espèce diiîérente, on 
trouvera du moins des hommes naturels, vivant comme dans 
rélat primitif, sans défiance comme sans remords, et ignorant les 
artifices des hommes civilisés. Enfin la France Australe fournira 
de merveilleux spectacles physiques et moraux » 

Nous arrêtons ici cette longue citation ; aussi bien il est impos- 
sible de s'égarer davantage au sujet de la terre pauvre et désolée 
qui a gardé le nom de Kerguelen. Le mémoire dont nous avons 
présenté l'analyse est sans aucun doute antérieur au deuxième 
voyage du navigateur breton ; il date certainement d'une époque 
où l'on n'avait pas encore reconnu que la France autitralc devait 
à plus juste titre s'appeler la Terre fie Désolai ion. Ici Kerguelen subit 
évidemment l'infiuence du récit de Gonneville, et cette influence 
l'entraîne dans les illusions les plus dangereuses. — En France le 
public ne semble pas avoir pai'tagé cet enthousiasme étrange. Cer- 
tains esprits critiques, auxquels les exagérations manifestes de 
Kerguelen semblaient donner raison, mirent en doute la réalité 
de cette merveilleuse découverte. 

C'est pour mettre fin à ces incertitudes que le navigateur bre- 
ton entreprit un second voyage afin de vérifier et de compléter les 
découvertes qu'il avait accomplies dans le cours de sa première 
expédition. Le 26 mars 1773 il quittait d(^ nouveau la France avec 
deux bâtiments, le vaisseau le Rclland et la frégate ro/seatt. Il lui 
était prescrit dans ses instructions de se ravitailler au Cap, à l'Ile 

28 



- 434 — 

(le Franco, de se diriger ensuite sur les terres ausli*ales cl de 
chercher s'il était possible d'y fonder un établissement V Koi-gue- 
len devait ensuite l'aire route dans la direction de Test, « en .sui- 
vant le parallèle de -40" à 00'^ en côtoyant les terres australes el 
en débarcjuant dans tous les lieux où il y aurait des observations 
quelconques à faire '. » Le programme, on le voit, était inunfnse: 
c'était le progranuiie du deuxième voyage de Cook. 

Kerguelen ne le réalisa qu'en partie. Le t28 mai 1773 il comptait 
déjà soixante malades dans son équipage. Le 20 août il arriN^ait 
enfin à Tllede France après avoir subi une violente tempête. Ses 
deux vaisseaux étaient en mauvais état, la maladie affaiblissait ses 
équipages, (»tpar surcroît de malheur les officiers étaient pour la 
l)lupart îui-dessous de h^ur U\che\ (Tétait se mettre en route dans 
les conditions les [)his défavorables pour un voyage bien diflicile. 
Néanmoins le capitaine français partit de Bourbon le 2l)oct. 17a1. 
Des brumes épaisses, une mer houleuse, un mauvais temps 
[)res(pie continuel contmrièrent beaucoup la marche des deux 
vaisseaux. Cependant le 14 décembre, par 40® 10' sud et G4« 47 est 
de Paris, Kerguelen était de nouveau en vue des terres '.Les Fi-an- 
rais abordèrent à la baie de VOiacau et en prirent possession au 
nom de leur souverain. Mais lai'igueur de la tempémture, riiiten- 
sjté d(\s bi'umes, la violence* des tempêtes les empéchèivnl ik' 
poursuivre plus loin ce voyage d'exploration".!^ màtmv (1<'S 
vaisseaux était eiulonunagée, et les é(pii[)ages décimés par l«'S 
makulies ne pouvaient alVronliM' de nouvelles fatigues. Kerguelen 



I. Ih'UWum lie diui..!' vnijOfji'^ «lanfi h'n mfi's AKstntIns..., p. .'Il)- VI. 

Dans les li('/h',r'nnis ((lie lions .'ivoiis cih'os plus liant (An'hives, vhI. 
S2', pircc u» i-, p. i) Nfu^iicicii iwMis apprend qu'il avait traité cette ipn"^- 
tion «le colimisatitui dans nn inrinoin' particnlier on il iiidiipiait l<*s moyens 
les pins simples, les pins proin[)ts ci les inniiis dispeiulienx ]KTnr arrivera 
cette lin. 

'1. lifliifum tli' (Irn.r r(r/(if/c.-i <faus /es- })u'rs Ausfralcs..., p. \0. 

'.]. Ihid., p. 'Ci-7û . 

\. lichitioii (II' ilcu.r ?v;»/rî7t'>' <laiiR /f.s* »j<'/".s- Auslntlrs..., p. (il. 

T). IhifL, p. S-2. — Los Krangais rehîvùrent néanmoins une étendue couï-i- 
dérablo de côtes, mais «an.s exécuter le périjile de lile. 



— 435 - 

dut se résoudre au mois de janvier 1774 à revenir sur Madagascar. 
Le 7 septembre de la même année il était de retour à Brest *. 

L'insuccès relatif de ce second voyage modifia naturellement les 
idées du navigateur breton sur les richesses et les avantages delà 
terre qu'il avait découverte à deux reprises. De ses belles illusions 
des années précédentes il ne resta rien. I^ Finance Austndc rame- 
née aux justes proportions de la réalité pouvait dès lors devenir la 
Tci^re de Désolation, Il n'était plus possible de vanter la douceur 
de son climat ; Kerguelen dut reconnaître qu'à latitude égale il y 
a])lus de dix degrés de différence entre la température des terres 
boréales et celle des terres australes. Lui-même déclarait qu'il 
aimerait mieux vivre en Islande par Gi** à G6" de lat. nord que 
dans la terre qu'il venait de découvrir par 50* de lat. sud. Aussi 
est-il peu probable que cette terre soit habitée. Ce n'est pas un 
continent ; c'est certainement une île, puisque le capitaine Cook a 
passé à mer ouverte au sud de cette terre sans rien rencontrer. 
« Je juge même, dit Kerguelen, que cette île n'est pas bien grande. 
J'en connais environ 80 lieues de côtes et j'ai lieu de croire qu'elle 
a environ 200 lieues de circuit *. Il est très apparent que cette 
terre ou cette île est inculte et stérile comme l'Islande, mais de 
plus inhabitable ou inhabitée ^ Il y a aussi apparence, d'après le 
voyage de M. Cook *, que toute cette étendue de mers méridio- 



\. Belation de deux voyages dans les mers Australes.,, ^ p. 91. 

2. Jlml., p. 91-92. 

3. Ni cil 1772, ni en 1771 les Françaisi n*avaient vu d'habitants dans la 
France Australe. lU n'avaient môme aperçu aucun signe qui pût leur faire 
penser que cette terre fut liabitée. 

4. Au mois d'octobre 1772, à son passage au cap de Bonne Espérance, Cook 
avait eu connaissance des résultats du premier voyage de Kerguelen 
{Deuj-ihnc voyage de Cook, trad. franc., G vol. in-8{1778), vol. I, p. 90-97). — 
Cook chercha avec soin la terre découverte par les Français {ilfid.^ I, 
p. 2()5). Le 1-f février 1773 il se trouvait par 48© 30' sud et par 58- 7' est Gr., 
c. à. d. à peu prés sous le méridien de l'Ile de France ; mais il n'aperçut 
pas le moindre signe qui annonçât l'existence d'une terre {ibid.., I, p. 215). 
— Pourtant le capitaine Furneaux signala à Cook des oiseaux « |)longeurs » 
et un grand radeau de goëmon. « C*élaient certainement des signes de la 
proximité d'une terre; mais il ne nous fut pas possible de reconnaître si 
elle gît à l'est ou à l'ouest. » Cook se proposait d'explorer ce parallèle jus- 



- -430 - 

nales est semée d'îles ou de rochers ; mais qu'il u'y a ni conli- 

lient, ni grande terre ' )> C'était encore une défaite pour les 

partisans de l'hypothèse du continent austral. 

qu'à i ou 5 degrés à l'ouest de ce point et de continuer ensuite ses rtrher- 
clies à l'est; ce qui l'aurait infailliblement amené en vue de la Terre de 
Kerguelen. Mais les vents d'ouest et de nord-ouest qui soufflaient depuis 
plusieurs jours l'empêchèrent de réaliser son projet. D'ailleurs • la jrrosst* 
mer continuelle » qu'il avait eue dernièrement du X.-E, du X.-N.-O. et de 
ro. ne lui laissait, dit-il, aucun lieu de croire qu'il y eût à l'ouest une 
terre «le quelque étendue (I, p. 219). 

1. Jielalion de deux voyages dans les met's Atislraies..., p. U2-*J3. 



CHAPITRE XV 

LA DERNIÈRE CONTROVERSE AU SUJET DU CONTINENT AUSTRAL 

A. DALRYMPLE ET J. COOK 



A. Dalrymple et J. Cook. - VHistorical Collection. — Les hypothèses de Dalrymple 
réfutées par les navigations de Cook. — Polémique peu courtoise entre Dalrymple et 
Hawkesworth. 

J. Cook. — Ses premiers travaux. 

Son premier voyage (17G8-177I). — La recherche des terres australes. — N. Zélandc. 
—• Côte orientale de TAustralie. — Détroit de VEfuleavour. 

Son deuxième voyage. — Cook veut donner une solution définitive au problème 
du continent austral. — Exploration de l'Atlantique austral ; recherche de la Terre 
de llouvet ; découverte de la Nouvelle Géorgie et de la Terre de Sandwich. — Explo- 
ration de l'océan Indien. Cook ne peut recounailre les terres signalées par .Marion, 
Crozet, Kerguelen. — Exploration du Pacifique méridional. Cook no découvre aucune 
terre; il s'avance jusqu'au 71» 10' sud par iOG* 54* ouest Greenwich. Cook cherche 
sans succès la Terre de Juan Fernande^ la Terre de Davis, la Terre du S'-Esprit. 

Les deux voyages de Cook prouvent par une démonstration irréfutable qu'il n'existe 
pas de continent austral entre l'étiuateur et le 60* de lat. sud. Cook qui a ruiné l'hy- 
pothèse traditionnelle du continent austral admet l'existence de terres antarctiques. 



Au moment où les grandes navigations du xvnr siècle sem- 
blaient condamner sans appel la théorie du continent austral, 
cette liypothèse trouva un énergique défenseur dans la personne 
d*un hydrographe anglais, A Dalrymple. Dalrymple est un disciple 
de Queiros ; comme son prédécesseur il lutta pendant de longues 
années avec un courage digne d'une meilleure cause. Ce fut en 
vain ; la cause qu'il soutenait avec tant d'ardeur était irrémédia- 
blement perdue. Dalrymple venait à peine de publier sa Collection 
de voyages accowplis dans la mer du Sud que les explorations 
de Cook venaient infliger le démenti le plus formel à ses hypo- 
thèses et à ses illusions. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que 
.son œuvre soit si rapidement tombée dans Toubli. De ces contro- 
vei'ses passionnées qui agitèrent l'opinion publique à la fin du 
xviir siècle rien ne devait, rien ne pouvait rester. Seule la gloire 



- 438 — 

incontestée de Cook allait survivre à ces misérables polémiques 
où la jalousie de Dalrymple apparaît trop souvent. C'était on effet 
plus et moins qu'un débat sur une question de tbéorie et d'expé- 
rience ; c'était aussi, du côté de Dalrymple, une affaire de jK'i'son- 
naiité '. Cook avait été choisi de préférence à son rival pour 
conduire l'expédition envoyée à l'île du roi Georges (Taïti) à l'effet 
d'y observer le passage de Vénus sur le soleil. Or Cook ne jouis- 
sait pas alors d'une grande réputation, tandis que son rival était 
déjà connu comme un hydrographe des plus distingués. Aussi 
Dalrymple, hydrographe en chef de TAmirauté, fut-il désigné 
tout d'abord comme chef de l'expédition. Mais, comme il n'appar- 
tenait pas II la marine royale, on craignit qu'il ne pfit se faire 
obéir des officiers de ce corps. On se rappelait que le célèbre 
astronome Halley avait eu à souffrir de l'indiscipline des officiers 
de son bord. Pour éviter le retour de pareils incidents capables 
de compromettre le succès de la mission, on proposa une candi- 
dature nouvelle, celle de Cook qui avait déjà fait ses preuves 
comme excellent marin. De plus, en opérant des sondages dans le 
S*-I^urent et en relevant très exactement les côtes de Terre- 
Neuve, le marin s'était aussi révélé connue hydrographe pratique. 
Enlin Couk avait encore signalé ses aptitudes scientifiques eu 
adressant à la Société llovale de Londres un mémoire sur une 
éclipse de soleil survenue à Terre-Neuve en 170(î. Cook réu^is^ait 
ainsi toutes les (pialiLés exigées pour cette mission. Sou rival 
malheureux ne lui pardonna jamais ce (ju'il considérait coninie 
une injustice *. 

D'autre part, pendant cinq ans, de 175Î) à 17(>4, au cours de 
nombreux voyages dans les mers de rExtréme Orient, Dalrymple 
avait recueilli les éléments de sa compilation. Les Espaguols s